C. de Cavour
Ma grand'mère est toujours dans le même état.
Turin, 10 avril 1849.
Mon cher ami,
Je ne vous écrivais plus depuis quelques jours, de crainte de vous compromettre. Mon nom n'est pas en odeur de sainteté auprès des agitateurs génois, de sorte qu'ils vous auraient su peu de gré d'être en correspondance avec moi.
Grâce au ciel, vous êtes en sûreté (1) maintenant, et n'avez plus rien à craindre, pour vos personnes du moins, des misérables qui ont attiré sur la ville de Gênes de si grands malheurs.
J'espère que votre appartement, et plus encore votre misse, n'auront pas à souffrir des suites de la lutte qni peut encore avoir lieu. Je ne doute pas que Lamarmora
(1) La famille de Mr de la Rue (ainsi que plusieurs autres de leurs amis), s'était réfugiée à S. Pier d'Arena. Les autres membres de la colonie étrangère à Gênes avaient fait de même, ou bien avaient obtenu d'être reçus à bord des navires étrangers, qui se trouvaient alors dans le port.
ne sache maintenir l'ordre et la discipline et prévenir tous les désordres qui ne sont pas absolument inévitables, dans des circonstances aussi douloureuses.
Quoique vous ayez de nombreux amis dans l'armée, qui s'empresseront de vous venir en aide, j'ai pensé qu'il pourrait vous être, sinon utile, du moins agréable, d'avoir un mot pour le général en chef. C'est pourquoi je vous envoie deux lignes pour Lamarmora (1), avec lequel je suis très lié. Vous pouvez également vous réclamer de moi auprès de son chef d'état major, Petttti (2), qui est aussi un de mes bons amis.
(1) Voici la lettre que le comte de Cavour adressait au général Lamarmora:
• « Turin, avril 1849.
« Je prends la liberté de t' écrire deux mots, pour te recommander vivement Mr de la Rue et sa famille, qui se sont réfugiés à S. Pier d'Arena, en attendant que tu aies réduit à la raison les anarchistes qui désolent Gênes. Mr de la Eue, mon intime ami, est le chef d'une des maisons de banque les plus considérables de Gênes et de l'Italie. Je te serai infiniment reconnaissant de tout ce que tu pourras faire en sa faveur. Je n'ai pas besoin de t' exprimer l'admiration que j'éprouve pour la manière dont tu as conduit les opérations militaires, dont tu as été chargé. Seulement, j'ai senti s'augmenter le regret de ce que le stupide ministère qui nous a poussés & la guerre, n'ait pas su se servir, comme il aurait fallu le faire, du seul homme capable de la diriger.
« Adieu, rappele-toi que sur toi repose l'espoir de tous les honnêtes gens ».
(2) Le comte Agostino Petitti Baglioni di Roreto, chef d'état major de Lamarmora et son secrétaire au ministère de la guerre, de 1849- 1859, concourut largement, avec lui, à la réforme de l'armée piémontaise, l'accompagna en Grimée comme chef d'état major, fit ensuite partie de l'ambassade piémontaise au couronnement de l'Empereur de Russie ; prit brillamment part à la guerre de 1859, où il se distingua spécialement à Palestro et Solferino; lieutenant général en 1860, député du Collège de Cherasco, ministre de la guerre en 1862 (cabinet Rattazzi) et en 1864 (2e ministère Lamarmora), nommé sénateur en 1870.
J'ai envoyé hier, plusieurs fois, faire le tour des auberges, pour vérifier si votre beau-frère était arrivé, mais à neuf heures du soir, je n'avais que des réponses négatives.
Ce matin, je m'en vais faire recommencer mes explorations. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui rendre son séjour à Turin le moins désagréable possible.
Le gouvernement montre jusqu'à présent, assez de fermeté; quelques personnes voudraient qu'il eût recours aux coups d'État, mais je ne crois pas qu'ils aient raison, pour
le moment.
J'irai parler à Nigra (1), afin qu'il prolonge le temps
accordé pour les versements de l'emprunt, en faveur de
Gênes.
Croyez à ma bien sincère amitié.