LA GUERRE DÉCLARÉE. — DEROUTE DE 60LD0NI ET CHIARI
Par tempérament et par habitude, j'ai toujours ruminé des vers qui n'avaient point de destination ; il d'^ donc pas étonnant que je me sois mis k ruminer au ^kàc la décadence littéraire de notre siècle et de l'eni^Wnnement du théâtre italien. Je composai pour notre académie badine un petit poëme intitulé la Tartane des influences pernicieuses y en style châtié, en langue toscane, à l'imitation des vieux modèles, et particulièrement du célèbre Pulci. Je supposai dans ce poëme qu'une tartane, chargée d'une cargaison pestiférée, entrait daus le port de Venise et y répandait quantité d'influences malignes qui troublaient les cervelles des populations. Un ancien poète florentin , obscur et oublié aujourd'hui , nommé Burchiello, était le capitaine de la tartane, ei faisait aux Vénitiens des prédictions plus faciles h expliquer que celles de Nostradamus. U annonçait le succès de mauvais ouvrages, l'apparition d'un grand nombre de drogues scéniques pillées dans les littératures étrangères , l'emploi barbare de théories subversives sur l'art dramatique. Les avocats k la mode et les femmes émancipées recevaient de petits coups de grifle aussi bien
que les poêles en vogue; mais Goldoni et Chiari étaient surtout les fléaux annoncés par Burchiello.
Les granelleschi approuvèrent beaucoup la Tarlane, et je dédiai cet opuscule k notre savant confrère Daniel Farsetti, qui m'en demanda le manuscrit. Assurément, je u avais pas l'idée que ce badinage dût faire du bruit h Venise. L'engouement public me semblait trop exalté, Goldoni trop mattre de son terrain , et je m'att^dais h peine aux applaudissements de quelques personnes sages et d'un goût sévère. Cependant Daniel Farsetti, sans me parler de son dessein, envoya le manuscrit de la Tartane k Paris, oii il le fit imprimer. Les exemplaires arrivèrent k Venise un matin , et se trouvèrent, en deux heures, répandus dans toute la ville, ouverts, lus k haute voix dans les cafés. Je devins le sujet des controverses les plus animées. Les uns étaient indignés contre moi, les autres m'approuvaient, riaient des facétieuses prédictions de Burchiello.
Goldoni, outre sa fécondité dramatique, avait dans le corps je ne sais quel diurétique au moyen duquel il rendait une pluie journalière de petits poèmes , chansons , impromptu, s'échappant en flots bourbeux et fades, comme d'une lessive manquée. A l'occasion du retour d'un recteur de Bergame, il publia des tercets satiriques pour réfuter Burchiello et la Tartane. La colère l'égarant, il appela mon petit livre écume, bave de serpent, hurlement de chien, ineptie insupportable. U daigna me qualifier d'envieux, de pauvre diable qui cherchait en vain fortune, et autres expressions courtoises. Pendant ce temps-lk le fameux critique Lami, dans
la gazette de Florence, faisait lui grand éloge de la Tar^ lane el en citait de nombreux fragments. Le savant père Calogera, qui écrivait son journal des lettrés italiens, m'accordait dans ses mémoires mensuels deseo^ couragements flatteurs , et m'excitait a poursuivre le.*: destructeurs de notre belle langue. Mon poëme fut recherché; les exemplaires en devinrent ti-ès- rares; le public hésita d'abord, et puis un courant électrique passant dans Venise, on y discuta comme autrefois dans Âlhëoe^. Je ne songeais pas k engager une bataille sérieuse, et je m'y trouvai lancé malgré moi. Les grandleschi m'ordonnèrent de répliquer, sous peine de laisser gain de cause aux tercets de Goldoni. Je répliquai donc avec plus d'insistance el de force. Goldoni et Chiari m'attaquèrent sur leur théâtre, dans les prologues de leurs pièces. Je m'échauffai k ce jeu ; la guerre fut déclarée, et mes deux adversaires, qui s'imaginaient avoir bon marché d'un ennemi inconnu , se repentirent trop tard de leurs provocations imprudentes.
Dans l'un des traits que Goldoni m'adressait quotidiennement, je remarquai deux vers assez bien tournés oii il disait : c Celui qui critique sans raisonner, et qui n'appuie pas sa proposition sur l'argument, fait comme le chien qui aboie après la lune. * J'écrivis eu réponse une pièce de vers intitulée la Propqsition et lArgu^ ment. Je supposais dans cette brochure que notre académie granellesque se réunissait, un jour de carnaval, pour dîner k l'auberge du Pellegrino , dont les fenêtres donnent sur la place Saint-Marc. En regardant du liaut du balcon les gens déguisés , notre académie voyait p|is^
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ser un tnâsque à quatre visages différents. Ce monstre entrait dans l'auberge, et en m'apercevant il voulait prendre la fîiite ; mais je le priais de rester, en lui disant que ma Tartane avait avancé une proposition que j'allais appuyer aujourd'hui par les arguments demandés. On reconnaissait dans le monstre a quatre faces le théâtre de Goldoni. J'engageais un dialogue avec le susdit théâtre personnifié. Je prouvais k mon adversaire qu'il avait mérité ses premiers succès et gagné sa réputation en débutant par des comédies vraiment italiennes , accompagnées des personnages k caractère et d'intermèdes improvisés; mais que bienlot, comme un fils ingi'at, il avait trahi et ruiné sa mère en bannissant les personnages nationaux, l'improvisation et le styH toscan.
Ma seconde proposition , appuyée d'arguments , était celle-ci : Après avoir détruit la comédie del farte , qui faisait l'honneur de notre théâtre et appartenait uniquement k l'Italie, vous l'avez remplacée par le drame larmoyant et bâtard, antipathique au génie de notre pays. Troisième proposition : Vous donnez comme meilleur et plus régulier ce genre larmoyant qui n'a de base au contraire sur aucune règle ni tradition. Lorsque vous écrivez une comédie , qui est l'œuvre oii le style et la pureté sont le plus nécessaires, vous employez les dialectes de Chioggia ou de Murano, langages barbares, peu connus et pleins de trivialités, ce qui constitue une contradiction avec votre prétention de réformer et de régulariser notre théâtre. Vous n'avez d'esprit que dans ces dialectes, et tout en parlant d'élever la comédie, xous l'abaissez, vous la traînez dans les tavernes, les
tripots, les cafés> oii vous puisez des tableaux d'une vérité basse et vulgaire.
Quatrième proposition , appuyée de ses ai^ments : Lorsque vous sortez des tripots et carrefours , vous nous menez dans un monde faux, pleureur, parlant avec emphase , agité par des passions hors nature dont aucun spectateur ne trouve de trace dans son cœur; vous employez le vers martellien (équivalant k Talexandrin) réservé aux héros tragiques, et vous mettez ce rhythme solennel dans la bouche de pauvres bourgeois porlaDi culottes et souliers k boucles, ce qui est fatigant <^ produit des disparates insupportables.
Cinquième proposition , la plus riche de toutes eu preuves : I..es personnages k caractère de notre comédie nationale ont été expulsés de votre répertoire , sous prétexte qu'ils manquaient de noblesse , de modestie et de décence, et vous avez introduit k leur place ces visages hideux que voilk. Vos personnages sont moins nobles cent fois; ils blessent bien plus la décence et la modestie; votre théâtre est une pépinière d'obscénités, d'équivoques grossières, de préceptes pernicieux et de mauvais sentiments, qui introduisent la corruption sous une enveloppe de sensiblerie , et demandent grâce pour le vice doucereux, ayant la larme k Tœil.
Sixième proposition, appuyée sur des faits évidents : Vos pièces triviales en dialecte sont de votre invention, tandis que votre comédie larmoyante et soi-disant régulière est entièrement pillée dans les ouvrages étrangers; en sorte que vous donnez pour neuf ce qu'il y a de plus vieux au monde. L'Italie, qui avait un théâtre k elle