‹ Nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 1 sur 26 · A ALEXANDRE DUMAS FIL · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE DUMAS FIL

Mon cher Alexandre, vous avez oublk

sous les frais ombrages de Saint-Germain,

brûlants du Cbâteau-Vert. Cela se conçoil

redoute comme vous les excès ascendants é

la lune fait oublier le soleil. Alors, je veux

*— tre en mémoire cette plage de la Méditerrani

o> miroir des étoiles, oii nous allions si souven

co des tragédies et des chansons, loin du put

'~* coulisses, loin des acteurs. Au moment où

Q commence, je tiens à vous faire enregistr

"^ fraîches archives de votre cerveau, les prêt

fde votre passé qui s'éloigne, surtout parce ■ se lie à des rivages que vous avez chéris, et qui vous ont 1^ aimé.

Quand votre glorieux père, notre meilleur ami, faisait

périodiquement, toutes les années, une halte dans notre

Provence, nous ne manquions jamais de donner deux

coDvives de plus aux hôtelleries maritimes et cham|>ê-

tres de Courty et du Château-Vert. Nos repas s'élevaient

Miiivent il la haub^ur d'un festjn que Ballhazar aurait si-

olongions jusqu'aux heures suspectes

)ougies.; et nous nous racontions des

imme des romans, dont le succès ne

appe du festin.

prince des historiens, peut employer à se donner ces amusements, et, après louvellerait son bail, au grand désesd, qu'on trouverait fort stérile à Paris.

lop, notre Dumas nous a été enlevé par Saint-Germain ; les Néréides de la Méé vaincues par les Nymphes de la Seine, aché un crâpe de douleur aux tables de teau-Vert.

es venu à votre tour vous asseoir à ces rfumées d'algue vive et de coquillages, commencé ensemble les mêmes causeagnement de vagues marines et de misiommes dit cent fois, en pise de dessert, tout ce que nous savions et surtout ce que nous ne savions pas, comme de véritables historiens. Nons n'a-

vions d'aulre sténographe que notre mémoire, laquelle pourrait éparçner ii Clio l'achat d'une plume de fer.

Aussi ne soyez pas étonné de me voir arriver un de ces matins chez vous avec des histoires que vous connaissez déjà, mais qui, cette fois, vous sont dédiées sous le titre de Nouvelles nouvelles. Elles ne le sont pas pour vous; mais qu'importe? Elles vous parler du Prado, àeh Réserve et AaCkâteau-Vert. M vous n'aurez plus de prétexte pour oublier m je vous impose le souvenir comme un devoir.

A vous de coeur,

— Monsieur, lui dis-je, Tantiquilé n'a pas de plus grands philosophes que vous î

M. Thomas Paulus, à cette parole, la première depuis notre sortie du club où j'avais fait fortuitement sa connaissaneCi s'inclina avee une modestie sans orgueil, et me serra énergiquement la main.

— Maintenant, ajoutai-je, savez-vous ce qui \ ous arrivera?

— Oh! qui lésait! dit M. Paulus.

— Je le sais, moi. 11 est si aisé d'être prophète. Isaïe, Jérémie et David ont fait le plus facile des métiers... Tenez, monsieur Paulus, prenez la peine de regarder le ciel du côté des tours de Westminster. ..

Nous étions sur le pont des Frères-Noirs; à Londres, on «•ause mieux sur les ponts que partout ailleurs.

M. Paulus suivit l'indication de mon doigt, et regarda le ciel. Les nuages du couchant, dessinés en lignes hori-

zontales, ressemblaient a une collection d'aiguilles de Cléupâtre renversées sur un sable d'or.

— Demain, dis-je à M. Paulus, le vent de nord-ouest soufflera très-viofemment, je vous le prédis.

— Eh bien? remarqua M. Paulus en se courbant en point interrogatif.

— Eh bien î repris-je, je vous prédis aussi aisément, et sur des données certaines, que, malgré votre merveilleuse science philosophique, la postérité ne saura pas si vous avez existé en Allemagne, et ne connaîtra pas votre nom . Pourtant, nous connaissons, nous, en 1852, le philosophe Bias, lequel florissait six cent neuf ans avant iésus-Chrisl, du temps de Tastronome Thaïes de Milet. Or, ce Bias n'a jamais rien écrit ; il s'est contenté de dire : Omniamecum porto (je porte toutes mes richesses avec moi), et encore je suis sûr qu'il n'a pas plus dit ceiootqueCambronne n'a dit le sien. Enfin, nous connaissons Bias; et personne ne vous connaîtra jamais, vous, qui avez découvert une si haute vérité philosophique.

— Ce sera ma faute, peut-être, dit M. Paulus, si je ne suis pas connu. Ce sera ma faute, rqpéta-t-il avec abatte^ ment. Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de lire mon discours, hier, à la dernière séance du Congrès de la paix!

— Ce n'est pas le courage qui vous a manqué.

— Oui, vous avez raison, ce n'est pas le courage, me dit M. Paulus : j'ai craint de me voir demander la clôture au bout de dix minutes; et puis, d'ailleurs, ma découverte philosophique aurait contrarié trop de préjugés nationaux et belHqueux; je n'aurais été soutenu que par N. Victor Hugo et M. Emile de Girardin, à la séance du Congrès.

— Mais, lui dis-je, cela était suffisant. Ces deux grandes unités sont une majorité partout, lorsqu'il s'agit de haute philosophie. Ensuite, je pense que tout le Congrès

LES DEOX BATAILLES. 7

vous eût écouté jusqu'au bout. Vos batailles auraient fait une vive sensation, et vous êtes si convaincu de votre droit, que...

M. Paulus m'interrompit vivement et me dit:

— Oui, souverainement convaincu, et je le redirai sans cesse : les hommes n'ont jamais livré que deux batailles raisonnables. Toutes les autres n'ont pas Tombre du sens commun, et se ressemblent toutes, dans l'histoire moderne principalement. C'est d'une monotonie accablante. C'est toujours un général qui monte à cheval à cinq heures du matin, passe un ruisseau, et engage une vive fusillade avec l'ennemi. Ensuite, le canon s'en môle ; une fumée épaisse, comme un brouillard de Londres en décembre, couvre les deux années, si bien que tout le monde tire au hasard, jusqu'à l'épuisement des munitions. Ceux qui n'ont plus ni poudre, ni balles, ni boulets, prennent la fuite. On n tiré deux millions de coups de fusil, douze cent mille coups rie canon, et on a tué seize cents hommes. La nuit tombe, c'est fini. On recommence le lendemain, et toujours ainsi jusqu'à la paix; alors, on s'embrasse, on s'accorde quatre pouces de mauvais terrain au bord d'un fleuve, et chacun lies deux peuples s'élève un arc de triomphe, où il se proclame le peuple le plus brave de l'univers : il ne reste de tout cela, dans les deux pays, qu'une foule de pauvres femmes, mères ou épouses, qui pleurent avec des robes de deuil. Voilà la moralité de tout ce bruit. Les batailles tuent beaucoup de femmes surtout. Ce qui est très-honorable pour le genre qui se dit humain.

— Je regrette infiniment, pour la cause de l'bumanito, dis-je à H. Paulus, que votre discours soit resté dans votre poche ; n'en parlons plus.

— Je pars ce soir pour Munich, reprit M. Paulus : avezvous quelque commission à me donner?

— Oui, faites imprimer votre discours à Munich. ^— Impossible.

— Pourquoi impossible, .monsieur Paulus? •

— Ah! c'est ainsi. Est-ce qu'on peut écrire ce qu'on veut, en ce monde? Il y a toujours une broussaille du chapitre des considérations qui vous enchevêtre la plume et les doigts. J'ai un oncle riche qui a servi comme général, et qui a fait peindre chez lui une galerie de tableaux représentant toutes les batailles enfumées où il a passé un ruisseau à cinq heures du matin. Cet oncle me déshériterait.

— Mais après la mort de votre oncle...

— Oh ! c'est un oncle qui menace de devenir éternel, et je compte encore beaucoup plus sur les générosités de sa vie que sur les éventualités de sa mort. C'est lui qui a fait les frais de mon voyage à Londres ; je puis me permettre de prononcer un discours contre la manie des guerres, mais, si je Timprimais, malheur à moi!

— Ce n'est pas, lui dis-je, votre discours que je regrette, un discours peut toujours se refaire; dans l'intérêt du genre inhumain, je regrette vos deux batailles.

— Eh bien, me dit M. Paulus, nous pouvons peut-être arranger tout cela. Vous voulez mes deux batailles, je tiens mon discours à votre disposition. Faites-en ce qu'il vous plaira, si vous n'avez point d'oncle général.

— J'ai eu, m'a-t-on dit, deux oncles natifs de la Cio^^t ; ils seraient aujourd'hui conseillers municipaux et pères d'une nombreuse famille, comme tous les pères ichthyophages de la Ciotat; mais ils se sont fait tuer étourdiment, à la fleur de l'âge, en i813, sur le vaisseau le Roniuhts. devant le cap Brun.

— Alors, vous êtes entièrement libre, vous n'avez point de considérations à garder?

— Aucune.

— Promenons-nous encore un instant et je vous donnerai mes deux batailles en rentrant à Thôtel.

M. Paulus a tenu parole, et, d'après son histoire, j'ai écrit la mienne. Il n'y a de changé que la forme du récit.

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