‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 76 sur 132 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

mais que je {yburrais bien changer de sentiment si je voyais les hommes tomber dans les mtmes erreurs. De celle façon la moitié de la troupe évitait les travers de Tautre moitié.

Ce furent des heures fort douces que celles de mes loisirs au milieu de ce monde éveillé, spirituel , joyeux et aimable. J'y goûtais une tranquillité agréable, et mon amour-propre était souvent flatté de voir d'hon* nëtes gens, des personnes distinguées, des nobles et des dames de la meilleure société, rechercher et fréquenter la compagnie Sacchi de préférence aux tmtres troupes d'acteurs. Certaines personnes ont des préventions in^ sunnontables contre les comédiens : je ne veux poîot faire la satire de leurs préjugés , encore moins celle du monde , qu'elles croient bien plus estimable , des clubs, des cercles et des cafés. Pour ne pas exciter leur colère par des vérités dures , je me borne k les prier de réfléchir, et de tenir compte, avec indulgence, des instincts et des génies divers de l'humanité.

Au diable soit la prétendue culture qu'on a voulu introduire dans les mœurs du thé&tre ! c'est elle qui a corrompu et gâté peu a peu notre exemplaire famille comique. L'admission d'un grand nombre d'acteurs k gages, pour remplir les emplois spéciaux, détruisit aussi l'esprit d'association. Chacun se mit h étudier et exécuter isolément k sa manière , au lieu de concourir au succès commun. L'union qui existait , au moins eo théorie, s'altéra et finit par se perdre. Ce n'est pas encore le moment de raconter ce tin^te changement. Je le ferai en temps et lieu, quand j'aurai dit auparavant les

178 MEMOIRES DE Ciï ARLES GOZZl.

péripéties auxquelles m'exposèrent moQ amitié coostanb* et^ma bonne volonté pour me^ protégés. Nous avonv tous dans Tesprit des maladies naturelli^ dont l'expérience , ni la réflexion , ni le temps, ne peuvent nous guérir : pendant les vingt-cinq ans de ma vie comique, j'ai poussé la bonne foi et la complaisance pour la compagnie Sacchi jusqu'à la sottise et la duperie sans pouvoir m'en corriger. Je professe la haine de rhypocrisie ; ceux qui m^ont connu savent si cette haine est sincère . et pourtant , je ne puis le nier , c'était en sauvant les apparences , en affectant une rigidité et des mœurs dont il ne fallait pas examiner le fond, que notre troupe comique devint florissante ; au contraire, l'indëpendaiiee. la perte du l'espect humain et les maximes nouvelles changèrent cette république en tour de Babel, liéias! j'ai vu ces pauvres gens passer de l'opulence a la misère, renier parents et amis , se séparer, se soupçonner les uns les autres, devenir ennemis irréconciliables eu dépit de mes efforts pour les rapprocher, jusqu'à ce qu'enfin , rebuté par leurs désordres et leur démence, je me sois trouvé daiifr la cruelle nécessité de m'éloigncr d'eux , comme on le verra par la suite de ces Mémoires.

CHAPlTlSl XV.

Page 1