I.A PRéoéRIQ^UE. 4J
en a tant à Saint-Germain, affreux plains-pieds ouvrant sur une omelette appelée jardin, et que voit-il?,., c'était lui!
Le docteur et M"° de Sainte-Âssise dînaient.
« Vous ici, docteur ?
— Vous ici, colonel?
— Qu'y a-t-il d'étonnant, messieurs? Est-ce que vous n'avez pas été tous les deux des amis de mon oncle?
— Mais c'est l'étonnement de la joie, dit le colonel.
— Mais c'est la joie de l'étonnement, reprit le docteur. A table, ajouta-t-il comme s'il eût été chargé de faire les honneurs de la maison. »
Pendant tout le dîner, qui était maigre, chose horrible à dire et plus horrible à supporter, les deux antiquaires regardaient à droit% et à gauche afin de découvrir l'endroit où pouvait être la céleste, la divine tasse. Du reste ils n'en soufflaient pas mot.
« Perdue ! murmurait le docteur.
— Brisée dans le déménagement! grinçait le colonel .
— Volée par les commissionnaires !
— Anéantie! J'aimerais mieux savoir anéanti le royaume de Naples.
— Avez-vous eu beaucoup d'objets brisés dans le transport de vos meubles de Paris à Saint- Germain ?
— Très peu, monsieur le docteur.
— Des verres, ils sont faits pour ça.
— Oui, quelques verres.
SS
4)4 ^^ PR^DéRK^UE.
— Et beaucoup d'assiettes, dit à son tour le colonel.
-^ Point d'assiettes, mais plusieurs tasses. » Le docteur devint blanc comme un linge; le colonel devint blanc comme le docteur.
Le colonel avala un verre de vin ; Le docteur, un verre d'eau.
Le premier, il eut le courage de dire :
« Mais des tasses de peu de valeur?...
— Mais non, mes plus belles; une surtout...
— Une surtout ? s'écria le colonel .
— Oui, une en or avec mon chiffre, une pensée et un Y : PENSEZ-Y. »
Dans sa consternation, le docteur eut un sourire pour la naïveté de cette bonne bestiole de dévote.
Enfin on apporta le café. Deux cris partirent à la fois. Elle existait! Mais! profanation! la Frédérique servait de sucrier. Ainsi les barbares transformaient en auges les bains de porphyre ciselés et les chauffaient avec les manuscrits de Sénèque.
Que faire? que dire?
« Ah! mon Dieu! mon Dieu! se disait le docteur. La maladresse d'un domestique (et les domestiques de Saint-Germain-^en-Laye qui sont des faunes!) peut écorner, casser, pulvériser ce trésor des figes venu du palais de Potsdam à la rue Trompette! Venu comment! Un roi d'Angleterre et un roi de Pologne sont bien venus mourir à Saint-Germain, est -il si extraordinaire qu'une tasse y ait été transportée ? »
LAFREDERIQ;UE. 435
Enfin, suivie da regard, des regrets, des soupirs, des vœux, des adorations des deux antiquaires, la Frédérique retourna à la cuisine. C'était à déchirer le cœur.
Ne riez pas. Vous serez antiquaire un jour, ou minéralogiste, ou conchyliologiste, et vous expierez vos moqueries.
A dix heures, les deux antiquaires quittèrent ensemble Saint-Germain-en-Laye, rentrèrent ensemble à Paris, et pendant le voyage ils parlèrent des charmes de l'amitié, de la beauté du soir, des délices de la nature. De la Frédérique, pas un mot.
Ces deux hommes étaient complets.
a II faut tourner mes batteries d'un autre côté, dit le colonel ; j'ai trop tâtonné jusqu'ici ; j'ai vu de la difficulté là oii il n'en existait pas l'ombre, j'ai pris des moulins à vent pour des géants. Sottise, à coup sûr, qu'aura commise le docteur André. Quand donc cette dévote demoiselle de Sainte-Assise a-t-elle paru connaître l'importance de cette relique de son oncle? Jamais. Quand donc a-t-elle refusé de me la céder? Jamais. Y a-t-elle mis delà subtilité, de la malice? Aucunement. Je me suis créé des fantômes et j'y ai cru. Réparons vite une erreur née de mon excessive envie d'avoir ce que j'aurai, je l'espère, après la démarche que je vais tenter.
Le colonel écrivit donc cette lettre à M"® de Sainte-Assise :
4j6 , LA FRÉDÉRIQ^UE.
« Ma chère demoiselle,
« L'autre jour, quand j'eus l'honneur et le plaisir de dîner chez vous, plaisir que vous me permettrez de renouveler quelquefois, j'ai remarqué que vous aviez dans votre service à café une tasse assez jolie. Je vous la demande tout simplement. Il est de mon devoir de vous dire pourquoi je prends avec vous cette liberté. Jusqu'à un certain point elle est justifiée. Mon domestique m'a égaré (et vous savez comment les domestiques égarent) une tasse de mon service à café. Je ne vous dirai pas que les tasses eu sont exactement semblables à la vôtre, mais l'analogie est grande. Dans Pimpossibilité d'arriver à une similitude parfaite, je serais heureux d'avoir votre tasse, qui se rapproche tant des miennes. Dites-moi si ce n'est pas vous imposer une trop pénible privation; dites-moi en ce cas si vous consentez à ma demande. Vous n'auriez pas besoin de vous déranger. J'irais moi-même à Saint-Germain-en-Laye, heureux d'avoir fait naître une occasion de plus de vous voir et de mettre mes respects à vos pieds. Comme vous seriez aimable et bonne, si vous me permettiez de vous porter une théière ornée de quelques dessins pieux!
« Votre vieil ami et fidèle serviteur,
« Le colonel Joras. »
— Le tour est fait, s'écria le colonel! pare celle-là^ docteur. »
LA FRÉDÉRK^UE. 437
M"^ de Sainte-Assise répondit le lendemain même au colonel :
c( Monsieur le colonel,
(t Je vous aurais porté moi-même la tasBe que vous me demandez, et en vérité j'ai eu besoin de toutes vos raisons pour comprendre votre désir, si dans la journée même d'hier je n'avais reçu du docteur André une lettre où il m'adresse la même demande. C'est aussi pour remplacer une pièce égarée qu'il souhaitait d'avoir ma pauvre et obscure tasse. Jugez de mes regrets. Mais vous la donner et la refuser au docteur, mais la donner au docteur et vous la refuser, est aussi impossible l'un que Tautre. Afin de ne pas faire de jaloux, je ne m'en séparerai pas. »
« Venez manger la soupe avec moi quand l'envie de faire maigre vous prendra, et croyez-moi toujours votre dévouée servante.
(( Monique de Sainte-Assise. »
Ici tout un poème d'injures militaires et de ma« lédictions archéologiques contre le docteur. La colère alla si loin chez le colonel, qu'il eut une espèce de coup de sang.
En cet endroit de sa vie, il égala Alexandre ; il fît appeler le docteur André pour qu'il le saignât.
Le docteur fut beau : il ne lui coupa pas l'artère.
Et certaines gens disent qu'il n'y a plus de
4j8 X.A FRÉDÉRIQ^UE.
drames, plus de dévouements, plus d'action, plus de poésie au monde, c'est-à-dire quMI n'y en a pas encore eu. C'est parler plus juste.
Rétabli, le colonel se dit : Je perdrai mon nom, mes épaulettes, ma croix, ma pension de retraite, ou j'aurai cette tasse qui est enchantée, dirait-on, qui se défend toute seule. Quant au docteur, je l'attends. Et, puisqu'il faut du génie, nous en aurons; qu'il en ait!
On va juger si le colonel montra du génie dans les nouveaux moyens qu'il employa pour posséder la Frédérique.
a Voici vingt-cinq louis, dit-il à un des meilleurs ouvriers de la manufacture de Sèvres. Vous allez vous déguiser et vous rendre à Saint-Germain-en-Laye, rue Trompette. Introduisez-vous chez M^'^ de Sainte-Assise comme un marchand de plâtres. Offrez-lui pour deux sous les saints et les saintes qu'on vend vingt ou trente sous sur la voie publique. Elle en achètera, c'est sûr. Vous serez introduit dans son salon. Il fait chaud, vous aurez soif. Demandez-lui à boire. On vous portera sur un cabaret des tasses et un sucrier. Regardez bien ce sucrier. Dessinez-le, modelez-Ie dans votre tête. De retour à Sèvres, exécutez m'en un semblable ou assez semblable pour tromper l'œil. Portez-le-moi ensuite, et vous aurez encore cinquante louis.
Le projet était trop facile pour rencontrer de grands obstacles. L'ouvrier alla à Saint-Germainen-Laye, il fut introduit chez M^® de Sainte-Assise; il eut soif, on lui présenta le cabaret et le
LA FREDERIQ^UE. 4)9
sucrier. C'était prévu. L'ouvrier prit avec de la cire l'empreinte du sucrier et rentra ensuite à la manufacture de Sèvres, d'où il écrivit au colonel le succès de son entreprise.
« Ce qui reste n'est rien, se dit le colonel; quand j'aurai la fausse tasse, je retournerai à Saint-Germain, où je dînerai. Pendant qu'on prendra le café, j'enlèverai la Frédérique et je mettrai la fausse tasse à la place, la fausse tasse' que j'aurai eu le soin d'emplir de sucre. »
En effet, rien ne paraissait plus simple et plus réalisable. Il ne s'agit plus que d'avoir la fausse tasse!
Qu'on ne s'interrompe pas pour blâmer l'action du colonel. A qui portait-il tort? Celle qui possédait la tasse l'aurait cassée sans regret comme elle l'aurait déjà donnée sans résistance si deux concurrents ne l'avaient sollicitée ensemble. Quel sort d'ailleurs était réservé à celte merveille des merveilles en restant entre les mains des do< mestiques de M"* de Sainte-Assise ? On frémit d'y penser.
Enfin l'ouvrier de Sèvres rapporta au colonel la copie de la fameuse tasse. II enlève le papier de soie qui la recouvre. Que voit le colonel ? Un sucrier de campagne, simple comme un sucrier de campagne, uni comme un sucrier de campagne.
« Mais ce n'est pas cela ! — C'est bien cela, réplique l'ouvrier. Mon travail est la copie exacte du sucrier qui m'a été présenté chez M^* de Sainte- Assise à Saint-Germain. Assurez-vous-en vousmême, monsieur le colonel. — Mais c'était une
^.^O LA. PRÉDéRIQ^UE.
tasse! — Je n'ai pas vu de tasse. — Mais alors... Je serai ce soir à Saint-Germain, et tout sera éclairci. » Il congédia l'ouvrier après lui avoir compté les cinquante autres louis promis.
a Qu'ai-je besoin d'attendre jusqu'à ce soir pour savoir la vérité? se dit le colonel. La pièce de porcelaine n'est sortie de chez M}^^ de Sainte- Assise que pour passer dans le cabinet du docteur André, trop tranquille depuis longtemps. Son calme aurait dû éveiller mes soupçons. Je l'avoue, la partie est égale. Cet homme eût été un grand général. Il devine mes plans, les empêche de réussie quand il les connaît. Enfin, il est vainqueur, je le crains. Sachons notre sort. »
Le colonel se rendit le jour même à Saint-Germain-en-Laye , chez M"® de Sainte-Assise, et, après deux ou trois tours de jardin, il la prit sous le bras et lui dit :
« Vous m'avez été infidèle.
— Comment cela, monsieur le colonel ?
— Sans doute.
— Mais encore...
— Vous n'avez rien à vous reprocher?
— Rien, mon doux seigneur ?
* — Vous souvenez-vous de certaine chose indifférente que je parus désirer un jour, et au^sajet de laquelle je vous écrivis?
— Vous voulez parler de la tasse de mon oncle.
— Mais oui.
— Eh bien?
— Vous me dîtes que, ne voulant pas faire de
LA FRéDÉRIQ^UB. 44I
jaloux, VOUS se la donneriez ni à moi ni au docteur qui vous l'avions demandée en même temps.
— Ensuite ?
~- Vous Tavez pourtant donnée au docteur.
— Qui a dit cela ?
— Ce n'est donc pas vrai ?
— Mais non.
— Vous l'av€z donc encore !
— Je ne l'ai plus, mais ce n'est pas le docteur qui la possède.
— Vous ne l'avez plus ! Et qui l'a donc ?
— Uu Portugais, un amateur de curiosités, passait un jot^r par ici. Sachant que j'habitais Saint- Germain depuis la mort de mon oncle, avec lequel il avait eu quelques relations, il vint me voir. Je l'invitai à dîner ; au café, il remarqua le sucrier, qui était, comme vous savez, la tasse de mon oncle. Cette tasse lui plut, il me la demanda, je la lui donnai sur-le-champ. Il l'emporta.
— Voilà des mois et des années que je poursuis ce trésor; j'ai déjà dépensé plus de dix mille francs pour l'avoir, et un passant, un Portugais, me le ravit! » Des larmes roulèrent dans les yeux du colonel, lui qui était demeuré le regard sec devant un champ de bataille couvert de vingt mille morts. Quel reproche aurait-il eu le droit d'adresser à M"<> de Sainte-Assise ! Elle avait disposé de son bien, et si d'ailleurs elle avait privé le colonel de cette tasse si désirée, elle l'avait fait sans mauvaise intention.
Plein de douleur, il quitta Saint-Germain. En route le grand air, le mouvement de la voiture,
44* ^A FRÉDERK^UE.
renouvelant ses idées, lui montrèrent sous un aspect nouveau l'événement sur lequel il avait déjà bâti une tombe. Ce Portugais, mensonge ! ce don fait après le dîner, mensonge! s'écria-t-il. Mensonge! mensonge!
Entraîné par cette inspiration injurieuse pour la dévote, il écrivit en rentrant chez lui ce billet au docteur :
« Monsieur,
« On ne trompe pas aisément les gens quand ils ont le poil gris. La Frédérique est dans votre cabinet. Je le sais. Le Portugais auquel on prétend Pavoir cédée n'existe pas. Le Portugais, c'est vous. Vous n'aurez pas la satisfaction de vous moquer plus longtemps de moi. Je veux être vaincu, mais non joué, et joué par un homme comme vous, docteur. »
Cette lettre, soufflée par la colère, était une triple sottise, d'abord parce qu'elle était une erreur ainsi qu'on va le voir, ensuite parce qu'elle était anonyme, enfin parce que le docteur fut entraîné à répondre :
<f Monsieur,
(( J'ignorais qu'un Portugais eut en sa possession la Frédérique, que je connais à peine et à laquelle je n'attache pas un intérêt si grand, un intérêt à m'attirer votre colère et vos injures. Je n'ai donc pu ni vouloir vous vaincre ni vouloir
LA FREDKRIQ^UE. ^^J
VOUS jouer. Je ne me serais permis ni Tan ni l'autre envers un homme comme tous. »
— Ce n'est pas lui ! il ignorait l'événement, et, au lieu d'en profiler, je n'ai rien de plus pressé que de le lui apprendre! C'est notre ennemi qui a dû inventer la colère. Réparons ma monstrueuse bêtise, si elle est encore réparable. »
Il était douteux qu'elle fôt réparable.
Entre la lettre anonyme et la réponse anonyme, le docteur avait volé à Saint-Germain.
Personne à Saint-Germain. M^^*' de Sainte-Assise était partie. Où était-elle allée ? Nul n'était là pour le dire. Inutilement le docteur prit des informations dans le quartier et autour du quartier. Rien, a Mais n'avait-elle pas un domestique avec elle ? demanda-t-il au jardinier chargé de peigner le gazon de toute la rue Trompette. — Un domestique, si l'on veut. — Un étranger ? — Oui, monsieur. — Voilà mon Portugais, s'écria le docleur. Oh ! les dévotes ! les dévotes ! Mais qu'est-ce que je dis ? Mon Portugais est-il un Portugais ? Est-ce qu'il y a un Portugais qui aime les arts ? je gage, je suis sûr, que c'est un fin, un rusé Italien, un madré marchand de tableaux, qui aura fait l'amant pour accaparer la Frédérique. Si cela est, et cela est, il a du courage; c'est beau, c'est grand, c'est romain! Cet homme est le dernier Romain. — Voyons, dit-il au jardinier, précisons les points les plus essentiels : comment était ce domestique, ce compagnon, cet homme ? sa taille ?
^^4 LA FRé DORIQUE.
— Dégagée.
— Italien ! Son teint ?
— Brun.
— Italien. — Comment prononçait-il les u ?
— Dame!
— Cherche bien.
— Je crois qu'il ne les prononçait pas.
— Italien! Italien! — Je suis su£Ssamment instruit. »
Deux heures après, le docteur était de retour à Paris; le lendemain il partait pour Florence, et il y était déjà lorsque le colonel recevait la réponse à sa lettre anonyme.
Voilà à quoi servent la colère et les lettres anonymes.
Le raisonnement du docteur avait été celui-ci : Le duc de Saint-Albans, le crésus des antiquaires, est à Florence où il a établi son centre d'achats ; c'est l'époque de l'année qui voit les brocanteurs d'antiques venir apporter au duc ce qu'ils ont acquis de plus rare. Mon Italien va faire son coup. Si i'arrive à temps, j'ouvre les yeux à la dévote, et le vol ne se commet pas. Puissé-je arriver à temps ! — Il ne creva pas beaucoup de chevaux, car on n'en crève que dans les romans, mais il creva beaucoup de pièces d'or.
Qu'on juge si le colonel était distancé par son terrible rival, quand il prit à son tour la route de Saint-Germain afin d'étudier les événements sur le théâtre oii ils avaient eu lieu.
Il sut d'abord le départ de M^^* de Sainte-Assise en compagnie d'un homme, et il apprit du jardi-
nier, seul gardien de la maison déserte, la descente du docteur André.
— • Qu'a-t-il fait ici lorsqu'il est venu ?
— Il a pris de moi des informations, répondit le jardinier.
— Que disait-il ?
— Il me disait que cet Italien était un ami de mademoiselle.
— Ah ! il l'a pris pour un Italien : et puis ?
— Et puis, après avoir pesté, il s'est frotté les mains et il a dit : Il est encore temps !
— i Tout s'explique ! s'écria à son tour le colonel; le docteur est en Italie! Mais repassons sur les traces qu'il a suivies pour arriver à la détermination héroïque d'un tel voyage : — Jardinier!
— Monsieur?
— Tu connais, tu as vu le compagnon de M^^® de Sainte-Assise ?
— Très bien, monsieur.
— Quel accent avait-il ?
— Je ne pourrais pas bien vous dire.
— Comment prononçait-il les g ?
— Comme un Turc.
— C'est un Espagnol. — Les b ?
— Mal.
— Ne disait-il pas voire pour boire, et boire pour voir ?
— Ma foi, oui.
— C'est un Espagnol. ~ Son teint?
— Animé.
— Espagnol, Espagnol. — Jouait-il de quelque instrument !
^^6 l'A FRéDéRIQ.UE.
— Il me semble.
— De la guitare r
— Ce Q*est pas impossible. »
Mon docteur André, pensa le colonel, tu es allé chercher TAIhambra à Florence.
Le colonel donna dix francs au Jardinier.
(t J'ai toujours eu envie de visiter PEspagne, se dit le colonel; jamais plus belle occasion de me rendre à Madrid. Ce n'est qu'à Madrid que je trouverai mon filou déguisé en amant auprès de M'^* de Sainte-Assise. Il va offrir à l'infant, excellent amateur, un prodige que lui seul peut payer. C'est de Madrid que je veux envoyer an docteur mon bulletin de victoire. François I®', je serai ton Charles-Quint! »
Nos deux antiquaires n'étaient plus en France.
Pendant plus d'un an, on ne sut ce qu'ils. étaient devenus; à peu près sans famille, comme tous les antiquaires dont la famille se compose de momies, de camées et d'empereurs, ils n'entraînèrent pas à de grands frais de recherche par leur absence. Quant à M"* de Sainte-Assise, qui peut dire son sort ? Une dévote orpheline va de clocher en clocher : ce n'est ni le climat ni le sol qui déterminent le choix de sa résidence; c'est la voix d'un prédicateur, le regard d'un vicaire, la beauté des orgues; car fallait-il injurieusement supposer que M^" de Sainte-Assise, attachée an pas d'un jeune cavalier italien ou espagnol, avait fui sa pieuse retraite de Saint-Germain-en-Laye ? Le doute était au moins permis.
Deux ans après la double migration du colonel
LX F&éDÉRK^UE. 4^7
et du docteur, deux hommeS; courbés tristement vers la terre^ cherchaient sur des tombes, dans le cimetière de Saint-Germain, une inscription qui les intéressait. Respectueux l'un envers l'autre, ils se rapprochaient sans se chercher. Était-ce un père qui ne voulait pas troubler un frère dans une perquisition touchante? Cependant ils ne purent tellement s'éviter avant d'avoir fini leur pèlerinage qu'ils ne se rencontrassent face à face. « Docteur!
— Colonel!
— Vous ne pouvez chercher que M*^* de Sainte- Assise ?
— Hélas!
— Et le voyage d'Italie ?
— Et le voyage d'Espagne ?
-s- Mystifié!
— Mystifié!
— Asseyons-nous et causons.
— Vous n'avez rien découvert pendant votre absence, colonel ?
— Et rien depuis mon retour,
— Je me suis présenté de nouveau à la rue Trompette ?
— Moi aussi, colonel.
— Et vous aussi, docteur; et qu'avez- vous appris ?
— Que M^^* de Sainte-Assise avait reparu depuis dix-huit mois environ.
— C'est ce qu'on m'a dit, colonel.
— Et qu'après s'être retirée aux Xoges, dans la forêt de Saint-Germain, elle y était morte.
448 l'A FRéDÉRIQ^UE.
— Exactement ce qu'on m'a dit.
— Pauvre M"® de Sainte-Assise!
— Une sainte que nous avons calomniée dans notre esprit !
— Mais qui donc a hérité de ses biens ?
— Je l'ignore.
— Qui donc a eu la ?...
— Qui donc a eu la ?... »
Lea deux hommes se turent : leur circonspection survivait à la mort.
« Vieille sibylle desséchée! murmura le colonel.
— Vieux squelette! murmura à son tour le docteur.
— Donnons une larme de regret à l'excellente nièce de notre ami, dans le lieu peut-être où elle repose pour toujours.
— Oui, colonel; Dieu ait son âme! (Si je pouvais aller te prendre par les cheveux pour te faire dire où est la Frédérique !)
— Prions pour elle, docteur. (Que ne puis-je aller te tirer par les pieds afin de t'arracher le nom de celui à qui tu as donné la Frédérique !)
— La mort est un spectacle touchant, colonel.
— Très touchant, docteur. Sortons, nous finirions par nous enrhumer. »
Deux hommes ordinaires, après cette dernière tentative, auraient mis la clef sous la porte; ils auraient renoncé à penser plus longtemps à une chimère.
Cette résolution était bien marquée dans leurs paroles, leurs gestes, leurs soupirs, lorsqu'ils se
LA FRéDÉRIQ^UE. ^^p
quittèrent, le Jour de leur' visite au cimetière; mais était-elle sincère ?
« Que vois-je! s'écria le colonel, en lisant quelques mois après dans un journal les lignes suivantes :
« Il a été perdu à quelques lieues de Paris, il y a deux ans environ, un carlin afifreux, âgé d'environ vingt ans, aveugle on présume, sans poil, sourd et impotent ; répondant à peine au nom de Coquette qui est son nom. Deux mille francs de récompense à qui pourra donner des nouvelles de cet animal. Se rendre au bureau du journal où la somme sera immédiatement comptée après déposition et vérification des renseignements. »
Il y a une baleine sous roche I s'écria le colonel. Deux mille francs pour un vieux chien! c'est le docteur! c'est le docteur! D'ailleurs comment douter que c'est lui ? Le nom du chien, la somme ! Ah ! il y pense, il s'en occupe encore ! Et moi donc ? Contreminonsî A moi la contre-annonce.
Dans tous les journaux de Paris on lut le lendemain :
« Si la personne qui aura reçu deux mille francs pour renseignements donnés sur un carlin afifreux sourd, aveugle, impotent, répondant à peine au nom de Coquette qui est son nom, veut prendre la peine de répéter les mêmes renseignements au colonel X..., en attente tous les jours de midi à SIX heures au cabinet de lecture du sieur Dumont, libraire au PaJais-Royal, cette personne touchera a titre de récompense la somme de six mille francs comptant. »
LA FREDERK^TJE.
Tout Paris fut ému. II n'y a eu depuis cette annonce que celle des deux serruriers de la rue Richelieu qui aient autant causé de rumeur. On ne voyait dans les rues que des rentiers cherchant de vieux carlins.
Le docteur avait frappé un coup de maître.
Trois jours après la publication de son annonce, un homme, un paysan se présentait chez le docteur, qui avait appris, et c'est tout ce qu'il avait appris à Saint-Germain, le jour où il avait rencontré le colonel, que le chien de M"« de Sainte- Assise lui avait été volé à quelques lieues de Paris.
« Mon bon monsieur, lui dit le paysan, je suis un honnête homme.
— Il n'y a qu'à te voir.
— Je n'ai pas volé le chien.
— J'en suis sûr.
— Ni le collier où il y avait le nom de la bête.
— Si tu n'as pas volé le chien ^ tu n'as pas volé le collier.
— Sans doute, quoiqu'il fût d'argent.
— Qu'est devenue la bête ?
— Je ne l'ai pas tuée, mais elle est morte.
— Tant mieux ! il ne s'agit pas de savoir 8i n l'as tuée ou non. Où as-tu trouvé ce carlin ?
— J'étais garçon d'auberge sur la route de Fontainebleau : une diligence s'arrête...
— Où allait cette diligence...
— Attendez! c'étaient des Aigles. L'Enflamrai conduisait. Je vous dirai cela... Une dame descend...
LA FRÉDÉRIQ^UB. 45 I
— M(ai8 où allait la diligence ?
— Ne vous l'al-jc pas dit? à Orléans. La dame veut monter, elle appelle son chien, pas de chien; le cocher crie de s'embarquer : la dame appelle toujours, le cocher ne cesse de crier ; enfin on met par force la dame dans la diligence, on ferme; en route ! Le lendemain je retrouvai le chien,
— Est-ce bien vrai tout ce que tu me dis là ?
— Voilà sa peau, répondit le paysan en montrant au docteur une casquette.
— Qu'on lui compte la somme, dit le docteur après avoir examiné la dépouille de Coquette.
Si, de son côté, le colonel eiît immédiatement opposé annonce à annonce, il aurait pu couper la ligne au docteur, car le paysan ne manqua pas de courir répéter au colonel les mêmes renseignements; mais, en sa qualité d'antiquaire, ne recevant que les journaux du surlendemain, il laissa forcément trois jours d'avance au docteur, qui était déjà à Orléans chez M"<' de Sainte-Assise.
M"* de Sainte-Assise rit à ébranler toutes ses dents, à casser ses os les uns contre les autres, lorsque le docteur lui eut dit, avec tous les ménagements dus à la vertu, que le bruit avait couru qu'elle avait quitté Saint-Germain avec un Italien dont elle était éperdument amoureuse. — Moi!
répondit-elle, mais je suis partie avec un prêtre portugais chargé de porter de Tunis à Orléans des reliques de sainte Monique, ma patronne.
Ayant toute confiance en elle pour mon salut, j'ai voulu habiter la ville qu'elle venait sanctifier de ses restes.
452 LA FRÉDÉRK^UE.
— Comme on calomnie! dit en soupirant le docteur. Et ce qui prêtait une malheureuse vraisemblance à cette accusation, c'est que vous avez dit à d'autres que nous...
— Qu'avais-|e dit? monsieur le docteur.
— Que vous aviez donné la tasse de votre oncle à cet Italien ou à ce Portugais.
— Pourquoi la lui aurais-je refusée? et quelle conséquence tirer d'un si mince cadeau ? Que n'at-il pu le garder plus longtemps...
— Le saint homme serait?...
— Il est mort.
— Excellent homme ! Et la tasse de votre oncle?...
— Il me l'a rendue. »
Le ciel se peignit dans les yeux du doctear.
Une tasse avec des ailes flamboyait devant lui.
« Et où est-elle maintenant? » demanda-t-il avec la joie, l'impatience, l'enivrement d'un père qui va recevoir dans ses bras un fils prisonnier, un fils exilé depuis vingt ans.
M^^" de Sainte-Assise ouvrit alors une armoire semblable à celle qui cachait autrefois la Frédérique, et le docteur vit sous ses rideaux de satin rose, assise comme une reine sur son coussin en velours, la tasse souveraine.
c( C'est un hommage que |'ai voulu rendre à la mémoire de mon oncle en la replaçant ainsi dans un endroit pareil à celui qu'elle occupait lorsqu'il vivait. »
Le docteur sourit, il fut ému, il trembla, il fut ravi, il fut exalté tout à la fois ; enfin, malgré lui.
LA FRÉDÉRIQ^UE. 45J
le poids de l'adoration lui fit plier le genou; il demeura en extase.
Mais, en se relevant, il comprit que l'objet de son culte ne pourrait jamais lui appartenir ; celle qui le possédait en connaissait le prix. Si elle l'avait si bien gardé quand elle le croyait sans valeur, par quelle force se le laisserait-elle ravir, aujourd'hui qu'elle savait l'admiration et l'envie qu'il excitait?
Le docteur n'avait d'ailleurs plus de courage pour recommencer ces luttes de géant. Il sentait surtout sa faiblesse depuis qu'il ayait détendu son énergie dans l'effusion immense à laquelle il s'était abandonné devant la Frédérique retrouvée.
Chaque jour, car il s'était établi à Orléans, il venait saluer son idole, et il s'en allait content. Un jour qu'il ne s'en était pas allé et qu'il la tenait dans ses mains, élevée jusqu'à la hauteur de sa bouche, l'efiQeurant de ses lèvres, la caressant des yeux, des doigts, de l'âme, le colonel entra.
« Où est M"* de Sainte- Assise? dit-il; j'ai à lui parler... j'ai... » M"*' de Sainte-Assise s'était montrée. « J'ai cent mille francs à vous offrir pour la tasse de votre oncle.
— Monsieur le colonel, répondit le docteur André, j'ai épousé la tasse en épousant M^^^ de Sainte-Assise, qui est pour vous comme pour tout le monde M"® André.
— Mille tonnerres! voilà une bombe à laquelle je ne m'attendais pas.
— Oui, colonel, M"* de Sainte- Assise est ma femme, n
LA FREDERK^UE.
. Le colonel 8e retira en disant :
a Gredin! je n'ai plus qu'une ressource, mais je l'emploierai, dussé-je perdre la vie. Je te ferai...., et j'aurai la tasse du comte de Sainte-. Assise. »