CHAPITRE XM
mon tour cet homme si bien élevé , je me liasai*de a lui demander quel magicien me fait l'honneur de venir habiter chez moi.
— Quoi! répond le personnage galonné, votre seigneurie ne sait point ce qui s'est passé? Mon maître , le patricien Gaspard Bragadino, ayant deviné que son frère serait élu patriarche , voulut donner une grande fête. L'espace lui manquait, et, pour être plus k l'aise, il a réuni son palais au vôtre par un pont de bois jeté d'une fenêtre k l'autre. La chose a été faite avec votre permission. C'est dans votre maison que l'on distribue les comestibles et les rafraîchissements au peuple. Ou a, d'ailleurs , respecté votre chambre k coucher. Venez , signor , venez par ici.
J'étais de plus en plus étonné de voir comme on avait usé de cette permission que je n'avais point donnée. Cependant , je ne voulus pas me quereller avec le maître d'hôtel. Arrivé dans le salon, je trouve des chandelles partout, une foule de masques criant et s'amusant, des domestiques empressés se croisant et courant dans tous les sens. Une rumeur effroyable m'attire k la cuisine. Devant un feu énorme étaient les chaudrons bouillants , les casseroles et cafetières ; sur une immense broche tournaient les dindons, les quartiers de veau et de bœuf.
— Signor, dis-je au maître d'hôtel, peutron savoir k f{uelle heure finira ce tumulte?
— Pour ne point mentir, me répondit cet homme , la fête durera pendant trois jours et trois nuits, du malin au soir et du soir au matin.
• — Je suis charmé , repris-je , d'avoir pu être ble k la famille Bragadino. C'est ud honneur pour moi. Veuillez présenter mes respects k Leurs ExceDences ; je vais k l'auberge chercher un gîte pour trois jours et trois nuits , car j'ai besoin de repos , et j'ai le sommeil fort léger.
Quand cette insigne mystification fut achevée, je rentrai enfin chez moi , et je fis une visite au seigneur Bragadino, afin de le complimenter sur son élection. Ce cavalier m'accueillit k merveille , et me demanda pardon de la brutalité des soldats et du désordre de ma maison ; puis il me raconta ingénument que son ami le comte Ignace Barziza m'avait expédié dans le Frioul on exprès , porteur d'une lettre par laquelle on sollicitait la permission de s'emparer de mon logis, et que j'avais répondu le plus gracieusement du monde en accordant une permission pleine et entière, ce dont tous les Bragadini me témoignaient leur reconnaissance. C'était la première nouvelle que je recevais de la lettre et de ma réponse. Je devinai sans peme de quel côté venait ce tour pendable; mes ennemis avaient pris soin de se faire connaître par d'autres signes de leur fureur. Je dissimulai ma colère et mon effroi , et je priai le seigneur Bragadino d'en user de même k l'avenir, si quelque autre faveur tombait encore sur lui ou sur ses proches , sans, avoir recours aux lettres inutiles du comte Barziza.
Que les puissances malignes eussent intercepté la lettre, embourbé ou noyé l'exprès d'Ignace Barziza dans quelque torrent , passe encore ; mais répondre pour moi ! Dieu sait si le courrier n'avait pas trouvé un faux