‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 91 sur 132 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

ciétaires de la troupe. Le public aime la variété ; c'est pourquoi ce premier emploi est confié k des comédiennes stipendiées, que Ton engage pour trois ans. Au bout de ce temps, il faut aux spectateurs un nouveau visage. Avant l'ouverture de son théâtre, le vieux Sacchi, k la recherche d'une première actrice , hésitait entre deox persoimes douées de qualités diverses. L'une, la signora Battagia, était bonne comédienne et née en Toscane, ou l'on parle purement ; mais elle n'était plus jeune, et ses prétentions, son ambition et sa vanité en faisaient un sujet difficile h conduire. En outre, elle n'entendait rien a l'improvisation , ce qui pouvait exercer une influence fôcheuse sur le genre dans lequel la troupe avait excellé jusqu'alors. L'autre actrice, la signora Théodora Ricci, jeune débutante pleine de feu, avait une jolie figure , une belle voix et une aptitude remarquable k l'improvisation. Sa modestie la recommandait encore. Sacchi voulait engager la signora Battagia et lui donner de gros émoluments. Je le déterminai, non sans peine, k prendre l'autre pour cinq cent vingt ducats par an, somme insuffisante aux besoins d'une pauvre femme chargée d'un mari paresseux et maladif , d'un enfant en bas âge, obligée par son état a mille dépenses, sans compter celles des costumes et des voyages en province. C'est k ces misérables conditions que Théodora Ricci consentit k entrer dans une troupe jalouse et malveillante.

L'affaire ayant été négociée par correspondance , je ne connaissais point encore la débutante. Elle arriva un matin de Gènes, et Sacchi me pria de venir l'entendre réciter quelques scènes , afin de juger de son talent et

de ses dispositions. Je vis une jeune personne beUe . d'une mine expressive, avec de magnifiques cheveoi blonds. Son visage était un peu marqué de la petite vérole; mais ce défaut devenait invisible k très- petite distance. Ses vêtements» qui trahissaient rindigeoce, témoignaient aussi de son goût exquis, tant il y avait d*art dans rajustement. La timidité qu'elle montra pendant cette première entrevue lui prétait une grâce et une modestie si séduisantes, que je doutai si cette timidité était naturelle ou jouée. Elle récita un fragment de tragédie avec justesse, intelligence et chaleur, d'une voix pleine et harmonieuse. Je fondai aussitôt de grandes espérances sur cette actrice, pour les rôles énergiques et passionnés. Je ne lui trouvai que deux imperfections : trop de dureté dans Taccent, et une certaine contraction des lèvres qui donnait souvent k sa bouche Texpression du mépris. Le premier de ces défauts pouvait se corriger; le second, qui tenait k la forme des muscles de la bouche, était sans remède.

Après l'examen , je prodiguai k la jeune personne les encouragements qu'elle méritait. Sacchi songeant k ses intérêts, me dit : c Signor comte, j'ai engagé la signora pour vous obéir; c'est k vous k faire en sorte qu'elle soit utile k notre compagnie. > Je répondis que je ferais de mon mieux pour l'avantage de la troupe et celui de la débutante. Les autres actrices de l'assemblée avaient écouté avec une attention profonde; elles semblaient peser mes paroles, et je vis a leur air triste et conU*arie que leur malice s'apprêtait k distiller des poisons.

En effet, des rumeure sourdes commencèrent h cir-

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culer, dont on ue pouvait découvrir les auteurs. L^ comédiennes témoignaient des craintes sur le jeu et la diction de Théodora Ricci. On croyait lui reconnaîlre des ' défauts incorrigibles. On convenait bien de son talent, mais on tremblait que ce genre de mérite ne fût pas de nature k plaire aux Vénitiens , et qu'il ne trouvât pas son emploi dans la troupe. On désirait ardemment de se tromper, et on s'en rapportait à moi. Ces discours hypocrites m'excitèrent davantage h soutenir ma protégée. Je lui donnais des avis dont elle profitait k merveille. De jour en jour je découvrais dans son esprit ei^ses sentiments quelque nouvelle corde dramatique k faire vibrer. A mon sens, on n'obtient pas de bons résultats si l'on ne connaît pas le caractère de ses comédiens; j'étudiais avec application celui de la Ricci, et mes assiduités éveillaient l'envie et le fiel des autres actrices.

Ma protégée avait des accès de mélancolie. Au milieu d'une troupe dont tous les membres étaient parents, ou alliés entre eux par le mariage, elle se sentait condamnée a un étemel isolement. Elle se voyait opprimée, dépréciée , chassée peut-être comme inutile ou incapable. Je tâcltjii de la rassurer , en soutenant cette thèse si menteuse que le mérite surmonte toujours les obstacles. Je lui promis de la rttidre utile et même nécessaire k la troupe, et je lui prêchai le courage et la persévérance. Bientôt des bruits odieux, des anecdotes inventées, des pro{d^ l'oreille, attaquèrent la réputation de ma pauvre é^^, dont la conduite me paraissait cependant irréprochable. La première actrice du théâtre Sant'- Angelo avait de nombreux admirateurs dans la ville ; ces

s^s-lk décidèrent que la Ricci devait être mauvaise comédienoe. Sans aucune raison, sans avoir ni vu ni entendu la débutante, le public s'imagina qu'on lui allait offrir une personne laide et sans talent ; noais je me fis un point d*honneur de triompher de ces prévalions. Je dirai tout a l'heure dans quel labyrinthe de disgrâces m'entraina mon généreux dessein. Mes six ans de relations amicales avec la Ricci furent autant d'années de tribulations. Je les i:aconterai ingénument, et si le lecteur veut absolument , comme on Ta fait à Venise en ce temi)^-lk, donner, k cette amitié le nom d'amour, je ne m'en fâcherai pas, quoiqu'en vérité il n'en soit rien.

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