DE \A TRANSLITERATION OU TRANSCRIPTION
Ayant, dans de précédentes occasions, discuté le problème de l'application d'un alphabet commun à la transcription de toutes les langues (1), j'aurais, pour le moment, laissé entièrement de côté cette question si je n'avais été vivement pressé, à. plusieurs reprises, de faire connaître mon opinion concernant d'autres alphabets qu'ont recommandés au public de puissants avocats. Personne n'a travaillé plus énergiquement à faire adopter un alphabet commun que le professeur Lepsius, de Berlin. Sans doute, à mes yeux, et aux yeux de juges beaucoup plus compétents, tels que Brùcke, la base physiologique de son alphabet n'est pas à l'abri de la critique; cependant, quoique dans le champ limité des langues sur lesquelles je peux me former une opinion personnelle il ce soit légèrement mépris sur la nature de certaines lettres et de certaines classes de lettres, je ne m'en réjouirais pas moins du succès môme d'un alphabet imparfait, s'il avait quelque chance d'être généralement adopté. Si son alphabet pouvait devenir
(4) Proposais for a Missionary Alphabet in Mai Mullcr's Survey of Languages (2 e édition), \8o'6.
au moins l'alphabet dont useraient communément tous ceux qui s'occupent des langues africaines, il y aurait là un avantage réel pour cette nouvelle branche des études philologiques. Mais j'ai le regret de voir que, même en Afrique, ceux qui, comme le IK Bleek, ont le plus vif désir de suivre le système adopté par le professeur Lepsius n'y arrivent pas, « à cause des trop grandes difficultés typographiques que présente le système » (1). S'il en est ainsi dans une imprimerie munie de presses à vapeur à Cape-town, ces difficultés ne seront-elles pas insurmontables à Neuherrnhut? Une autre objection, plus sérieuse encore, qu'a fait valoir aussi un linguiste qui a pourtant la plus grande envie de soutenir l'Alphabet des missionnaires, c'est que le système du docteur Lepsius, tel qu'il a été modifié par la Church of England Society, et la Continental Missionary Society a, depuis longtemps, cessé d'être un système uniforme. « Les Sociétés, dit le révérend Hugh Goldie, dans son Dictionary of tke Efik Language (Glasgow, 1862), n'ont pas réussi à établir un système uniforme , dont l'alphabet du docteur Lepsius serait la base; suivant les langues, ou s'en écarte pour tel ou tel son, et ainsi ce système cesse de pouvoir prétendre à l'uniformité. La Société de l'Église d'Angleterre emploie certaines notations que n'emploient pas les sociétés continentales, et vice versa. Ce fait, il me semble, porte un coup fatal à l'une des prétentions du système, je veux dire à sa prétention d'être reçu comme un système universel de transcription. Dépouillé des avantages qu'il devrait aux services ren-
;i) Dr. Bleek, Comparative grammar, p. XU.
dus et jugé d'après ses mérites intrinsèques, il manque, selon nous, de simplicité. »
Ce sont là des objections sérieuses. Cependant je les aurais volontiers écartées et j'aurais soutenu le système du professeur Lepsius si, pendant tant d'années qu'il a été sous les yeux du public, j'avais pu reconnaître, à des signes certains, qu'il prenait racine, ou tout au moins qu'il faisait ces progrès lents et silencieux qui seuls garantissent l'avenir. Ce qui, je crois, en a le plus empêché le succès, c'est le ton d'autorité avec lequel on a essayé d'imposer, de haute lutte, ce système aux savants et aux missionnaires, dont beaucoup, chacun dans le cercle de ses études spéciales, étaient mieux en mesure de saisir les défauts du système que son auteur ou que ses patrons (1). Si je me suis montré peu disposé, pour mon compte, à adopter L'alphabet du professeur Lepsius, ce n'est point par prédilection pour mon propre Alphabet des missionnaires :
(1) On trouve chez le professeur Lepsius quelques remarques intéressantes sur les claquements de langue des idiomes africains. Le Révérend J.-L. Donne, auteur d'un Zulu Kafir Dictionary, se pro- Qonça contre la proposition qu'avait faite le D r Lepsius d'écrire les claquements avant les lettres qui les accompagnaient. Il fit valoir en même temps, à l'appui de son opinion, certains arguments étymologiques. Que répond le professeur de Berlin au missionnaire d'Afrique ? Je cite la réplique du professeur Lepsius ; si elle n'a pas convaincu son humble adversaire, il a dû, au moins, en rester confondu et interdit. « C'est, dit Lepsius, comme si de ce fait que le sanscrit %f% leVi (sic),, «il lèche», est composé de lih ftfj| et de f?f ti> nous voulions conclure, que le t'(sic), ne doit pas être prononcé comme th, mais comme ht (sic). » En quoi le changement du h et du t sanscrits en d f fa dh, non th) a du rapport avec les arguments qu'a fait valoir M. Donne contre le système proposé pour la trans. cription des claquements de langue, c'est ce que, sans doutë> peii des missionnaires africains seront en état de comprendre;
196 LEÇihNS SLH LA SCIENCE 1>U LANGAGE.
je l'ai prouvé en adoptant, quand j'écris eu anglais, le système de transcription que nous devons à Sir William Jones. Mon propre système était, dans toute la force du terme, un système destiné aux'missionnaires. Mon but était de composer, s'il y avait moyen, un alphabet qui pût rendre toutes les variétés de son susceptibles d'une détermination physiologique, sans exiger un seul caractère nouveau ou artificiel. Comme dans la plupart des idiomes nous ne trouvons, outre les son? ordinaires qui peuvent être exprimés au moyen des caractères ordinaires, qu'une ou au plus deux modifications spéciales qui affectent certaines classes de lettres, j'ai proposé d'employer des italiques comme signes d'un premier degré de modification, et de petites capitales comme signes de modifications plus radicales, d'un second degré de modification. C'est ainsi que, le sanscrit possédant, outre les dentales ordinaires, t, th. d, dh, les lettres nommées linguales, j'ai proposé que ces linguales fussent imprimées en italiques, t, th, d, dh; on remplacerait ainsi, par des caractères que possèdent toutes les imprimeries, les signes ordinairement employés dans les livres savants, mais que leur complication rend plus difficiles, t' th', d', dh', ou t, th, d, dh. Comme nous trouvons en arabe, outre les dentales ordinaires, une autre série de linguales, j'ai proposé de rendre aussi ces linguales par des italiques. Ces italiques étaient seulement destinées à montrer que les dentales imprimées en italiques devaient être distinguées des dentales ordinaires. Ceci aurait suffi pour les personnes qui ne connaissent pas le sanscrit ou l'arabe , tandis qu'Indianistes et Arabisants n'auraient pu avoir aucun doute sur la classe de dentales modifiées que
Ion aurait voulu représenter en sanscrit et en arabe parcelle notation. Si pour certaines lettres il faut noter plus dune modification, comme par exemple pour t, s, n, r, alors on aurait recouru aux minuscules, et ce serait seulement dans des cas très-rares et, si l'on peut ainsi parler, à la dernière extrémité qu'une marque diacritique additionnelle aurait été exigée pour une troisième modification d'un type commun. Si, grâce à la libéralité princière d'une société opulente, la Church Missionary Society, des fontes complètes de caractères compliqués et dispendieux doivent être accordées en présent à toute imprimerie qui les demandera, il n'est plus besoin d'italiques ni de petites capitales, — simples expédients, qui ne pouvaient avoir de valeur que pour de pauvres missionnaires désireux d'obtenir avec le moins de frais possible les résultats les plus avantageux (1). Il est curieux, toutefois, qu'en dépit de toutes les objections qu'on a faites à l'usage systématique des italiques, les italiques foisonnent presque partout, tout à la fois en Angleterre dans les ouvrages de philologie, et à l'étranger dans les publications des missionnaires, tandis que jusqu'ici je n'ai que bien rarement rencontré l'ô du Church Missionary Alphabet au lieu de la voyelle qui se trouve dans le mot français cœur, ou le s du même alphabet pour la lettre sanscrite que Sir W. Jones écrivait sh. Dans le cercle des langues auxquelles je prends un intérêt plus immédiat, les langues de l'Inde, l'adoption de l'alphabet patronné par la Church Missionary Society paraît maintenant, après les efforts de Sir
(4) Voyez Resolution 2, adoptée le 26 d'août, 4861, à Church Missionary House, Londres.
Charles Trevelyan, tout à fait invraisemblable, et je ne pense pas non plus que des gens dans la position des Hindous modernes veuillent se contenter d'un pisaller tel que les italiques et les minuscules. Vivant en Angleterre et écrivant surtout pour l'Angleterre et pour l'Inde, je me suis naturellement décidée suivre le système qui a été si modestement proposé par Sir William Jones dans le premier volume des Asiatic Besearches, et qui depuis, avec de légères modifications qui n'ont pas été toujours des perfectionnements, a été adopté par les plus grands orientalistes de l'Inde, de l'Angleterre et du continent. En lisant cet essai, écrit il y a environ quatre-vingts ans, on est surpris de voir quelle connaissance approfondie l'auteur possédait de tout ce qui est réellement essentiel, soit dans l'analyse physiologique, soit dans la définition philologique de l'alphabet. Je ,ne crois pas que les critiques du professeur Lepsius soient justes quand il impute à Sir W. Jones « une connaissance imparfaite de l'organisme général des sons, et de la distinction des sons qu'il s'agissait de représenter. » Je ne puis non plus blâmer le fondateur distingué de la Société asiatique à cause de la manière imparfaite dont il a parfois appliqué ses principes, considérant combien il est difficile à un savant de sacrifier ses principes à des considérations d'une nature plus pratique.
Les points sur lesquels je diffère de Sir W. Jones sont de très-peu d'importance. Ces différences naissent de l'habitude plutôt que d'un désaccord sur les principes. Je renoncerais l)ien volontiers à ce que j'ai pu croire des améliorations, si par ce sacrifice je pouvais hâter le moment où les Indianistes de l'Angleterre et