‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 3 sur 154 · AU ROY, MON SOUVERAIN SEIGNEUR · texte numérisé non relu

AU ROY, MON SOUVERAIN SEIGNEUR

« Sire, ce qu’il vous plut m’escripre que en con- « tinuant vous ine feriez connoistre, in’a fait conte tinuer et davantage espérer que vous ne vou- « driez laisser vostre droit chemin pour fuir ceulx « qui, pour le principal de leur heur, désirent « vous voir, encores que de mal en pis. Mon in- « tention soit prescripte, si ne vous faudra jamais « l’honneste et ancienne servitude que j’ai porte « et porte à vostre heureuse bonne grâce. Et si « l’imparfection parfaicte de cent mille faultes « vous fait desdaigner mon obéissance, au moins, a Sire, faictes moi tant d’honneur et de bien que « de n’augmenter ma lamentable misère en de- « mandant expérience pour défaite, là où vous contt noissez sans vostre aide l’impuissance; comme « vous témoignera une enseigne que je vous ente voye ; ne vous requérant pour fin de mes mal- « heurs et commencement de bonne année, sinon « qu’il vous plaise que je vous sois quelque petit « de ce que infiniment vous m’estes et serez sans « cesse en la pensée. En attendant cet heur de « vous pouvoir voir et parler à vous, Sire, le « désir que j’en ay me presse de très humblement

« vous supplier que, si ce ne vous est ennuy, le « me faire dire par ce porteur, et incontinent je « partiray feignant aultre occasion. Et n’y a fas- « cheux temps ni pénible chemin qui ne me soit « converty en très plaisant et agréable repos, et " si m’obligerez tant et trop à vous, et encore « davantage, s’il vous plaist ensevelir mes lettres « au feu et la parole en silence. Autrement vous « rendriez

« Pis que morte ma douloureuse vie « Vivant en vous de la seule espérance « Dont le savoir me cause l’assurance « Sans que jamais de vous je me défie.

u Et si ma main trop faiblement supplie « Vostre bonté excusera l’ignorance « Pis que morte.

« Par quoy à vous seul je desdie « Ma voulenté et ma toute puissance « Recevez la , car la persévérance << Sera sans fin , ou tost sera finie ,

« Pis que morte ,

« Vostre très humble et très obéissante « plus que subjelte et servante. » '

Par une fatalité bizarre, cette lettre est la seule sur cent trente- huit dont le couteau du relieur ait retranché la signature. Tl semble qu’un h asa rd com pa tissant a i t voulu protéger au ta n t qu’i 1

1 Voyez p. 23 cette même lettre avec l’orthographe de l’original

SUPPLÉMENT A LA NOTICE le pouvait Marguerite contre elle-même , et réparer par le bienfait d’un tardif anonyme l’imprudence de François I er , qui négligea de détruire ce fragile monument de la faiblesse de sa sœur. Mais par malheur le doute n’est pas possible une minute : l’écriture de Marguerite est trop nette et trop caractérisée pour qu’il soit permis d’hésiter : la signature, si elle y était, n’ajouterait rien à l’autorité de l’autographe; elle manque, et cette absence n’en diminue pas l’authenticité.

, François et Marguerite avaient été nourris ensemble au château d’Amboise, sous les yeux d’une mère très-tendre, mais dont les mœurs furent toujours plus habiles que sévères. Peut-être la surveillance de Louise de Savoie ne fut pas tout ce qu’elle aurait dû être; peut-être dans l’abandon des jeux de l’enfance, dans la liberté du séjour de la campagne, Marguerite, qui était l’aînée de deux ans , laissa s’allumer et se développer à son insu cette tendresse fatale qui trois siècles plus tard dévorait la sœur de René. On ne peut dans tout ceci former que des conjectures; François, non plus que René, ne partagea la passion qu’il inspirait ; on voit qu’ayant à passer par le lieu qu’habitait sa sœur, il se détournait afin d’éviter une rencontre dangereuse pour elle, pénible pour

SUR MARGUERITE D’AJNGOULÈME. 7

tous deux. Mais Marguerite est avertie de sa resolution, elle la combat, elle le supplie de venir , elle veut le voir encore que de mal en pis ; le voir, c’est là le principal de son heur! François alléguait les effets du temps et de l’absence; il y comptait comme sur un remède infaillible; il invoquait X expérience ; c’était là un vain prétexte, une défaite ; Marguerite le lui sait bien dire : Sire, (n’osant l’appeler mon frère), Sire, n’augmentez pas ma lamentable misère ; le temps ne peut rien pour ma guérison si vous ne me secourez vousmême, et vous le savez bien ! Mais quelle est cette enseigne qu’elle joint à sa lettre douloureuse ? Une pièce de vers où elle exposait l etat de son âme ? Quelque figurine d’un personnage de l’Écriture- Sainte ou de la mythologie , comme le frère et la sœur ont gardé longtemps l’habitude de s’en envoyer aux étrennes ? car la lettre est écrite â un renouvellement d’année , et cette circonstance pourra nous aider à en retrouver la date. On lit dans Les Marguerites de la Marguerite des Princesses, une épître envoyée avec un David ; le Roi répondait par l’envoi d’une sainte Catherine accompagnée d’une ballade. Une autre fois c’était un Hercule; une autre fois un crucifix. La Bible et les poètes offrent tant de .figures dont on peut

faire des symboles ! Si Marguerite a voulu mettre sous les regards du Roi l’image d’une passion funeste entre frère et sœur, elle pouvait choisir soit la Biblis d’Ovide , soit la Thatnar du second livre des Rois.

Un auteur que je suis sûr d’avoir lu autrefois (mais lequel?) représente François I" et Marguerite comme vivant ensemble dans un inceste sans remords. On voit par cette lettre quelle disposition y avait le Roi ; quant à Marguerite, sa passion n’aurait pas eu besoin du crime pour être satisfaite; elle se fût contentée à moins : « Ne re- « quierant, dit-elle , pour fin de mes malheurs et « commencemént de bonne année, sinon qu'il « vous plaise que je vous sois quelque petit de ce « que infiniment vous m’estes et serez toujours en « la pensée. »

Cette phrase et la recommandation de brûler ses lettres dévoilent le secret de l’infortunée. Dans le temps où Marguerite écrivait ces paroles, elle était mariée au duc Charles d’Alençon et n’avait pas pour aller et venir une entière liberté. Si vous consentez, dit-elle, que j’aille à votre rencontre, faites-le-moi dire par ce porteur , «et incontinent je parti ray, feignant aultre occasion. » Le duc d’Alençon . s ’ctait -il donc aperçu

de quelque chose ? Était-il jaloux du frère de sa femme ? Quoi qu’il en soit, la circonstance du mariage donnait une nouvelle force à la prière d’ensevelir ses lettres au feu et sa parole en silence. François n’y eut pas assez d’égard, et aujourd’hui cette feuille de papier échappée à travers les siècles vient attester l’insouciance du Roi et la lamentable misère de la duchesse. Madame d’Alençon suppliait cependant son frère, dans des termes assez forts, et comme si la prose y était insuffisante, elle recourt à la poésie : « Si vous n’étiez discret , lui dit-elle, vous rendriez

Pis que morte ma douloureuse vie , etc.

Pis que morte ! c’est par ces mots justement que Marguerite termine une lettre à l’évêque de Meaux, elle signe :

La pis que morte Marguerite.

Cette expression originale, très-fréquente chez les poètes espagnols du xvi' siècle , à qui Marguerite pouvait l’avoir empruntée, ne rapprocheraitelle pas la lettre à l’évêque de la lettre au Roi ? n’auraient-elles pas été écrites l’une et l’autre à la même date , ou environ ? La réponse de Briçonnet est datée de vostre hermitaige, le i 7 février i5ai *.

1 Briçonnet gronde doucement sa pénitente sur cette qualifie»-

Gela s’accorde bien avec ce commencement d’année dont parle Marguerite à son frère. L’ermitage doit être le château de Baslon , situé à une lieue du Mans , et qui servait aux ducs d’Alençon de maison de plaisance. D’ailleurs, peu importe.

On ne saurait assigner à cette lettre une date plus rapprochée que 1 5a i . Marguerite ne l’écrivit pas étant reine de Navarre, car son mariage avec Henri d’Albret fut un mariage d’inclination plus encore que de convenance; elle ne l’écrivit pas durant son veuvage, car alors le Roi était prisonnier en Espagne; ni dans l’intervalle de i5ai à la bataille de Pavie, car cet intervalle est précisément rempli par sa correspondance religieuse avec l’évêque de Meaux. Cette correspondance, dont jusqu’à présent on ne pouvait que s’étonner, s’explique aujourd’hui parfaitement :

11 fallait procurer des consolations à une âme profondément blessée , lui désigner un nouveau but capable de rappeler et de fixer la direction de sa pensée longtemps égarée dans une voie criminelle. Voilà pourquoi Marguerite se plongea dans le

tion qu’elle se donne ; il lai démontre qu’elle n’est pas pii que morte, puisqu’il lui reste Jésus-Cbrist. Marguerite, à ce qu’il paraît , fut convaincue , car dans une des lettres suivantes elle se contente de signer la pis que malade. (Voyez Supplément français , Ms. 337, fol. 155-159 et 218.)

mysticisme sous la conduite de Guillaume Briçonnet. A ce point de vue , il était difficile de choisir un meilleur guide, comme, au point de vue d’une religion simple et sensée, il l’eût été d’en rencontrer un plus mauvais.

Cette lettre éclaire d’une nouvelle lumière toute la vie de Marguerite. On sait quelle n’aima jamais son premier mari , le duc d’Alençon , et tous les écrivains qui ont signalé ce fait en ont cherché la cause dans les défauts du duc. C’était, dit Voltaire, un prince sans esprit, sans figure, indigne de la femme la plus belle et la plus spirituelle de son temps. Quelques-uns même sont allés jusqu’à supposer une disproportion d’âge qui l’aurait fait haïr. Charles, duc d’Alençon, était né le 27 septembre 1489; il n’avait donc que trois ans de plus que sa femme. En 1609, lors de son mariage, il avait vingt ans; Marguerite en avait dix- sept , et François I er quinze. Il ne put guère s’apercevoir qu’il ne possédait pas l’affection de sa femme, sans reconnaître en même temps celui qui la lui enlevait : nulle découverte ne pouvait lui être plus affreuse : la plainte, l’éclat, la vengeance , ces consolations ou ces dédommagements vulgaires étaient ici impossibles; et la fortuue ne devait point borner là son injuste ri-

gueur contre le duc Charles. On a fait peser durement sur le beau-frère du Roi la défaite de Pavie; le fait cependant est controversable , car dans le nombre des témoignages , il s’en élève quelquesuns en faveur du duc d’Alençon. Mais l’histoire, pour régler son jugement, paraît avoir pris surtout en considération les reproches amers dont Louise de Savoye et Marguerite accablèrent le malheureux duc à son retour à Lyon , et à la suite desquels il mourut de désespoir. Or, ces deux femmes, d’après ce que nous savons maintenant, étaient- elles dans des conditions d’impartialité qui garantissent l’autorité de leur parole? J’ai moi-même, je l’avoue , suivi à cet égard l’opinion reçue. Je m’en repens , et commence à soupçonner qu’il pourrait bien y avoir dans la vie du duc d’Alençon quelqu’une de ces grandes infortunes , qui apparaissent de loin à l’œil trompé de la postérité comme des fautes ou des crimes, là où il n’y a en réalité que des souffrances et des malheurs.

En i 52 i, Marguerite avait vingt-neuf ans. T^a lettre qui nous occupe est le plus ancien écrit que nous ayons d’elle. IVespèce de rondeau élégiaque qui la termine, atteste une grande inexpérience dans l’art de la versification. Marguerite s’y rendit par la suite legale des plus habiles ;

mais elle n’avait alors que le goût sans la pratique des choses litte'raires. C’est en i 52 i qu’elle commença à se vouer sérieusement à l’étude, à rechercher et à protéger les savants , à répandre son zèle sur tout ce qui rentrait dans le domaine du savoir.

C’est alors quelle s’entoure de théologiens, étudie la Bible , se pénètre de saint Paul , se lance dans l’examen des questions religieuses dont le bruit s’élevait du côté de la Saxe et allait bientôt remplir l’Europe. Que propose-t-on? de réformer les abus du clergé romain, de serrer de plus près l’Evangile? Marguerite n’hésite pas : son âme tendre, pieuse et affligée est séduite par l’idée de la pénitence et des austérités à subir. Elle ira donc de ce côté. En 1 521 , il n’y avait encore ni catholiques, ni protestants : il n’y avait que des chrétiens plus ou moins sincères , plus ou moins fidèles à leurs devoirs religieux. Un peu plus tard, la division va devenir plus nette; la secte va se dessiner et la séparation s’effectuer. Alors la reine de Navarre restera au giron de l’Eglise catholique; mais elle ne se croira pas obligée' pour cela de révérer le lendemain les abus qui la choquaient la veille, ni de retirer sa bienveillance et son appui aux hommes de qui elle avait expérimenté la science et dont elle connaissait la

bonne foi égale à la sienne. Mais les partis veulent des gages, des démonstrations, de l’éclat : toutes choses qu’évitait avec soin la reine de Navarre. Plus on s’obstinait à les lui arracher à causede sa position, plus elle s’affermissait dans son impassibilité. Elle se contente d’écrire à son frère au sujet de l’affaire des placards (i 534) et des accusations auxquelles elle-même était exposée avec ses protégés : « Sire, nuis de nous n’ont été trouvés sacramentaires. » ( Lettres nouvelles .) Voilà tout son désaveu , et il était renfermé dans le secret d’une correspondance. Aussi le zèle des orthodoxes bruyants n’était-il pas satisfait : si la qualité de princesse du sang royal dérobait Marguerite à une persécution et à un châtiment publics, les sourdes calomnies , les vengeances détournées n’en étaient qiie plus redoutables. Une lettre de son recueil imprimé nous met dans la confidence de ses craintes et de ses précautions : «Et par quel- « ques advertissements que j’ay eus que l’on use « fort de poysons de ce costé là , j ’ay prié le roy « de Navarre, tant que j ’auroys à demeurer icy, que « l’on eslongnast de ceste ville ceulx qui estoient « audictévesque. » 1 Ledit évesque était l’évêque de

' Premier Recueil , p. 272.

Condom. Le roi de Navarre se rendit au désir de Marguerite « doulcement, et a donné l’ordre « que personne n’entre à nos offices. L’invention « que l’on dit que les moynes ont d’empoisonner « en ce pays, c’est dedans l’encens , duquel je ne « doy avoir peur, car depuis que vous estes party, « me suis trouvée plus mal que je n’ay point en- « core faict.... Parquoy ceste feste de Nouel a esté « chantée en nostre grant salle, et de mon lict j’ay « ouy matines et la grant messe. 1 »

Les lettres au Roi recouvrées depuis la publication de ce volume complètent ces renseignements, et nous apprennent combien était fondée la défiance de la reine de Navarre. Les dévotes dénonciations du connétable de Montmorency avaient échoué auprès de François I* r (i 538). La réponse du Roi est bien connue : Ne parlons pas de celle-là; elle ne prendra jamais de religion qui préjudicie à mon estât : elle m’ayme. trop ! Oui, elle l’aimait trop ! et pour le dire en passant, François abusa peut-être en plus d’une occasion de la sécurité que lui inspirait cette tendresse*. Que firent

■ Premier recueil , p. 373.

* Marguerite signe quelques-unes de ses lettres à son frère , surtout de celles qu’elle lui écrit en Espagne , votre très-humble et très-obéissante sujette et plus que saur.

alors les ennemis de la Reine ? ils tentèrent de l’empoisonner ! Ce fut à la suite de l’affaire dudit évesque Erard de Grossoles, dont le nom se trouve ici compromis en assez mauvaise compagnie. Le projet fut découvert et l’on saisit l’homme qui devait l’exécuter. « Celle-ci ne sera que pour « vous dire, Monseigneur, que ce prisonnier, pour « cuider eschapper, promettoit des choses sy dif- « ficiles, que le roy de Navarre ne s’est fié ny en « ses promesses ny en ses larmes. Et la raison , « c’est que, puisqu’il a sy librement confessé « d’avoir deslibéré de nous empoysonner, qu’il y « a chose plus grande.» On arrêta d’autres agents du crime, et Marguerite demanda au Roi des commissaires pour les faire juger. Mais on ne put s’emparer de l’auteur du complot , quoiqu’il fût bien connu : « J’ay grand regret que Lescure, quy « est le meschant que vous savez contre vous , et « qui vouloit mener la pratique de ma mort et du « comte Palatin , n’a esté pris , comme l’espéroit « le roy de Navarre; mais Dieu l’a sauvé de la « honte qu’il méritoit. » 4 Voilà les fureurs auxquelles Marguerite demeura toute sa vie en butte, car ces lettres sont de 1 54t. Que lui en aurait-il coûté pour les désarmer et acheter le repos ? une

solennelle profession de foi , comme l’on dit aujourd’hui, ou, ce qui revenait au même, l’abandon de ses protégés ; en les livrant elle se débarrassait de toutes inquiétudes. On conviendra qu’il fallait une fermeté d’âme et une générosité peu communes pour ne pas dévier de sa ligne , et en bravant les attaques ne jamais céder à l’envie de s’en venger. La Reine, également supérieure à la crainte et à l’ostentation , écrit à son frère : « Monseigneur, « quant au fait de M. de Condom, je vous supplie « croire que je suis tant unie à vous, que je ne « puis désirer mal à ceulx qui m’en font, etsy « aultre que moy n’estoit offensé, j’aurois plus de « plaisir à pardonner qu’à punir. » 1

Doit-on s’étonner à présent que des gens capables de se porter à de telles extrémités aient tout fait pour accréditer l’opinion que la reine de Navarre était hérétique au fond du cœur ? A la vérité, toutes les actions de la vie de Marguerite y étaient contraires*; mais que peuvent les bonnes

’ Elle croyait à l’efficacité de la prière pour les morts , car elle fonda un service magnifique pour l’âme de sa mère ; dira-t-on qu’en cela elle obéissait aux convenances ? Lisez l’anecdote touchante racontée par Brantôme du capitaine Bourdeille et de la reine de Navarre , seuls , dans une église , sur la tombe de madame de La Roche : « Et d’autant que c’est ung pieux office d’avoir souvenance 11 . , 2

actions contre les mauvais bruits? Elles ont peu de témoins, et cessent avec l’existence de leur auteur; la calomnie, au contraire, franchit toutes les limites de temps comme de lien , et tandis que la durée affaiblit toutes choses, c’est par la durée qu elle grandit et se fortifie.

« Jes trespassez, je vous prie luy donner ung Pater noster, ung » Ave Maria et ung De profundis , et l 'amusez d’eau biniste. » ( Premier Recueil, Notice , p. 74.')

Marguerite, selon le père Hilarion de Coste et ceux qui affirment son hérésie secrète , aurait été calviniste , convertie par Calvin lui-méme qu’elle avait reçu à Nérac ; or, elle croyait à la présence réelle : « Sire, nul des nostres n’ont esté trouvés sacramentaires. » ( Lettres nouvelles.)

La dévotion à la Vierge est exprimée et recommandée dans vingt endroits de ses oeuvres poétiques , particulièrement dans le Miroir de l’Ame pécheresse , qui servit pourtant de pièce principale pour fonder contre Marguerite l’accusation d’hérésie.

Enfin Florimond de Rémond assure tenir de frère Gilles Cail— leau , cordelier, qui administra l’extrême onction à la Reine , que dès qu’elle recouvra la parole , u elle protesta que tout ce qu’elle « avoit fait en faveur des novateurs , avoit esté dicté uniquement « par la compassion , et jamais par éloignement pour la religion de « ses pères. »

Voyez Odolant Desnos, Mémoires sur Alençon, t. II , p. 564, et les remarques de Leclerc sur Bayle. Ces témoignages et bien d’autres du même genre qu’on y pourrait ajouter, n’ont pas empêché un journal de soutenir que Marguerite avait été calviniste , et qu’e/Ze avait persévéré jusqu’à la fin. Il est vrai que c’est un journal calviniste.

J’ignore si l’accusation d’inceste provient de la même source que l’accusation d’hérésie. Je crois avoir montré sincèrement ce qu’il y a de vrai au fond de l’une et de l’autre. Deux choses sont également incontestables : l’une que Marguerite, avec les meilleurs esprits de son temps et les plus pieux , s’empressa d’accueillir l’idée d’une réforme, non pas dans le dogme, Luther lui-même n’y songeait pas d’abord , mais dans les abus extérieurs ; l’autre, quelle a ressenti pour son frère plus que l’amitié d’une sœur. Mais il faut, surtout quant au second point, bien distinguer où finit le malheur et où commence le crime. Cet intervalle, Marguerite ne l’a jamaisfranchi.Si quelqu’un conservait des doutes à cet égard, ils ne tiendront pas à la lecture des deux correspondances de la reine de Navarre avec Montmorency et avec François I er .

On pense bien que je n’ai pas épargné les recherches pour saisir quelque nouveau trait de lumière sur ce sujet intéressant. J’ai relu avec une exactitude scrupuleuse et, j’ose le dire, bien pénible , la correspondance de l’évêque de Meaux avec madame d’Alençon, et, quoi qu’en ait pu dire un journal religionnaire, je persiste dans mon premier sentiment, à savoir que cette correspon-

dance est d’un bout à l’autre le fatras le plus abominablement indigeste dont on puisse se former l’idée. Tout y est à l’état de galimatias théorique. Le Capitaine des Aveugles, comme s’intitule Briçonnet 1 , paraît avoir l’horreur de tout ce qui est clair et positif. Il évite donc soigneusement tout ce qui ressemble à un fait, et s’il se permet des allusions, il serait bien téméraire de prétendre les reconnaître dans l’effroyable débordement de métaphores au milieu duquel ce capitaine des aveugles est sans cesse à la nage.

Marguerite , dans cette correspondance y ne fait d’autre rôle que celui d’une pénitente abattue et découragée par la grandeur de ses fautes et la conscience de son indignité. On peut, si l’on veut , préciser l’objet de ses accusations vagues qu’elle porte incessamment contre ellemême, et les rapporter à une passion illégitime. En lisant avec la même prévention ses poésies , on les trouvera pleines de traits qui pourront s’expliquer dans le même sens. Tout alors devient significatif. Le Miroir de l’âme pécheresse réfléchit l’âme de Marguerite elle- même; l’épigraphe du poëme ne vous l’indique-t-elle pas?

* Ms. 337, Suppl, franç., fol. 226.

Cor mundurn créa in me, Deus ; Seigneur, créez en moi un cœur pur. N’est-ce pas là un aveu assez clair pour qui sait le comprendre? et combien de passages à l’appui de cette interprétation !

Vostre sœur? Las! voici grande amylié !

Or fendez vous , mon cœur, par la moytié Et faictes place à ce frère tant doux ,

Et que luy seul soit enfermé eu vous.

Gardez mon cœur, mon frère , mon ainy,

Et n’y laissez entrer vostre ennemy.

Le texte , il est vrai , applique ce nom de frère à Jésus- Christ, mais les commentateurs n’en seront pas dupes : ils verront clairement qu’il faut le rapporter à François I er .

Et quand Marguerite fait dire à Marie, sœur de Moïse :

Que fistes vous alors? De mon péché ,

Las , mon frère , vous feustes empesché ,

Non pour prier pour ma punition ,

Mais pour mon bien et ma rémission.

Mais qu’avous' fait voyant ma repentance?

Tost avez mis fin à ma pénitence.

1 Afous, savons, avez-vous , savez-vous. Ces syncopes, aujourd’hui reléguées en province parmi le peuple, étaient, à ce qu’il parait , du bel usage à la cour de Franqois I* r . Marguerite les emploie très-souvent.

O frère doux ! qui , en lieu de punir Sa folle soeur, la veut à luy unir !

Et pour murmure , injure , ou grande offense ,

Grâce et amour luy donne en recompense.

C’est trop, c’est trop , hélas! c’est trop mon frère!

Point ne devez à moy si grands biens faire :

J’ay fait le mal , vous me rendez le bien ,

Vostre je suis et vous vous dites mien ,

Vostre je suis, et vostre doublement ■,

Et estre veux vostre éternellement.

Or puisque frère et soeur ensemble sommes ,

11 me chaut peu de tous les aultres hommes.

Si frère à soeur a couvert le péché , etc.

( Les Marguerites , t. I , p. 36 et 37.)

Ces allusions, que je pourrais multiplier beaucoup, reçoivent une grande vraisemblance de leur isolement. Les vers que je viens d’extraire ne semblent-ils pas une paraphrase de la lettre en prose? On voit des deux côtés une sœur coupable envers son frère, reconnaissante de l’indulgence et de la discrétion avec laquelle il l’a traitée , humiliée, repentante et tendrement dévouée. Mais l’auteur se représente aussi Jésus-Christ sous la figure d’un père et sous celle d’un époux ; et elle lui parle avec les mêmes effusions de tendresse et

1 Pourquoi doublement ? Y avait-il entre Moïse et Marie un autre lien que celui du sang? Marguerite sans doute veut parler du lien de la reconnaissance.

de repentir; d’ailleurs tous ces endroits sont traduits de l’Écriture et les versets sont indiqués en marge. On pourra toujours dire que Marguerite les a choisis et rassemblés avec l’intention secrète de voir partout son frère et de soulager sa passion à la faveur de l’image. A cela je n’aurais rien à répondre , sinon que c’est convertir une hypothèse en fait, abuser du hasard des mots et se prévaloir d’apparences qui peuvent être trompeuses. Cette méthode permise , excellente peutêtre dans un ouvrage d’imagination, n’est pas recevable dans l’histoire ni dans la critique; par elle on obtient des résultats neufs et piquants, mais il faut s’en priver lorsqu’on tient à être véridique plutôt qu’à paraître ingénieux.

Ainsi la lettre de i5ai demeure le seul document authentique sur ce sujet. Les explications que j’ai hasardées ne sont que des conjectures dont chacun fera l’estime qu’il lui plaira. Mais de quelque manière que cette lettre soit entendue, elle ne peut en rien diminuer le respect dûau caractère de Marguerite; elle doit au contraire y ajouter cette admiration mêlée de pitié que fait naître l’aspect d’une grande et singulière infortune supportée , combattue avec courage. A quelles dures épreuves ce noble cœur a été

24 SUPPLÉMENT A LA NOTICE, etc.

soumis ! On conçoit qu’après en avoir triomphé la reine de Navarre ait envisagé d’un œil calme toutes les peines et tous les détails accessoires de la vie. Elle avait surmonté bien d’autres écueils , échappé à de plus terribles tempêtes ! de là aussi cette bonté inaltérable dont chacun autour d’elle ressentit l’influence. Il était arrivé à Marguerite ce qui ne manque pas d’arriver à toutes les natures essentiellement bonnes : c’est que la souffrance morale, au lieu de les aigrir, les rend encore meilleures.

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