IX. anc. haut-allemand H (G, K) D F (B, V
On verra tout de suite que ces changements ne sau* raient être considérés comme résultant d'une corruption phonétique* La corruption phonétique suit toujours une seule et même direction. Elle va toujours i en descendant , jamais en remontant» Or il se peut, • ainsi que l'a dit Grimm , que les nations teutoniques « aient fait preuve de nerf et de je ne sais quelle fierté en élevant la consonne molle et en la changeant en consonne rude , comme aussi en changeant la coih -
tonne rude en une aspirée (1). Mais si cela était bien Frai , ne serait-on pas en droit de tirer une conclulion tout opposée de ramollissement de l'aspirée, la plus virile des lettres viriles, se transformant en une moyenne, la plus douce de toutes les lettres douces? Il ne faut pas oublier que cette loi phonétique , que Grimm a comparée justement à une roue à trois rayons, fait un tour complet, et que quand l'un des rayons s'élève, un autre s'abaisse. C'est pourquoi cela ne nous avancerait guère si nous adoptions l'explication contraire et si, au lieu de regarder cette substitution ou ce déplacement des consonnes qu'on appelle en Allemagne Lautuerschiebung , comme un procédé de renforcement phonétique , nous cherchions à l'expliquer comme étant un procédé d'affaiblissement phonétique (2). Car encore qu'il fut possible de considérer l'aspiration du t rude comme le commencement d'une altération phonétique (th) qui conduisit graduellement à l'amollissement du f en d, nous aurions toujours, d'autre part, à rendre raison de la transition du d au / par suite d'une renaissance d'énergie phonétique. On se trouve donc dans un cercle vicieux dont on ne peut pas sortir, à moins qu'on ne se place à un point de vue différent pour étudier ce phénomène.
Qui nous dit que le / grec soit jamais devenu le th gothique? Quelle idée attachons-nous à cette phrase si souvent répétée, qu'un t grec devient un th gothique? Gomment une consonne grecque peut-elle devenir une
(i) Cf. Curtius, KuhrCs Zeitschrift, II, 330* (2) Voir Lottner, Zeitschrift> XI, p. 204; Fôrstemann, ibid., I, P. 170.
coDSonne gothique, ou un mot grec peut-il deve mot gothique? Même un mot italien ne devient ; un mot espagnol; un t italien, comme dans amc devient jamais un d espagnol, comme dans a Ces deux lettres ont leur origine dans une langue, le latin ; et, de même, le grec et le goi sont issus d'une source commune, le vieux h aryen. Au lieu de chercher à expliquer les difféi qui existent entre le grec et le gothique, en rapp les mots de l'un aux mots de l'autre, mieux va faire remonter ces deux langues à la source corn d'où chacune d'elles a pu sortir avec son système ticulier de consonnes. Or nous savons, par Ta: physiologique de l'alphabet, qu'il existe trois ou quefois quatre variétés de son pour chacun des points principaux où le contact des organes parole produit les consonnes. Nous pouvons prou p comme une lettre rude, en coupant vivem souffle avec nos lèvres, ainsi que nous le faisc disant ap; nous pouvons prononcer la même comme une lettre molle, en laissant entendre, dant que nous rapprochons les lèvres, la formati ce contact qui arrête le souffle , comme lorsque disons ab; et nous pouvons la prononcer comm aspirée en laissant entendre une émission de se suivant immédiatement la formation de la lettre ou molle, comme dans aph et abh. Nous obt ainsi pour chacune des principales consonnes q variations :
k, kh, g, gh, t, th, d, dh, ' p, ph, b, bh.
Toutefois cette riche variété dans les sons des consonnes ne se rencontre que dans les langues dont le développement a été le plus parfait. Même parmi les dialectes aryens, le sanscrit seul peut se vanter de la posséder entière. Mais si nous portons les yeux au-delà des frontières aryennes, et que nous examinions l'idiome hawaien , par exemple , nous voyons d'abord que même la distinction la plus simple , celle qui marque la différence entre la lettre rude et la lettre molle, n'a pas encore été établie. Un Hawaien, ainsi que nous l'avons vu , n'éprouve pas seulement une difficulté extrême à distinguer k et t; il ne peut non plus apercevoir aucune différence entre k et g> entre t et d, entre p et b. Il en est de même dans d'autres langues polynésiennes. En finnois, la distinction entre k, t, p, et entre g, d, b, est de date moderne et due à l'influence étrangère. La langue finnoise elle-même ne reconnaît pas cette distinction dans la formation de ses racines et de ses vocables , tandis que dans des dialectes congénères, tels que le hongrois, cette distinction a été pleinement développée (1).
En second lieu, dans quelques-unes des langues polynésiennes, nous voyons la prononciation flotter incertaine entre les ténues rudes et les spirantes rudes correspondantes. Nous trouvons le mot qui signifie « balle » prononcé poe dans l'idiome de la Nouvelle- Zélande, et/00 dans l'idiome de Tonga (2), absolument comme nous voyons le sanscrit pati représenté en gothique par fath-s.
(\) Boller, Die ftnnischen Sprachen, p. 12.
(2) Haie, Polynesian Grammar, p. 232.
Or l'introduction de ces différences d'articulation dans les langues qui ont reçu une organisation supérieure a eu sa raison d'être. A mesure que de nouvelles conceptions sollicitaient une expression, les organes de la parole durent recourir à de nouveaux procédés qui prirent graduellement une forme plus fixe, une forme traditionnelle et typique. Il est possible de parler sans labiales, il est possible de dire beaucoup de choses dans une langue qui n'a que sept consonnes, tout comme il est possible pour un mollusque de manger sans lèvres, et de jouir delà vie sans foie ni poumon. Je crois qu'il y a eu un lointain, bien lointain passé, où les nations aryennes (si nous pouvons leur donner ce nom) n'avaient encore aucune aspirée. Un alphabet fort imparfait peut suffire pour les humbles commencements de la pensée et du langage; mais, avec le progrès de l'esprit, un développement correspondant doit se produire dans l'articulation des lettres. Certaines langues, comme nous l'avons vu, ne sont jamais arrivées à avoir plus d'une série d'aspirées, d'autres en ont toujours manqué, ou sont venues, par la suite des temps, à perdre les aspirées qu'elles avaient possédées antérieurement. Mais je crois qu'il est possible de prouver qu'avant la séparation des nations aryennes, telles que nous les connaissons, plusieurs au moins d'entre elles avaient élaboré une triple modification de la prononciation des consonnes. Les Aryens, avant leur dispersion, avaient, par exemple, trois racines tar, dar et dhar, qui différaient principalement par leurs consonnes initiales, lesquelles représentent troi9 degrés différents dans le contact de la langue et des dents. Tar signifiait « traverser » , dar « déchirer » ,
dhar « tenir » . Or, bien que nous ne sachions peutêtre pas exactement comment les Aryens, avant leur séparation, prononçaient ces lettres t, d, et dh, nous pouvons être certains qu'ils ne les confondaient pas. Cette distinction fut maintenue en sanscrit à l'aide de la ténue, de la moyenne et de l'aspirée molle ; mais elle eût été également bien marquée par la ténue, la moyenne et l'aspirée rude (t, d, ///), ou encore par la ténue, la moyenne et la spirante dentale. L'objet essentiel était d'avoir trois modes distincts de prononcer trois expressions distinctes, quoique peut-être congénères. Si les trois mêmes racines coexistaient en grec, elles s'y montreraient dès le commencement sous les formes tar (térma « limite, terme » , le latin ter-minus), dar (dérma « peau »), et thar y attendu que les aspirées molles manquent en grec (1). Mais qu'arriverait-il si les trois mêmes racines devaient être fixées par les Romains, dans le parler desquels les aspirées n'avaient jamais existé? Il est clair que les distinctions si soigneusement élaborées d'abord, et si parfaitement conservées en sanscrit et en grec, seraient perdues dans leur langue. Chez eux dar et tar pourraient rester distincts; mais la troisième variation du son, soit dhar, soit thar, ou bien se per-
(1) La corruption possible de gh, dh, bh, en kh, th, ph, a été expliquée par Curtius (Griechische Etymologie, II, i7), en supposant que le second élément de gh, dh, bh est l'esprit rude, supposition qui est insoutenable (Brûcke, p» 84). Mais quand même le changement de gh en kh serait phonétiquement possible, il n'a jamais été prouvé que le grec ait traversé la phase phonétique du sanscrit. Voir aussi les intéressantes observations de Grassmann, dans Kuhn's Zeitschrift, XII, p. 406.
drait, ou revêtirait une forme entièrement différente.
Voyons ce qui s'est passé pour tar, dar et dhar. Au lieu de fixer les trois racines, ainsi que Fa fait le sanscrit, les autres langues aryennes n'en ont fixé que deux, tar et dar, remplaçant dhar par bhar ou par quelque autre radical. Ainsi tar « traverser » a produit en sanscrit tarman « pointe » , tiras « à travers » ; en grec tér-ma « fin, terme » ; en latin ter -minus « borne, limite » , et trans « à travers, au-delà de » ; en ancien norrois thrô-m « tranchant » , thairh « à travers » ; en ancien haut-allemand dru-m « fin » , dura « à travers » . Bar « éclater, rompre, déchirer » se trouve dans le sanscrit drinâti, dans le grec deirô « j'écorche » ; aussi dans le grec dèrma « peau » ; dans le gothique tairan «déchirer», l'anglais to tear, l'ancien haut-allemand zeran. Mais quoiqu'on retrouve çà et là des traces de la troisième racine dhar, par exemple dans le perse Dârayavus « Darius » , c'est-à-dire « celui qui tient ou soutient l'empire » , et dans le zend dere, l'ancien perse dar « tenir » , cette racine a disparu de la plupart des autres dialectes aryens.
Le même fait s'est produit même quand il n'y avait que deux racines à distinguer. Les deux verbes dadâmi «je donne » et dadhâmi «je place » , furent conservés distincts en sanscrit au moyen de leurs initiales. En grec la même distinction fut maintenue entre di-dô-mi « je donne » , et tithëmi « je place » ; et on ajouta une distinction nouvelle, savoir ê et ô. En zend, les deux racines se sont confondues, dâ signifiant à la fois « donner » et « placer », ou « faire », outre dà «connaître» . C'est là évidemment un défaut. En latin il était également impossible de distinguer l'une de l'autre
les deux racines dâ et dhâ, parce que les Romains n'avaient pas d'aspirées dentales; mais tel était le bon sens des Romains, que, quand ils sentirent qu'il leur était impossible de tenir les deux racines réellement sépa-' rées, ils ne voulurent en garder qu'une seule, dare « donner », remplaçant l'autre dare « placer » ou « faire » , par des verbes différents, tels que ponere, facere. Que les Romains aient possédé les deux racines originairement, c'est ce que nous pouvons voir par des mots tels que credo, credidi, lequel répond au sanscrit irad-dadhâmi, érad-dadhau (1), mais où le dh a nécessairement perdu son aspiration en latin. De même dans condere et abdere l'élément radical est dhâ « placer » , tandis que dans reddo « je rends » , do doit être rattaché à la même racine que le latin dare « donner » . En gothique, au contraire, on abandonna la racine dd a donner » , et dhâ seul fut conservé, mais, bien entendu, sous la forme dâ.
Pour les langues où les diverses consonnes aspirées ne s'étaient pas développées, il n'était pas impossible de réparer des pertes du genre de celles que nous veinons de citer; cependant les Goths et les autres tribus qui parlaient le haut et le bas-allemand ne se résignèrent pas à ces pertes sans faire un effort pour en arrêter le cours. Les tribus teutoniqueé manquaient d'aspirées, mais lorsqu'elles prirent possession de l'héritage phonétique de leurs ancêtres aryens, non pas indiens, elles avaient conscience du triple développement de leurs consonnes, et elles s'efforcèrent de faire face de
(4) Le dh sanscrit est représenté en latin par un d dans médius— le sanscrit madhya, le grec |i.é<xo« ou pté<x<xo;, meri-dies =r jaw-
leur mieux à ce triple engagement qui leur était légué. Elles n'avaient point d'aspirées, soit rudes soit molles. Par suite , là où le sanscrit avait adopté des aspirées 'molles, et le grec des aspirées rudes, le gothique (comme le celtique et le slave) préféra les moyennes latines correspondantes; le haut-allemand préféra les ténues correspondantes. Le haut-allemand présenta ce point de ressemblance avec le grec que tous les deux firent choix des consonnes rudes; le gothique se rapproche du sanscrit , en ce qu'ils adoptèrent tous deux une aspiration plus ou moins forte (1). Mais aucun de ces idiomes ne fit d'emprunt à un de ses frères, et l'on ne peut dire qu'aucun d'eux ait précédé ses congénères. Si mes vues sur le développement dialectal sont correctes, nous devons les tenir tous les quatre pour des variétés nationales d'un seul et même type ou d'une seule et même idée.
Jusque-là tout serait facile et simple. Mais il nous faut maintenant examiner les mots du patrimoine aryen qui, en sanscrit, en grec, et, pour couper court, dans toutes les langues aryennes , commencent par des moyennes et des ténues. Que pouvaient faire les Goths et les haut-Allemands? Ils avaient, comme on dit, pris à Pierre pour payer Paul. Les haut-Allemands avaient dépensé leurs ténues , les Goths leurs moyennes, pour suppléer aux aspirées dont ils étaient dépourvus. Il n'était pas admissible que , contrairement à leur destination , les moyennes gothiques g, d, b, répondant aux aspirées molles sanscrites gh> dh, bh, fussent confondues et perdues dans la seconde série
(1) L'auteur a montré précédemment (p. 256) que les moyennes sont toujours accompagnés d'une légère aspiration. |Tr.|
de consonnes molles que les Hindous, les Grecs et les autres peuples aryens gardaient distinctes 'de gh, dh, bh, et qu'ils exprimaient par g, d, b. Les Goths et les haut-Allemands , tout autant que les Hindous et les Grecs, sentaient que ces deux séries étaient distinctes, et tandis que les Celtes et les Slaves consentirent à laisser les aspirées gh, dh, bh, se confondre avec les véritables moyennes g, d, b, sauf à réparer le mal du mieux qu'ils pourraient, les Goths, guidés par le désir de ne pas confondre ce qui devait rester séparé, adoptèrent, dans leur prononciation nationale, les ténues k> t, p, pour rendre cette seconde série de moyennes. Mais alors la même difficulté se présentait de nouveau, car il y avait encore la même nécessité de conserver une distinction extérieure entre leurs k, t, p 9 et cette troisième série de consonnes, représentée en sanscrit et en grec par k, t 9 p. Ici les nations gothiques furent forcées de prendre le seul expédient qui leur restât; et afin de distinguer la troisième série de consonnes à la fois des g, d, b et des k, t, p, dont les rôles étaient épuisés, ils durent employer les aspirations rudes correspondantes, h, thetf.
Les tribus qui parlaient le haut-allemand passèrent par une gêne analogue. Elles avaient représenté par des ténues rudes ce que les Grecs avaient représenté par des aspirées rudes. Se trouvant avoir dépensé leurs kj t, p, ils durent adopter les aspirations ch, z, /', pour représenter la seconde série des consonnes; et quand il s'agit ensuite d'en exprimer la troisième série, il ne leur restait plus que les moyennes; toutefois, dans les documents littéraires qui nous sont accessibles, nous trouvons les moyennes gutturale et dentale constam-
ment remplacées par le h et le / gothiques , ce qui cause une confusion partielle qu'il eût été facile d'éditer.
Cette opération ou révolution phonétique qui amena les Hindous, les Grecs, les Goths et les Germains à établir leurs systèmes respectifs des consonnes, pourrait être représentée par le tableau suivant, dans lequel les aspirées sont indiquées par I., les moyennes par II., les ténues par III., les spirantes par IV. :
Sanscrit ....
gh dh
bh
in.
Gothique . . .
h th f
Grec
Haut-allemand.
in.
ch
Examinons maintenant un ou deux autres de ces groupes de racines triples , comme dhar, dar, lar, et voyons de quelle manière, sous des climats différents, ces racines ont poussé dans le sol des langues aryennes, et quels fruits elles ont porté.
II y a trois racines qui commencent toutes par une gutturale et qui finissent par r vocalisé. On peut les représenter d'une manière abstraite par KAR, GAR, KHAR (ou GHAR). En sanscrit nous rencontrons tout d'abord GHAR, qui se dégrade bientôt en HAR, racine dont nous aurons à nous occuper longuement quand nous viendrons à étudier la naissance et le développement des idées mythologiques, mais que, pour le présent, nous pouvons définir comme signifiant « briller, reluire, être heureux, brûler, être ardent». En grec
cette racine se montre dans chairein « se réjouir » . Le gothique , suivant le sanscrit du plus près possible, fixa la même racine comme GAR, et en forma geiro « désir » , gairan « désirer » , gairnjan « soupirer après » (l'anglais to yearn), dérivés qui semblent avoir pris un sens presque directement contraire à celui du grec chairein, mais pour lesquels on trouve de précieuses analogies dans le sanscrit haryati « désirer », etc. (1). Le haut-allemand, se rapprochant le plus possible du grec, forma kiri « désir » , kerni « l'action de désirer», etc. Nous n'en dirons pas plus en ce moment sur l'histoire de cette racine chez nos quatre représentants de la famille aryenne, le sanscrit, le gothique, le grec et le haut-allemand.
Nous arrivons maintenant à une seconde racine, représentée en gothique par GAR « crier, louer » . En grec il n'y avait pas de difficulté pour cette racine. Cette langue n'avait pas dépensé ses consonnes molles, et elle nous offre par conséquent la même racine avec les mêmes consonnes que le sanscrit; c'est ainsi que nous trouvons en grec gêrys « voix » , gêryô « je proclame » . Mais que devait-il se passer en gothique et dans les dialectes qui suivent le gothique , savoir, le bas-allemand, l'anglo-saxon, l'ancien norrois? Ces langues , ayant dépensé leurs consonnes molles pour la racine ghar 9 n'avaient plus d'autre ressource que leurs ténues, de là l'ancien norrois kalla (2) « appeler », l'anglais to call, mais non pas l'anglo-saxon galan « hurler » . Le nom de la grue est dérivé en grec de
(i) Voir Curtius, Griechische Etymologie, 1, 166, et les objections, ibid., II, 313.
(2) Lottner, dans Kuhn's Zeitschrift, XI, p. 165.
266 v LEÇONS SUR LA SCIENCE DU LANGAGE.
Ja même racine, gèranos signifiant littéralement « le crieur » . Dans l'anglo-saxon cran, d'où vient l'anglais crâne « grue » , nous trouvons la ténue correspondante. Enfin, le haut-allemand, ayant employé sa ténue, dut recourir à son aspiration gutturale, de là l'ancien hautallemand challôn « appeler, crier » , et chrânoh « grue» .
La troisième racine, KAR, se montre en sanscrit, ainsi qu'en grec, avec sa ténue gutturale. Il y a en sanscrit kar « faire, accomplir»; kratu « puissance », etc.; en grec nous voyons krainô «j'achève, j'accomplis», et kralys « fort » , kdrtos « force » . Le gothique, ayant disposé de sa moyenne et de sa ténue, est forcé de représenter la troisième série à l'aide de sa spirante gutturale; de là hardus « dur », primitivement « fort », d'où l'anglais hard. Le haut-allemand, qui devrait naturellement avoir recours à la moyenne dont il n'a pas encore fait emploi, préfère dans la série des gutturales l'aspiration gothique, et nous donne harti au lieu de garti, produisant par là, dans une sphère limitée, cette confusion que l'oir avait tant désiré éviter, désir qui semble avoir été la cause secrète de tout ce travail & qu'on appelle la substitution ou le déplacement des ^ consonnes, et auquel les Allemands donnent le nom , de Laittverschiebung . - }d
Il y a aussi en sanscrit trois racines finissant par u, > et ne différant entre elles que par les trois initiales -^ dentales dh, d, et /. Il y a dhû (dhu) « secouer », du t « brûler » , et tu « croître » (1).
La première racine, dhû, produit en sanscrit dhû- , no-mi « je secoue », dhû-ma « fumée » (ce qui est
(1) Voir Curtius, Griechische Etymologie, I, 224, 196, 192.
agité ou emporté en tourbillons), dhû-li « poussière » . En grec la même racine donne thxjein « se précipiter » en parlant des rivières, des tempêtes et des passions de l'âme, thyella « ouragan » , thymos « colère, fougue, courage » , et par extension « esprit » . En latin nous avons fumus « fumée » .
En gothique l'aspirée sanscrite dh est représentée par d, de là daims « vapeur, odeur » . En ancien hautallemand l'aspirée grecque th est représentée par t, de là tunst « tempête » .
La seconde racine, du, signifiant « brûler » dans un sens matériel et dans un sens moral , donne en sanscrit dava « conflagration » , davathn « inflammation , douleur», et en grec daid, dédaumai «je brûle », et dyê « misère » . Sous sa forme simple cette racine n'a pas encore été découverte dans les autres dialectes aryens; mais on peut la reconnaître sous une forme ïï* secondaire dans le gothique tundnan « éclairer », anjtef cien haut-allemand zùnden (même sens), anglais tindêai «fer « mèche » . Une autre racine sanscrite , du « se w fliouvoir » , ne s'est encore rencontrée que chez des fc grammairiens sanscrits. Mais outre le participe dùna * qu'ils mentionnent , il y a encore le participe dûia « envoyé, quelqu'un qui se meut ou qui est envoyé ça 6t là pour des messages » , et dans ce sens la racine du Peut jeter de la lumière sur l'origine du gothique tau- Jan, allemand zauen « faire rapidement, dépêcher un acte » .
La troisième racine, tu, se montre en sanscrit dans tovîti « il croît, il est fort » , dans tavds « fort » , dans t&vishd (même sens), dans tuvi (même sens), ce dernier ne Remployant qu'en composition ; et en grec dans
taps « grand, fort». Le latin tôtus a été dérrvé de la même racine, mais non sans difficulté. Par contre, il est certain que c'est de cette racine que viennent les mots ombrien et osque pour « ville » , luta> tota, d'où tuticus dans meddix tuticus{{) a magistrat d'une ville». En lette tauta signifie « peuple » , et l'ancien irlandais tuath a le même sens (2). En gothique nous avons thiuda (3) « peuple », thiudisks « appartenant au peuple», theodiscus; thiudiskô, ethnikôs; en aDglosaxon theon « croître » , theôd et theddisc « peuple » , getheod « langage » (comme l'italien il volgare « la langue vulgaire »). Le haut-allemand, pour lequel lel sanscrit et le th gothique sont représentés par e/, possède le même mot dans diot « peuple » , diutisc « populaire »; de là Deutsch « allemand » et deuïen «expliquer » , littéralement germaniser. ' oyL-<^
Dans tout le cours de cette opération, aucune lettre ne s'est jamais changée par degrés en une autre lettre; il n'y a eu ni renforcement graduel, ni affaiblissement graduel, ainsi que l'avait supposé Grimm (4). Il y a eu
(1) Aufrecht und Kirchhoff, Die Umbrischen Sprachdenkmàler, I, p. 155. !
(2) Lottner, dans Kuhn's ZeitschrifrWl, 166.
(3) Grimm, Deutsche Grammatik, l re partie, 3" édition, 1840, in-: troduction, p. X « Exct^rs ûber Germanisch und Deutsch ». [Voyei* aussi Grimm, Dictionnaire, aux mo\& deuten et deutsch.]
(4) Grimm suppose que ces changements furent presque inseo- sibles. Il rapporte le commencement du premier changement (celui i qui a lieu en gothique) à peu près à la seconde moitié du premier siècle > après J.-C, et il suppose que ce changement a continué et s'est accompli pendant le second et le troisième siècle, a II est possible, dit-il, que dans une partie plus occidentale de l'Europe ce changement ait S commencé plus tôt, et qu'il ait été suivi du second changement (l'an* cien haut-allemand), dont il est difficile d'indiquer le commencement .
purement et simplement déplacement des trois points cardinaux de l'horizon phonétique commun aux nations aryennes. Tandis que Test des Hindous se trouvait sur gh 9 dh et bh, celui des Teutons était sur g> d et b. Ce point une fois fixé, il ne s'agissait plus que de s'orienter. Pour rendre ma pensée plus claire, je vous demanderai de vous rappeler les armes de File de Man, trois jambes dépendant d'un seul corps, un genou s'inclinant vers l'Angleterre, un autre vers l'Ecosse, le troisième vers l'Irlande. Que l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande représentent les trois variétés du son des consonnes; alors le sanscrit fléchirait le premier genou devant l'Angleterre (û%), le second devant l'Irlande (d), le troisième devant l'Ecosse (/); le gothique fléchirait le premier genou devant l'Irlande (d), le second devant l'Ecosse (/), le troisième devant l'Angleterre {&); l'ancien haut-allemand fléchirait le premier genou devant l'Ecosse (/), le second devant l'Angleterre j*(tô), le troisième devant l'Irlande (d). Les trois langues ' offriraient ainsi trois aspects différents des trois points qu'il faut successivement tenir en vue; mais nous ne serions nullement fondés à prétendre qu'aucune des trois langues ait changé son point de vue après avoir une fois pris une position fixe; nous ne serions nullement en droit de dire que / soit jamais devenu th, que th soit devenu d, et que d soit devenu t.
Examinons maintenant quelques mots qui forment la propriété commune des nations'aryennes, et qui sous me forme ou sous une autre existaient avant que le ianscrit fût le sanscrit, que le grec fût le grec, et que
l'une manière précise, mais que nous voyons développé au septième iècle. » — Geschichte der Deutschen Sprache, I, 437.
le gothique fût le gothique. Il en est parmi eux qui i ont non-seulement le même radical , mais aussi les ^ mêmes éléments formatifs ou dérivatifs dans toutes les *i langues aryennes. Ces derniers sont assurément les * plus intéressants de tous, puisque, non-seulement par » la matière, mais par le travail et la main-d'œuvre, ils * appartiennent à la période la plus primitive du lan- * gage aryen. Un mot comme mater « mère » , par M exemple, n'a pas seulement la même racine en sans- i crit, en grec , en latin , en germanique , en slave et en ï celtique, savoir, la racine ma, mais aussi le même * dérivatif tar (1); il est donc indubitable que dans * l'anglais mother « mère » , nous manions le mot même i| qui dans des âges communément appelés prêhisto- i\ riques, mais en réalité aussi historiques que l'époque % d'Homère ou que les temps plus reculés des Rishis pe védiques, fut formé pour exprimer la conception ori- fi ginelle de genitrix. Mais il y a d'autres mots qui, fc tout en différant par leurs éléments dérivatifs, sont * identiques par la racine et par la signification ; quant à ceux-là, encore qu'ils n'aient pas existé avant la dispersion des Aryens sous la forme exacte qu'ils ont revêtue en grec ou en sanscrit, nous ne pouvons guère i douter néanmoins qu'ils ne soient de simples variétés * dialectales , ou des modifications modernes de mots * plus anciens. Ainsi l'anglais star « étoile » n'est pas i exactement le même mot que Stella, comme Stella n'est « pas exactement le même que le sanscrit tara; pourtant \ ces mots nous montrent qu'antérieurement à la con- s fusion des langues aryennes, la racine star « répandre, \
(\) Sanscrit mâtâ, grec prnnp, latin mater, ancien haut-allemand muotar, ancien slave mati, lithuanien moti, gaélique mathair.
tarpiller » fut appliquée aux étoiles, en tant qu'elles pandent ou éparpillent autour d'elles les scintillemte de leur lumière. Dans ce sens les étoiles sont pelées dans le Véda stri, pi. staras. Le latin Stella
pour sterula, et signifie « petite étoile » . Le goque stair-no est un nouveau dérivé féminin, et sanscrit tara a perdu son s initial. Quant au grec »r, on suppose qu'il dérive d'une racine différente, a darder » , et qu'il signifie « celui qui darde les ons de lumière » ; mais des arguments plus piaules permettent de le rattacher à la même famille b le sanscrit star.
On pourrait objecter que ce mot star lui-même viole Loi que nous allons examiner, bien que tous les phiogues soient d'accord pour affirmer que c'est une i que l'étymologiste ne saurait enfreindre sans s'ex- «er à de graves mécomptes. Mais, dans la science du agage, comme dans les autres sciences, une loi, loin Être invalidée, est au contraire confirmée par des exptions susceptibles d'une explication rationnelle. Or
fait est que la loi de Grimm s'applique en toute rileur à toutes les consonnes initiales, mais beaucoup oins strictement aux consonnes internes et finales. ais toutes les fois que la ténue est précédée au comencement des mots par s } h ou f, ces lettres protésnt A, t y et p, et empêchent que la loi n'ait son effet leur égard. Ainsi la racine stâ ne devient pas sthâ en rthique, et le t final de noct-is ne devient pas th, car nuit » se dit en gothique naht, anglais nigkt. Pour stte même raison^ le st de star et de Stella ne pouut pas paraître en gothique comme th, mais devait «ter st comme dans stairnô.
En choisissant des exemples pour chacun des neuf cas dans lesquels a eu lieu le déplacement des consonnes, je me bornerai autant que possible à des inot* qui se rencontrent en anglais; et je dois faire observa que nous trouvons partout l'anglo-saxon au même de gré que le gothique. Les consonnes dans le corps eti la fin des mots étant sujettes à des influences pertur batrices, je m'étendrai principalement sur les change ments des consonnes initiales.
Voyons d'abord des mots qui en anglais et en anglo-saxon commencent par les moyennes g, d, b. S les mêmes mots existent en sanscrit , quelles lettre! doit-on s'attendre à trouver à la place de ces moyennes? Évidemment les aspirées gh> dh 9 bh 9 mais jamais g, d, b, ni k, t, p. En grec nous attendons x, 6, ç. I. ne saurait, dans ce cas-ci, y avoir de changement dam les autres langues, attendu qu'elles ne connaissent pas la distinction des aspirées et des moyennes, à l'exception pourtant du latin , qui flotte entre les moyenne^ et les spirantes gutturale et labiale.