‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 88 sur 108 · DE LEIBNIZ ET DAKNAULD · texte numérisé non relu

DE LEIBNIZ ET DAKNAULD

quelque chose qui choque, je croirais que le contraire détruit la perfection de Dieu ; et, à mon avis, il faut être bien difficile ou bien prévenu pour trouver dans des sentiments si innocents ou plutôt si raisonnables de quoi faire des exagérations aussi étranges que celles qu’on a envoyées à Y. A. — Pour peu qu’on pense aussi à ce que je dis, on trouvera qu’il est manifeste ex terminis; car, par la notion individuelle d’Adam, j’entends certes une parfaite représentation d’un tel Adam qui a de telles conditions individuelles, et qui est distingué par là d’une infinité d’autres personnes possibles fort semblables, mais pourtant différentes de lui (comme toute ellipse diffère du cercle, quelque approchante qu’elle soit), auxquelles Dieu l’a préféré, parce qu’il lui a plu de choisir justement un tel ordre de l’univers, et tout ce qui s’ensuit de sa résolution n’est nécessaire que par une suite hypothétique, et ne détruit nullement la liberté de Dieu ni celle des esprits créés. 11 y a un Adam possible dont la postérité est telle, et une infinité d’autres dont elle serait autre. N’est-il pas vrai que les Adams possibles (si on les peut appeler ainsi) sont différents entre eux, et que Dieu n’en a choisi qu’un qui est justement le nôtre? Il y a tant de raisons qui prouvent l’impossibilité, pour ne pas dire l’absurdité et môme l’impiété du contraire, que je crois que, dans le fond, tous les hommes sont du môme sentiment quand ils pensent un peu à ce qu’ils disent. Peut-être aussi que si M. A. n’avait pas eu de moi le préjugé qu’il s’est fait d’abord, il n’aurait pas trouvé mes propositions si étranges et n’en aurait pas tiré de telles conséquences.

Je crois en conscience d’avoir satisfait à l’objection de M. Arnauld, et je suis bien aise de voir que l’endroit qu’il a choisi comme un des plus choquants l’est si peu à mon avis ; mais je ne sais si je pourrai avoir le bonheur de faire en sorte que M. Arnauld le reconnaisse aussi. Le grand

mérite parmi mille avantages a ce petit défaut, que les personnes qui en ont ayant raison de se fier à leurs sentiments ne sont pas aisément désabusées- Pour moi qui ne suis pas de ce caractère, je ferais gloire d’avouer que j’ai été mieux instruit et môme j’y trouverais du plaisir, pourvu que je le puisse dire sincèrement et sans flatterie.

Au reste, je désire aussi que M. Arnauld sache que je ne prétends nullement à la gloire d’être novateur, comme il semble qu’il a pris mes sentiments. Au contraire, je trouve ordinairement que les opinions les plus anciennes et les plus reçues sont les meilleures. Et je ne crois pas qu’on puisse être accusé d’être novateur quand on produit seulement quelques nouvelles vérités sans renverser les sentiments établis, car c’est ce que font les géomètres et tous ceux qui passent plus avant. Et je ne sais s'il sera facile de marquer des opinions autorisées à qui les miennes soient opposées. C’est pourquoi ce que M. Arnauld dit de l’Eglise n’a rien de commun avec ces méditations, et je n’espère pas qu’il veuille ni qu’il puisse assurer qu’il y a quoi que ce soit là-dedansqui passerait pour hérétique en quelqueÉglise que ce soit. Cependant, si celle où il est était si prompte à censurer, un tel procédé devrait servir d’avertissement pour s’en donner de garde. Et dès qu’on voudrait produire quelque méditation qui aurait le moindre rapport à la religion et qui irait un peu au delà de ce qui s’enseigne aux enfants, on serait en danger de faire une affaire, à moins que d’avoir quelque Père d’Église pour garant, qui dise la même chose m terminis, encore cela peut-être ne sufliraitil pas pour une entière assurance, surtout quand on n’a pas de quoi se faire ménager.

Si V. A S. n’était pas un prince dont les lumières sont aussi grandes que la modération, je n’aurais eu garde de l’entretenir de ces choses; maintenant à qui s’en rapporter mieux qu’à elle , et puisqu’elle a eu la bonté de lier ce

DE LEIBNIZ ET d' ARNAULD. 221

commerce pourrait-on, sans imprudence, aller choisir un autre arbitre ? D’autant qu’il ne s’agit pas tant de la vérité de quelques propositions que de leur conséquence et tolérabilité, je ne crois pas qu’elle approuve que les gens soient foudroyés pour si peu de chose. Mais peut-être aussi que M. Arnauld n’a parlé en ces termes si durs qu’en croyant que j’admettrais la conséquence qu’il a raison de trouver effrayante, et qu’il changera de langage après mon éclaircissement et désaveu, à quoi sa propre équité pourra contribuer autant que l’autorité de V. A.

Je suis avec dévotion, Monseigneur, de V. A. S. le trèshumble serviteur.

Page 1