CHAPITRE XVIII. 2IÎ
ménage, et, si je cherchais h donner au moins k nos conx^ersalions un tour instructif, comme je le faisais avec les autres actfices, elle montrait tantTennui , d'impatience et de mauvaise volonté, que, pour ne point revenir a des bagatelles , je m'estimais heureux de pouvoir Tentretenir un peu des rôles qu'elle devait jouer. Les grandes occupations qu'elle m'opposait se bornaient h la toilette, aux consultations avec l'étemel miroir ; c'était l'arrangement d'une dentelle, le changement d'un ruban, le choix d'une étoffe. Ces puérilités sont un empêchement funeste aux progrès d'une actrice. Tandis qu'on recherche les succès d'ajustements , les triomphes personnels et physiiiues , et, tandis qu'on se pavane en quêtant l'applaudissement par l'entremise des lorgnettes , le génie s'endort , le geste se fausse, l'accent s'égare ; on ne joue plus, on récite, et la Vérité, qui s'effarouche comme un oiseau , voyant qu'on la maltraite, s'envole k tire d'ailes. Par instant je raillais ma protégée sur le but mesquin que se proposait son ambition. Va tlispntc s éctiuiiffait. L'éperon de mes plaisanteries aiiurbaii a la femme en colère quelque mot profond et affivux : i (}uand j*- suis en scène, me disait-elle un jour, si je m soûgr ^iirk mon métier, il faudra bientôt niom ii 4r fui m avec ma solde insuffisante. > Je m'indignais de ces mauvaises pensées, et la belle, honteuse de son emportement, m'assurait qu'elle avait dit cela pour badiner. Je la quittais inquiet et scandalisé ; je regardais alors sa conduite de plus près, et, en la voyant ménagère, économe, sobre, toujours k la maison , modeste dans le discours fît le maintien , je me repentais d'avoir osé la soupçonner
3â0 MÉMOIRES DE CHARLES GOZZI.
pour un mot imprudent. Je m'imaginai qu'en lai procurant des ^^entations de solde, en faisant qu'elle fût traitée a^Ronsidération , en lui donnant de bons conseils et en maintenant ses sentiments et ses pensées dans une direction louable, je finirais par exUq)er de son âme les principes pernicieux dont son enfance avait ëtë nourrie. Yaine illusion ! de petites plantes enferment souvent des poisons mortels. L'œil d'un Iiomme est myope lorsqu'il regarde dans le cœur d'une femme. Six années d'efforts , d'application , de bienfaits et d*amitie n'ont pas valu un brin de paille contre les venins que cette enfant avait sucés dans le lait de sa mère.