‹ NouvellesChapitre 2 sur 20 · PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES. LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES. LIBRAIRES-ÉDITEURS

■DB VITUNHB, 2 bi$.

Un relitto.

«Ne plaisantons pas, voyageur; laissez-moi gouverner ma mécanique. La cote est rapide, voyez<-vous : nous tombons à pic sur Tarare.

— Conducteur, soyez calme ! La mécanique^ ça me conoait. J'ai vu p«rir le sabot et naître la mécanique. Vous avez affaire à un routier.

— Possible, voyageur ; mais une imprudence est vite commise. S'il arrivait un accident, on me mettrait à pied.

— Conducteur, vous êtes jeune : autrement votre mot serait sans excuse. Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, Tancien des anciens?.. Diable de palonnier, comme il s'emporte !

^ Mais serrez le frein, voyageur; la pente nous gagne.

— Cest fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute. Voilà ! Nous allons nous insérer doucement dans Tarare. N'empècbe que votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?

— De quoi, m'sieur?

— Conseillez à votre maître, mon garçon, de ne prendre des limousins que pour Tarbalète. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des races carrées; beaux poitrails, croupes énormes : il n'y a que cela pour tenir à la descente :

Et vogue la berline, Qui porle mes amours ?

Cette conversation, mêlée de chants^ se passait sur Tinipériale de Tune des grandes messageries qui font le service entre Paris et Lyon par la route du Bourbonnais. Le principal interlocuteur était un petit homme trapu, vigoureux, et dont la figure ronde et joviale exprimait cette satisfaction qui naît d'une santé parfaite et d'un merveilleux estomac. Les rides du visage accusaient une cinquantaine d'années, mais des années légèrement portées, et qui n'avaient nui ni à l'enluminure du teint, ni^^à la vivacité de l'œil, ni à la pétulance des allures. Le busËa était puissant, le cou large, les cheveux gris et coupés ras, le nez un peu camard, l'oreille rouge, la denture encore belle, le front court et sillonné. La force de la musculature et la richesse du sang éclataient chez ce sujet, et son florissant aspect donnait une grande idée de l'harmonie de ses fonctions disgestives.

C'est à Moulins, au milieu de la nuit, que l'on avait pris le nouvel hôte de l'impériale. Depuis qu'il s'y était installé, personne n'avait eu un instaut de repos. La température était froide, et les autres voyageurs auraient voulu se défendre contre l'air extérieur à l'aide des rideaux de cuir qui garantissaient leur demeure aérienne. Impossible : le nouveau venu les écartait avec une obstination infatigable, et semblait avoir fait un pacte avec la bise. 11 est vrai qu'il avait pris ses précautions : la houppelande doublée de peau de mouton, les bottes fourrées, la casquette de loutre rabattue sur les oreilles, et par-dessùs tout cela le manteau bleu de ciel avec l'agrafe en similor. Notre homme s'agitait, soufUait sous ces enveloppes, coudoyant ses voisins ou les inquiétant par des piétinements opiniâtres. Désormais, à ses côtés, personne ne s'appartint plus; il semblait être le maître, le souverain de cette voiture. Son aplomb dominait le conducteur, et les postillons avaient pris le parti de lui obéir. A chaque relais il mettait pied à tene, non sans fouler les orteils qui se trouvaient sur son passage ; puis, à peine remonté, il allumait une

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énonne pipe allemande^ et infectait de fumée les trois pauvres diables que leur étoile avait fait asseoir sur les mêmes banquettes que lui.

Quand le jour parut, ce fut un autre manège. Dans le moindre bourgs dans les hameaux même, cet homme trouvait quelqu'un à apostropher, quelques mots à échanger.

— Bonjour, père Picard !

— Tiens ! ah ! c'est vous, troubadour ?

— Oui, mon bonhomme, c'est moi. Et la mère Picard, et les petits Picard, comment tout ce monde-ià se porte-t-il?

— Très-bien, troubadour, à souhait; faites honneur. Ah ça, d^ringolez donc de votre perchoir ; il y a le temps de se gargariser avec un peu de fil-en-quatre.

— A la bonne heure ! voilà un homme généreux qui régale. Eq avant le fil-en-quatre, et vive le père Picard !

, Ah ! comme on entrait Boire à son cabaret !

Quelques lieues plus loin, la scène variait. Du haut de son observatoire, noire remuant voyageur apercevait, à une certaine distance, un épicier sur le seuil de sa porte, et s'improvlsant un porte- voix a l'aide de ses deux mains :

— Père Jaboulot, criait-il, combien vous reste-t-il de sacs de poivre du dernier envoi de la maison Grabeausec et compagnie?

— Quatre sacs, troubadour ; de la vraie drogue; impossible de les vendre.

— Fouette, postillon, — répliquait le voyageur, en accompagnant ces mot d'un geste qui exprimait à son interlocuteur lointain le regret de n'avoir pu saisir et comprendre ses paroles.

Cet homme remplissait ainsi les grands chemins de son aclivilé, et menait à lui seul plus de bruit que tout le coche ensemble. Peu à peu le conducteur s'était vu forcé de lui

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abandonner une partie de ses attributions; il surveillait Tattelagc, ajustait les traits, sonnait de la trompette, prodiguait ses conseils aux postillons^ s'emparait du fouct^ et Fagitait d'une manière bruyante. Quand ces distractions étaient épuisées^ il entamait son répertoire de chansons, et cherchait à justifier le nom de troubadour , sous lequel il paraissait fort connu et presque populaire dans la contrée. Passant du grave au doux, il épuisa son Béranger pour en venir à des; romances couvertes d'une gaze beaucoup plus diaphane. Ses voisins semblaient moins charmés qu'impatientés de cet exercice vocal; mais l'artiste n'en continuait que de plus belleà les combler de refrains et de flonflons. Probablement il s'inquiétait peu des impressions de son auditoire; son propre suffrage lui suffisait. De leur côté^ ses compagnons avaient pris le parti d'opposer à ce débordement un silence et une résignation exemplaires, et cette patience ne se démentit qu'au dernier tournant de la descente qui aboutissait à la Grande-Rue de Tarare.

— Monsieur, se hasarda alors à dire l'un des voyageurs, nous voici au relais; si vous modériez les éclats de votre voixt On va nous prendre pour une émeute.

Celui qui parlait ainsi était un jeune homme de vingt-cinq ans, blond, délicat, presque imberbe, d'une physionomie douce et heureuse. Depuis que le personnage qui répondait au surnom de troubadour avait fait invasion dans le cabriolet, il s'était appliqué à lui laisser toutes ses aises et à ne point gêner ses mouvements. Pelotonné dans un coin, il s'efforçait d'occuper le moins d'espace possible, et se contentait de se défendre contre les écarts d'une pantomime turbulente. Le troubadour aurait dû lui tenir compte de celte longue condescendance; cependant il mit quelque aigreur dans sa réponse.

— Jeune homme, lui dit-il, on pourrait croire que vous êtes étranger à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.

— Mais, monsieur, il me semble...

— Ail fait, vous êtes jeune, et vous n'avez pas triomphé en jmilet pour la défense des loi :

Au sein d'une masse profonde, Qui gruide leurs drapeaux sanglants?

Dessous une perraque blonde, C'est Lafayette en cheveux blancs.

— Encore une fois, monsieur...

— Deux minutes d'attention, jeune homme. Que dit la Charte, article 3 ? « Tout Français a le droit de publier ses opinions ; la censure ne pourra jamais être rétablie. »

-Eh bien?

— Je publie mes opinions par la voie ou plutôt par la voix des romances, et vous attentez à ma liberté individuelle, vous me ramenez aux mauvais temps de la censure, en m'interpellant hors de propos.

— Cessez vos railleries^ monsieur.

— Jeune homme, écoutez votre ancien jusqu'au bout. Je 5Jii5 Potard^ le fameux Potard, autrement dit le vieux trouba- 'Juur, doyen des commis voyageui-s de Tépicerie et de la droguerie lyonnaises. 11 faut que ce conducteur soit excessivement jeune pour ne pas connaître le père Potard, le vieux troubadour. De Lille en Flandre jusqu'à Bayonne, tous les conducteurs me connaissent ; il ont tous fumé avec moi le calumet 'i * raraitic et partagé le petit verre de la sympathie. Il n'y a qu'un Pétard au monde, comme il n'y a qu'un Napoléon. Bon -arçoû, viveur, noceur, balochard même, mais inflexible ourles principes:

Plulôt la mort que l'esclavage!

C'est la devise des Français.

— Mon Dieu, monsieur, — dit Tinterlocuteur en insistant...

— Maintenant que je me suis déboutonné, jeune homme, que j'ai mis mon cœur à jour, comme si j'étais de verre, à votre tour pour les noms, prénoms et qualités. A propos, j'oubliais d'ajouter que je voyage pour les Grabeausec et compagnie, rue du Bât-d' Argent ; première maison de droguerie, ayant des relations dans les deux Indes : voilà.

— Moi, monsieur, je me nomme Edouard Beaupertuis» et je représente la maison démon père Beaupertuis et Blainval, articles châles, soieries et nouveautés.

— Beaupertuis de la rue Griffon ? Établissement connu^ riches fabricants, des gens qui travaillent avec leurs capitaux. Jeune homme, je vous en félicite. Que nef parliez-vous plus tôt ! Les Beaupertuis, malpeste ! c'est du bon papier, première valeur. On leur donne 500,000 fr. de fortune, haut la main. Touchez là, mon cher^ touchez là.

On venait d'arriver au relais, et déjà les voyageurs descendaient un à un de la voiture; le conducteur déclara qu'il accordait trois quarts d'heure pour le déjeuner. L'hôtesse du Lion-d'Or se tenait, en tablier blanc, à l'une des portières, et invitait la compagnie à se rendre dans la salle ù manger. Edouard Beaupertuis eut beau faire, il ne put se débarrasser des étreintes du père Potard. Le vieux troubadour l'emmena vers rhôtelleric en chantant :

Point de chagrin qui ne soit oublié Entre l'amour et l'amitié.

— Jeune homme, ajoutait-ii, vous débutez dans la carrière des voyages : je veux faire votre éducation. Vous me revenez, saprelutte, vous me revenez ! J'ai une légion d'élèves qui ha lient los grandes routes, et il y a parmi eux des sujets qui me font honneur. Cependant, faut-il l'avouer? le feu sacré n'y est plus. Pour amorcer le client, je ne dis pas; mais pour

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lé cœur, pour l'amoar de la patrie et surtout pour la romance, il y a déchet, un cruel déchet. Vous parlez à ces jouvenceaux de notre illustre Déranger. « Connais pas, » qu'ils répliquent. Voilà pourtant oîi nous en sommes ; les grandes traditions se perdent. Le commis voyageur aime mieux roucouler un air de Robert le Diable que le Dieu des Bonnes Gens ; l'institution est en décadence, c'est toisé :

Le verre en main galment je me confia Au dieu des bonnes gens.

Le vieux troubadour était trop expert en matière de grandes roates pour pousser plus loin l'entretien. Le déjeuner était servi, et il fallait se mettre à table sur-le-champ, sous peine de donner de ravance aux autres convives. Le père Potard échangea avec la servante un coup d'œil d'intelligence, choisit une place à portée des grosses pièces, et ouvrit la tranchée devant un canard flanqué de navets. A peine avait-il commencé les opérations, que le conducteur entra.

— En voiture, messieui^ ! s'écria-t-il.

Un sourire efQeura les lèvres du troubadour.

— Conducteur, dit-il, le jeu est vieux, très-vieux ; réservezle pour une meilleure occasion. Avec le père Potard, c'est peine perdue. Q y a temps pour tout ; songeons d'abord aux aliments. Vous offrirai-je des aiguillettes de ce palmipède, conducteur? Pristi ! le drôle se défend bien. 11 faut qu'il soit mort centenaire.

En même temps le commis voyageur de la maison Grabeansec et compagnie plongeait le couteau dans les entrailles de la bête, et le retirait avec un morceau de papier embroché au bout de la lame.

— Par exemple, s'écria-t-il, en voilà une sévère. Un canard savant ! Un canard qui digère le papier et se nourrit d'écriture ! c'est du nouveau !

Celte découveile répandit quelque élonneraeiit parmi les convives ; on examinait à la ronde ce morceau de papier fixe au bout du couteau, sans pouvoir s'expliquer par quel hasard il se trouvait loge dans le v«ntre de Tanimal. Le père Potard semblait lui-même fort intrigué^ quand tout à coup on le vit s'agiter sur sa chaise et se frapper le front. •

— J'y suis! je Tai trouvé! Passez-moi l'objet; nous allons rire. Je parie que c'est ce fai'ceur d'Alfred, de la maison Papillon et (?«, qui a monté le coup. Passez-moi l'objet, vous dis-je ; je suis curieux de voir cela.

Le couteau, après avoir fait le tour de la salle, se. trouva de nouveau entre les mains du vieux troubadour. 11 en détacha le papier et l'ouvrit avec quelques précautions. A peine eut-il jeté les yeux dessus, que sa physionomie s'anima.

— Silence, messieui^ ! s'écria-t-il. Ceci vous représente un acte civil de la plus haute importance : c'est l'extrait mortuaire concernant le volatile ici étendu. L'épitaphe est courte^ mais expressive. 2 février. Nous voici au 15 ; c'est donc treize jours pleins. Je ne m'étonne plus que le défunt soit si coriace ; il passe peu« à peu à l'état de momie. J'en ai vu au Louvre, à Paris, qui sont moins solides que celle-là. 11 est vrai que le canard est d'une conservation plus facile que l'homme.

Les convives riaient à gorge déployée, et le papier accusateur circulait encore une fois autour de la table.

— C'est égal, ajouta le vieux troubadour, l'idée est jolie. J'en reviens à dire qu'il n'y a qu'Alfred, de la maison Papillon, qui ait pu Tavoir. Satané farceur^ tu me rendras jaloux !

A ce moment, le conducteur, qui s'était absenté pendant quelques minutes, reparut à la porte de la salle à manger.

— En voiture, messieurs ! dit-il.

— Ah ! conducteur, s'écria le père Potard en l'interrompant, vous commencez à devenir fastidieux. Bon pour des conscrits de s'effaroucher; mais quand on a sur le dos Irenfc-

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uu({ ans de voyages, on connaît les rengaines. Voyons, mon cher, nous ne sommes pas ici pour faire les affaires de Tauijergisle; au contraire.

A boires ù boin», ii boire î

Nous quilleruns-nous sans boire ?

Noiu quitterons nous sans boire un coup?

Bon gré, mal gré, il fallut que le conducteur en passât par ce que voulait le père Polard : le vieux troubadour s'emparait tout à fait du commandement .^Sur l'article de la nourriture, ilélait d'ailleurs intlexible ; il voulait s'en donner dans toute la plénitude de son appétit, et avec le calme d'un estomac silr 'k sa force. Toutes les hôtelleries du Bourbonnais et de la Bourgogne le connaissaient : on le savait implacable dans ses f^cunes, mais fidële dans ses amitiés. L'aventure du canard Uil arrivée aux oreilles du maître de rétablissement ; il Comprit qu'il fallait étouffer cette affaire, et improviser une léparalion. A l'instant la table fut couverte d'une profusion de mets, et les plus uns, les plus recherchés, furent placés 'ievanlle père Potard, avec un petit beaujolais dont la couleur ^rablait toute autre que celle du vin qui garnissait le reste le la table. Le vieux trouliadour comprit la portée de ces aiîentions, et s'empressa d'y faire honneur. 11 passa du voll'i-vcnl à la galantine, du veau aux carottes au civet de lièvre^ t^pédia un jeune poulet, et se précipita sur le fromage comme un homme à jeun. Il était vraiment beau sur ce 'hamp de bataille, qu'il jonchait de débris. Au milieu d'aussi îorietEL coups de dents, il trouvait encore quelques mots à placer:

— Décidément, messieurs, le canard de tout à l'heure était "ne erreur, une pure erreur : l'hôte doit y être étranger, ^îred de la maison. Papillon, aura tout fait. Voyez, ajouta- ^■•1» comme pour s'acquitter d'une dette d'honneur, voyez

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comme on déjeune ici. J'ai passé cent trente fois au Lion" (TOr : toujours le même service, toujours des compotes de pommes et des meringues au dessert. Nulle part on ne travaille le Yol-au-veut comme dans celte maison ; et puis c'est supérieurement garni : des quenelles, des crêtes de coq^ des champignons, des truffes ; on n'y épargne rien.

Pendant tout le temps que se prolongea cette scène, le conducteur se tint sur le seuil de la porte, visiblement contrarié, mais n'osant pas persister dans ses fonctions de trouble-fête. Enfin^ lorsque quarante minutes se furent écoulées ainsi, il reprit timidement la parole :

— Si nous montions en voiture, messieurs, nous avons trois heures de relard.

— Adjugé pour cette fois, conducteur, répliqua le père Potard ; le temps d'engloutir le pousse-café, et nous sommes à vous.

Tout le monde se leva, et les comptes se réglèrent. Le commis voyageur portait la main à la poche, quand Taubergiste entra et le prit à part :

— Allons donc^ troubadour, lui dit-il, vous voulez plaisanter.

— De quoi 1 père Robineau : les bons comptes font les lM)ns amis. Trois francs pour tout le monde, quarante sous pour les copins : voilà.

— Rien de rien, troubadour ; vous m'avez "sauve une tuile ; c'est moi qui vous dois du retour.

— En voiture, messieurs ! cria de nouveau le conduclcui*. La diligence s'ébranla, et cinq heures après elle entrait

dans le faubourg de Vaize, traversait la Saône, et venait déposer les voyageurs sur la place des TeiTeaux.

— Jeune Beaupertuis, dit alors le tioubadour à son compagnon de route, sans adieu, n'est-ce pas ^ Voici mes divci*s domiciles : de huit à dix heures du matin, au café CascUi dans la journée, chez les Grabeausec ; le soir, au café de la

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Pffle, entre neuf et minuit; chez moi, jamais, place Saint- Nizier, maison do boulanger, au troisième, la porte en face. Disposez du père Potard à la vie, à la mort. Il pleut, je me

sauve.

liA place SalBt-lVIsier.

Ce qui frappe le plus vivement quand on parcourt la ville de LjoQ, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et employé Tespace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands découverts, comme les places des Terreaux et de Bellecour ; partout ailleurs ce n^est qu'un entassement confus de maisons si bautes que le jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la ligne des quais^ une perspective régulière, une de ces rues largement ouvertes, où la lumière et Tair se jouent librement (1). Le cœur de la cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est sillonné de ruelles qui se brisent d*une manière inégale, et forment un labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouil- Wiis et un épais nuage de fumée.

^xîtte disposition de la seconde ville du royaume s'explique [>ar son assiette même. Les deux grands cours d'eau sur les- ♦luels elle est située s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de paiti possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de Perrache, qui offre aujourd'hui iiQ précieux moyen d'agrandissement; la vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève une cité

vO Quand ceci a été écrit, la rue Centrale n'existait pas.

nouvelle, n'étaient aulrefois que des marécages ou tout au moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eût été dangereux de bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée d'un côté par les hauteurs de la Croix- Rousse, de l'autre par les escarpements de Saigt-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que Ton réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret, celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons ne ressemblent davantage à des ruches, et le bourdonnement sans fin qui s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus frappante et plus juste encore.

La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces que l'on a pu ménager dans Tintérêt de la salubrité publique. Une magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en occupe le centre, et toulaulour de l'édifice religieux s'est établi un bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux raille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre ni plus choquant que l'aspect de ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge, terminé par des étalages de fripiei-s, de crémiers, de bouchers et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune profanation ne saurait affiiger davantage l'artiste, ni troubler autant son admiration.

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Ali sixième é(age d'une maison qui borde cette place, on pouvait remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'u- 'li-^ait entre elles nue végétation extérieure. Des tiges de lapactnes et de pois de senteur, partant des impostes et uTimpant le long de la façade sur des soutiens invisibles, dé^ < riraient un arc régulier et se paraient d*une foule de fleurs '{(li ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement, dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant, quoîqu^un peu pâle. C'est là que le père l^olard avait son domicile légal. Quelle était cette fée du logis? ^n garçon qui sait calculer, et à qui l'habitude des afTaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait jamais voulu ^' marier. Absent pendant dix mois de l'aimée, il craignait les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner [Tise à la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis avantageux .

Mais quelle était alors la jeune Hlle qu'on voyait chaque matin paraître à cette croisée de la place Saint-Nizicr, semblable à une fleur détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivît dans ses habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la maison. En course dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des stations fort lapides, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure assez î>ancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce ^'ijet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une )ussi bonne fortune ; mais il entrait alors dans de telles co- '•'es, et repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses, qu'on s'était accordé à tirei- un voile sur l'i' mystère de sa vie, et à l'oublier com[)létenicnt. En ce qui f'^ncemait ce détail, le troubadour était intraitable : il déro- "«^ail à tout, à son humeur, à son caractère, h ses habitudes. 'ui,$i ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors d'nn voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage, sur

la place publique, il était toujours le facétieux Potard, Potard le troubadour; en revanche, son don^icile était muré pour les curieux, et même pour ses amis les pKw intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis les pieds.

Gomme le romancier a des privilèges sumatu^^els^ et que les portes les mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formali3er.

11 est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent^ en général, un contraste qui affecte vivement le regard. L'escalier, tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses queles pieds des passants tendent à exhausser peu à peu^ et se développe, sur ime hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe, et dont les parois salpêtrées sont dans un état de . suintement perpétuel. Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noir^ paliers et ces degrés sans fin qui sont voués à l'humidité et aur ténèbres. Le badigeon, qui pourrait leur ren(}re quelque clarté^ semble ignoré à Lyon, et la ville qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier pour entrer dans les appartements, à Tinstant la perspective change. Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de quelques moulures et recouvert d'une peinture gris clair que relève un vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.

Le logement du père Potard était une bonbonnière de ce genre, et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien qui ne fût propre et lustré ; rien qui ne fût empreint d'un certain goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des rideaux étaient parfaitement as-

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sorties, la petite cheminée à tablier avait les proportions et Thannonie désirables ; partout des trumeaux et des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes. Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons d^entrer ^ Tune assise près d'une lampe à réflecteur, et travaillant à un ouvrage d'aiguille ; Tautre achevant de mettre le couvert et de pourvoir aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes de porcelaine aussi ; iOQt cela indique Taisance^t même quelque raffinement. De temps en temps, la jeune fille quitte son siège pour aller vers la porte d'entrée et prêter Foreille aux bruits qui viennent du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste d'impatience. U n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de senteur et les campanules des capucines. L'expres- »on en est douce et touchante ; les traits, d'une finesse achevée, portent cependant ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie s'y laisse voir ; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie meilleure, une Mignon se rattachant, par la pensée, aux rayons du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent des orangers en fleurs. L'autre femme est une Bourguignonne qui porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et vient, donne l'œil à tout, surveille ses fourneaux en même tops qu'elle s'occupe du service, et, de loin en loin, jette sur la jeune fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque maternel.

— Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un iGQpir, il me semble qu'il se fait tard; quelle heure est-il dooc?

-- Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, ouuD'selle ienny : il n'y a pas encore grand mal.

— Bon ami devrait être ici depuis une denai-iieure au moins, Marguerite. Tu sais quMl est très-exact pour le souper.

— N*y a pas de quoi sMnquiéier, mam'selle, les Grabeausec Tauront retenu; c'est Tépoque de Finventaire. Faut que le bourgeois soit là pour la chose d'aider ces Messieurs du magasin : un petit coup de collier, quoi !

— Tu as raison, Marguerite, je suis une enfant; mais, je ne sais, les larmes me viennent aux yeux malgré moi ; j'ai Tidée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu ! mon Dieu ! il y a des moments oii je voudrais^lrc morte!

— Sainte Vierge! que dites-vous ? s'écria là vieille servante en faisant un signe de croix. Ne parlez donc pas comme ça, mam'selle; vous allez offenser Dieu.

— C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir, huit jours entiers, Marguerite !

— Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle ; à c'tle preuve qu'il vous a apporté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.

— Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.

— Et de qui donc?

— Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.

— Ah ! de Itd? Vous y pensez donc encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère : je croyais que c'était rompu.

-^ Rompu; oh! j'en mourrais!... Mar^eri te, que je souffre! Dieu, que je souffre !

En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde ; son teint avait pris les tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise :

— Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse^ ne vous mettez donc

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>i5 dans ces états ! Vrai, vous me fendez le cœur. Ayez pitié If votre pauvre Marguerite, qui vous a nourrie, élevée, el ne ^•>us a pas quittée depuis seize ans. // reviendra, croyez-le, il roicndra.

— Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sani:l« t; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende î

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux, et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Mar- :;uerile la vit plus calme, elle ajouta :

— Écoutez, mam'scUe : rieu n'est plus aisé que de tromper une vieille femme qui a son marché à faire, une maison à leuir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. > DUS êtes votre maîtresse absolue ; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam ! le pauvre cher homme ! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire \enir Teau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi ? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausec. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits ! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'ai^enterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires ; tout filerait peu à peu comme ça est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste !

— Bah ! quand le cœur est heureux !

— Ne parlez pas ainsi , mam'selle : vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. 11 n'y a pas d'amour qui y léslste. Cesi pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme ! Dieu ! s'il allait s'en apercevoir ! Vous, mam'sellc, vous n'avez rien à craindre ; mais moi, il me tuerait ! et, faut être juste, je l'aurais J)ien mérité.

— Huit jours sans donner signe de vie ! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.

20 LE DERNIBR

— Allons, voilà que sa marotte la reprend.

— J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière ; personne, personne ! Huit jours ainsi, quelle agonie !

Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de Tappartement : on entendait des pas rapides résonner sur les marches de Tescalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment dex^alme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.

— Sainte Vierge ! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi ?^

— Ouvrez donc, dit une voix en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.

'Marguerite reconnut son maître et obéit.

Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d*un ouragan, et alla se jeter hors d'haleine^ sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre : chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le nœud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette ; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de le redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.

— Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper... Quelle partie de barres 1... Sacripant, va !... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-loi^ ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires

DBS COHM» VOYAGEURS. 21

earent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai Cûlli mettre la main sur un malfaiteur.

— Un malfaiteur ! s'écrièrent à la ftris les deux femmes.

— Qui^ un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire : j'ai la voix dans ks talons.

Quand Use fut garni TeiÉomac de ce cordial, le père Potard reprit : ♦

— Voici la chose : je venais souper comme de coutume, lorsqu^en ouvrant Tallée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila Tescalier. C'est bien; je n'y prends pas garde : Probablement, me disje, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manœuvre : au moment où ]e tourne la rampe, le svipbe s'échappe et monte un étage plus haut ; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis : Cet homme, pensal-je en moi-même, doit exercer une profession non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé queWfue part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au Heu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper Tennemi, it puli je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivéàmi-èhemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.

— De quel éôté ? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité- inquiète^

— Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever : la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher mon drôle sur notre palier ; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte . Oh ! alors je ne me contiens plus : je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des

22 LE DBaNIER

jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. 11 me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. Ce malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique : dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tewr.

Pendant que le père Potard. poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer, et elle dit :

— C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.

— Non, saprelotte ! j'ai mon idée; on ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.

On se mit à table, et le l'cpas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenuy était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieiHe Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposai sortir.

— Où allez-vous donc, bon ami? lui dit Jenuy avec une anxiété visible. ^

— Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.

Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte; prit son passepartout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans Fallée de la maison. C'était la- marche d'un homme qui prenait évidemment quel«jues piécautions et amortissait à dessein le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi;

il retînt son haleine et prêta une attention pi-ofonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et Tinconnu s'arrêta m sixième étage, précisément devant la porte de Potard. [K;jà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une toîx de Stentor retentissait à son oreille.

— Ah ! je te tiens enfln ! ah ! chenapan ! ah ! gibier de potence ! tu ne m'échapperas pas cette fois ! ah ! scélérat ! ah ! peiidard ! nous allons enfin savoir qui tu es.

En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant Finconnu à Taide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.

lie double mystère*

Au bruit qui se faisait sur le seuil du logement, Jénny et Marguerite venaient d'accourir; et celle scène, qui jns(|ue-là s'était passée dans l'ombre, se trouva inopinément éclairée. Impossible de rendre le mouvement de surprise qui éclata à la fois chez les divers personnages qui y jouaient un rôle, leony ne pût contenir un cri étoulTé ; Marguerite sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, et les deux hommes en présence poussèrent une exclamation simultanée :

— Edouard !

— Le père Potard 1

Si chacun des acteurs ne se fût pas trouvé placé sous le coup de ses propres émotions, il eût été impossible de ne

maison où il n'y a point de boulanger. Je vous avais donné une fausse adresse, farceur. Le père Potard n'est visible qu^au dehors ; chez lui, jamais.

Edouard comprit qu'il s'était enferré et qu'il lui serait plus difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne Favait d'abord cru. H balbutia quelques excuses ; mais le troubadour l'interrompit et lui dit avec un air sérieux :

— - Jeune homme, pas de mauvaises défaites ! On ne fait point aller le père Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier : voici près de deux heures que j'ai l'œil sur vous. Je vous ai vu dans l'allée, au premier, au second^ et ainsi de suite, jusqu'au sixième étage ; je vous ai aperçu dans la chambre en face : j'ai suivi tout votre manège, et ce n'est pas à moi que vous en donnerez à garder. Je suis indiscret peut-être^ mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous avec sincérité.

La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante ; mais cet embarras même sembla lui rendre sa présence d'esprit. La vieille Marguerite venait d'entrer dans la pièce oîi se trouvaient les deux interlocuteurs *, par un signe» le jeune homme fit comprendre au troubadour qu'il ne pou* vait^ devant un tiers, enti er dans de plus amples confidences ; puis, quand la servante, après avoir achevé son service, se fut Retirée, il se leva, ferma la porte avec une espèce de solennité, et, de retour à sa place, il ajouta gravement et à demi-voix :

— Père Potard, je vous crois un honnête homme.

— Je m'en flatte, Beaupertuis.

— Eh bien ! sous le sceau du secret, je vais vous confier iin mystère de ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.

'^ Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y compter. Allez^ j'en ai gardé d'autres.

— Sachez donc, père Potard^ que je poursuis une aventure

avec une grande dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu^ii y a de plus empanaché.

— Vous en êtes bien capable, répliqua le troubadour en S4>uriant de ce début; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi à 1817...

Les souvenirs anacréontiques abondaient dans la vie du troubadour, et toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renaître ses passions d*autrefois^ et sMmaginait voir reverdir les myrtes de sa jeunesse. Edouard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus heureuse aux soupçons vagues dont il était Tobjet. Aussi reprit*il toute son assu* rance.

— Vous le savez, père Potard, ajouta-t-il, Tamour vit de mystère ; et pour cacher cette intrigue à tous les yeux^ il a fallu s'entourer de grandes précautions.

— A qui le dites-vous, jeune homme ! (Test comme moi à Bar-sur-Seine, pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave ! Au milieu des drogues infectes de répoux et sans le moindre luminaire ! On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre récit; c*est plein d'intérêt.

— D a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, père Potard, un quartier sûr, populeux, une maison à double outrée. C'est ici que le hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre où vous m'avez aperçu...

— Je vous comprends ! Épargnez-moi le reste ! Vous êtes un heureux coquin, jeune Beaupertuis ; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite ?

— Père Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu'à la dernière extrémité.

— Vous avez raison, Beaupertuis ; c'est comme moi à Chàlons-sur-Marne, une aventure des plus burlesques avec l'épouse d'un notaire. Un jour il y a alerte, surprise; je m'évade

28 LE DEBNIEB

et me donne de Pair ; mais un pan de mon habit reste pris dans une porte. Que faire? il s'agit de sacrifier un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hésite pas une seconde ; )*immole le frac sur Tautel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une basque de moins. Voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français : il paraît que nous sommes de la même école.

Le père Potard était de nouveau lancé^ et il n'y avait plus d'effort à faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa à la femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge et ses amours du grand monde, composa une suite d'aventures dont il était le héros, et où il jouait le rôle d'un Amadis et d'un Galaor ; le tout entrecoupé de quelques reft'ains^ comme ceux-ci, par exemple :

Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis : Je suis indépendant.

Ou bien :

Allons, ma belle, Paye à ton tour D'un peu d'amour Le troubadour.

— Bcaupcrtuis, ajouta-t-il, vous êtes jeune, prêtez l'oreille à votre ancien. Moi aussi j'ai été jeune, très-jeune; personne n'a été plus jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans calorique. En voyage, il faut des femmes comme il faut des relais ; autrement l'existence est un vrai désert de Sahara.

Potard eût parlé longtemps ainsi sans être interrompu dans ses excursions sur les domaines de la galanterie ; Beauperluis ne récoutait que machinalement et s'abandonnait à ses propres réflexions.

Pour peu qu'on ait suivi ce récit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux choses : la première, c'est qu'È-

DES COHMIS VOYAGEURS. 29

«ionard était un habitué de cette maison ; la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas à y trouver le père Potard. De stratagème en stratagème, il était parvenu à donner à ce dernier une explication satisfaisante; mais il lui restait à éclaircÎT Tautie partie du mystère. A quel titre le troubadour se trouvait-il là, entre ces deux femmes? Était-ce comme maître ou comme commensal? Quels droits avait-il sur cette jeane fille? Ces idées se pressaient dans Tesprit d'Edouard, et an doute pénible venait s'y mêler. Sous Tempire de cette préoccupation, il essaya de renverser les rôles, et de mettre son ancien sur la sellette.

— Père Potard, lui dit-il, vous êtes en fonds pour les vieux péchés ; ce n'est pas d'aujourd'hui que votre réputation est laite ; vous avez jonché la France de victimes, on sait cela.

— Merci, Beaupertuis, vous rendez justice à vos maîtres ; c'est d'un bon naturel. La jeunesse est si présomptueuse à présent!

— H me semble pourtant, troubadour, que de tous vos exploits, vous oubliez le plus beau. Sur les grandes routes on peut ne pas se montrer toujours délicat ; mais ici, mordieu! vous roulez sur du choisi. Je vous en fais mon compliment, c'est la fleui des pois.

Ces paroles, prononcées avec une légèreté qui cachait mal un profond dépit, opérèrent un changement à vue dans la physionomie du voyageur. D'épanouie qu'elle était, elle devint tout à coup sombre et inquiète.

— Pour l'amour de Dieu, jeune homme, ne parlons pas de ça. Plaisantez Potard pour tout ce qui dépasse le seuil de cette porte, c'est bien ; il s'y prêtera, il fera chorus. Potard au dehors sera toujours Potard, Potard le noceur, le joyeux compci-e, toujours prêt à chanter la mère Godichon, en troubadour qu'il est. Oui, à mort. Beaupertuis, jusqu'à extinction de chaleur naturelle et d'ut de poitrine! Mais ici, ajou(a-t-il avec un accent plein d'amerlume, ici riiMi, s'il vous plaît ;

30 Le DEUMBR

rien sur celle maison, rien sur ce que vous avez pu y voir. Le hasard seul vous y a fait enti-er ; oubliez tout, je vous en conjure.

— Une si jolie fille, ce sera difficile, père Potard.

— Cessez ce langage, jeune homme, reprit le voyageur en prenant la main d'Edouard et la serrant avec vivacité ; cessez ce langage, ou nous nous fâcherons. Vous avez un mystère dans votre vie ; moi, j'en ai un aussi qu'un seul homme au monde devra un jour connaître, et cet homme, ce n'est pas vous. Écoutez, voulez-vous, que nous en restions en de bons termes ? ajouta-t-il d'un ton suppliant.

— Mais sans doute, père Potard, répondit le jeune homme, louché malgré lui.

— Eh bien ! jurez-moi de rayer cette soirée de votre mémoire, et de ne m'en plus parler, de n'en parler à personne au monde.

— Comme vous êtes solennel !

— Le jui-ez-vous ?

— Mon Dieu, très-volontiers.

— Merci, jeune Beaupertuis, vous êtes un galant homme ; mais il me faut encore une promesse.

— Laquelle ? Vous êtes exigeant aujourd'hui.

— C'est que vous ne chercherez plus à remettre le pied ici. Restons chacun sur nos terres, et point d'excursions, s'il vous plait. Vos grandes dames en seraient trop jalouses.

Après avoir prononcé ces mots, Potard se leva pour faire comprendre à Edouard que la séance était terminée. H prit lui-même une lampe, et accompagna le jeune homme jusqu'à la porte de la maison, où ils échangèrent un adieu en apparence cordial. Cependant, au moment de se séparer, l'un et l'autre trahirent leur pensée par quelques ï>aroles qui moulurent sur leurs lèvres.

— Un mystère ! Eh bien ! je le saurai malgré toi, vieux satyre, se (lit Hi'auporluis.

DES COMIllS VOYAGEURS. 31

— Ce jeune homme en a trop tu i 11 iaudra changer de l'jgemeot, se dit le prudent Potârd.

Quand le troubadour fut remonté, il voulut s'assurer si Jenny était remise de ses Trayeurs. La jeuue fille n'avait pas quitté sa chambre, et Marguerite venait de s'y asseoir à ses lôlës avec son rouet. Potard les trouva toutes les deux fort ti-anquilles; la physionomie de Jenny avait quelque chose de pios gai et de plus épanoui que de coutume.

— Eh bien ? dit le voyageur en déposant sa lampe sur une chiffonnière, Toilà une soirée fertile en événements. 11 Ta tout de même échappé belle, ce jeune homme ; un coup de pouce (ie plus, et je Tétranglais. J'étais si monté !

— Ce n'est donc pas un voleur? répondit Jenny en retenant avec peine un sourire.

— Au contraire, c'est un très-galant homme, le fils d'un de nos fabricants de châles, pi*emier crédit; fameux papier!

— Le fils d'un fabricant ! s'écria la jeune fille en relevant la léte. En êtes-vous bien sûr, bon ami ?

— Cest comme je le dis, ma petite.

— D'un fabricant de cbàles ! ajouta-t-elle, redevenue rêveuse et inquiète.

— Châles, soieries et nouveautés, reprit Potard ; de gros (diseurs qui ont maison à Londres et aux États-Unis, les Beaupertuis.

— Les Beaupertuis, bon ami? et ce jeune homme est un Beaupertuis ?

— Edouard Beaupertuis, ma petite, un charmant enfant que j'ai connu en voyage ; pauvre chanteur, mais beaucoup de moyens. Mais qu'est-ce que tu as donc, Jenny ? on dirait que tu vas passer. Comme te voilà pâle !

— Ce n'est rien, bon ami; l'émotion de tout à l'heure, l'idée •)ue cet homme pouvait être un voleur...

— Un voleur de cœurs, ma mignonne; c'est son genre d'industrie, il parait que le gaillard s'en acquitte à merveille.

— Vous plaisantez toujours, dit la jeune fille de plus en plus troublée ; on voit que vous fréquentez les mauvais sujets, bon ami.

— Allons, voilà que tu me grondes. Eh bien! tu as raison, je ne devrais pas tenir de ces propos. Que veux-tu, ma petite ? à cinquante ans on ne se refait pas.

— Cest donc un coureur que votre Beaupertuis? reprit la jeune fille, qui semblait craindre Tefiet de ses scrupules et désirait prolonger cette confidence.

— Un coureur? pas précisément, Jenny : il parait, au contraire, quUl entretient une grande passion, une passion volcanique.

— Vraiment!...

* — Oui ; et c'est pour cela qu'il montait la garde dans l'escalier. Règle générale, une passion véritable est la compagne des factions infiniment prolongées.

A ces mots les deux femmes, par un mouvement spontané, se regardèrent et jetèrent ensuite les yeux sur Potard, comme si elles eussent craint un piège. Celui-ci continua de Tair le plus nature du monde :

— Au fait, l'objet en vaut la peine.

— Mon Dieu, bon ami, dit Jenny avec la mort dans l'àme, comme vous nous faites soupirer après les choses! Au fond, qui se soucie de votre Beaupertuis? ajoula-t-elle avec un peu d'emportement.

— Allons, petite, ne te fâche pas ; j'ai voulu plaisanter. Les femmes sont si curieuses ! Voici l'affaire en quelques mots : le Beaupertuis a une intrigue avec une grande dame.

— Une grande dame ! s'écria Jenny frappée au cœur.

— Une dame de Bellecour, poursuivit Potard. 11 est entre avec moi dans les plus grands détails : une daine à panaches, un moreeau de choix. Il faut dire qu'il est très-bien ce jeune homme 1

La jeune tille ne put pas en entendre davantage ; elle était

DES COIIIIIS VOYAGEURS. 3*^

à Ixrat des efTorts qu'elle avait faits pour se vaincre. Son visage se décomposa, un frisson violent se déclara dans tous ses membres, ses dents se choquèrent avec une vivacité fiévreuse, et elle tomba étendue sur le parquet, mourante et sans mouvement. Marguerite courut chercher Feau fraîche, et Potard, en donnant les premiers soins à la malade, dit à demi-voix : — Je ra*en doutais : il y a quelque chose là-dessous. Pourvu que je sois arrivé à temps !

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1j0 ckApitre des eoaftplIctttlOBB*

Les événements de cette soirée laissèrent dans Tesprit de Potard des traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible. Je trouble de Jenny, son évanouissement, l'embarras et Teffroi de Mai^erite, tout contribua à le convaincre qœ sa surveillance avait été mise en défaut, et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystère. Comment le pénétrer? Là commençaient ses incertitudes. La crise que la jeune fiUe venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un état de souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un interrogatoire. Comme les tiges qu'un >iolent orage a courbées, Jenny se relevait lentement; son organisation délicate luttait mal contre les ravages du chagrin ; une fièvre opiniàtre<ionnait a ses yeux un éclat maladif et colorait ses pommettes d'un rouge de mauvais augure.

Quand les plus fâcheux symptômes curent cessé , Potard questionna pourtant la jeune fille; mais clic fut impé-

34 LE DERKIBR

nétrable. Les inslances les plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'était passé, il ne fallait voir que reiTet d'une secousse imprévue ; telle fut la seule explication que Ton pût en tirer. Potard n'osait pas mieux préciser ses soupçons et troubler la sainte pudeur qui est Tapanage ordinaire de cet âge. 11 était donc obligé des*en tenir à des insinuations vagues qui n'avançaient en rien son enquête. InteiTogée à son tour, Marguerite garda aussi la défensive, et ni les prières ni les menaces ne changèrent sa détermination. Évidemment il y avait concert entre ces deux femmes, et presque complot. Désespéré de ce silence, Potard essaya de puiser des renseignements à une autre source. 11 se rendit chez Beaupertuis pour provoquer des éclaircissements. Edouard avait quitté Lyon ; il s'était remis en voyage peu de jours après leur dernière rencontre. Ainsi tout conspirait pour laisser Potard en proie au soupçon et à Finccrtitiide. Le temps s'écoulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des Grabeausec était achevé ; les nouveaux échantillons, l'itinéraire, les instructions, tout était prêt ; rien ne s'opposait plus au départ, et en le différant on eût laissé prendre l'avance aux maisons rivales pour le curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchés.

Potard comprit qu'il importait de frapper un coup décisif. Dans la plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqué une maisonnette offrant les avantages de la solilude sans avoir les dangers de Tisolemcnt. Quelques habitations, peuplées d'honnêtes ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui ménageait une issue du côté de la campagne. Sans en pi"évenir personne, Potard arrêta ce logement, le fit disposer d'une manière convenable, et, quand tout fut prêt, il signifia sa volonté aux deux femmes, qui obéirent avec résignation. En moins d'une semaine, le déménagement fut fait, et celui qui aurait frappé a la porte du petit appartement de la place Saint-Nizier eût trouvé l'oiseau

DES COMMIS VOYAGEUBS. 35

envolé et la cage vide. Cet abandon se trahit bientôt au dehors ; faute de soins, les capucines et les pois de senteur se flétrirent sur leurs tiges^ et cet arc de verdure, naguère si vigoureux et si régulier, n'offrit plus que des festons en désordre et des feuilles jaunies par la sécheresse.

Plus tranquille à la suite de ce coup d'État, le père Potard se remit en voyage, et le poivre, le sumac, les bois de cam* pèche, les estagnons d'essence, la cochenille, Tindigo, le café et le socre occupèrent bientôt une telle place dans sa pensée, que le souvenir de son aventure alla peu à peu en s'affaiblissant. Ses soupçons ne tenaient pas devant un ordre en noix de ^Ue, et U n'est rien qu'une belle affaire en gommes du Sénégal n'eût le pouvoir d'effacer. Potard était alors sur son vrai théâtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de Lyon le citaient en exemple à leurs voyageurs ; là où les autres glanaient, il trouvait matière à une ample moisson, et ressemblait à ces chiens de race qui ne perdent jamais les traces du gibier. Dieu sait quel répertoire d'ingé*nieuses formules il avait créé pour vaincre les résistances et arracher un consentement ! Gomme il s'aidait avec art des moindres circonstances pour entraîner les volontés paresseuses et subjuguer les volontés rebelles ! Une caresse à l'enfant, un compliment à la femme, une flatterie au mari, des poignées de mains aux commis et aux garçons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et ne les employait qu'en les relevant par la mise en œuvre. QueUe variété dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractères, aux mœurs, aux préjugés de chacun ! Quelle sûreté de coup d'œil, quel aplomb, quelle fécondité de ressources, quelle souplesse, quelle dextérité de langage ! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la tactique qui préside à l'investissement des places fortes C'est one opération , oîi tous les effets sont calculés, et dont les combinaisons sont infinies : tantôt il faut brusquer l'assaut, tantôt conduire lentement la tranchée. Les diversions habiicsi

36 LE DBRNIBR

les regards incendiaires, les mines et contremincs, tout l'appareil et toutes les ruses de Tattaque sont du ressort d'un voyageur de génie, et lui appartiennent pai- droit d'assimilation. L'art des voyages sera quelque jour placé sur la même ligne que l'art des sièges, et Potard aura mérité d'en être le Yauban.

Quatre mois s'écoulèrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des Brotteaux, et il y retrouva les choses au point où il les avait laissées. Seulement Jenny semblait être revenue à la santé et au bonheur; son teint s'était animé, la langueur répandue sur ses traits avait disparu. Le voyageur attribua ces résultats à l'air de la campagne et à un exercice plus fréquent. Sa maison, embellie par les soins des deux femmes, était charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin avait changé d'aspect. Une allée en forme de berceau, recouverte de vigne-vierge et de chèvrefeuille, conduisait jusqu'à la porte qui s'ouvrait sm* les champs ; quelques plantes rares garnissaient une petite serre, et des bancs de gazon étaient symétriquement disposés dans les angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de cet Ëden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tournée. Du reste, plus de soupçons, plus d'inquiétudes ; il avait chassé le souvenir du passé comme un mauvais rêve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait le cœur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'écritures l'avait conduit jusqu'à une heure assez avancée, et il venait à peine d'éteindre sa lampe, quand un bruit, qui semblait voisin, attira son attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croisée, il appliqua son œil contre les lames des volets. Une obscurité profonde voilait les objets, et la biiime qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore. Cependant il lui sembla voir une ombre se glisser sous l'allée couverte, et un grincement étouffé lui fit croire que Ton faisait jouer la ser-

DES COJNUIS VOYAGEURS. 37

rurc de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la lapidité de la pensée, et un instant après le silence avait repris le dessus. Troublé par cette vision, Polard ne put se rendormir; dès qu'il vit poindre le jour, ii se leva, et alla s'assurer si rien, dans Taspect des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison était dans un ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirés; pas le moindre dérangement ni le moindre désordre ne se laissaient voir. Dans le jardin, même recherche et même résultat; le sol, sec et bien battu, n'avait conservé aucune trace ; la porte qui donnait sur les champs était fermée à clef. Potard commençait à croire qu'il a^ait été le jouet d'une illusion; cependant il eut l'idée de jeter au dehors un dernier coup d'œil. La clef de Tissuc était à sa place; il s'en servit pour ouvrir et se diriger vers la plaine en examinant avec précaution le terrain détrempé par la pluie. 11 n'y avait pas à s'y tromper : un homme avait passé par là, et y avait laissé des empreintes évidentes. Potard suivit ces traces dans toute l'étendue de la jachère, et constata qu'après un court circuit le coupable avait dû rega gner la grande route. L'examen des vestiges laissés sur le sol le conduisit à une autre découverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson découvrit pour la première fois, dans une lie qu'il croyait déserte, des empreintes de pas humains, il nVprouva pas une frayeur plus grande que celle dont fut saisi Polard à la vue de ces indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta à sec, et il sentit son gosier se rcssen-cr comme sous une étreinte vigoureuse. Le passé revint alors à la mémoire, et son cœur se remplit d'amertume. Cette gaieté qu'il avait trouvée, à son retour^ assise sur le seuil de sa maison, n'était qu'une feinte ; on lui souriait pour mieux le tromper. Accable sous sa propre découverte, il n'osait pas r^agner le logis, et un instant il eut la pensée de fuir devant

une perfidie si habile. La raison et la tendresse remportèrent ; il résolut de se vaincre et d'opposer dissimulation à dissimulation. Personne n'était encore levé chez lui ; son excui-sion matinale n'avait pas été remarquée. Il rentra sans bruit, remit tont dans l'ordre accoutumé, et se réfugia dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait à faire.

Deux heures après il retrouvait^ dans le jardin, Marguerite et Jenny^ qui s'étaient réveillées au premier chant de l'alouette. La jeune fille était radieuse ; elle se baignait avec joie dans une atmosphère chargée des parfums «du matin ; elle suivait de l'œil les oiseaux qui construisaient leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer l'arôme. Cette joie faisait un mal horrible à Potard ; cependant il parvint à se mautriser. Le déjeuner se passa comme d'habitude, et rien ne put faire soupçonner aux deux femmes que Je maître de la maison était sur la trace de leur secret. Quand Potard fut sorti de chez lui, à son heure ordinaire, ses senti-' ments tumultueux, jusque-là comprimés, firent explosion à la fois :

— Malheur à elles! s'écria-t-il, ou plutôt malheur à lui I Je le rejoindrai, fût-ce dans les enfers. On ne connaît pas le père Potard ; non, on ne le connaît pas ; mais il se fera connaître. Ah ! vous avez cru me berner ; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de comédie! eh bien ! vous Terrez, morbleu ! vous verrez. Jouons-le, se soiil-ils dit ; il est si bon homme ! Un bonhomme, moi ? Je vais devenir un volcan, un Vésuve qui ne laissera rien d'intact sur son chemin. Ah ! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire aller un pèlerin qui a roulé dans toutes les ornières de France et de Navarre ! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui, j'en ferai une ! Ils veulent me plonger dans le sang comme à Dijon, ajoula-t-il comme accablé par un souvenir plein tl'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la

grande route qui va des Charpennes aux Brotteaux et aboutit au pont Morand par une magnifique avenue bordée de deux rangées d^arbres. Depuis la soirée de la place Saint-Nizier, le voyageur avait une idée Gxe que les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser : il voulait rejoindre Edouard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre un parti après l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner à ce désir une vivacité et une énergie nouvelles ; en sortant de chez lui, Potard s'était juré qu'il trouverait Edouard dans la journée, et que, mort ou vif, il aurait raison de ce jeune homme. Cette résolution était bien arrêtée dans sa tête, et à peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se rendit chez les Beaupertuis, où il trouva Tancien voyageur de la maison, alors commis principal.

-- Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en déguisant ses préoccupations.

— Ah! c'est toi, Potard; comment vont les chansons, vieux! De plus en plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon vent t'amène^ l'ancien?

— Une misère, Eustache : je voudrais savoir où est votre petit Edouard ; charmant garçon, ma foi, un cadet qui ira bien. Où loge-t-il donc, Eustache ?

— Où loge Edouard ?

— Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se batiir. Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. !i me doit une revanche aux dominos.

—- Alors ce sera à son retour, vieux : il est encore en voyage. On ne Tattend que dans deux semaines.

— En voyage ! vrai, Eustache? en voyage ? tu ne plaisantes pas? Edouard est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacité dont il ne put se défendre.

— Sans doute ; et qu'y a-t-il d'étonnant, troubadour, qu'Ë- Houard soit en voyage? Cest la saison de la vente. Tu es Nen singulier aujourd'hui.

— C'est juste, dit Potard se remettant ; je n'y avais pas songé. Il est donc en voyage, votre petit Edouard ? Ta parole d'honneur, Eustache?

— Ah ça, vieux,tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide. Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici une lettre que la maison a reçue ce matin de Metz. Vingt douzaiiles de châles en crêpe de fantaisie, un joli ordre ! Lis la signature.

— Edouard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'œil avide sur la lettre que lui présentait le commis. (Test étrange !

. — Étrange, troubadour, pourquoi? Décidément tu as reçu quelque coup sur le timbre. Comme te voilà ahuri !

— Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Edouard m^a fait gorger le double six sept fois de suite : il y a de quoi faire tourner un homme en mélasse. Adieu, collègue. Merci.

— Adieu, vieux. »

Potard sortit désespéré ; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus ; il ne savait désormais à quoi se rattacher, il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystérieux ennemi. 11 n'aperçut que d'honnêtes visages, qui n'avaient rien de séducteur : des négociants ou des employés qu t vaquaient à leurs affaires; enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la clef de Tapparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé dans son cerveau une empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de tiahir

DES COmilS VOYAGEIBS. 41

devant Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d*où ils provenaient. Potard eut ce courage : comme ces martyrs qui conservaient, au milieu des tortures, toute leur sérénité, il garda le sourire sur les lèvres pendant que le chagrin Jui rongeait le cœur. Il s*ass6ciait aux petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices avec sa patience et sa bonté accoutumées ; il grondait Marguerite moins souvent qu'à Tordinaire, et restait indifférent à des négligences dans le service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure manquait désormait d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d^exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme à son habitude; mais des émissaires, répandus près de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil^ Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'œil et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.

Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incidents nouveaux. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son œil se fermait involontairement et où sa tète se penchait sur l'appui de la. croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le cœur rempli d'angoisses. 11 en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut : il se remit vivement sur son séant ; mais, par un geste mal calctdé, il heurta l'espagnolette, qui résoima

42 LF DERNIER

SOUS sa main. C'en fut assez pour changei- Taspect de la scène : une ombre efiarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans Tintérieur de la maison cessèrent à Tinstant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le cœur de Potard bondit dans sa poitrine : hors de lui, il allait se précipiter par la croisée, afin d'atteindre son ennemi et Tabimer au besoin dans sa chute, quand Tidée, Finspiration d'une vengeance plus terrible vinrent Tassaillir. Il avait à ses côtés un fusil^ une bonne arme de Saint-Etienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse. Avec la rapidité de réclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée^ et au moment où Tombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il Tajusta et pressa la détente. Le coup paitit, et un cri se fit entendre. Potard s^élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bniit d'un coup feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées ; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis.

Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans le désordre d'une toilette de nuit ; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise qui n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d*un ton moitié farouche, moitié solennel :

— Femmes, venez voir votre ouvrage !

Elles suivirent le troubadour dans le jardin, où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Po-

tard marchait à la tète de ce bataillon, et cherchait partout le corps da délit. Dans la première iTresse de Tattentat, il eût foulé aux pieds arec délices le cadavre de son ennemi r cette joie lai fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de ûeurs, derrière les bancs de eazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close et rien n'indiquait qu'on Teût oaverte. Potard ne se contenait plus : il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie , et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauvesouris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.

Qu'on juge de Tétat de Potard : il crut que sa raison l'abandonnerait ; et, quelques instances que purent faire Jenny et Maiiguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon^ et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur Thorizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son œil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découverte qui lui arracha un cri spontané :

— Ten étais bien sûr ! s'écria-l-il.

11 venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé leur empreinte sur le bois.

— Maintenant, ajouta-t-il, on ne ])ourra plus me traiter de >i5ionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être allé bien loin.

CoBfldenee. ]

Dix jours après ce drame mêlé de mystère, Potard faisait son entrée à Dijon, et en foulait le pavé d'un pas rêveur et mélancolique, comme un être marqué du sceau de la fatalité. En apparence, il était rendu aux affaires ; en réalité, il appartenait à des obsessions qu'il ne pouvait vaincre. Le même voile pesait toujours sur son intérieur ; il avait quitté Lyon sans que rien fût éclairci; il avait dû fuir devant une trahison impénétrable et un silence obstiné. Aussi eût-il été difficile de réconnaître le joyeux troubadour dans cet homme affaissé, triste, amaigri, qui se transportait de comptoir en comptoir^ de magasin en magasin, pour y faire machinalement des offres de service. Plus de verve, plus d'ardeur : Potard allait en tournée comme un vieux soldat va au feu, par devoir, mais sans élan, presque indifférent aux succès ou aux revers, en proie à un découragement incurable. Il ne savait plus prendre parti ni pour la cannelle ni pour le cacao, laissait insulter ses propres échantillons et leur abandonnait le soin de se défendre. •

Ce qui le jetait dans cet accablement c'était le dépit de ne savoir à quoi se rattacher, ni à qui s'en prendre. On a vu d'intrépides soldats, qui avaient fait leurs preuves sur les champs de bataille, contenir mal leur trouble en face d'ennemis invisibles et de dangers mystérieux. Potard était dans ce cas : une catastrophe réelle l'eût affecté moins profondément que le malheur insaisissable dont il semblait être le jouet.

Cette lutte avec des fantômes l'exaspérait ; sa colère, sans objet et sans issue^ se retournait contre lui et le livrait aux désordres d'une concentration violente. Faute de pouvoir décorer quelqu'un, il se sentait dévorer lui-même; il s'agitait, il se consumait peu à peu sous la tunique ardente du soupçon, triste fruit de sa surveillance. Jusqu'à ce que sa haine pût s'attaquer à un être vivant, il était obligé d'en contenir l'essor et d'en essuyer les ravages.

Dans ses courses au sein de la ville, Potard avait à parcourir i une des rues qui conduisent à l'église de Sainte-Bénigne. Là, presque au tournant de la place, le voyageur s'arrêtait parfois en face d'une maison avec boutique au rez-de-chaussée. Un mercier l'occupait alors, et se dérobait, par la nature de ses attributions, à la compétence de Potard ; mais, sur la façade extérieure, des vestiges mal effacés attestaient que cette demeure n'avait pas toujours été livrée aux écheveaux et aux Y de la mercerie. Deux pains de sucre très-distincts, quoique souiOés par le temps, et ces mots lisibles encore : Fabrique de Moutarde, révélaient une autre période d'exploitation et une existence antérieure où Tépicerie et la droguerie avaient régné sans partage sur ce pignon. Sans doute le voyageur se reportait à ces souvenirs, quand il adressait à la vieille enseigne des regards attendris et douloureux. On eût dit que dans cette contemplation muette il cherchait une diversion aux combats de son âme et à l'amertume qui l'inondait. Ce fut là qu'un joui*, à la suite d'une petite séance d'émotions, il rencontra Edouard Beaupertuis, qui débouchait précisément de la place de Sainte-Bénigne.

Le troubadour ne nourrissait alors contre Edouard aucune espèce de défiance. On a vu qu'à la suite de sa première aventure, il s'était assuré de l'absence du jeune homme ; il en fit autant après la seconde apparition nocturne, et son ami Eustache s'empressa de lui fournir la preuve que Beaupertuis, encore en tournée, exploitait alors la ville de Stras-

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boni*g. Devenu plus soupçonneux, Potard ne se contenta pas de demi-preuves ; il voulut voir les pièces, vérifia le timbré de la poste, s'assura enfin de Valibi, comme aurait pu le faire un juge d'instruction. Edouard Beaupertuis sortit de cette enquête avec tous les honneurs de la guerre et entièrement réhabilité dans Tesprit du père Potard. Aussi, en le rencontrant dans une rue de Dijon, celui-ci s'empressa-l-il de le prévenir.

— Tiens, c'est vous, Beaupertuis ! s'écria-t-il en lui présentant la main ; toujours en route, comme le Juif-Errant.

Le premier mouvement du jeune homme avait trahi quelque embarras ; mais Taccueil ouvert du troubadour le mit sur-le-champ à Taise.

— Que voulez-vous, père Potard, répliqua-t-il, on traîne le boulet ; les affaires sont si dures !

— C'est parler d'or, Beaupertuis. Le voyageur est fait pour rouler comme Teau pour aller à la mer. Mais que vois-je?... ajouta Potard en se passant la main sur le front comme pour écai'tcr un mauvais rêve ; est-ce possible ?. . . Ah ! mon Dieu ! . . . Ciel!...

Ces exclamations, se succédant coup sur coup, étaient accompagnées d'un bouleversement complet dans la physionomie du voyageur. Les mots sortaient avec peine de son gosier; un air sombre et farouche avait remplacé ses premiers sourires; son regard^ empreint d'égarement^ semblait chercher sur la personne d'Edouard le mot d'une énigme affreuse; un tremblement nerveux agitait ses membres, et la pâleur était descendue sur ses joues, ordinairement si colorées. Par un mouvement brusque, il rejeta la main du jeune homme qu^il avait jusque-là tenue dans les siennes.

— Qu'avez-vous donc, père Potard ? lui dit son interlocuteur avec un sentiment visible d'inquiétude.

— Beaupertuis ! répliqua le voyageur avec un ton solennel ; Beaupertuis ! poursuivit-il en élevant de plus en plus la voix.

DBS COMMIS VOYAGEURS. 47

Pais, comme s'il se fût soudainement ravisé, il ajouta sur ui diapason plus bas et plus calme :

-^ Ce n*est rien, jeune homme, des éblouissements... des ▼ertiges... Depuis quelque temps j'y suis sujet. On ne vieillit pas impunément ; j'expie mes vieux péchés.

Évidemment Potard cherchait à se rendre maître de son émotion, et il y parvint.

Voici ce qui avait opéré cette révolution subite dans ses manières. En levant les yeux sur Edouard, machinalement il les avait axés sur Tune de ses oreilles, et une singulière circonstance Tavait (rappé : en deux endroits, le cartilage portait les traces d^une déchirure. Potard examina les cicatrices, qui paraissaient fraîches encore, et elles lui semblèrent provenir d'un corps menu et rond comme la grenaille. A cette révélation, rapide comme la pensée, succéda un rapprochement entre ces blessures et le coup de feu essuyé naguère par un mystérieux séducteur, Potard calcula qu'en raison de la position de la porte du jardin et de la croisée d'où il avait ajusté l'ennemi, l'oreille gauche avait pu être seule atteinte ; c'était à l'oreille gauche que Beaupertuis portait ces cicatrices, n n'y avait plus à en douter, Édouaid était le coupable pi y avait preuve du flagrant délit.

Ces impressions, cette découverte frappèrent l'esprit de Nard avec la vitesse de l'éclair, et il arrêta aussitôt son plan de conduite^ Dans le premier moment^ la colère fut sut* le point de l'emporter ; mais les conjonctures étaient délicates et l'affaire demandait des ménagements. Il fallait obtenir des aveux, et peut-être la violence était-elle un mauvais moyen pour y parvenir. D'un autre côté, Potard n'avait pas une position entièrement nette : avant d'exiger des explications, il lui restait à Cadre la preuve des droits qu'il avait à cette confidence. Depuis longtemps notre héros s'était préparé à cet événement ; ce secret, qu'il avait gardé jusque-là d'une manière si scrupuleuse, allait lui échapper ; rhçure était ai-rivée d'une con-

48 LB DERKIER

Icssion complète. Pour que Tiulerrogaloire d'Edouard Beaupeiluis n'aboutît pas à un échange de récriminations ou à des démentis systématiques, il fallait commencer par faire preuve de franchise et prendre Tinitiative de la sincéiité. Potard avait été joué, il le sentait ; il aurait pu user de représailles, mais ce jeu offrait trop de périls, et le cas était trop grave pour le réduire aux proportions d'une revanche d'amour-propre. Il résolut donc d'y apporter de la prudence et de la grandeur, d'aller au-devant des objections, de mettre tous les procédés de son côté. Ainsi s'expliquent l'empire qu'il eut sur lui-même et ce passage soudain d'une irritation involontaire à une modération calculée. Quand il reprit la parole, ce fut presque avec un air d'enjouement.

— Beaupertuis, dit-il, excusez-moi; je tombe de temps à autre dans des idées noires; c'est Tâge qui me vaut cela. Et puis j'ai sur le cœur quelque chose qui me pèse.

— Vous, père Potard ? demanda le jeune homme, dont le trouble augmentait à chaque instant.

— Oui, Edouard, moi-môme. Et, tenez, je cherchais un confident; cela soulage! Voyons, Beaupeiiuis, voulez-vous être le mien ?

Sans savoir au juste où Potard voulait en venir, et quel rôle l'attendait lui-même en tout ceci, le jeune homme essaya de se défendre, il opposa des excuses, prétexta des affaires, se prétendit h jeun, imagina des rendez-vous, enfin employa mille stratagèmes pour couper brusquement l'entretien. Mais le troubadour avait fait son plan, et rien ne pouvait l'en détourner.

— Je te tiens, disait-il à part lui, tu ne m'échapperas qu'à bonnes enseignes. A mon tour, maintenant.

Edouard eut beau faire, il ne put se dégager. Potard trouvait réponse à tout et se montrait inflexible. '

— Voyons, jeune homme, disait-il, pas de mauvaises défaites. On doit bien une demi-journée de son temps à un an-

DBS COMMIS VOTAGtLRS. 49

àen. Voas n'avez pas déjeûné : cela se rencontre à merveille ; je suis à jeun aussi. Eh ! parbleu, tgouta-t-il en montrant sur sa gauche un bouchon d'assez pauvre apparence, voici un coin oii Ton exécute avec un certain succès l'omelette au lard ; il s*j trouvera bien une longe de veau pour assortir lomelette, et quelques fioles de petit bourgogne pour arroser le tout. Allons^ Beaupertuis^ emboîtez le pas et suivez votre chef de file ;

En avant, marchons, Conire les Aucuns, A travers le choc et le bruit des bouchons ; Volons au réfectoire !

— Ohé ! la fille ! s'écria-t-il en entrant dans la taverne et en poussant devant lui Edouard, qui se résignait en victime ; tout ce qu'il y a de mieux dans rétablissement ; c'est Potard qui régale !

A ce nom connu, la maison entière s'empressa d'accourir. On vérifia les existences, on inspecta le garde-manger, et, à force de recherches, on trouva la base d'un déjeuner assez passable. Le troubadour désirant un cabinet particulier, on mit la table dans une chambre à coucher du premier étage, d'où l'œil plongeait sur la rue et découvrait les trois mots : Fabrique de Moutarde^ qui semblaient agir sur le cœur de Potard avec la puissance d'un révulsif. Quand le repas fut MM-\i et rassortiment de liquides mis à la portée des convives, le troubadour congédia la servante, et, sous l'empire d'un poDiard du meilleur millésime, il commença son histoire :

Béclt de Foiftrd.

a Jeune Beaupertuis, dit-il, la philosophie enseigne à rhomme la nécessité de dominer ses passions, et voilà pourquoi cette science ne fait pas généralement fortune. C*est au point que les philosophes n'en usent point pour leur compte, et se contentent de l'expliquer aux autres humains avec la manière de s'en servir. De là il faut tirer deux conclusions : la première, c'est que tout fils d'Adam a quelque chose sur la conscience; la seconde, c'est qu'en raison de ses fautes, il doit se montrer indulgent pom* celles du prochain.

« Aces deux vérités, claires comme de l'eau de roche, j'en ajoute une troisième qui ne l'est pas moins : c^est qu'au nombre des sentiers que parcourt l'homme ici-bas, il njen est point qui soit plus glissant que le sentier des voyages^ Je ne veux pas remonter à Joconde ni à Télémaque^ parce que vous m'opposeriez peut-être le jeune Anacharsis. Restons dans le dix-neuvième siècle, qui a tant amélioré le voyageur de commerce, au point de vue de l'anatomie descriptive et de la physiologie comparée. Le voyageur de commerce est une création de notre époque ; non que l'antiquité en ait ignoré les éléments, témoin le joaillier Chardin, qui traita, dans le dix-septième siècle de notre ère, avec le grand empereur de Perse, pour une partie d'émeraudes ; témoin encore le marchand d'orviétan Marco Polo, qui engagea, au treizième siècle, le farouche khan desTartares, dans une affaire de thériaque;

Drs COMMIS VOYAGEURS. 51

mais si Ton retrouve le voyageur de commerce dans ces temps éloignés de nous, on peut dire que c'est comme eiceplion, comme théorie, presque comme mythe. Défiez-vous donc, Beaupertuis, de ces rats d^érudition qui se servent des anciens pour faire passer la vie dure aux modernes ; méprisez leurs textes et pnvez-vous avec délices de leurs opinions. Le voyageur de commerce appartient au dix-neuvième siècle comme la navigation aérienne, comme les pompes intimes en caoutchouc, comme les phalanstères et autres inventions destinées au soulagement de Thumanité.

< Dès Forigine, jeune homme, l'institution a jeté tout son écial, et je crains qu'elle ne soit sur le chemin d'une décadence. Permettez-moi d'en donner deux motifs, l'im matériel, l'autre moral. Motif matériel : le chemin de fer. Vous le nxez, le chemin de fer tend chaque jour à se substituer aux roules ordinaires, et le veagon menace tous les véhicules connus, depuis l'humble coucou jusqu'aux superbes messageries. Supposez donc la France couverte d'un réseau de chemins de fer ; du train dont on les .mène, c'est une supposition sans danger. Vous allez de Paris à Lyon en dix heures, de Marseille à Paris en vingt heures, de Bayonne à Lille en Flandre en vingt-quatre heures. Entre le lever et le coucher du soleil, vous cx)upez la France dans sa plus longue diagonale. Très-bien ! j'admire avec vous le génie contemporain ; il ne lui reste plus qu'à prendre la lune d'assaut au moyen de liallons de siège. Mais après cet hommage rendu à l'esprit de découverte, j'ajoute : — Adieu le voyageur de commerce ! Avec le chemin de fer, son règne expire; que serait-ce avec Taérostat? En eiTet, grâce à la rapidité des communications, chaque négociant sera son propre voyageur. Dans la même journée, on achètera à Marseille ime partie de poivre, et on la revendra à Toulouse : on sera le matin sur les quais de Bordeaux, le soir à la Bourse de Paris ; on fera un tour de France en une semaine. Le bourgeois même, moins épicier

qu'en général on ne le suppose, usera du chemin de fer dans Tinlérêt de ses approvisionnements; il ira acheter son beurre à Isigny, ses rilliettes à Toui-s, son saucisson à Arles, son miel à Narbonne, ses pieds de cochon à Sainte-Menehould, ses haricots à Soissoos, ses fromages au Mont-d'Or, ses pûtes de foie à Strasbourg, ses poulardes au Mans, ses côtelettes au Présalé, ses huîtres à Cancale. Or, je vous le demande, au milieu de ces excès de la locomotion, que deviendra le voyageur de commerce? U ne lui restera plus qu'à se précipiter sous les roues d'un veagon, et à périr en jetant l'ennemi hoi^s de ses rails. Voilà le motif matériel qui pousse à la décadence du voyageur.

m Le motif moral est plus grave encore. Le voyageur n*est plus national ; son cœur ne bat plus au mot magique de patrie. Beaupertuis, vous êtes jeune, vous n'avez pu connaître ce beau temps de voyage, ce temps où il fut porté si haut et devint un quatrième pouvoir. C'est le voyageur de commerce qui a fait la révolution de Juillet et expulsé la branche aînée du territoire français. Ne ri'ez pas, jeune homme : ce que je vous dis est très-sérieux. A cette époque, tout voyageur était une puissance, un des mille conducteurs de ce patriotisme électrique qui se répandait dans toute la France. Que de Bérangers j'ai ainsi colportés jusque dans les plus petits hameaux! que de poilraits de Manuel, de Lafayette et du général Foy j'ai distribués sur ma route! Il faut rendre cette justice à l'institution, Beaupertuis, que nous étions alors de chauds patiiotes, des ennemis de la tonsure, tous, depuis le voyageur en soieries jusqu'au voyageur en peaux de lapins. .Pas d'exceptions, pas la moindre ; la tiédeur n'était pas même permise. Pour ma pai-t, j'ai fait aux jésuites un tort dont ils ne se relèveront jamais, par la manière dont je chantais les Hommes noirs^ avec les refrains et embellissements dont la chose est susceptible. Vous connaissez sans doute cette romance, Beaupertuis ?

— Qui ne la connaît pas, père Polard? répliqua le jeune homme.

— Eh bien î jugez de Tefifet ! Je Tai exécutée deux mille fois au moins à table d'hôte^ sans compter les diligences et les sociétés particulières. Comment voulez-vous qu'une congrégation n^istÂt à de pareils moyens? Aussi Fai-je mise en poudre; et c'est votre faute, enfants, si elle reparait à Thorizon. Oh ! le beau temps, Edouard, le beau temps ! quel enthousiasme ! quelle unanimité ! comme on s'entendait alors, et quelle inteUigence dans Tattaque ! Rien ne se faisait sans nous : on nous voyait à la tête de toutes les manifestations publiques. Nous avons créé le champ d'asile, doté les fils du général Foy, renversé de Villèle, chassé de Polignac. Pas d^invention qui ne passât par nos mains : les chapeaux à la Bolivar, les tabatières Touquet, les écharpesà la Philhellène. Et Napoléon, que ne nous doit-il pas ! Lui avons-nous prodigué les apothéoses! Je ne sais, grand homme, si, dans ta demeure dernière, tu es enchanté de tes anciens aides de camp, généraux, maréchaux et fournisseurs de vivres ; mais, à coup sûr, tu n'es pas mécontent du voyageur de commerce. Il se peut même que là-bas tu aies eu connaissance de la manière dont Potard filait des sons en ton honneur, et compté les larmes qu'il extirpait des yeux de la multitude quand il chantait:

Pauvre soldat, je reverrai la France, La main d'un fils me fermera les yeux:

OU bien :

Parlez-nous de lui, grand'mére, Grand'mére, parlez-nous de lui.

« Napoléon, tu as balancé dans mon cœur répicerie et la droguerie, et je me flatte que c'est un beau succès.

tt Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgré moi à mes souvenirs. Que voulez-vous! Tesprit de nationalité enflammait alors nos poitrines, et il y avait de Técho dans toutes les tables d'hôte quand on parlait d'honneur et de patrie. Ce mobile n'existe plus ; la politique s'est retirée de Tinstitation. Nous étions des citoyens aloi^, aujourd'hui nous • ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chaînes de sâreté et de pastilles du sérail est devenu notre égal : comme nous, il enlève l'acheteur et fait l'article avec succès. Le voyageur ne pèse plus dans la balance de nos destinées ; les événements se succèdent sans qu'on s'inquiète de ce qu'il en pense. N'est-ce pas là une chute morale des plus affligeantes ? Hélas ! nous vivons en un siècle où tout s'en va : dieux, rois, maîtres de poste, chapeaux de castor et réverbères : est-il étonnant que le voyageur de commerce prenne le même chemin?»

vu

lie eaplftaliie PouMepaiii.

A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon. Celui-ci, de son côté, retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et semblait jouer avec elle; l'autre commençait à se croire désintéressé en toute cette aiïaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir cette sorte de trêve, et Potard y

paîsait cette Terve qui tourne si vite à reffusion et à l'atten« drissement.

— Beaupertuis, dit-il en poursuivant son récit, je viens de tous narrer les succès politiques du voyageur de commerce ; TOUS allez peut-être en conclure qu'ils s'obtenaient aux dépens des affaires et nuisaient à l'exploitation de la clientèle. Q n'en est rien ; le voyageur le plus notoirement national était toujours celui qui prenait le plus d'ordres. Moi-même, si j'ai laissé un nom dans les fastes du voyage, c'est à mes refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refusé obstinément un lot de cochenille, sous le prétexte que la marchandise n'était point assez argentée, qui, sur une romance lancée à propos, revenait de sa prévention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup plus à son gré, et se la laissait mettre fort agréablement sur le dos. J'ai fait, en ce genre, de véritables tours de force. Permettez-moi de vous en citer un.

< 11 s'agissait d'une partie considérable de safran d'Espagne pour laquelle les Grabeausec avaient été indignement trompés par une maison d'Alicante. Mauvaise drogue, pleine de corps étrangers, piquée par l'humidité ; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mêlent de camelote, ils n*y épargnent pas la façon. Ordre de Lyon de placer cela à tout prix. On m'envoie des échantillons un peu fardés, mais affreux néanmoins. Il n^y avait plus qu'à payer d'audace.

« J'aborde un teinturier d'Alsace, un gros faiseur, riche, rusé, connaissant l'article jusqu'au bout des ongles, qu'il avait excessivement noirs. Cet homme avait vécu toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque jour le parfum, le portait à ses lèvres pour en éprouver la saveur, et devait avoir, comme les canards élevés au régime de la garance, les os colorés en rouge. Ce fut à cet industriel que je m'adressai pour débiter mon odieuse drogue. J'aime à prendre le taureau par les cornes. Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes échantillons.

50 LE DBRNIER

— Père Schoulmergerberger, ajoutai-jc, voici la fleur des pois en fait de safran; vous en avez la première vue. Cetit balles de ce numéro! Un marché d'or ! Je vous Tai gardé en ami, en véritable ami.

a L'Alsacien appartenait à cette famille de manufacturiers flegmatiques qui semblent mettre un prix à leurs paroles, tant ils s'en montrent avares; il traitait d'ailleurs le français d'une manière affligeante, et avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jeté un coup d'œil sur l'échautUlon que je lui offrais, qu'A le repoussa eu disant :

— C'est ein ortire !

a Traduction libre : C'est une ordure! Le mot était humiliant, mais je ne me tins pas pour battu et je revins à la charge. Prenant le safran à pleines mains, je l'éparpillai, je cherchai à en faire ressortir la couleur, à le faire miroiter au soleU, à trouver son jour, à le présenter sous son plus bel aspect. Peine perdue : mon Alsacien ne démordait pas de son opinion aussi déplorable que laconique. J'eus beau relever les qualités de la marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait à l'emploi, déplorer l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme : il resta inflexible. Je comptais, comme dernière ressource, sur la proposition d'un grand rabais, à la condition qu'A se chargeât de la partie entière. Ce moyen échoua comme les autres.

— C'est ein ortire, répétait-il, ein féridàple ortire !

a On ne pouvait pas le sortir de là; il en devenait fastidieux. N'impoile ; je m'étais promis de lui coUoquer mes safrans^ et je résolus de tenir bon.

a Le père Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu^une seule influence, celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'était maiié jeune, afin de se voir revivre dans une série de générations ; et quoiqu'il n'eût que cinquante ans, il possédait déjà un échantillon de la deuxième. Cependant un

DES COMIIIS VOYAGELUS. 57

nuage obscurcissait alors Tétoile de la maison. Son fils, le >eiil mâle de la famille, était absent depuis cinq mois ; il parc jurait les ports de TAmërique du Sud, afin d*y créer des d^'houchés aux toiles peintes. Cet exil volontaire faisait la iliiuleur de madame Shoulmergerberger, et Tobjet de ses entretiens avec les deux Shoulmergerberger que leur sexe Hîodait plus sédentaires. Ces femmes échangeaient Texpression de leurs craintes au sujet de Tabsent, le suivaient de Toeil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hémisphère. Pour peu qu'on devint un habitué de la maison, il fallait s'associer à ces explosions d*attendrissement, à ces scènes de regret.

< Cest là-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gré, mal gré, FAlsacien devait acheter mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garçon égaré dans le Nouveau-Monde ; je leur parlai de rAmérique comme d'un pays saliibre et favorable au développement de la jeunesse : je leur fis une description pleine d'intérêt des produits alimentaires que le jeune exilé trouvait dans ces lointains climats^ et des ananas gigantesques qu'il savourait à son dessert; j'insistai sur les études morales qu'il recueillait chemin faisant, et sur les trente nègres à qui il pouvait administrer librement des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, cousolait mes Alsaciennes; je les voyais, au gré de mon récit, pleurer ou rire, passer par tous les genres d'émotion. Au bout de deux séances, j'avais fait de tels progrès dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de moi ; mon empire était assuré. Cependant le père Shoulmergerberger résistait encore ; les safrans lui paraissaient trop abominables ; il demandait du temps, voulait voir d'autres échantillons, enfin cherchait des biais. Je me décidai à frapper leLgratid coup.

■ Un soir, toute la famille se trouvait rassemblée, et l'on fit uo appel à mon talent de chanteur. J'étais en voix ; je me

promis une scène de larmes. En Thonneur du membre de la famille domicilie aux antipodes, j'annonçai une chanson de circonstance : l'Exilé, de Déranger, et je commençai :

Qu'il va lentement le navire A qui i'ai confié mon s<)rt!

« A ces accents tendres comme le hautbois et déchirants comme la cornemuse, il fallait voir Tauditoire. On me buvait des yeux, mon cher> on me dévorait ; je sentais tous ces cœurs palpiter sous ma \oix. Les trois femmes Shoulmergerberger semblaient foudre d'émotion ; leurs seins étaient haletants, leurs narines dilatées outre mesure. J'avais calculé mes effets et gradué mes. impressions; chaque, couplet élevait d'un degré l'échelle de l'épanouissement. J'arrivai ainsi au dernier ;

Oui, voilà les rives de France, Oui, voilà le port vaste et sûr...

« L'illusion était complète; on eût cru que le jeune homme alloit débarquer; sa famille s'élançait déjà au-devant de lui. 11 faut dire que je détaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et de mélancolie. Jamais je n^ai été plus beau que ce soir-là : il s'agissait de cent balles de safran :

France adorée.

Douce contrée , Après un an enfin je te revois.

tt Je crois môme, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes au point de vue de l'Alsace et de cette réiniion de famille, Ife tout pour arriver au bouquet :

Ah ! que mon Ame est attendrie !

Là furent mes premiers amours ; * Là ma mère m'attend toujours.

Salut à ma patrie !

DES COUllIS VOYAGEUfiS. 59

€ Beaupertuis, faut-il vous le dire ? à ce dernier trait, je m'effrayai moi-même de mon triomphe. 11 y avait dans le timbre de ma voix quelque chose de si pénétrant quand je chantai là ma mère m'attend toujours^ que madame Shoulmergerbei^er n^y résista plus : die tomba pâmée comme une carpe; ses deux filles ne voulurent pas être en reste, et Ummèrent Toeil de leur côté, tandis que le teinturier, en proie à des sanglots incroyables, se précipitait dans mes bras, me pressait sur son cœur, et me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoupés :

— Bodard ! gé brends fotre hardie té zavrants !

• Cest-à-dire, en dialecte français; que mon affaire était enlevée. Voilà le triomphe de la romance.

« Si je vous ai communiqué cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour en tirer personnellement vanité : il y a longtemps que Potard a sacrifié ce sentiment puéril sur Tautcl de i*expérience. J*ai voulu seulement vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualités du voyageur, en est le complément nécessaire. Que d*affalres j'ai entamées ainsi par la politique, afin de les résoudre d^une manière plus prompte et plus sûre ! Trois ou quatre calem*bours sur la prise du Trocadéro m'ont donné six mois de Togne; j^ai inscrit cinquante commissions sur mon carnet à Faide d*un bon mot sur M. de Castelbajac. L^épicier ne sait pas résister à dé tels moyens ; la politique le flatte^ il s'honore de la comprendre. Tenez, Beaupertuis^ voyez-vous cette maison qui s'élève en face de nous?

— Celle du mercier, père Potard ? répondit le jeune homme.

-^ Oui, Edouard ; mais le mercier n'est pour rien dans les louvenirs que j'y rattaché. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens, à cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la politique m'a ouvert l'accès l Mon Dieu ! mon Dieu ! que le deuil a plané sur cette

60 LR DEnNIBH

enceinte ! Rien que d'y pcuscr, je sens mon cœur se fendre, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif ; la force nie manque pour achever.

— Eh bien ! père Potard, remettons la suite à un autre jour, lui dit Edouard, s'assuciant à cette douleur.

— Non, Beaupertuis', il faut boire le calice jusqu'à la lie, reprit le troubadour en se versant un verre de Bourgogne ; à quoi bon reculer? L'heure est venue de dérouler cette lamentable histoire. Prêtez-moi donc votre attention.

« Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de loin], cette maison était occupée par le plus insociable, le plus farouche de tous les guerriei's. On le nommait Poussepain ; un vieux de la vieille, décoré de la main du grand homme, brave comme un César, mais bête à manger du trèfle, et parvenu au grade de capitaine après vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe ofQcier de dragons ; mais il avait passé par tant d'épreuves, s'était vu entamer le cuir si souvent, avait été rôti et gelé tant de fois, que pas un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa physionomie et lui donnaient un air de dureté extraordinaire ; son nez arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'impérieux comme le bec de l'aigle. Toute sa personne se ressentait de ces habitudes militaires que l'empire a naturalisées parmi nous. Il commandait chez lui dans les mêmes termes qu'au régiment, et traitait comme des Prussiens les voyageurs qui frappaient à sa porte. Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, après le licenciement de l'armée de la Loire, s'était retiré à Dijon, sa patrie; et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un magasin d'épicerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable choisir un tel commerce, c'était folie. Sa marchandise devait lui monter au cerveau, et j'en ai fait la triste expérience.

DBS COXMIS VOYAGEURS. 6t

a^uand je connus Poussepain, le troupier s'était retranché dans sa manufacture comme dans un fortdevant lequel venaient échouer toutes les sollicitations, toutes les offres de service. 11 ne voulait, sous aucun prétexte, entendre pailer des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des pipeurs, des galériens. Impossible d'entamer avec lui une afûiire; quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses approvisionnements, et il ne voulait à aucun prix nouer de nouvelles relations.

« Parmi les motifs auxquels on attribuait ce séquestre, il en était un qui devait agir vivement sur les esprits chevaleresques et aventureux. Peu d^années auparavant, Poussepain avait épousé une jeune femme, et veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait des merveilles de la beauté de cette victime, que le troupier avait associée à ses cicatrices. Elle se nommait Agathe, et appartenait à une famille de pauvres gens dont elle avait assuré l'existence par son mariage. Du reste, on la voyait peu ; jamais elle ne descendait ni dans le magasin ni dans la fabrique ; à peine avaitelle la liberté de visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait la campagne d'Egypte, où il avait figuré coDune maréchal des logis des dromadaires et comme pestiféré de Jaffa. C'était l'une des grandes distractions de la jeune épouse, à moins que le capitaine ne préférât l'initier au passage de la Bérésina, où il avait joué un rôle très-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mêmes récits, et s'endormait profondément au bruit de ces grandes batailles.

t Voilà ce qui se disait dans le public au sujet de cette maison^ et les tables d'hôte du Chapeau-Rougc, de la Galère, de la Cloche, retentissaient chaque jour de nouveaux détails ausujetdel'ex-capitainectde son invisible moitié. Longtemps j'écoutai ces propos sans y prêter aucune attention. Un épicier de plus ou de moins dans la capitale de la Bourgogne

n'était pas une si grande affaire que cela valût la peine d'y songer. Je me trouvais alors dans la plus belle période de ma gloire; loin que je fusse obligé de courir après la clientèle^ c'était elle qui venait à moi. On s'informait de mon passage, on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout où j'entrais, je voyais des visages épanouis et des esprits bien disposés. A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprès d'un Iroquois? J'avais rayé Poussepain de ma liste, et tout s'était borné là. Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais encore au même point, et Dieu sait que de douleurs cette réserve m'eût épargnées ! Mais un jour, à dîner et en présence de quarante voyageurs, Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au défi de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai condamnation ; mais Alfred s^en enfla tellement, il m^agaça si bien, que je me précipitai dans l'aventure.

— ' Voyet, messieurs, disait-il, Potard lui-même, le grand Potard, met les pouces devant le fabricant 4e moutarde; décidément c'est un gaillard inexpugnable.

— =-Eh bien 1 non, m'écriai-je en me levant; non, non, Vingt fois non ! Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivoisé cet homme des bois. Qui veut tenir le pari ?

-^ Moi, moi, dirent à la ronde mes jeunes écervelés.

— Trente bouteilles de Romanée ou de clos Vougeot ! ajoutai^je avec une voix solennelle^ la qualité au choix du vainquetir. Et signons pour plus de sûreté.

« L'acte fut dressé, mis en règle, et je fus engagé dans Ten* trepriseï A peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous éavei, Beaupertuis, ce que c'est que l'amour^propre, et quel rôle il joue dans les déterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et forcé plus d'un courage chancelant à faire bonne contenance devant le feu de l'ennemi. J'en étais là; l'affaire avait fait du bruit; impossible de reculer...

DBS COMttlS yOTAGEUAS. 63

« Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difOcultés de l'opération . Plus de cent voyageurs de commerce s*étaient présentés chez Poussepain sans pouvoir dépasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus hardi que les autres, s'était glissé jusque dans le magasin ; mais, à l'aspect de tant d^audace, l'ex-capitaine avait décroché son grand sabre de dragon et aurait fait un mauvais parti à l'imprudent, s'il neût prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment museler cette bête fauve? comment ramener cette créature primitive au sentiment de la civilisation ? Ui gisait le problème, et je me prisa y réfléchir.

— Cet homme est trop sauvage, pensai-je à part moi, pour n'être pas foncièrement stupide; il doit être bouché comme (le l'eau de Seltz. Dès lors de quoi s'agit-il ? De trouver son faible! voilà tout. Son faible ! il en a un; quel homme n'en a pas?

< Je me livrai pendant quelques minutes à ce travail d'analyse, après quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dnl le faire Archimède dans son bain :

« Je le tiens, m'écriai-je ; je le tiens !

t En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche de saule que je fis dessécher en l'approihant du feu, puis une pincée de terre que je renfermai dans une boite de citronnier. Pourvu de ces deux ustensiles, j'écrivis au farouche Poussepain :

« Capitaine,

« Un voyageur qui arrive de Sainte -Hélène possède quel- » ques souvenirs qu'il a recueillis sur la tombe même du

grand homme. Si tous les admirateurs et tous les ofQ- 1 ciers de Napoléon ne peuvent pas accomplir ce lointain - pèlerinage, il est du devoir de ceux qui sont plus favorisés « de ne pas se montrer avares de ces précieuses reliques.

« Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous ;

64 LE DEUNiËU

« j'en ai causé souvent avec le général Montholon^ et l'on m'a « fait promettre de vous offrir un rameau de la branche de c( saule que j'ai détachée de Farbre à Tombre duquel re[H)se a le grand Napoléon ; j'y ajouterai une pincée de terre prise a sur son tombeau, et qui a par conséquent pu se mêler à «i ses cendres.

« Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le rett gret d'avoir perdu votre empereur, je serais allé moi-même tt vous faire hommage de ces nobles débris; mais je respecte a trop le motif qui vous isole du monde pour chercher à <( vaincre vos répugnances.

tt Je tiens les objets glorieux et susdits à votre disposition.

a Votre serviteur,

tt POTARD.

« Hôtel du Chapeau-Rouge^ chambre 8. f>

tt J'envoyai cette lettre par un garçon, et j'attendis à ma croisée le résultat de la démarche. La ruse était grossière, mais elle avait alors toute la fleur de la nouveauté. On n'avait encore exploité ni le saule pleureur, ni le petit chapeau, ni les débris du cercueil ; aussi étais-je plein d'espoir.

tt Cependant mon messager ne revenait pas, et peu à peu l'inquiétude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pénétré le stratagème? se serait-il douté de la mystification? Le cas pouvait devenir grave; et déjà je m'imaginais que mon soudard donnait le fil à son grand sabre de cavalerie afin de nie fendre plus régulièrement en quatre, lorsque je vis déboucher le garçon chargé de ma missive, avec un homme à ses côtés, tenua sévère, redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, chapeau sur l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, œil à dix pas devant lui, allure militaire, un peu ralentie à cause des rhumatismes.

— Cest mon soudard, m'écriai-je ; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau, arrive donc ! A nous deux maintenant !

DES GOMUIS VOYAGEURS. 65

Vin

Agathe.

« Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause, sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser rei-gnerrier. C'est pourtant Tune des opérations les plus brillantes dont j'ai parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait pas complètement donné dans le panneau ; il fallut achever sa conquête, le fasciner, Téblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour cela je Tentrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses, et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'œil d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa défaite. Dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa main, de celte main jusque-là si rebelle, un ordre de vingt balles de poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce certificat de mon triomphe î Les concurrents ne revenaient pas de leur surprise, cl Alfred, de la maison Papillon, en fut atterré.

« J'avais donc conquis, à la pointe de Télocution, mon entrée chez le fabricant de moutarde. Il faut rendre cette justice

à Poussepain, qu'il défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit à faire chaque jour un nouveau siège. Si je remportai, ce ne fut qu'à force de flonflons patriotiques et même anacréoDtiques. Le cerbère montrait-il les dents, je rendormais à Taide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à peu avec l'habitude de me voir ; je l'égayais^ je lui devenais nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile. Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je l'entamais sur le chapitre de Waterloo, et l'exaltais en chantant, avec toute la magnificence de ma voix :

0 Mont-Sainl-Jean, nouvelles Thermopyles ! Si quelqu'un profanait tes funèbres asiles, Fais lui crier par tes échos :

Tu vas fouler la cendre des héros î [ter]^

« C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je m'emparais de son intimité.

« Cependant, nos relations n'avaient pas encore franchi les sphères commerciales^ et madame Poussepain était toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper volonlaiiemcnt de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua sur son lit le fabricant de moutarde ; et, au milieu de ses douleurs, il songea

DES COimtS VOYAGEURS. 67

a moi cl à mes chansons, comme il eût songé à un baume ou i un spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à Thôtd et m'exprimer le désir du malade. Jugez de ma joie ! J'avais pris goût à celte entreprise ; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain, si bien gardée, allait s'ouvrir enf n, et me mettre en présence de la victime qui y gémissait sous la surveillance d'un magicien. L'histoire commençait comme un roman ; seulement la princesse était l'éï>ouse légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela près, je nageais en pleine chevalerie.

'i Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement in'avcc une certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa rabord ne fît que l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un locès des plus rudes. Sa figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme lui soulevait le l'ied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le supporter, ^^♦uoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de «iextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le îiom d^Agatbe se mêlait aux jurons brillants et variés qui sor- Uient de sa bouche comme un feu de file.

« Je De m'étais jamais fait illusion sur les avantages physiques de Poussepain, mais j'avoue que, vu en négligé, il dé- \m$3i mon attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de l'Apollon du Belvéder que ne l'était ce jour- U le ci-devant capitaine de la vieille, décoré de la main du widnd homme. La goutte lui avait poussé les yeux si avant ous le crâne, que le^ prunelles étaient à peine visibles ; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la couleur le Tacajou; la balafre qui sillonnait la joue gauche semblait ï être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de coton, surmonté d^une mèche altière, contrastait par sa blancheur avec

68 LE DEHNIER

les tons terreux du masque et Texpressioii terne du regard. En outre, dans le désordre qui résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans \oiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie osseuse et noire, où Tacier et le plomb avaient pratiqué de larges en< tailles et de nombreuses solutions de continuité.

(( Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue, Beaupertuis, je fus ébloui ; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez rien vous figurer de plus pur, de plus virginal : le pinceau de FAlbane en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie, c'étaient la candeur et la grAce. Peut-être avez-vous remarqué, Edouard, le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien en elle qui trahît la femme ; on eût dit une jeune fille. Le regard qu'elle arrêta sur moi était à la fois curieux et effarouché ; il ne se ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de cette modestie étudiée qui est une aime de plus à l'usage des coquettes. Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements ; sa pudeur était une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non, jamais je n'ai rieù ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions fugitives ; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une allusion maligne.

— Vous n'oubliez donc rien, troubadour? répliqua le jeune homme en se prêtant à la plaisanterie.

— Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus sérieux. Les bons cœurs sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.

Et il reprit son récit.

« Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, ÉiJouard; on a trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne mesurerai ni ses méplats, ni Tare de ses soardls^ ni Taile de ses narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient ses yeux, son tehat, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son buste et de ce qu*il réunissait de charme sous tous les aspects ; je ne dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des extrémXés les plus délicates et les plus distinguées que Ton pût voir. Cest une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par Fensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse, où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était une adorable blonde; que cela vous suffise ; Potard vous l'assure, et Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de ma-, uière à rendre des points à tous les voyageurs de Tantiquité et des temps modernes. Eh bien ! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une giâce exquise, des traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, pardessus tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de vivacité, à faire tomber un homme en extase. Mais, Dieu me pardonne ! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions. Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes ; contentons-nous de les adorer.

« Cest ce que je lis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes vicissitudes galantes, je n'ai éprouve ici-bas qu'une seule passion véritable^ celle qui m'atteignit

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alors. Bien des années ont passé sur ces souvenirs ; le deiiU a terni cette page de mon histoire, et pourtant je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère et queUe sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout, même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme était enchaînée à cette maison el à ses hôtes; tout ce qui ne s'y rattachait pas m'était devenu indifférent. A quoi ne me résignai-je pas ! J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs. J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques, je partageais avec elle le calice des mauvais procédés ; et ainsi s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffi- «ait à mon bonheur ; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux, n faut aimer, Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et des joies ineffables qui y reposent.

a Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait dîlïicile à amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables ; moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque impériale ; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus ai- * guc, ce topique agit en sens inverse ; Poussepain entrait alors dans une effervescence extraordinaire ; il bondissait sur sa couche; parlait de se lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs, la romance nationale ne faisait que les accroître, et il fallut chercher un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde, a Je me rabattis sur la chanson comique, afin d'agir par le

DES COMMIS VOTAf.ËURS. 71

(ODtraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée cf hiver. La pauvre Agathe veillait depuis deux nuits ; ses joues pâlies trahissaient sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable ; un temps orageux exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre je voyais une larme furtîve descendre lentement sur ses joues. Vous l'avourai-je, Beauperf uis? il me prenait parfois des envies épouvantables (Tàningler cet homme et de déliver Tange dont il lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une incorable infirmité me semblait un fait contre nature ; cette enfant qui n'était pas arrivée à la fleur de Tâge ne s'était pas épanouie à la beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant je domptai ces mauvaises pensées^ et cherchai noc autre diversion aux maux du patient. Dans le genre hadin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu : ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de rironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je craignais qu*il ne prît ce divertissement en mauvaise part, et ne s^effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu d'un fort accès :

c Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une chanson d*un style léger, mais foncièrement militaire. »

t L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je commençai :

Vu grenadier est une rose Qui brille de mille couleurs ; Il n'est point de périls qu'il n'ose Les affronter par sa valeur {bit).

Chanteur, danseur, il danse, il chante, D'nn lit de paille il s'en contente ; Le dieu d'amour voltige auprès (Jbis).

Voiii iquater) le grenadier français (6w).

ri LE DKUNiKR

<i A mesure que je débitais ma symphonie militaire, je voyais les convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage reprit plus de sérénité ; Toeil s'anima, l'attitude devint plus tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sûr que ce simple et innocent flonflon. Gela tenait du prodige. Il est vrai, Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui semblait empruntée à la vie des camps. Agathe était là : je me surpassais à son intention. Tous les deux nous étions émerveillés du résultat, et pour assurer Faction du remède, je m'empressai de redoubler la dose.

— Autre couplet, dis-je, et je chantai :

Lp sapeur est Irès-respectable.

Sincère à son gouvernement,

Franc buveur, militaire aimable,

Esclave de son fourniment (6m) ;

A son pays vouer sa barbe,

Au feu resltT droit comme un arbe ;

De rien ne redoutant jamais (bis).

Voilà iquater) le vrai sapeur français (bis),

a Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous déclare, foi de Potard, que l'accès de goutte s'arrêta devant ce couplet et ceux qui le suivirent. Poussepain, qui depuis cinq semaines se livrait à la plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais déshonoré un visage humain^ se sentit soulagé comme par miracle : ses membres devinrent plus souples, sa bouche se délia, le sourire reparut sur ses lèvres, et, au moment où je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'était un homme sauvé. Dès lors, je me prodiguai ! je passai en revue mon répertoire facétieux ; par exemple, le Conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son pareil, et une foule d'autres nocturnes appropriés à mon auditeur. Poussepain accueillait

DES GOUMU VOYAGEURS. 73

ees riloomelles avec des éclats de rire qui devaient lui désopiler la rate, rétablir la circulation du sang et donner une issue à la bile qui engorgeait ses vais^aux. Au bout d'une semaine de ce traitement musical^ un mieux sensible se manifesta; les douleurs avaient perdu de leur énergie et de leur ficqueuce, Tappétit était revenu, la langue était belle, le pouls régulier, la physionomie meilleure. Je continuai mon systèoie de médication, et prodiguai mes sons de poitrine : le succès couronna mes efforts.

tDans le cours de cette cure, j*eu8 avec Poussepain un entretien singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. An milieu de ces chansons d'un genre folâtre, je me trouvais entraîné* parfois à en essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu^à la limite de TAnacréon. C'était voilé pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le sexe. Tavais même obtenu avec ces mélodies spirituelles, mais transparentes, un succès fou dans les meilleures sociétés. Exemple : Ma Lus, tiens bien ton bonnet ! Genre léger si Ton veut, mais d'one légèreté accessible à des oreilles de femmes mariées ; pour les autres, je ne dis pas. Eh bien, un jour ^ au moment où j'entamais cette romance, dans laquelle j'excellais, l'exdragon me secoua le bras de manière à me le désarticuler.

— Potard, me dit-il à demi-voix, ne vous lancez pas tant. Une faut pas jouer ces airs-là sans sourdine.

^ De quoi ! lui répondis-je, c'est très-décent ; vous ailes TCMT, capitaine.

— Du tout, du toul, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des jeunesses ici ; gardez la chose pour un aulre endroit.

—Comment ! des jeunesses ! 11 y a votre femme^ capitaine, dis-jeen insistant. Quand je vous dis que c'est gazé au possible; on chanterait cela à la cour.

— Non, non, Potard ; pas devant celte innocente, je vous en prie; ce sei*ait mal.

« Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus ; mais ces paroles me revenaient sans cesse à Tesprit : Une jeunesse ! une innocente ! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y perdais. D'un autre côté, les manières d'Agathe avaient quelque chose d'inexplicable. La pauvre eniant m'aimait, je n'en pouvais douter ; tout la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler, nous nous étions compris. Tout ce que je faisais pour elle, à son intention, allait droit à son cœur, et un coup d*Œjl expressif venait à l'instant m'en remercier. Dans les longues veillées écoulées au chevet du malade, ce langage, où l'amour place tant d'éloquence, nous tenait lieu de tous les plaisirs et de toutes les disti-actions. Nous vivions ainsi l'un dans l'autre et l'un par l'autre, et ce bonheur mystérieux et doux semblait nous suture.

<x Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre complicité tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidité qui nait toujours de la certitude du péril. Elle semblait s'abandonner à un sentiment nouveau pour elle^ avec le calme d'une conscience pure, sans que rien indiquât une lutte, même légère, contre le sentiment du devoir. Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversité profonde ou d'une simplicité inouïe. La candeur delà jeune femme, l'innocence empreinte sur son front, écartaient la première hypothèse et justifiaient la seconde. Mais il restait toujours là-dessous une énigme à éclaircir. ressayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant ces demi-mots qui sont presque un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'éveiller les* soupçons du fabricant de moutarde, et remis l'explication à une occasion plus sûie. L'abandon d'Agathe m'obligeait à beaucoup de réserve; et plus d'une fois, en présence de son irascible mari, je me vis forcé de contenir, par la froideur de mon attitude, des démonstrations qui auraient pu nous

DES COMMIS YOTAGEURS. 75

trahir. Telle était la situation étraagc qui se prolongeait entre nous.

< Il avait été convenu que nous célébrerions la convalescence et la guërison de Poussepain, par un gala en petit comité. Pour la première fois, j'étais admis à la table de l'exdragon, et faisais diversion à Tétemel tête-à-tête, qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage. Pour que notre homme en fât venu là, il fallait que je l'eusse fasciné. Depuis que son Empereur était descendu dans la tombe^ Ponssepain n'aimait plus qu'une chose au monde, la bonne chère et le bon Tin ; j'oublie à dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'être gourmet et connaisseur en crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de pousser plus loin ses recherches ; mais dans les limites de la Côte-d'Or et même du Beaujolais, il s'estimait passé maître en matière de dé- <ai$tation. Sa cave se ressentait de cette prétention, et sa santé aussi. 11 y puisait ces accès que je venais de guérir avec des rmnances. Poussepain craignait sans doute les tortures de lagoutte, mais il aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guéri d'un accès, sur-le-champ il avait Iti soin de s'en ménager un autre, et n'épargnait rien pour qu'il fût plus violent que Je premier. Son existence s'écoulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une était Texpiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-là. Agathe était habituée à ces allematives, et passait d'un mari goutteux à un mari en goguette. Seulement, dans ce dernier état, elle avait à essuyer de plus le passage de la Bérésina ou la campagne d'Egypte.

« Le dîner de convalescence fut splendide: Poussepain aimait à bien faire les choses. Mais le luxe de Ja table n'était rien auprès de celui des vins. Volnay, Pomard, Clos-Vougeot, Romanée, Thorins, Nuits, tous les grands crus y passèrent, et le grognard ne s'en tint pas à une seule année : il avait à venger trois mois d'eau chaude. Vous savez, Beauperluis, qnej'ai laissé un nom parmi les hommes qui lèvent agréable-

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ment le coude. Eh bien, Poussepain faillit me compromettre ce soir-là. Heureusement une autre ivresse balançait TefTet du Bourgogne. Agathe était près de moi ; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et nos pieds se touchaient. Peu à peu, la surveillance de Poussepain s*était relâchée, sa langue s'embarrassait déjà, et c'est à peine s'il avait la force d^articuler quelques mots.

— Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous raconter une histoire.

—Miséricorde ! me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me sauve.

— Potard, mon bon Potard, poursuivit Fex-capitaine de dragons, avec une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous êtes un brave garçon, je veux faire quelque chose pour vous Vous aimez la mémoire de l'Empereur Vive l'Empereur ! Je vais vous raconter le passage

de la Bérésina.n

Mjm mmourm de Potard.

« Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de Tempire n'était plus en état de donner à sa menace tous les développements qu'elle comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolongé, ses idées couraient déjà les champs et sa langue faisait irrégulièrement son service. Aux ballottements de la tête, aux clignotements de l'œil, il était facile àc reconnaître que Poussepain venait de s'imbiber outre mesure; et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui est la musique des buveurs. »

— Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le

▼entre à cent trente-six mille Cosaques Tétais du neu-

Tième corps... à Farrière-garde... en bataille sur les hauteurs, pendant que la grande armée opérait sa retraite... Victor nous dit : « Enfants! il faut tenir ici deux jours, autrement l'Empereur est cerné!.... » Ces mots nous électrisent.. I>eux ponts avaient été jetés sur la Bérésina... fleuve

de malheur !.... Eblé était là, le brave Eblé ! c'est bien...

Napoléon passe Eugène aussi... Davoust, Ney aussi... Les

cuirassiers de Gaulalncourt défilent sur les ponts. Nous restons cinq mille hommes contre cent mille... très-bien! à part un givre qui nous blanchissait les moustaches... Les Rasses nous chargent... de mieux en mieux... les obus pleu- ?ent.. la mitraille nous prend en écharpe... personne ne bouge... U s'agissait de sauver TEmpereur... Fallait voir ça, Potard... c'était superbe... quarante-heures sans reculer d'une semelle... à cheval de nuit et de jour... quels hommes 1 Dieu, quels hommes!.... le moule en est perdu !... Mais vous ne baves pas, voyageur? Est-ce que vous seriez malade?.... AUons, pays, encore un rouge bord... c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mémoire du général Eblé... brave Eblé !... Sans lui il fallait passer l'eau à la façon des canards!. ..BraveEblé!... Voilà unNuits un peu chouette!... Qu'eo dites- vous, voyageur?

— Un breuvage des dieux, capitaine^ répondis-je en vil flatteur.

— Pour en revenir à la Bérésina, reprit Poussepain, le neu- Tîème corps la traversa des derniers... Le brave Eblé avait fait sa besogne en conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis, voyageur, pour arriver à l'autre bord, il fallait passer sur le corps de vingt-cinq mille des nôtres, des traînards, des blessés, des fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du camp... Ces malheureux se pendaient à la queue de nos chevaux ou restaient empilés sur

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lestrayées des ponts... Pas moyen de tortiller... les Russes étaient sur notre dos. « En avant ! » dis-je à mes hommes, et le régiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'étaient des jurons, des cris, des imprécations... Que voulezvous, voyageur, la guerre n*a pas été inventée pour les poules mouillées... Une supposition que le brave Eblé n'eût pas été là, quel plongeon nous faisions tous ! Mais il était là, le brave Eblé !... Nous franchîmes donc la Béi^ésina...

— A la bonne heure! m'écriai-je, croyant être quitte du récit.

— Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande armée campe devant Zembin, et TEmpereur la quitte... Jusqu'alors sa présence nous avait soutenus. Quand il fut loin, la grêle tomba sur le fantassin... le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en glaçons... Le dernier de mes trois chevaux s'affaissa entre mes jambes... je voulus le relever, il était gelé... Un dragon à pied, jugez du coup d'œil!... J'arrivai au bivouac, abimé, exténué... On ût rdtir du cheval; c'était notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes d'eau-de-vie, et je m'endormis devant un grand feu... Au réveil, autre histoire, et comble de calamité... je veux me relever, impossible... je porte la main à mon nez : Torgane est insensible, on Feût dit de carton... j'essaye de me servir de mes pieds. . . ce n'est plus de la chair, c'est du marbre. . . La position devenait gênante... se voir métamorphosé en bloc déglace, quelle humiliation pour un homme!... Pour en sortir, je fais un dernier effort ; je me précipite dans la neige et me frictionne avec ce Uniment... Idée de salut! c'est à elle que je dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me rcvint,voyageur, mais l'orteil resta à la bataille... Oh! l'affreuse nuit, ajouta Poussepaiu avec amei^ tume, la déplorable nuit, qui a empoisonné toutes celles que j'ai passées depuis lors sur cette terre... Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

DRS COUMIS VOYAGEURS. 70

— Volontiers, capitaine, répondis-je.

— Ne TOUS laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possède des qualités rafraîchissantes; le plomb est Tami du soldat, mais le froid oe pardonne jamais. Un homme qui a été gelé^ ne fût-ce qu'un quart d'heure en sa ^ie, peut se dire en bien mauyais état.

s Je ne sais, dit Potard r^renant la parole pour son compte, lequel agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir; mais il était arrivé à un point d'abandon et d'attendrissement extraordinaire. Se penchant vers mon oreille afin de n'être pas entendu d'Agathe, il compléta sa confidence par Je plus singulier des aveux ; puis il ajouta sur on ton lugubre.

— Oui, en bien mauvais état !

« L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours nn long monologue, était arrivée à son dernier paroxysme. L'ancien dragon balbutia encore quelques mots, auxquels se mêlait le nom du général Eblé, du Hrave Eblé ; mais peu à peu les sons devinrent plus confus la tête alourdie finit par prendre un point d'appui sur la ciole. Le bourgogne opérait : Poussepain s'endormit profondément.

« Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui m'assiégèrent alors. Tout le passé venait d'être édairé à mes yeux d'une manière soudaine ; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable dans l'existence de ce ménage ; rénigme de cette maison n'avait plus rien d'obscur pour moi.

« Tant que l'ancien ne me parut pas entièrement absorbé par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un piège et surveillant ses moindres mouvements ; mais sitôt que je le vis plongé dans une immobilité profonde, je me tournai vers Agathe, et fixai sur elle un regard triomphant. La jeune flile le soutint avec une candeur angélique. Rien ne semblait pouvoir altérer la pureté, la sérénité de son visage. Cependant nous restions seuls pour la première fois, et cet isolement au-

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mit dû faire naître un peu de confusion chez la femme la moins expérimentée. Agathe n^éprouvait rien de pareil ; elle semblait partagée entre le bonheur que lui inspirait ma présence et la pitié que lui causait Tétat de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte à une tentation invincible je contemplais ce visage céleste et tant de trésors méconnus, elle s'absorbait tout entière dans les soins qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle, cherchait à rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain exhalait les famées de l'ivresse. J'étais si heureux de ce spectacle, si fier de ma proie^ si assuré de la victoire, que je ne fis rien pour la distraire de cette occupation. Quand elle eut achevé, elle revint vers moi, me prit la main avec une vivacité charmante, et la pressa sur son cœur. C'était le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la nuit s'écoula dans ce tète-à-tète, et je pus quitter la maison avant que l'ôx-capitaine fût sorti de son assoupissement.

K Six jours après cette aventure, je quittai Dyon. Depuis longtemps les Grabeausec se plaignaient de ma négligence ; les affaires en souff'raient, et Alfred, de la maison Papillon, avait profité de cette éclipse pour embaucher une partie de ma clientèle. 11 était temps de se livrer à une revanche ; elle ressembla au réveil du lion. En moins de quatre mois je fis une tournée générale et enlevai à la course pour 500,000 fr. de commissions. On eût dit Napoléon dans son retour de File d'Elbe : j'allais de clocher en clocl^er. Alfred détalait devant moi, et quittait les villes oii je plantais mes aigles, iamais je n'avaia eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance : je me donnais des airs de conquérant qui subjuguaient l'épicier et anéantissaient le droguiste. Ceux qui semblaient le plus animés contre moi se retournaient à ma vue, et, convertis

DES COMMIS VOTAGBCRS. 81

par qudques mots à effets reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a laissé des souvenirs dans rhistoire des voyages : j*eus mon 20 mars en attendant mon Sainte-Hélène.

a Je viens d^évoquer un rapprochement avec Napoléon ; je dois y ajouter une petite couleur d^Ânnibal. Quand on a brillé dans une partie, on a le droit de puiser chez tous les grands hommes : comme eux j'appartiens à la postérité. GVst pour vous dire, Edouard, que si je conduisais la clientèle d'une manière aussi militaire, un espoir m'y animait et un désir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux délices de Gapoue, et je voulais m'en passer la fantaisie : voilà le trait par lequel j'étais légèrement Annibal. Revoir Dijon, et,avec Dijon, la maison de la place Sainte-Bénigne^ et, dans cette maison, range qui la remplissait de lumière, telle était mon idée, le mobile qui me rendait si fort contre Tépicerie en révolte, et si supérieur à Alfred, de la maison Papillon. Que pouvaient dire dormais les Grabeausec ? J'amenais à leurs pieds la clientèle repentante et vaincue; je les couvrais de mes lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes ; Alfred était maté : il expiait ses succès éphémères.

« Aussi, dès que ma tournée fut achevée, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne : j'en avais évidemment le ûriHt. Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien changée. Ces airs déjeune fille qui l'animaient autrefois avaient di^Niru; mais une beauté plus sérieuse était empreinte sur son visage. Un cercle bleuâtre entourait ses yeux et leur donnait une grâce mélancolique; sa lèvre n'avait plus le même incarnat, ses joues me semblèrent pâlies ; ce n'était plus ni sa taille de guêpe, ni ses mouvements de gazelle. Je me doutai du motif de cette métamorphose, et au premier moment mon cœur s'en enorgueillit.

«Cependant Agathe semblait en proie à une tristesse pro* fonde. Heureuse de ma présence, elle semblait néanmoins

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plus retenue, plus timide qu*autrcfois, et je voyais des larmes trembler au bord de ses paupières. Dans une première visite, il me fut impossible d'avoir avec elle le moindre entretien : Poussepain était là^ non plus vaincu par le vin, mais vigilant, sévère et soupçonneux. En me reconduisant jusqu'à Tescalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse : a Mon ami, vous m'avez perdue ! »

« Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait être mère. Jusqu'alors elle avait pu cacher sa faute à son niari^ mais le moment arrivait oii toute feinte serait impossible. C'était grave; et, en y réfléchissant mieux, je ne vis au bout de cet événement que deuil et abîme. Nous n'avions pas affaire à un époux de comédie. Poussepain avait pu désarmer devant moi et cacher ses griffes à cause démon humeur joviale; dans tout cela il n'y avait qu'une trêve. Au premier soupçon, au moindre indice, son naturel farouche devait reparaître, et une vengeance terrible pesait sur nous. Pour ce qui me regardait personnellement, j'étais prêt à tout; mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux soldat allait déchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui menaçait de devenir sa tombe. Devant un tel péril, il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de fuir au plus tôt. Agathe n'y consentit pas d'abord; elle voulait mourir où Tenchainait son devoir; mais j'invoquai mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle céda. 11 fut convenu que je lui chercherais un asile où elle pût se croire à Fabii des poursuites, et où elle attendrait le moment de sa délivrance.

a Agathe avait été élevée et nourrie dans le village du Val- Suzon, endroit délicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte d'oasis au sein d'une chaîne de collines. Quoique éloigné seulement de quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peuplé que de pâtres, et il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs ; l'artiste seul et l'ami de la nature peuvent se plaire à de tels sites. Ce fut là qu'A-

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gaLhe m'envoya à la découverte. Le lieu me parut favorable à DUS desseins: il était calme, salubre et solitaire. J*y achetai une maisoDDette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible : quelques meuUes, des bardes et les objets les plus nécessaires dans un ménage furent apportés de la ville et rendirent ce séjour habitable. Au Yal-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soigné Agathe dans sa première enfance ; je les trouvai tout dévoués pour celle qu'ils nommaient encore leur fille. Ils m*aldèreotdans mes préparatifs, surveillèrent installation de la maisonnette et, quoique pauvres, voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.

« Tout était disposé dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et rheure, de manière à échapper à la surveillance de Poussepain. La chose offrait de grandes difficultés. Pour que les soupçons du guerrier nese portassent pas sur moi, ilavait été convenu avec la jeune femme que je paraîtrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que j'éviterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Ainsi, volontairement, je m'étais privé des occasions où nous pouvions nous concerter. D'un autre côté, les défiances de Poussepain s'étaient subitement réveillées. Parfois, à table, il lui échappait des allusions qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des re* gards sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe en-^ tendait ces propos et apercevait ces gestes menaçants, il lui prenait des frissons affreux, et souvent il lui vint la pensée de se précipiter aux genoux de son mari afin de lui demander grâce.

« il fallait en finir; une pareille situation ne pouvait se prolonger sans danger. A tout évétiement, je tins un cabriolet préparé aux portes de la ville, résolu de profiter de la première circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires Tobligeaient néanmoins à quelques absences. Un soir je le vis entrer au Café militaire, et à l'instant même

j'allai frapper chez lui. Agathe n'était pas prête, elle faisait quelques objections ; je Tenlevai dans mes bras, traversai la partie solitaire de la ville , et la portai ainsi jusqu*à la voiture. Cinq minutes après, nous roulions sur la route du Val-Suzon. J'étais un Pierre Bonaventuri^ et Agathe était ma Bianca Capello; passez-moi le souvenir historique.

« Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconteFais ici une pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les paysages du Yal-Suzon et lea petites fleurs bleues ou jaunes qui émaillent les berges du ruisseau ; vous y verriez les troupeaux broutant les gazons de la montagne, et les villageoises allant à la glandée au bruit de la cornemuse et du cornet à bouquin. Ces peintures-là sont d'un genre très-moderne; on les recommence vingt fois de la même manière, et toujours avec un nouveau succès.

« Certes, s'il est des sites au monde qui méritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai passé, à côté d'Agathe, des journées entières à voir couler l'eau du torrent^ et à entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre enfant retrouvait dans cet air pur la santé et le bonheur ; elle ne se souvenait plus qu'elle avait été madame Pous^ sepain; son mariage lui paraissait un mauvais rêve. Tétais son époux, son seul maître, sa seule pensée et son seul amour. Aucun droit ne se plaçait à côté du mien, n'en ternissait la pureté et n'en diminuait la valeur. En se retrouvant près de la nature^ Agathe se sentait libre de tout lien de convention, et prenait le ciel pour témoin et pour complice.

« J'ai vu s'écouler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de ma vie. Le travail n'en souffrait pas ; seulement, quaud j'avais exploité une ville de la Bourgogne et récolté la fleur des affaires, je laissais mes rebuts aux autres, et venais me reposer pendant quelques jours au Yal-Suzon. Là, je menais l'existence d'un sultan; j'étais le roi, l'oracle du village. Les notables accouraient, à la veillée, s'asseoir chez moi

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autour d*un broc de Tin^ et je les comblais de comestibles el de romances. Agathe réunissait les femmes dans une autre pièce, et tournait le rouet avec elles. Quand le temps était beau, nous faisions des courses aux environs, à Gurtis et à Étaulle ; nous nous enfoncions dans les châtaigneraies et dans les forêts de chênes; nous recueillions eu chemin les baies des prunelliers, ou ramassions les fraises des bois. (Tétaient des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonnés de déjeuners sur rherbe. Je tournais décidément au champêtre.

f Cependant le terme de la grossesse s'approchait , et il fallait songer aux derniers préparatifs. J'avais à Dijon un médecin qui m'était dévoué; malgré la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette était prête, la nourrice aussi : nous avions choisi une robuste villageoise, dont le lait devait arriver à point. On la nommait Marguerite.

— Marguerite ! dit Edouard, par un entraînement presque involontaire.

— Oui, Beaupertuis; Marguerite, c'était ainsi que s'appelait la nourrice. Oh ! nous avions songé à tout, même au nom de l'enfant. Un garçon se serait nommé Pierre, une fille devait se nommer Jenny.

— Jenny ! répéta Edouard, mais sur un ton plus bas cette fuis, et en se contenant.

Potard ne pai-ut pas disposé à abuser de son embarras et il reprit:

« Tout était prêt ; j'avais arrangé ma besogne de manière à pouvoir rester trois semaines auprès d'Agathe ; je voulais me trouver là dans le moment critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entièrement hors d'afiaire. .

« Jusqu*alors tout nous avait réussi, aucun nuage n'avait traversé notre bonheur. Dans les premiers jours qui sui- >irent la fuite de sa femme, Poussepain avait jeté un feu du diable; mais depuis ce temps le volcan semblait s'être apaisé, et une résignation sourde prenait la place de cette bouillante

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colère. Peut-être se doutait-il d'où venait le coup ; de mon côté, craignant d'être épié, je mis d'abord une extrême circonspection dans mes démaixhes. • Ce n'était qu'à la suite de longs circuits et avec la certitude de n'être pas suivi, que je me rendais à la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de prudence ; je ne croyais pas que la surveillance pût s'étendre si loin ni s'exercer d'une manière si persévérante.

a Enfin le jour tant souhaité était venu ; des symptômes certains l'annonçaient. Je montai à cheval et courus à toute bride à la ville, d*oii je ramenai mon ami, le docteur. Llvresse à laquelle j'étais en proie ne me permit pas de songer aux précautions les plus simples. La perspective de la paternité me causait des vertiges ; j'étais si heureux, que je n'y voyais plus, et que je lançais mon cheval le long des précipices. Nous arrivâmes à temps : les grandes douleurs de Tenfantement avaient commencé. Il y avait un peu de désordre dans la maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d'été; les portes étaient ouvertes ; on allait et l'on venait avec la 11'* bcrté qu'autorise le village.

« Fixé au pied du lit d'Agathe et tenant Tune de ses mains dans la mienne, je ne pouvais me détacher de ce spectacle^ Cependant une crise eut lieu et en même temps un cri se ût entendre. Jugez de mes transports, Beaupertuis : j'étais père 1

« — C'est une fille, dit le docteur*

« Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des mères, quand je vis tout à coup ses traits se décomposer et passer de l'expression de la joie à celle d'une terreur profonde.

« Je me retournai et me trouvai en face de Poussepain, assisté d'un gaillard à moustaches et balafré comme lui. i>

DES COMMIS YOTAGBURS. 87

IiM eatastroplies de Potord.

La chaleur du récit semblait désormais emporter le conteur, et ce fut SOUS Tempire d'une émotion croissante qu'il en reprit la suite. Edouard lui-même devenait de plus en plus attentif, et l'intérêt qu'il prenait à cette histoire n'était pas entièrement exempt de préoccupation.

« Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma position. A la vue de cet homme et des éclairs funèbres qui s'échappaient de ses yeux, je compris que nous élioDS menacés d'une affreuse catastrophe. Un instant il héfita, se tint comme en arrêt devant sa proie, en la dévorant du regard ; mais bientôt la colère prit le dessus, et il se précipita vers le lit oîi gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au moment critique je prévins ce furieux et 6$ à sa victime un rempart de mon corps. Une lutte s'en* gagea entre nous.

— Arrière, pékin! s'écriait-il. Tu auras ton tour ; laisse-moi expédier d'abord la complice.

— Non, disais-je avec énergie, vous n'approcherez pas de celte couche, que la douleur rend sacrée.

— Infâme ! conlinua-t-il, tout en cherchant à me repousser et en brandissant le poing vers l'accouchée , voilà où t'ont conduite les déportements ! Tu as déshonoré mon nom ; il n'y a que le sang qui puisse laver cette injure. Et toi, misérable, ajoutait-il en me secouant de toule sa force, tu payeras cher ta trahison.

a Aux cris de ce forcené, le docteur était accouru et 8*interposa. Agathe venait de tomber dans un évanouissement profond ; il invoqua les égards dus à une malade, et les devoirs de son ministère. Poussepain ne voulait entendre à rien : il avait soif de carnage ; les remontrances de Tami qui l'accompagnait étaient elles-mêmes impuissantes.

^ Major, disait-il au médecin, ce n*est pas à vous que j'en veux^ mais il faut que je dépèce cet homme et cette femme. Otez-vous de là.

« Enfin, quelques villageois étant survenus^ on put se rendre maître de Ténergumène et on Tentraina de force dans une chaumière voisine, où il fut gardé à vue jusqu'à ce que Taccès de colère fût passé. J'étais à peine remis de cette émotion, qu'une nouvelle épreuve vint m'assaillir. L'ami de Texdragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un geste à la fois mystérieux et hautain auquel il était impossible de se méprendre. 11 s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

— Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majesté, TOUS comprenez que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment* Un ex-lieutenant des cuirassiers ne se dérange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit de se couper la goi^e avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant à l'épouse légitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment viendrait où il ferait chaud. Nous y voici : que vous en dit le cœur ?

« Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au pistolet ou de salle d'escrime ; je n'ai jamais joué le rôle d'un spadassin, d'un casseur d'assiettes ; mais quand on me force dans mes derniers retranchements, jamais je ne recule. C'était ici le cas; aussi ma réponse ne se fit -elle pas attendre. '

— Je suis prêt, monsieur, dis-je à Tox-lieutenant.

— A la bonne heure, jeune homme, voilà qui est parler,

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rép)iqua-t-il. Et aves-vous quelqu'un pour vous assister ?

— remmènerai le docteur^ répondis-je, il peut nous être utile.

— Trè»-bicn, monsieur, poursuivit Fancien cuirassier, que mon ton ferme rendait plus poli ; il ne reste plus qu'à régler k choii des armes. Ces lattes sont-elles de votre goût?

«En même temps il déboutonnait sa i*edingote à brandebourgs, et me montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n*aTais aucune idée de la manière dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais préféré tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-licutenant s'aperçut de mon hésitation.

^ Qu'à cela ne tienne^ monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes poches de sa polonaise. Si les latte^ ne vous sourient pas, voici deux petits brûlots qui feront tout aussi bien notre afl&ire.

« Ces petits brûlots consistaient en une paire de pistolets d'arçon du plus fort calibre, et chargés jusqu'à la gueule.

— Soit, dis-je, je préfère ceci.

— Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec TOUS. Les choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?

— Comme vous l'entendrez, lieutenant.

— Bravo ! alors ce sera à quarante pas, à marcher l'un sur Tautre. Quant à l'heure, mettons demain à la pointe du jour. D^ici là, je veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune homme.

« Nous nous séparâmes sur ces mots, et je retournai près d'Agathe. La syncope jBivait cessé ; mais une fièvre violente venait de se déclarer, et il s^y mêlait un tel délire, qu'il fallait surveiller les mouvements de la malade. Deux fois elle s'était précipitée hors de son lit en poussant des cris d'efifroi et de désespoir. Une vision fatale l'obsédait ; son œil égaré se promenait dans tous les coins de la chambre, comme s'il eût

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cherche un spectre. La nuit se passa ainsi^ sans autre relâche que de légers intervalles d'un assoupissement mêlé de soubresauts convulsifs.

<( Quand Taube parut, il fallut songer à notre rendez-vous. J'avais prévenu le docteur ; il consentait à in'accompagner; mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'était emparée de Tune de mes mains, et ne semblait pas vouloir s'en dessaisir. A mesure que je faisais un efifort pour la dégager, je sentais ses doigts exercer une pression plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fiévreuse. Pour m'arracher à cette étreinte, la violence fut presque nécessaire; et quand elle sentit que je lui échappais, la pauvre femme exhala un soupir si déchirant, qu'on eût pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin nous quittâmes le logis au moment où le jour conunençait à se faire, et à peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, enveloppés dans leurs manteaux. L'ex- lieutenant prit la conduite de l'affaire et marcha vers une clairière qu'il était allé reconnaître dès la veille. Nous le suivîmes en silence.

« Depuis quelques heures, j'avais profondément réfléchi à la lutte dans laquelle j'étais engagé. Entre Poussepain et moi, la partie n'était pas égale. Il y apportait une haine violente et légitime, un cœur aigri par les blessures de l'amoui^propre et la honte d'un affront public. Rien de pareil de mon côté ; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne m'étaient pas personnels et ne me touchaient que d'une manière indirecte. Sans doute un homme totalement gelé en Russie n'aurait pas dû prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade ; mais il payait cher son erreur, et j'étais l'instrument de cette expiation. C'était assez. J'allai donc à ce combat sans haine et sans colère, comme une victime et non autrement. Mon plan était fait : je voulais risquer ma vie sans attenter à la sienne, essuyer son feu et déchaiiger mon arme à tout hasard. Avec un champion aussi exaspéré» cette

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résolution était pleine de périls, cai* il s'agissait d'un duel u outrance; mais Tesprit de conservation ne fut pas assez fort eh^ moi pour me faire désirer la mort d^un homme contre lequel je n'avais aucun sujet de ressentiment.

a Telles étaient mes dispositions quand nous ariivâmes sur le terrain. Le lieu du combat avait été admirablement choisi; on voyait que Fex-lieutenant des cuirassiers était un connaisseur. Des rideaux de chênes nains entouraient un vaste espace découvert , où le sol conservait un niveau égal ; le soleil, Tombre, le vent, avaient été calculés de manière à ce que les avantages fussent balancés. D'ailleurs ! tout devait ^e r^lé par le sort : le choix de la place, celui du pistolet. Onaut au droit de tirer, il restait à la volonté des combattants, libres de se devancer ou d'attendre en marchant Tun ^ers l'autre. Oo vérifia les charges, et après les préliminai* m d'usage les témoins se retirèrent à l'écart.

< Quoique je fusse à quelque distance de Poussepain, l'expressioo farouche de son visage me frappa. La soif de mon ^ 7 était écrite d'une manière si visible, <foe le désir de me défendre me revint. Au lieu de tenir mon pistolet abaissé, comme j'en avais fait le projet, j^le mis en ligne à la hauteur du sien, de manière à gêner son point de mire et à lui créer une préoccupation qui nuisît à la justesse de son tir. C'était tout le résultat que je me proposais d'atteindre. Nous Tunes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur calculée , l'œil fixé sur ce tube terrible qui pouvait >omir la mort d'un instant à l'autre. J'attendais le feu de mon adversaire, et, de son côté, il semblait décidé à ne tirer qu'à coup sûr. Enfin, quand il fut arrivé à une très-petite portée, je le vis s'arrêter et froncer horriblement le sourcil ; une détonation se fit entendre, et je ressentis une vive secousse dans l'épaule droite. 11 faut que la contraction occasionnée parladoideor ait déterminé chez moi, dans les phalanges de la main, un mouvement involontaire ; car mon coup suivit

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immédiatement le coup qui m'était destiné, et presque en même temps j'aperçus Poussepain tournoyant sur lui-même et tombant sur le gazon, tandis que je m'affaissais de mon côté, en proie à une forte hémorrhagie. Le médecin accourut, j'avais une balle dans Tépaule, Tex-dragon une balle dans rœil. Les deux blessures étaient graves. Il nous donna les premiers soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun détail de cette scène ne m'échappait.

<c Poussepain se roulait à dix pas de moi, le visage ensanglantéy la bouche écumante; 0 se relevait sur ses poignets, et cherchait^ en rampant sur le sol, à parvenir jusqu'à moi. Sa fureur, loin de s'éteindre, semblait acquérir plus d'énergie.

— Misérable ! criait-il, tu n'es donc pas mort!.. Attends !... Attends!... que j'aille t'achever! Vous y passerez tous... toi... la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes 1... je veux tout exterminer...

« A ces derniers mots, ses forces le trahirent, et il retomba épuisé sur le gazon. Je n'étais guère mieux accommodé qae lui, et bientôt les objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je' revins à moi, le lieu de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil, et cherchait à extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement les yeux du côté de l'accouchée : eUe semblait plus calme, mais l'ardeur de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration, courte et saccadée, parvenait jus* qu'à moi, et me serrait le cœur.

a Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures lucides, Agathe et moi, nous nous penchions Tun vers l'autre, et échangions de douloureux re-

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gards. On nous aTait défendu de parler ; eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale, qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle bne^ qu'on entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était envenimée et demandait des soins continuels ; Paspect en était du plus mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un dévouement à toute épreuve ; il plaça près de nous à demeure un de ses meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours. Aucun secours ne nous manqua; les villageois se relevaient pour passer les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la maisonnette.

« Hélas ! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude ; elle y succomba. La vigueur de sa constitution ne servît qu'à prolonger son agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours qu'elle passa dans ce monde, des scènes déchirantes se succédèrent sous mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée : la malade avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle fit apprcKher mon lit du sien, et, me prenant la main, elle médit d*une voix douce comme celle des anges :

— Mon ami, je vais partir. Tai commis une faute; le ciel m'en punit, je me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur vous ; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout, ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais^la à la vengeance de mon mari. C'est un homme implacable ; il la tuerait.

« Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle combla de caresses, et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces la trahirent. Deux heures après, c'en

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était fait de la pauvre femme; elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.

tt Jugez de ma douleur, Edouard ; elle me jeta dans une nouvelle crise, et amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de me sauver: ma plaie était horrible à vob*, et des accidents nerveux éloignaient remploi d*un traitement énergique. Pour que je sois sorii vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la vigueur du sang qui me sont échues en partage. Cent autres à ma place ne se seraient pas relevés de ce lit de douleur.

a Enfin, les plus fâcheux symptômes disparurent, la fièvre céda^ j'entrai en convalescence. La jeunesse fit le reste; et, à part un sentiment de langueur qui persista pendant quelques mois, fi ne me resta bientôt plus aucune trace de cette rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd pas ce que Ton a aimé, sans qu*un vide se fasse dans Texistence, et sans qu*on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à Tabsence d'Agathe; U me semblait qu*eUe n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais partout, dans tous les sentiers où nous avions l'habitude de marcher ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au Val- Suzon, je m'obstinai à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef de la maison Grabeausec notait venu en personne pour vaincre mes répugnances et m'emmener dans sa voiture.

<t Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et pré* cieux legs de la mourante. L'enfant venait à souhait : sa nourrice, Marguerite, était une villageoise qui avait passé la jeu« nesse, et dont l'âge roulait entre trente-cinq et quarante ans. Robuste et bien constituée, elle avait de plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle s'était atta-

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cfaée à son poapon comme Teût fait une raère ; avait songé pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin^ à tout ce Goii^ de soins qu'exige rcnfance. Quand je quittai le Val- Sozon, Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne. Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes résolutions. Les menaces de Poussepain, les recommandations et les prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait anéantir de ses mains ce dernier gage d^une triste union, assouvir sa vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et, à peine arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.

«Quoique Tex-dragon n'eût pas quitté le lit^ on avait l'espoir de le tirer d'affaire. L'œil était perdu, la balle en avait brisé le globe ; mais l'obliquité du coup avait dimitmé la gravité de la blessure, et aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura ; je crus Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de Ty laisser pendant quelques mots encore. La nourrice était une femme prudente; mes gé« nérosités devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce coté, je recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Edouard ! Au bout de quelques semaines j'avais repris goût à la vie ; le souvenir d'Agatbe n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de doux et de mélancolique, et réchauffait mon cœur au lieu de le (^vorer. Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à cette mémoire chérie eu me dévouant à ce fruit de ses entrailles.

i Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes itinéraires pour passer quelques jours au Val-

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Suzon et y jouir des caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses progrès. Les dents poussaient* et avec elles commençait ce premier babil si charmant à entendre. Ces \isites me rendaient fier et heureux; je m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle .source de joies.

(( Cependant un jour ma sécurité fut troublée. Au dire de la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val- Suzon et semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de questions ; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son signalement ; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grande sec et borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon, ti'ès- préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête au sujet de Poussepain ; il commençait à sortir, et c'était lui probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne.

«c Sitôt que je fus certain du fait, je pris un parti décisif. Le lendemain, j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture. Tout y avait été disposé pour un voyage ; quelques provisions, des oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à la nourrice et lui proposai de m^accompagner. Son mari et son dernier enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions et dictai mes ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence sur ce qu'elle avait vu au Val-Suzon ; il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire contre les caquets et la curiosité.

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c Les évéoements me prouvèrent que tant de prudence n'était pas inutile. Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la nourrice et Tenfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse rencontra ; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre. C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les airs d'un cyclope. De son dernier œil il interrogeait les environs; et si j'eusse contiimé le même chemin, en moins de dix minutes nous devions nous trouver £ace à foce. Par un mouvement rapide comme la pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur; et, tournant sur la gauche, j'engageai la voiture au sein d'un fourré épais. Quand elle se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et allai surveiller les mouvements de l'ennemi.

c Je ne m'étais pas trompé : Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit au village. Son air était plus farouche que jamais ; et quand il passa devant le petit bois où nous étions cach^, il s'arrêta comme l'ogre qui sent la chair fraîche, tint son œil fixé sur cette masse de verdure, et parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre retraite était trahi et peut'^tre un nouveau drame eût-il commencé dans ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement la voiture dans le sentier et me dirigeai au trot vers la grande route. Là, an lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour gagner Sombernon et Beaune par des chemins de traverse. Je ne me crus en sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau dans mon modeste lo^ gcment.

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« Depuis celte époque, Beaupertuis, et ii y a dix-sept ans de cela, j'ai revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet œil tenible, cet œil vengeur qui, de loin en loin, m*apparaissait et venait se fixer sur moi. Pousscpain ne m'adressait point alors de provocation, mais ii me suivait obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par ce moyen jusqu'à Tasile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cette enfant, et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère. Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement à chaque terme; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand mes amis voulaient pénétrer les secrets démon intérieur, j'entrais dans des colères affreuses; je me cachais de tout le monde, de ma fille même, de Marguerite, dont je cragnais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de voyage, de trouver ma maison inondée de sang.

« Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines* Ma fille était là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de tendresses j*ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fût à son intention : pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèteiais à mon retour. Avant que j^eusse une fille, je n'avais d'autre ambition que celle d'exceller dans ma pariie : ni la grandeur ni la fortune ne me tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse y ajouter une certaine auréole de désintéressement. Tétais Potard le prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte; totgoui's

DBS COMMIS VOTAGBDBS. 99

prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en vins d^extra, en bischofs homériques, sans compter d'innombrables cruches de bière.

« Dès que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon humeur : si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui am^^ser une dot. La dot de Jenny ! Quel courage ce mot m'adonne! Les Grabeausec lui doivent une partie de leur fortune. Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les bénéfices de la maison : c'était bien le moins, après huit ans de voyages. Là-dessus je fondai rétablissement de ma fille. J'y travaillai avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée: un père a tant de courage ! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts. Aujourd'hui, Edouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez le demander aux Grabeausec; la somme est en compte courant chez eux. Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas, Beaupertuis? ajouta Potard en prenant la main du jeune homme.

— Certainement, répliqua Edouard, dont l'embarras avait été croissant pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour, la dot est convenable. On pourrait être plus mal partagé.

— Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main :«Touchez là; ma fille est h vous. »

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Tous ces roots étaient dits avec une intention telle, et accompagnées de gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune homme demeurait aussi froid que si cette histoire ne Teût pas touché directement. A la vue de ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.

« Hum! Edouard, ajou(a-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?

— Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé; non, je vous assure.

— Ah! vous n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis! dit alors Potard, d'un ton sévère; eh bien, je vais m'expliquer plus clairement. »

Ei'»BeieB et le modeme.

« Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon cœur, et vous êtes le seul homme en laveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut ; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins.

<t Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d*unc manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-

DRS COMUIS VOTAGFUR'. 101

TOUS à raeUrc à couvert Thonneur d*unc jeune GUe que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, Tenfant d'Agathe? Voyons, expliquez- vous.»

Pendant tout ce récit, Edouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de Tair le plus naturel du inonde qu'il répondit :

c Hais, vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis- je être mêlé à tout ceci?

— Jeune homme, reprit le voyageur en s*emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison !

— Monsieur Potard ! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.

— A la bonne heure, vous vous fâchez ; j'aime mieux ça. Jeane homme, vous devez penser qu'à mon ftge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont pas encore à peloter les anciens. Ainsi, pas de mauvaises défaites : ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espéi^ez pas, Beaupertuis I Je vous tiens, saprdotte, et je ne vous lâcherai pas.

— Monsieur Potard, reprit le jeune homme d*un ton calvàB, vous êtes monté et prévenu ; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquezvous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.

En prononçant ces mots, Edouard avait pris des airs si dipbmatiques et un aplomb si étudié, que l'irritation du voyageur ne fit que s'en accroître.

102 LE DEnNlER

«Ah! il faut des preuves? s'ccria-l-il; nous marchons le Code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d*aujourd'hui se mettent en règle avec la loi? A moins de prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!

— récoute ! répondit Edouard sans rien perdre de sa tranquillité.

— Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de die. Le mépris de Tâge et de Texpérience est encore une invention récente ; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que tous me supposiez, croyez^vous que j'aie pu me méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement ?

— Mais il me semble, dit Edouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.

— Vous voyez que non, Beaupertuis. Et, plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotleaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos ? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.

— L'accusation est giave, monsieur; quelles sont vos preuves ? répliqua Edouard avec son calme imperturbable.

-— C'est cela, des preuves ! toujours des preuves ! Procédé nouveau ! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants ! Oh ! les modernes ! les modernes ! Mais où avez-vous donc le cœur, malheureux ?

— Voyons, père Potard, dit Edouard en l'inteiTompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion,

DKS COyMIS VOYAGtCRS. 103

mi loal ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai \m mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage ! toujours !

— Je TOUS attendais là, jeune homme. C'est vrai : vous t'tes on tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la foçon. Vous avez dressé ce finaud (ilostache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûtée ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de lûtre commis. Ah çà ! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins ? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vooâTous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune bofflme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles? »

Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré ^te soQ assurance, n'osa pas l'interrompre d*une manière imrerte, et se contenta de jeter les yeux adroite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.

« Ab ! des preuves, poursuivit son interlocuteur ; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable ? »

Edouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard essayait de le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.

« Qu'ave^vousdonc là, monsieur ? j> lui dit-il.

Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble ; mais ce ne fut qu^un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.

« Où donc, monsieur ? répondit-il froidement.

— Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage. >*

Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de

104 LE OBRNIER

Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.

« Bah ! dit-il, une écorctiure !

— Une écorchure ! s'écria Potard dont les yeux s^enflammaient de colère. Bien trouvé ! monsieur. Monsieur, ajoutat-il en s'échaufTant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre : c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur ; et ce trou c'est mon fusil qui Ta fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance, comme un filou, comme un malfaiteur.

— Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.

— Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre actuel; vous êtes digne d'en user. Voyez- vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à nu aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre générosité pour suppléer à ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience ; il s'agissait de connaître vos sentiments. L'épreuve est faite; vous avez un caillou en place du cœur.

— Monsieur !

— Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte de ce siècle : l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe : vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé , vos gestes, vos paroles, votre contenance.

— Monsieur Potard î

— Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons

DBS COmilS TOTAGBUHS. 105

nos comptes ensuite. J^ai donc essayé de toucher votre cœur : il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci : le séducteur de ma Jenny n'aura pas de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soin, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que Fœuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant Tâge, d'un tartufe, d'unEscobar, d'un jésuite...

— Monsieur, ces insultes.. .

— Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement : je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout Ah ! vous voulez ruser avec moi, jouer an fin et me gorger de couleuvres! Eh bien, je m'attache à Tos pas pour ne plus vous quitter : je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur : je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon- Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, ringt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit ; elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en Tient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien : il ne reste plus an suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les conquérants I Et l'avenir de cette jeune fille, brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père envoyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos àroes pour le remords. »

106 hU DERNIER

L'exaltation de Potard allait toujours croissant.

« Monsieur Beaupertuis, ajouta-t-il en élevant la voix' avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi : vous ne ! porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime ; vous ne ! m'aurez pas plongé dans le cœur un poignard empoisonné sans que j'essaye de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.)»

En prononçant ces derniers mots , Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et Tavait saisi au coUet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu. Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui. Sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion :

«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter: la colère n'arrange rien. En aucune manière il ne me convient de paraître céder à la violence. »

Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.

tt J'en aurai le cœur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant ! Beaupertuis, vous me pousserez au crime. »

Cependant, cette fureur s^étant un peu calmée, Edouard put espérer de se faire entendre.

« Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriei^vous dû vous assurer davantage de Texactitudc de vos soupçons. Et si vous vous trompiez !

— Encore, répondit Potard, que l'impatience gagnait.

— Assez de voies de fait, s'il vous plait, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il ? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.

DBS COMmS VOYAGEURS. 107

— Comment cela, jeune homme ?

— Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte pour aller me mettre en mesure. »

En même temps Edouard fit un pas vers la porte; mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.

— A merveille ! dit-il. Encore une combinaison d*un genre aouveaii; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est connu, monsieur; tâchez de nous en servir d'un autre.

— Mais vraiment...

— Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. 11 faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez- vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez^ mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.

-^ Je vous écoute.

-— Noos allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là^ je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde. Qu'en dites-vous ? 9

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot, Beaupertuis a^ ait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur :

< J'accepte vos conditions.

— Eh bien, venez, s'écria Potard, et pour que je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule cliimbre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert. »

lOR LB DBRKIEK

A MÀjon»

Avant de suivre Potard et son compagnon dans Tëpreuve décisive qu*ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages de cetlc histoire.

L'iuslinct paternel n'avait pas trompé notre héros : sa Jenny avait été séduite par Edouard , et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires: l'ignorance de Tenfant avait merveilleusement servi les calculs d'Edouard ; quelques mots d'amour suffirent pour Texalter et la vaincre. Gomment eûtelle résisté ? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur , surveiller cette efiervescence y la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation^ et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété ; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son Ame naïve fut troublée par les passions Oévreuses qui y régnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut- il le signal de sa défaite ; l'occasion seule manquait encore, mais clic ne tarda pas à se présenter.

Si Polard avait séjourne à Lyon, il aurait pu opposer à la

DBS COMMIS VOYAGF.CRS. (09

^octioa les ressources de l'expérience, ëcai'ter de Jouny le fXHsoo que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le Tojagenr éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de Tannée, et sa fille disposait d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joog avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles ; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme I*air, et ccmtenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps i autre ; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. 11 suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondît en larmes et se sentit désarmée.

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, dn sœao de la fatalité. Tous les dimanches sa nourrice, en bonne chrétienne^ la conduisait à l'église de Saint-Nizier ; cette circonstance, hélas ! précipita sa chute.

Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Edouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'Ame. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte où ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce

<iuiest destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte ; elle se

joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Edouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à Tusage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers Tabime. Aucune difficulté de position, aucun embarras de Burteillancc ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d*un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence de son Ame. A seize ans calcule-t-oo jamais ? Dès ce jour Edouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant : il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard ni Marguerite ne furent plus rien pour elle ; elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait.

Beaupertuis, on Ta vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en iit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mys* tère qui en doublait le charme et en garantissait la sécuritéi La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Edouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute. Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle : il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans lennj une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. 11 avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé que sa figure, sfi fortune et sa position repré-

DKS COIIMIS YOYAGBUIIS. Hi

sentaient une dul de deux cent mille francs , et il s'était dit qu'il ne marcherait vers Fautei qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant» tenait-il ses prétentions plus haut, afin de pouToir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, iennj était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement ; Edouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières.

Tels étaient les calculs de cet habile séducteur , et eussent-ils été moins sages, son père aurait pris le soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race, devenue si nombreuse et si influente aujourd'hui , trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot âonore et creux ! L'amour^ agréable chimère ! Le dévouement, erreur d^un autre âge ! Le désintéressement, utopie ! Vive 1 mtérèt ! c'est le dieu et le culte du temps ! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il de réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère ? Voilà dans quelles mains Jenny était tombée ; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opiniins bien connues du père. On a vu qu'Edouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence.

Cest ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa confidence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop

112 LE DERNIEB

promplenient à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille ; ce motif justiflait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Edouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête. Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne le quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée, et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Edouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.

— Décidément , je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.

Sur cette réflexion , il s'assoupit , et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts, qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahissait la présence d'un êti-e vivant. Potard se leva , alla brusquement vers cette couche : elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser ; les garçons de l'hôtel accoururent. Ëperdu, il les interrogea ; les réponses étaient désespérantes. Edouard Beaupertuis était parti depuis deux heures ; il avait pris une voiture de poste, et roulait siu* la route de Lyon.

A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle, et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour suivre les traces du fuyard.

— Deux heures d'avance ! s'écriait-il ; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillon, six francs de guides, et si vous creveï lin cheval, je le paye.

DES coulis VOYAGEURS. Il3

Hais Edouard SYait lait le môme calcul, et sa générosité d^ttssa encore celle de Potard. Le désir d^échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. SoaYent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage ; mais son désespoir né réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fuyard, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin son cabriolet entra au grand trot dans le Daubourg de Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteanx. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de ion lûgenaent. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence. Il s'adressa aux voisins, perscMone ne put le satisfaire ; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.

0 déception ! la cage était vide ; les oiseaux venaient de dénicher.

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I^e eovp 4m grAee»

Dès que Potard se fut assuré de la disparition de Jenny, il n'hésita pas sur le parti qui lui restait à prendre. Remontant à la hAte dans son cabriolet de voyage, il se fit conduire à la rue do Griffon, oii les Beaupertuis et Blainval avaient le siège de leur établissement, mit pied à terre devant leur porte, et pénétra avec vivacité dans le magasin où les commis procédaient à l'emballage des étoffes. Sans échanger avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le cabinet du chef de la maison^ comme un homme qui dédaigne de s'ex-

114 LE DEBNIER

piiquer avec les subalternes. Le përe Beaiipertuis était absent ; Eustache se trouvait seul dans le bureau.

a Tiens ! c^est encore ce cher troubadour ! s*ëcria-t-il en reconnaissant Potard et allant à sa rencontre. Gomment la passons-nous, vieux ? Toujours frais , toujours vermeil, à ce que je vois !

— Pas de mots perdus, Eustache ; j*ai à parler au patron, v dit Potard en Tinterrompant.

En même temps son œil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y découvrir celui qu'il cherchait.

« Absent par congé, reprit Eustache ; en course pour une affaire. Tu ne Tas manqué que de cinq minutes! Mais si ta n*es pas pressé, attends-le sur cette chaise. Il va revenir.

— J*aimerais mieux savoir où il est, répliqua Potard, dont la patience était à bout; j'irais le rejoindre.

— Ah ! pour ça, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce sont les secrets du patron ; il ne doit de comptes à personne. Mais qu'as -tu donc? Tu frétilles comme un poisson. On dirait que tu as des inquiétudes dans les jambes.

— Lechef tardera-t-il à rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai quelque chose de très-urgent à lui dire.

— Eh bien ! sois calme, répondit Eustache ; le père Beaupertuis ne s'éclipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'œil du maître. Allons! voyons, assieds -toi, troubadour. V

Au lieu de se rendre à cette invitation, Potard continuait à arpenter le bureau à grands pas et à jeter de temps en temps un regard impatient vers le magasin • pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas. Eustache suivait ses mouvements avec un air de défiance et de curiosité.

a Sur quelle herbe as-tu marché ce matin ? lui disait-il. Gomme te voilà effarouché, troubadour l On t'a soufflé une commission majeure, à ce qu'il parait. Vrai, Ton dirait un lièvre qui a manqué son gîte. Voyons, Potard, déboutonne*

DES COMmS VOYAGBCRS. 115

toi. Que risques-tu, Tieux? Devant un camarade, un ami?

— Un ami ? s*écria le voyageur, comme s'il se fût réveillé à ce mot. Un ami, toi ! un ami! ! ! Il n'y a plus d'amis ! ajoutat-ti avec douleur. Entre anciens , c'était bon : les modernes ont supprimé cela. Toi, mon ami? allons donc!

— Gomme tu le prends ! répondit Eustache un peu démonté par cette brusque sortie. En voQàdes bourrades ! Tu tournes décidément à rhomme des bois; tu deviens sauvage. Que t*ai-je lait, PoUrd ?

— Ce que tu m'as fait , Eustache ? Peu de chose : tu t'es joué de moi, voilà tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, te demander où était Edouard Beaupertuis, que m'a»ta répondu ?

— La vérité, Potard, répliqua le commis, qui perdait de plus en plus contenance. Je t'ai dit qu'il était en voyage ; nous avions là des lettres.

— Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amèrement le voyageur. Et , à cette heure , où est-il votre beau fils?

— Mais, toujours en voyage, répondit Eustache, dont l'attitude était de plus en plus embarrassée.^ Mon Dieu, oui, eu voyage ; demande à ces messieurs.

— Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu, en voilà ? Toujours du même tonneau.

— Sans doute, il doit y en avoir.

— Asset, Eustache, assez, il ne faut pas traiter un ancien comme si on avait affaire à des recrues. Bon pour une fois, mon garçon. Comment, toi, avec qui j'ai si longtemps battu 'estrade, poursuivit le voyageur en s'animant ; toi, qui es mon ccmteœporain, qui sais ce que je vaux, quel cœur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper !

— Mon Dieuy Potard...

—Pas de mauvaises défaites; je sais ce que je sais. Tu m'as

116 LB DKRNIBR

trompé, Eustache! et pour qui? Pour un misérable, pour un scélérat, qui m^enlèYe ma fille!

— Ta fille, est-ce possible !

— Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les champs avec cet infâme.

— Dis-tu vrai, Potard ?

— Vrai, comme j'existe! La foudre est tombée sur ma maison : je n'avais qu'une joie au monde, et la voilà détruite. Autant vaudrait être cloué entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps : si je vis, c'est pour me venger.

— Ëk:oute, dit le commis ému de cette confidence ; j^ignorais tout cela, foi de camarade. Je ne voyais là-dedans qu^une aventure de jeune homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tôt ?

— Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, dit Potard.

— A la bonne heure ; mais ce n'en est pas moins une Natalité, poursuivit Eustache. Si je l'avais su ! N'importe, ajoutat-il, peut-être est-il temps encore! Viens, mon ami.

En même temps le commis cherchait à entraîner son interlocuteur dans une pièce peu éloignée, d'où le son de sa voix ne pût pas parvenir jusqu*aux oreilles des employés, lorsqu'en se retournant il aperçut son patron qui venait d'entrer dans le magasin*

Cette vue suffit pour opérer un changement de scène. Par un mouvement machinal, et comme une personne prise en faute, Eustache se remit vivement à la besogne, et laissa Potard seul en face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard froid et soupçonneux, lui dit :

« Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? »

Le père Beaupertuis possédait une de ces physionomies qui glacent et intimident. C'était un petit homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une santé grêle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux constitutions les plus chétivcs. Ses manières, ses paroles avaient quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant ; son commandement affectait

DS8 COIIIIIS VOTAGBUBS. 117

des formes imp^ieuses et militaires. Dans sa famille comme dans son comptoir, il ne souffrait pas d*aulre opinion, d'autre volonté que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lèvre était pincée, son œil dédaigneux. Aussi, malgré son sang-froid habituel et les griefs qui ramenaient, Potard ne put-il se défendre d'un sentiment de trouble à Taspect de ce visage hautain, où Tégoisme avait marqué son emprdnte.

« Monsieur^ répondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien particulier.

— Parlex, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles indiscrètes.

— Pourtant, monsieur...

— Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires, les moments sont comptés. »

Une explication en présence de tant de témoins embarrassait Potard. Cependant, comme il y avait urgence, il n'hésita pas. Avec tous les ménagements possibles, U déclara au chef de la maison Beaupertuis le motif qui le conduisait auprès de lui, raconta brièvement la séduction dont sa fille avait été la ^ctime, et laissa entrevoir quelle réparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour se contenir, on ▼oyait, à mesure qu'il avançait dans son récit, se réveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colère. Sa voix, d'abord sourde et étouffée, trouva par degrés un accent plus énergique, son geste s'anima, ses joues se colorèrent, son œil prit un éclat menaçant et sombre.

Cependant le calme ironique du vieillard ne se démentait pis; il écoutait cette confidence comme si elle ne l'eût touché que très-indirectement. Au lieu de se préoccuper de l'émotion toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentrée qui éclatait dans ses gestes et dans ses paroles, Il semblait porter son attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers qu'il venait de prendre dans l'un de

il9 LE DERNIER

ses caitons. Ce dédai» exaspéra Potard ; quand il vit que le' chef de la maison Beaupertuis s'obstinait dans ce manège, il s'arrêta brusquement, et se posant devant lui en athlète et les bras croisés :

a Eh bien ! monsieur, dit-il brusquement.

— Excusez-moi, mon garçon, répliqua froidement le vieillard ; je tenais à vérifier un fait qui vous concerne. G^est éclairci maintenant; vous êtes décidément le numéro dix.

— Le numéro dix ! Qu'entendez-vous par là, monsieur?

— J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous êtes le dixième père, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rebattre les oreilles des fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur, adressez-vous à lui.

— Monsieur...

— Trêve à ces balivernes , mon garçon ; c'est du temps perdu. Je vous répéterai le mot de cet ancien : Mon coq est lâché, gardez vos poulettes. »

En prononçant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa à Potard un salut qui équivalait à un congé , et lut tourna le dos, comme un homme pressé de retourner à ses affaires. Notre héros écumait, un tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'élever en lui des transports de rage et avait toutes les peines, du monde à se contenir. Cependant il parvint à se vaincre, et, rejoignant Je vieillard, il ajouta :

a Vous me renvoyez à votre fils, monsieur ; soit; c'est avec lui que je m'expliquerai. Veuillez seulement me dire où je pourrai le rencontrer.

— Eh ! parbleu, mon camarade, répliqua le vieillard avec vivacité; ce ne sont pas là mes affaires. Vous me brisez la tête, avec vos histoires de péronnelles.

— Ah ! c'est ainsi que vous le prenez ! s'écria le voyageur, éclatant à la fin ; ah ! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le marquis de l'organsin et de la trame !

Attendez, nous allons changer d'an lien ne. Vous me direz où se cache votre flls, monsieur ! vous me le direz sur-le-champ, de votre plein gré, ou je vous ferai soilir les mots de la gorge. » A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait changer de tactique ; il fit quelques pas vers le magasin et s'écria :

< Ici, Joseph ! 9

Cet ordre amena sm:-le-champ à ses côtés une espèce de colosse qui remplissait dans la maison les fonctions d'homme de peine. C'était un Alsacien, taillé en bloc de marbre, et qui semblait avoir toutes les qualités d^un homme d'exécution. L'industriel Tavait habitué à obéir en aveugle et à deviner ses désirs. Sur un signe, cet Hercule venait de comprendre ce que son maître voulait de lui ; il tenait Potard en arrêt. En même temps le bataillon entier des employés était accouru, de sorte que le père Beaupertuis se trouvait entouré d'une sorte de garde prétorienne.

Quoique l'exaspération du voyageur fût au comble et qu'il en fût arrivé au point où la prudence n'a plus d'empire, il était impossible qu'il ne vit pas combien la partie devenait inégale* Dormais tout ceci ne pouvait aboutir qu'à un esclandre sans résultat; il le comprit à temps et s'épargna un échec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa tête et jetant à la ronde des regards de déG :

« Dix contre un ! c'est trop, monsieur Beaupertuis, s*écriat-il. Peste, quel état-major I Je mets bas les armes, mais je laund bien vous retrouver, monsieur^ »

Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il tenait d'atteindre l'allée, lorsque, dans la partie la plus obscure, il entendit une voix qui i'appelaiti C'était celle d'Eus-» tache t

< Vieux* disaitMl, écoute ici. )5

Potai-d alla vers lui ; le commis le prit par la main, et ajouU avec une émotion qu'il d^uisait mal :

120 LB DERMER

ce Deux mois seulement, et ne me trahis pas. 11 y a complot entre le père et le fils; ils s'entendent comme deux laiTons en foire. Et dire que je traîne le boulet dans cette galère!

— Au fait, Eustache.

— Eh bien ! mon pauvre troubadour, on te joue. Edouard Beaupertuis est parti depuis ce matin pour T Angleterre. Cétait arrangé depuis Longtemps.

— Pour TAngleterre?

— Oui, et là il s'embarquera sur le Great-Wegtem. On renvoie aux États-Unis pour les affaires de la maison. Les Américains sont de mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille écus. Tu comprends !

— Dis-tu vrai, Eustache? n'est-ce pas encore un pi^e?

— Non, Potard : fie-toi à un ancien. Edouard est sur la route de Calais ; il n'y a pas un instant à perdre, le paquebot partie 10.

— Le 10 ! et nous sommes au 7 ! Et ma fille est avec lui ! Dieu du ciel, inspire-moi ! p

Par un geste prompt comme la pensée, le voyageur repoussa vivement le pauvre Eustache, qui s'apprêtait à lui répondre, et courut comme un fou vers le cabriolet de voyage qui Tattendait toujours à la porte.

« En route, dit-U. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues à rheure ; je paye comme un prince du sang. »

La voiture s'ébranla, et le malheureux père reprit sa course au clocher.

DIS CUliMIS VOYaGEIRS. 121

I«e Joar te 1» wmwutkékm»

La fatalité s*en mêlait. Quelque diligeiice qu*il mit dans sa poursuite, Potard ne put joindre le ravisseur, dont les mesures étaient prises avec une précision désespérante. Sur le chemin notre héros retrouvait les traces du couple fugitif, mais à vingt heures de distance. Au terme de son douloureux itinéraire, une dernière épreuve lui était réservée. Quand il arriva sur les quais de Liverpool^ le Great-Wersiem Tenait à peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On TaperceTait au loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de fumée. Potard, à cette Tue, sentit ses forces Tabandonner; ce spectacle le terrassa. Le vertige s'empara de lui ; il chancelait comme un homme ivre, et ce fut avec tontes les peines du monde qu'il gagna Thôtel le plus voisin, où une fièvre ardente le retint confiné pendant six semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des Brotteaux.

Dès lors entre lui et le monde il y eut rupture complète ; la solitude devint son seul abri contre le désespoir. 11 ne restait plus rien du grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu de flots de bière et de mélodie. Tout ce qui se rattachait à sa vie passée lui était devenu odieux; la pipe, cette dernière compagne de l'isolement, n*avait plus pour lui le moindre charme. 11 avait brisé de ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amassé, et ouilavait prodigué lesouffle de sa jeunesse. G^étaitune abdica-

lion complète, un deces actesdécisifsquifirentdeCbarles-Quint un simple profès de Saint-Juste, et du voluptueux de Rancé le fondateur de l'ordre le plus sévère qui ait jamais édifié la chrétienté. Ck)mme eux, Potard se déclara mort au monde, il renouvela les grands exemples des vallons de la Gastille et des marécages du Perche ; il fit vœu de silence et de misanthropie, et y persista en dépit de tous ses amis, même des Grabeausec.

Un bonheur lui restait pouçtaiit et semblait lui suffire : sa fille, en quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long séjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquièrent tant de prix par l'absence. C'était la joie du bon Potard que de découvrir à chaque instant quelque souvenir de ce genre : tantôt un vêtement oublié, tantôt un ouvrage d'aiguille qu'un brusque départ avait interrompu. Pour ces petits détails, hochets d'un cœur aimant, la mémoire du malheureux père le servait à merveille. 11 savait reconnaître dans le jardin quelles fleurs Jenny avait plantées, sur quel banc de gazon elle aimait à s'asseoir. Un oiseau, élevé par ses soins, était devenu l'hôte favori de la maison ; le piano sur lequel ses doigts agiles s'étaient promenés, le couvert, le gobelet dont elle se servait à table, le fauteuil qu'elle préférait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent réfléchi ses traits, tout était devenu pour Potard Tobjet d'un culte qui allait presque à l'idolâtrie. U ne vivait plus que dans ces restes d'un passé évanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'i*mages qui lui étaient chères.

Dans les heures les plus pénibles du regret, jamais Potard B*avaii songé à sa Jenny pour la maudire ; il ne savait que la pleurer et la plaindre. Les torts qu'il n'imputait pas à Edouard Beaupertuis, c'était sur lui-même qu'il les rejetait il se reprochait avec des larmes amères de n'avoii' pas obéi au dernier vœu d'Agathe, d'avoir négligé cette enfant, à qui il n'avait manque, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus

DBS COHHig VOYAGBUHS. 123

édaîrée et une surveiliance plus attentive. Cette pensée acca* biait Potard ; son malheur, si grand qu'il fût, ne lui semblait qu*ttne expiation incomplète de ses torts. Pouvait-il exiger qn'one jeune fille, à peine éclose à la vie des passions, eât le sentiment de ses devoirs, quand lui, avec sa tète grisonnante et une longue expérience des faiblesses du cœur, avait à ce point méconnu les siens t Ainsi raisonnait le vieux voyageur, s^accusant lui-même, se frappant la poitrine, et jetant sur la Unie de sa Jenny un voile miséricordieux.

Bait mois s^écoulèrent sans que Potard se départît de sa rè^e de conduite. Il n^avait pas quitté un seul jour sa maison, des Brotteaux ; il n*y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets d'affaires. Une vieille servante présidait à soo ménage, et respectait le silence et la mélancolie de son maitre. Un jour pourtant que notre héros parcourait son jardin en donnant çà et là quelques soins à des plantes préférées, on violent coup de sonnette retentit à sa porte^ et peu dlnstants après, un homme entra chez lui avec une impétuosité irrésistible.

« Potard, dit-il, Potard !

-7- Tiens c'est toi, Eustache, dit celui-ci en se relevant au bruit et s*appuyant sur son râteau avec Taisance d'un homme rompu aux exercices de l'horticulture. D'où sors-tu donc? Te voilà bien effaré ! p

Depuis le jour sombre où le commis de la maison Beaupertuis et Blainval avait mis Potard sur la voie du ravisseur de sa fille, les deux amis ne s'étaient plus revus. Eustache, malgré le flegme philosophique qui le caractérisait, n'avait pu se défendre d'un sentiment de remords à la pensée des catastrq>hes dont il avait été la cause indirecte. Cette sorte de complicité dans laquelle Edouard Tavait entraîné pesait sur sa conscience comme un souvenir importun et faisait ombre dans sa vie. Aussi n'avait-il pas osé reparaître devant Potard et évitait-il avec soin sa rencontre. Pour qu'il s'offrît volon-

tairement et de lui même aux yeux du troubadour, il fallait une circonstance grave, un motif peu ordinaire. Cependant rémotion du visiteur était si forte que sa parole ne trouva pas sur-le-champ une issue et quUl resta pendant quelques minutes muet et comme embarrassé ;

a Tu ne m'en veux plus, vieux? dit-il enfin, en jetant sur son ancien collègue un regard suppliant.

— Mais non, Eustache, répliqua Potard avec une bienveillance mélancolique où perçait sa douleur.

— Si, tu m'en veux toujours, dit Eustache avec amertume ; tu me bats froid, tu me tiens à distance. Donne-moi cinq cents coups de poing, et que ça finisse.

» Enfant, répondit Potard !

— Non, vois-tu, troubadour, j'en étouffe, je n'y tiens pas. Depuis trois mois j'ai maigri de cinq livres. Le matin je laisse la moitié de mon pain au lait ; le soir je n'achève pas mon cruchon de bière. J'ai là comme un poids sur la poitrine : il faut que j'en aie le cœur net. p

Il y avait dans l'accent qu'Ëustache donnait à ces paroles quelque chose de si franc et de si vrai, que Potard en fut touché : il prit la main de son vieux camarade et la serra avec effusion.

« Eh bien, soit, ajouta-t-il en s'efforçant de sourire; oublions le passé. Aussi bien, quoi de plus triste?

-— A la bonne heure, reprit Eustache ; je te reconnais là, troubadour. Jamais de fiel chez toi, tu as l'âme d'un gentilhomme. Eh bien, écoute ; je ne suis pas venu ici en*égoîste. Tu m'as fait ma part, et je t'en remercie ; maintenant je vais te faire la tienne.

— Comment cela, Eustache?

— Tu connais le père Beaupertuis, reprit le commis.

— Si je le connais, s'écria Potard, rejetant au loin le râteau sur lequel il s'appuyait, et donnant à sa physionomie une expression menaçante. Si je le connais, l'infâme!

DES COaiAllS V0YAGEUB8. 125

»Du calme, troubadour, poursuivit Eustache sans se troubler. H y a une justii:e là haut : tu es vengé.

— Vengé I Ah ça, mais que dis-tu donc, Eustache, vengé? Et comment, s'il te plaît?

— 11 est mort, reprit Eustache d'une voix solennelle ! Mort, frappé d*un coup de foudre !

— Mort, dit Potard, dont les yeux s'animaient à cette nouvelle.

— Tout ce qu'il y a de plus mort, continua Eustache, tordu en cinq minutes. Sans appel et à perpétuité.

— Ah ! dit le commis voyageur, comme sMl eût respiré plus librement.

— Une attaque d'apoplexie, ajouta le commis de la majiion Beaupertuis et Blainval ! Un excès de sensibilité !

— Tu plaisantes, Eustache.

— Non Tieux, c'est comme je te le dis ! Tu m'en vois tout stupéfiût ! un homme que je croyais tendre comme une pien*e à fusil.

~ Explique-toi, de grâce.

— C'est juste, il fallait commencer par le commencement. Hier donc il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orléans ; la maison Fichenall et compagnie, de bons correspondants que nous avons là-bas. Le père Beaupertuis décacheté le pli et se met à lire ; je le suivais du coin de Fœil. Te figures-tu mon étonnement quand je vois le patron se pâmer et tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!

— Et la cause, Eustache, la cause !

— Ah ! la cause, c'est une autre histoire. N'empêche que je n'aurais jamais cru ça du père Beaupertuis. Un homme dur comme du métal l

— En ûniras-tu ?

— M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonçait tout uniment que le petit Edouard venait d'être attaqué de la fiètre jaune, et qu'avant vingt-quatre heures c'en serait fait

de lui. Il parait que c'est un mal qui ue plaisante pas. » A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de

Potard s'épanouir !

c( Bonté du ciel ! s'écria-t-il, me voilà donc vengé ! Frappés

tous deux ! le père et le fils ? Je savais bien que j*aurais mon

tour ! »

A« delà des aters.

Cependant, quand la réflexion Ait venue, Potard sentit ses idées prendre une autre direction. Il songea à Jenny, et une crainte vint Tassaillir. Ce fléau qui avait frappé son ravisseur Taurait-il respectée Y n'aurait-elle pas, elle aussi, payé un tribut à ce climat dévorant? Qui le sait? peut-être s'agitait-^e alors sur un lit d'angoisses, en proie aux ardeurs de la fièvre ! Peut-être, dans son agonie, cbercbait-elle en vain autour d'elle un regard ami, une main secourable?

Cette pensée remplit le cœur de Potard d^une épouvante profonde. La soif de la vengeance s'eilkça pour faire place à une inquiétude dont rien ne put le distraire. La nuit, d*horribles visions assiégeaient son chevet ; il voyait sa fille mou* rante, étendant les bras vers lui, et lui adressant un dernier adieu. Plus d'une fois, il se réveilla en sursaut et inondé dMne sueur froide : il lui semblait qu'une voix venait de porter à son oreille des sons lamentables et que de la chambre voisine sa fille l'appelait. Il se levait alors à demi fou, chancelant comme un homme ivre, et ne parvenait qu'à grande peine à chasser ces tristes hallucinations. Cette lutte contre des fon-

DBS COHIIIS VOTA6BUR8. 127

tomes ne pouvait se prolonger sans danger pour la raison du lieu Toyageur. La fièvre jaune était devenue pour lui comme une idée fixe ; il s'entourait de livres de médecine, afin d*en coonaitreles symptômes et d'en étudier les effets : on eût dit qo'il cherchait ainsi à conjurei* le fiéau, à le détourner du moins d'une tète qui lui était chère.

Eostache comprit qu^une diversion pouvait seule sauver Potard, et pour qu'elle fût efficace, il importait qu'elle fût prompte. Les regrets et les craintes du pauvre homme aTaient un caractère qui allait jusqu'à l'égarement, et des altérations profondes se laissaient voir sur sa physionomie. Parfois même survenaient des crises, suivies d^un abattement complet et dans lesquelles la mémoire semblait sYteindre. Uo jour que ces symptômes inquiétants se prolongeaient oatre mesure, Eustache amena doucement le malade sur un terrain qu'il croyait favorable à une réaction :

< Vieux, lui dit-il, qu'est-ce que tu fais ici entre quatre mars ? Tu veux donc moisir sur place, comme un champignon de rebut ? »

Potard releva la tête, et attacha sur son ami un regard teme, sans vie, sans expression.

« Toi, qui aimais tant à courir le monde, continua Eustache, comment peux-tu rester cloué au même plancher? Tu vas te rouiller, troubadour. i>

Le voyageur ne parut s'associer à ce que disait le commis de la maison Beaupertuis et Blainval qu'en jetant un coup d*œil sur ses jambes et les agitant d'un façon machinale :

> A la bonne heure, poursuivit Eustache ; dégourdis-toi, que je te reconnaisse. L'homme est fait pour rouler, et non pour sécher sur place. Si tu as assez de l'Europe, Potard, songe à l'Amérique. Voilà un pays neuf comme un fifre. L'Amérique et toi, vous êtes faits pour vous comprendre, troubadour. Honore-la de ta présence, comme le grand la Fayette. »

A œ mot d'Amérique, un changement soudain se manifesta

128 LE DBUmfiil

dans Tattitude du malade. Son œil s*ëclaira d*im inyoD d'intelligence, ses traits reprirent un peu de naturel :

« L'Amérique ! dit-il, comme s'il se fût réveillé d'un long, sommeil.

— Oui, TAmérique, un pays à souhait, une terre promise. Fi de l'Europe ! Il n'y a que des culs-de-jatte qui puissent tenir à l'Europe. Parlez-moi de l'Amérique! On ne vit que là.

— L'Amérique! répéta Potai'd,|sortant graduellement de sa torpeur. N'est-ce pas là qu'est allée mon enfant?

— Comme tu dis, troubadour. En Amérique, pays du tabac et des peaux-rouges, un vrai paradis terrestre... »

Potard ne laissa pas Eustache achever sa phrase. Saisissant son bras avec vigueur^ et l'entraînant avec impétuosité du côté de la porte, il s'écria :

« Allons-y ! allons-y sur-le-champ ! »

Eustache parvint à contenir cet élau et à ramener le voyageur vers son siège.

ft Ck)mme tu y vas, vieux! comme tu prends la balle au bond ! ajouta-t-il. A la bonne heure! Il n'y a qu'à parler avec toi.

— Allons-y ! disait encore Potard, dont tous les membres frémissaient d'impatience.

— Adjugé, convenu, répondit Eustache; nous irons. Laissemoi seulement vingt-quatre heures pour faire tes préparatifs. Que diable ! on ne va pas en Améiique comme à un tour de promenade.

— Allons-y, allons-y! répétait Potard avec une ardeur machinale.

— Soit, dit Eustache ; ouvre tes ailes et prends la poste aux pigeons. Ceux-là n'ont pas besoin d'arrêter des places aux messageries. Un peu de calme, vieux; laisse-moi arranger les choses. Foi d'Eustache, tu n'attendras pas longtemps. »

Le commis des Beaupertuis quitta PoUird sur ces mots, et alla tout disposer pour ce voyage. L'un des grands paquebots

Di:s COXUIS VOYAGEUKS. 129

à voiles qui font le serrice entre le Havre et la Nouvelle-Orléans allait appareiller dans quelques joura ; il fallait profiter de cette occasion. Par la même voie, on devait annoncer à Edouard Beaupertuis la nouvelle de la mort de son père, et demander ses pouvoirs pour les affaires de la succession. Eustache conduisit tout avec une merveilleuse promptitude. L'état du voyageur exigeant quelques soins, il obtint de ses chefs la permission d'accompagner Potard jusqu'au port d'embarquement et de ne le quitter qu'après l'avoir confié au capitaine du paquebot. Dès le lendemain, il se mit en route avec le malade, et cinq jours après, il pouvait voir, de la jetée du Havre, s'éloigner le navire qui emportait le vieux commis voyageur et sa fortune. Depuis qu'il avait quitté Lyon, Potard semblait un tout autre homme. Sa monomanie, de sombre qu'elle était, avait brusquement tourné à la pétulance et à la gaieté. Il ne se possédait plus de joie à l'idée qu'il allait i-evoir sa fiUe ; et si, de loin en loin, la crainte d'une catastrophe venait traverser son bonheur, le moindre incident du voyage suffisait pour dissiper ces nuages. Il y avait encore un peu d'exaltation dans le cerveau, mais cette exaltation avait changé de caractère.

Eustache revint donc à Lyon plus tranquille sur le sort de son ami. Le capitaine devait avoir pour lui toutes sortes d'égards, et le conduire chez sa fille dès son arrivée à la Nou- Yelle-Orléans. Ainsi le commis de la maison Beaupertuis et Blainvai attendit patiemment la suite de son expérience. Cependant trois, quatre paquebots arrivèrent de la Louisiane, sans apporter des nouvelles de Potard ; quatre mois se passè- Knt, et pas une lettre ne parvint à la maison. Edouard luimême n'écrivait pas. L'inquiétude était des plus vives ; et Eustache avait déjà demandé à ses chefs d'aller sur les lieux pour s'assurer des causes de cet inexplicable silence, quand un énorme paquet de lettres arriérées fut jeté sur la table du comptoir par le facteur de la poste. L'une d'elles était pour

130 LE DBRNIBB

Eustache; il s'empressa à'en briser le cachet, reconnut récriture de Potard et lut ce qui suit :

XYI

Ub denier eo«p de tète.

De la Savane detNalchei, bords rianUdn Mi«iiaipi, le

Mon bon Eustache,

Je t'écris de Taulre monde, d'où je reviens ou à peu près ; rien que d'y penser, la cervelle me part, il faut que j*aie ea quelque coup sur le timbre, et infiniment prolongé encore. Enfin ça va mieux; et comme nous chantions de Fautre côté de Feau :

Point de chagrin qui ne soit oublié Entre l'amour et quarante-quatre nègres.

Oui, mon cher, quarante-quatre nègres, ni plus ni moins. Quand je dis nègres, il se peut qu'il y ait dans le nombre quelque négresse. Je suis à la tète de ce capital, plus cinq cents hectares de savanes ou champs de coton. On me berce le jour dans un hamac, et je fume des pipes démesurées avec le tabac du lieu, qui humilie celui de la Régie. Voilà.

Après tout, je comprends ça. Le soir, ma Jenny, qui est près de moi, me touche un morceau de clavecin, pendant que je bats la mesure sur le dos de mon nègre-major, enchanté de cet exercice. Et dire que certains naturalistes pi^tendent que l'Africain est insensible à l'harmonie ! On voit bien qu'ils n'ont pas vu ces moricauds de près.

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Impossible à toi^ Eustache, de te faire une idée de la vie que l'on mène ici. Quand on a si longtemps battu Testrade, rieo de si doux que de se divertir à la façon du lézard, en se grattant le ventre au soleil. 11 7 a pourtant des moments où le souvenir des quais du Rhône, de la colline de Fourvières, de Perrache, de la Mulatière et autres lieux circonvoisins vient me relancer au milieu de mes quarante-quatre nègres des deux sexes, et alors, malgré moi, je chante avec mon Déranger:

Pauvre Potard, tu reverras la France ; La main d'Eustache te fermera les yeux.

Hais, sans te faire du tort, ces moments sont courts. Jenny est là; le reste est bien peu de chose. Je me surprends à être à moitié Américain; il me semble que j'ai rossé des nègres toute ma vie. Cest un exercice des plus favorables à la santé. Ensuite il faut dire qu'on est assez libre dans ce pays-ci. Pomru qu'on ne parle pas de Fabolition de Tesclavage, on a à peu près son franc parler sur chaque chose. La presse surtout y est très-libre ; on peut se traiter mutuellement de gredins par la voie des journaux. (Test reçu dans la meilleure compagnie.

Mais voilà que je bavarde indéfiniment, mon bon Eustache, sans f expliquer comment les choses se sont passées^ et pourquoi je me trouve dans le pays des Natchez> sur les bords riants du Mississipi, à la tète de quarante-quatre nègres dont dix négresses, et à Tabri des poursuites de Todieux Poussepain. Tu ne connais peut-être pas Poussepain i tant mieux, cela (bit honneur à tes principes.

Void donc le récit de mon voyage» La traversée a été su'* perbe t premier jotir, du porc salé; second jotir, du porc salé; troisième jour, du porc salé; quatrième jour, du porc salé; cinquième jour, du porc salé. Je ne pousse pas plus loin la carte du bord : cela pourrait paraître monotone. Au bout

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d'un mois nous découvrons le Mississipi, un beau fleuve, quoique assez malpropre. Je débarque^ et mon brave capitaine lue conduit dans une maison située sur le quai . J'entre ; et qu'aperçois-je ? Ma Jenny. Je me jette dans ses bras en pleurant. «Ma fille! »dis-je.

Elle est surprise d'abprd, étonnée; Marguerite survient et s'explique, tt Mon père ! » s'écrie Jenny.

Ma fille ! mon père l de deux heures nous ne pûmes pas nous dire autre chose. Puis c'étaient des sanglots, des embrassades. J'ai versé plus de larmes ce jour-là, mon pauvre Eustache, que la grande armée entière aux adieux de Fontainebleau. Ça soulageait mon pauvra cœur^ et il me semblait que ma tète s'y dégageait comme si on l'eût débarrassée d'un poids énorme. C'est si bon de presser sa fille dans ses bras et de s'entendre dire : Mon père ! Quand je pense que, sans l'odieux Poussepain, depuis quinze ans eUe m'aurait fait entendre celte musique-là ! Abominable cuirassier!

Bref, nous étions au fort de notre joie, quand un homme entre dans Tappartement avec la familiarité d'un maître. Un fantôme ne m'aurait pas autant épouvanté! C'était Edouard Beauperluis, Edouard en personne, le petit Edouard ! Lui que je croyais aux antipodes, bien et dûment expédié par la fièvre jaune. Juge de ma stupéfaction, Eustache! Faire deux mille lieues pour retrouver vivant un ravisseur que je croyais mort ! l'avoir sous les yeux en chair et en os quand je le croyais à huit mètres sous terre I Un nuage me passa devant les yeux ; ma tête s'enflamma de nouveau, et je ne vis, je ne sentis plus rien.

Il faut que ma colère ait été bien terrible pour qu'aucun souvenir de celte scène ne soit resté dans ma mémoire. A la vue de cet homme, l'orgueil du désappointement, la soif de la vengeance, la haine, la jalousie, me mirent hors de moi, troublèrent ma raison. On m'a dit depuis que je me précipi-

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tai, furieux, sur le jeune homme, que je le saisis d^une main par la nuque^ de Tautre par le fond de son vêtement, et que je le portai ainsi, comme on eût fait d'uue plume, vers la fenêtre qui donnait sur le fleuve, où je le balançai extérieurement pendant quelques minutes. Juge du plaisir que lui causait ce bain aérien. Jenny s*était évanouie ; la vieiUe Blarguerite poussait des cris lamentables ; la foule s'attroupait sous les croisées, et quelques voisins, accourus au bruit, finirent par m'arracher dés mains la victime à demi morte de frayeur. Quant à moi, je tombai dans un anéantissement profond.

Quand je repris mes sens, ma Jenny était près de moi. Son visage semblait entouré de rayons doux et purs ; un sourire charmant parait ses lèvres. Je voyais que le bonheur Tavait visitée et qu'elle n'attendait plus que mon rétablissement pour se livi-er à une joie sans réserve.

En effet, Edouard Beauperiuis avait fait ses réflexions. 11 laut te dire, Eustacbe, qu'atteint de la fièvre jaune, il devait la vie aux soins de Jenny; mais peut-être la reconnaissance b'eût-elle pas suffi pour vaincre ses derniers scrupules. La leçon que je venais de lui administrer avait été plus efficace, il comprit que je n'étais pas un père de vaudeville, et qu'il ne me jouerait pas avec impunité. La mort du vieux Beaupertuis faisait d'ailleurs disparaître le dernier obstacle. Il était libre, il pouvait disposer de lui-même, il résolut d'en finir.

Jenny, assise au pied de mon lit, me raconta tous ces détails; et quelques instants après> Edouard Beaupertuis vint me demander ma bénédiction.

De ma voix la plus nourrie, je chantai :

ËnfanU, formez une sainte alliance Et donnez- vous la main.

Cette scène suffit pour me remettre sur le pied. Dès le lendemain, j'allai tout ordonner pour que la noce eût lieu le plus t6t possible. Peu de semaines après, le mariage s'accomplit à

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la chancellerie française et à Téglise, de sorte qu'aujourd^hui il n'y manque rien. J'y ai regardé de très-près.

Edouard Beaupertuis a résolu de se tLier àla Nouvelle-Orléans : il y fera les affaires de la maison de Lyon. Quant à moi, j'ai placé la dot de Jenny dans le pays des Natchez, où nous ne risquerons pas de rencontrer l'abominable Poussepain. Cest de notre propriété que je t'écris, mon bon Eustache, au milieu de mes quarante-quatre nègres, sans distinction de sexe. Jenny vient passer avec moi la belle saison, et à Thyvernage nous reprendrons le chemin de la Nouvelle-Orléans- La vieille Marguerite est destituée de ses fonctions domestiques ; eUe a deux négresses pour la servir, ce qui ne laisse pas que de l'iùcommoder. Si par hasard tu avais besoin d'un négrillon pour toi ou tes amis, ne te gêne pas. Gela ne coûte guère que la façon. J'aurai soin de te choisir le plus noir.

11 n'y a qu'une chose qui m'inquiète, c'est de savoir ce que devient, dans notre beau pays de France, l'institution du commis voyageur? Elle était déjà biea bas lorsque j'ai quitté vos parafes. En renonçant à la romance, le commis voyageur a perdu les trois quarts de sa force, et Vut de poitrine ne le sau* vera pas. La romance plaisait aux masses; elle enchantait l'épicier, ébranlait le droguiste, influençait le mercier, et enlevait le marchand d'indiennes. Vtd de poitrine étonne ces gens^à, mais ne les séduit point : il éraille la voix sans assurer l'empire. Le commis voyageur ne devait pas sortir de To-^ përa«comique ; c'est le vrai domaine de ce Joconde 2

J^ai longtemps parcouru 1(* inonde^ Et l'on m'a vu de toutes paris, Courtisant la brune, la blonde, Aimer soupirer au hasard.

Adieu, mon bon Eustache. Si le goût des voyages me reprend, j'ai ici de quoi me satisfaire ; j'irai chez les peaux-roiiges pour y traiter de la pelleterie. Peut-être entendias-lu

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parier de moi : si Tétoile du commis voyageur s'éteint en Europe, elle se lève dans le nouveau monde ; el comme dit la romance :

Vogaons vers l' Amérique, Terre de liberté.

Ton ancien

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