‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 70 sur 132 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

w*ai. L'arrivée de Sacchi et de son excellente troupe le fournissait une occasion précieuse. Je devais con- >ndre ces imposteurs, contre lesquelsje m'étais avancé. Quatre Jours me suffirent pour composer une fable Jlégorique sur la querelle littéraire qui agitait le public. le savais k qui je m'adressais : le Vénitien a le goût du nerveilleux. Goldoni avait étouffé ce sentiment poétique sn faussant notre caractère national ; il s'agissait donc de le réveiller. Je déclarai hardiment que ma pièce serait un conte de nourrice. En voici le sujet : Tartaglia, l'un des masques classiques de la comédie delVarte , et qui représentait le peuple personnifié, était fils du roi de carreau. Le pauvre jeune homme se mourait d'ennui et de mélancolie « abreuvé de drames larmoyants, de traductions fastidieuses, empoisonné par des imposteurs, et abruti par les discours en dialectes vulgaires. Il avait oublié sa langue maternelle. Une léthargie chronique le tenait toujours assoupi. Les bâillements, les soupirs et quelques larmes étaient les seules signes de vie qu'il donnât encore. Le roi de carreau Truffaldin , au désespoir, consultait son ministre Pantalon, et ses conseillers intimes Brighella, Léandre, etc. — I^ics uns voulaient qu'on administrât de l'opium , les autres une infusion deversmartelliens; d'autres un extrait de théories a la mode ou une décoction tragi-comique ; mais Colombine assurait que tous ces afireux spécifiques augmenteraient encore la léthargie. On interrogeait un oracle, et le dieu répondait ({ue le prince serait guéri lorsqu'on aurait réussi a le faire rire. Là-dessus le roi ouvrait au peuple les portes de son palais. On dansait sous les yeux

du malade; on essayait par mUle folies de le dérider; mais il étendait ses membres engourdis et laissait re* tomber sa tête sur sa poitrine. Une vieille femme, profitant du libre accès accordé k tout le monde , venait k la fontaine du palais. Pantalon et Brighella se mettaient k lutiner cette bonne femme en la prenant pour bat de leurs lazzi. La vieille levait sa canne pour battre les mauvais plaisante ; mais elle tombait k la renverse et cassait sa crucbe. Dans sa chute, elle montrait ses jambes ; le fils du roi édatait de rire , et sa guérison était subite et complète. Cependant la vieille, qui n'était autre que la méchante fée Morgane , se relevait tout en fureur et lançait une malédiction terrible : c Le prince, disait-elle, est guéri de sa léthargie. Les drames larmoyants, les traductions, les théories désastreuses, et les impostures n*ont plus d'effet sur lui , son esprit est débarrassé des poisons ; mais son cœur sera malade, et il ne goâtera plus de repos tant qu'il ne possédera pas les trois oranges d'or. Qu'il soit dévoré par l'amour des trois oranges !

— Eh bien , répondait Pantalon , courons k lâ recherche des trois oranges. — Et après ce prologue allégorique , commençait le conte de nourrice en action où les féeries, les enfantillages poétiques et les frais d'imagination étaient mêlés d'allusions, les unes malignes contre Ghiari et Goldoni , les autres senthnentales sur la décadence de la comédie nationale, et l'ingratitude du public envers Sacchi et sa compagnie.

Lorsque je donnai lecture de ce projet aux granelleschi , répouvante les prit. On me dissuada de faire

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