DANS LES GAULES
En 1828, le roi de Bavière demanda une audience particulière à Victor Hummer, et l'obtint.
-^Monsieur, lui dit le roi, vous savez combien je m'intéresse à l'histoire ancienne, puisque je la continue dans la personne de mon fils, roi de la Grèce et successeur de Léonidas. J'ai appris vos courageuses explorations en Afrique, et je veux les récompenser ; il est temps que votre précieux manuscrit, enfoui dans la bibliothèque de Munich, soit rendu à la lumière par la voie de l'impression. J'achète votre traduction d'Hérodote cin(|uante mille florins, et je me déclare votre éditeur.
Victor Hummer se jeta aux pieds du roi, et frappa le plancher trois fois de son front, à la manière des Perses.
— Croj-ez, sire, dit-il, que je veux employer au service de la science l'argent que je reçois de vous. Avec cette
somme le monde m'appartient, et je vais traduire Strabon.
— C'est bien, dit le roi avec un laconisme charmant.
Le roi serra la main du savant, et sortit comme un simple particulier.
Victor Ilummer trouva dans sa main une lettre de change sur M. Reighanum, à Francfort-sur-le-Main, banquier fantastique, qui bâtit des châteaux en Espagne pour les Allemands.
Cependant un honnête escompteur de Munich prit la lettre de change à cinquante pour cent d'agio, pour faire honneur à Tendossement du ministre des finances bavarois. Aux yeux d'un savant rien ne ressemble plus à cinquante mille florins que vingt-cinq mille : c'est la même chose au fond pour qui n'a rien.
Hummer se jeta tête première dans l'in-folio de Strabon; il se réduisit à l'état de squelette, il devint diaphane, et termina son travail. Le vénérable savant, rongé parles veilles, n'était plus qu'une illusion qui s'évanouissait sur les places publiques de Munich au moindre souffle de l'air; en se regardant au miroir, il ne voyait rien. Qu'importe l'absence du corps, si l'âme reste ? La science n'arrive qu à ce prix.
L'âme d'Hummer, vêtue d'une légère redingote de coutil, partit pour explorer les Gaules, au printemps de 1828. Elle ne paya que moitié place dans l'intérieur de la diligence ; ils étaient sept voyageurs fort à l'aise , Ilummer compris.
Sur la route de Marseille, cette reine des Gaules. Hummer disait :
« Je vais donc voir cette cité antique, fondée six bons siècles avant le Christ; cette cité contemporaine des Tarquins, et que Strabon aimait entre toutes les villes gauloises, D
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Disant cela, il descendit à l'hôtel de la Croix-de-Malte, sur le Cours.
Le lendemain, à son réveil, il était fort indécis.
«.Je ne sais trop par où commencer mes courses, disait-il ; j'ai à choisir entre le temple de Neptune, le temple d'Apollon Delphien, le temple de Diane d'Éphèse, le temple de Junon Lacinienne, le temple de Vénus vietrïx; plus le Lacidum, la necropotis Paradisius, le château de Jules-César, la maison de Milon, les thermes, la porte Julia et une foule d'autres antiquités, dont quelquesunes modernes, comme la fameuse tour qui soutint siège, en 1536, contre le connétable de Bourbon, et la belle église gothique de las Accoas, dont parlent Papon et Grosson, ces deux continuateurs de Strabon.
II appela le garçon d'auberge, et lui dit :
— Quel est le temple le plus voisin d'ici?
— Saint-Martin, répondit le garçon.
— Bien ! dit Hummer , c'est ici comme à Rome, où le catholicisme a hérité du paganisme. Comment appelait-on Saint-Martin dans l'antiquité?
— Je ne sais pas, monsieur. Si vous voulez le voir, sui- , vez la rue et prenez la gauche au bout.
— C'est bien, mon garçon ; tu n'es pas fort.
Hummer s'achemina vers Saint-Martin, et vit une église
assez laide, très-sombre, trés-poudreuse, et point antique du tout.
— Mon ami, dit-il au sacristain qui passait, pourriez-vous me donner quelques explications archéologiques sur
Le sacristain lui tourna brusquement le dos. Hummer sortit pour marcher au hasard à la découverte des * ruines.
U vit de magnifiques rues, des quartiers opulents, un
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peupl<^ pittoresque et animé; une ville pins grande, plii:^ belle, plus gaie que Munich : mais tout cela ne le toucha nullement ; il avait en horreur le moderne, il (Perchait MoMÔBa eÎ9iias et non pas la ville de Marseille ; il cherehait des ruines, et il ne voyait que des architectes bâtissant des édifices. L^architecte est rennemi né de Fantiquaire ; il démolit la ruine et se sert de Fantique pour faire du neuf.
En traversant une rue aussi large que Saketuil-Slreet, h Dublin, il vit le plan de Marseille sur l'étalage de M. Chardon, libraire, auteur du Guide marteiUais,
« Voilà mon affaire, dit-il, entrons. »
M. Chardon regarde Marseille comme sa propre fille; c'est lui qui s'est chargé depuis soixante ans d'être Tbistoriographe de la fille de Phocée. 11 publie, tons les 1*" janviers, un précis fort élégant qui constate le^ progrès de Marseille, et il orne ce travail de statistique sérieuse d'une foule de réflexions morales adressées aux femmes et aux jeunes gens.
— Monsieur, lui dit Hummer, vous avez écrit sur Mari^eille, si j'en crois votre enseigne ; pourriez-vous avoir la bonté de me désigner les localités les plus remarquables du voyage, et de me vendre votre carte et votre Précis?
M. Chardon fit hommage de ses œuvres à Hummer, en l'appelant « mon confrère », et il s'offrit de l'accompagner dans ses explorations. Hummer se confondit en remercîments, et prit son album, soit pour dessiner les ruines imposantes qu'il allait voir, soit pour prendre des notes au crayon.
— Commençons par le plus près, dit M. Chardon. Voici la rue Saint-Ferriol ; comment trouvez-vous cette rue?...
— Fort belle rue, dit Hummer, droite comme un I.
— Comment trouvez-vous cette place avec ses marronniers?
— Fort belle place; mais je n'aime pas les marronniers.
— Croiriez-vous, monsieur, qu'il y avait ici une église superbe?
— Une église antique, une basilica; est-il possible, monsieur?
— Il n'en reste pas une pierre, comme vous voyez.
— C'est juste ; il y a des marronniers. C'est fort curieux, cela. Diable! on ne détruit pas mal chez vous. Passons à une autre curiosité.
— Je vais vous montrer maiatenant la Necropolis Paradisius; j'en ai parlé dans mon ouvrage.
— Et moi dans Strabon. Permettez que je prépare une feuille de papier pour prendre une vue de ce fameux Paradisius.
— Le voilà, dît M. Chardon. Le cimetière n'existe plus ; mais il pourrait exister, si l'on n'eût pas bâti cette rue que vous voyez, et qu'on appelle avec raison rue Paradis.
— C'est très-bien ! passons h une autre merveille ; voilà un cimetière parfaitement enterré.
— Ce chemin que vous voyez conduit à la fameuse montagne immortalisée par Lucain..
— Quoi ! s'écria Hummer, c'est le chemin de la Silvà Sacra ?
Celte forêt sacrée,
En tout temps des humains et du temps révérée ;
cette forêt où les druides faisaient dos sacrifices humains ; cette forêt où Trebonius, le lieutenant de César, coupait des chênes énormes^ robur, pour les galères de sa flotte;
cette forêt qui couvrait de son ombre le leniple de marbre de Neptune Sidonien! Oh! courons!
— La forêt existerait encore, si les humains et le temps ne Toussent pas détruite...
— Elle est détruite, la Sacra &lva! il n'en reste rien?...
— Pas un arbre! mais vous pourrez voir d'ici la montagne dépouillée où s'éleva cette forêt sainte...
— Allons toujours voir les ruines du temple de Neptune Sidonien...
— Le temple a suivi la forêt. Nous pouvons passer à d'autres antiquités, si vous voulez bien.
— Quoi! ce beau temple! lui aussi tombé en ruine! ses ruines en poussière! sa poussière au néant! Courons me consoler ailleurs.
M. Chardon était consterné de la désolation de Victor Hummer; il marchait devant lui dans la direction de la vieille ville, et semblait lui dire par ses gestes : « Attendez, je vais essayer de vous montrer quelque chose; ne vous désespérez pas. »
A l'heure où ils traversaient les quais du port, la ville était rayonnante; le monde entier y avait envoyé ses représentants : l'Amérique, l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, se promenaient sous les tentes, jetées, comme des ponts chinois, des croisées des maisons aux antennes des navires. Tous les dialectes de la terre se croisaient dans cette Babel navale; c'était une mosaïque ambulante de tous les costumes connus et inconnus, de tous les visages que le soleil nuance entre les tropiques, depuis l'ébène jusqu'au bronze. L'air n'avait 'pas assez d'échos pour répondre à tant de voix, à tant de cris, à tant de chants ; l'eau du port avait disparu sous les navires ; la forêt sacrée, dépouillée de ses feuilles, semblait être descendue de la montagne
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voisine pour donner ses mâts innombrables à toutes les flottes de Tunivers.
Hummer ne daigna pas jeter un seul regard à ce tableau extraordinaire; il eut donné tout Strabon pour voir devant lui, au lieu de ce port si animé, le tranquille Lacidiim, désert et silencieux, et deux trirèmes de Trebonius à Tancre, arrivées d'Ostie le matin.
M. Chardon conduisit le savant étranger à la rue des Grands-Carmes, et le fit arrêter devant la maison n**5o. C'était une maison recrépie à neuf, et dont la façade reluisait d'une ocre vive, comme la salle d'un cabaret de village.
— Voilà, dit M. Chardon, la maison de Milon.
— Milon le Crotoniate? demanda Hummer.
— Milon, l'assassin de Clodius.
— Permettez, monsieur Chardon : je regarde Milon comme un homme plus malheureux que coupable ; Milon a tué Clodius, le fait est vrai ; mais Milon ne peut être appelé assassin. Vous savez très-bien que Milon était accompagné de sa famille, et qu'il était drapé de son manteau, penulatuSy comme dit Cicéron, lorsqu'il eut le malheur de trouver Clodius sous son épée. Or, si Milon eût prémédité son action, il aurait laissé à Rome sa femme et son manteau, choses fort embarrassantes pour commettre un assassinat. M. de Voltaire est tombé dans la même erreur que vous, dans sa traduction d'un passage d'Homère, lorsqu'il dit en parlant d'Achille :
î^c meurtrier d'Hector en ce momcnl tranquille.
Achille s'était battu loyalement avec Hector, ce n'était pas un meurtrier. Ces mots, meurtrier et assassin, emportent toujours avec eux quehjue chose d'infamant.
M. Chardon s'excusa d'avoir outragé la mémoire de Milon t
— Vous dites donc, poursuivit Huniuier, que cette maison a appartenu à Milon.
— Oui, monsieur, n* 55.
— 11 paraît qu'on a commis le sacrilège de la restaurer à neuf.
' — Non, monsieur, on Ta rebâtie : l'autre tombait en ruine.
— On Ta rebâtie avec les ruines de la maison antique!
— Non, avec les ruines d'une maison moderne qui avait cent ans. Tous les cent ans on rebâtit la maison de Milon : il y en a eu vingt comme cela depuis le vainqueur de Clodius. On n'a pu trouver que ce moyen de conserver cette précieuse antiquité.
— Plaisantez -vous, monsieur Chardon? dit Hummer pâle et indigné.
— Oh! je plaisante rarement : je suis libraire.
— Vous êtes libraire, et vous ne frémissez pas sur le seuil de cette maison ! et vous ne lui donnez pas un coup de marteau, comme on fait sur le vase sacré profané dans le tabernacle! Venez, monsieur, entraînez-moi à d'autres antiquités.
— Justement, nous sommes ici sur le boulevard des Dames, et...
— Le boulevard illustré par les Marseillais au siège du connétable de Bourbon ! Oh ! c'est beau comme l'antique! Je ne connais dans l'histoire qu'un trait de ce genre, c'est à Carthage. Hélas! les remparts de Garthage ont disparu avec les héroïques Carthaginoises qui les avaient défendus! Du moins, ici, le rempart est resté comme un monument de vertu! Vovons ce boulevard.
— Voilà ce boulevard; il est là devant vous.
— Il me semble que je ne vois rien.
— H nV a rien du tout, en effet; mais voilà le terrain
m VICTOR UUMMëU. 171
où vous auriez vu ce rempart, s*il n'eut pas été démoli.
— Hais vous avez eu des aïeux bien démolisseurs, monsieur Chardon !
— Ah î le Sarrasin et la faux du Temps !
— Bah! le Sarrasin et la faux du Temps! voilà d'étranges excuses I Le Sarrasin a bon dos, et le Temps aussi. Les hommes ont la rage de détruire, et puis ils mettent tout sur le compte des Sarrasins et du Temps! Le Temps! mais savez-vous bien que le Temps, tout rongeur qu'on le dit, ne mangerait pas une écaille de colonne en mille ans, s'il n'avait pas l'homme pour collaborateur!
— Que voulez-vous, dit M. Chardon tout tremblant; je suis désolé de ne pouvoir vous montrer ce boulevard, d'autant plus qu'une de mes aïeules, madame Vivaux, fut nommée sergent^major sur la brèche, le quarantième jour du siège. Je vous montrerai son portrait.
— Montrez-moi, je vous prie, les deux célèbres temples dont j'ai parlé dans Strabon, le temple d'Éphèso et le temple d'Apollon Delphien. Vous savez que j'ai dit que ces deux temples magnifiques étaient dans l'enceinte de la ci-» tadelle. Montrez^moi la citadelle.
— Voilà la citadelle bâtie par... ,
— Protvs.
— Non, paf Louis XIV. Elle ne renferme que deux pièces de canon enclouées et un mortier muet.
— Et mes deux temples?
— Vos deux temples n'existent plus.
— Oh! cela ne peut se passer ainsi ; il me faut uu moins quelques ruines, quelques tronçons, quelques piertes! Comment! j'ai vu, en Egypte, les ruines du temple d'Her* mes, que les barbares nomment Achmounaïn, et qui flofissait deux mille cinq cents ans avant le Christ, et je ne trouverai pas une pierre de mon fJphesiiim et de mon
in EXPLORATIONS
A polio Delphicus ! }isi\s je dénoncerai vos aïeuxà TEurope, je composerai sur eux un Misogallo, comme Alfieri. Monsieur Chardon, songez-y bien.
— Je suis au désespoir, croyez-le bien, monsieur. Tout ce que je puis vous montrer de cette place, c'est le château de Jules-César; nous sommes ici à la Joliette.
— Ah! voyons toujours cela...
— Le château de César était bâti là, devant vous...
— Eh bien, après?
— Après?... je vous prie de m' excuser, monsieur, c'est encore un trésor perdu...
— 0! monsieur Chardon, si je ne me retenais, si je n'étouffais pas le dieu qui gronde dans mon sein...
— Nous avons un temple de Diane là-bas, dit rapidement M. Chardon, toujours plus effrayé de la colère du savant, et voulant faire diversion.
^- Un temple de Diane! où? s'écria Hummer.
— Venez, monsieur, venez... Vous vovez bien celle église?
— Oui, elle est fort laide.
— C'est l'église Majeure, la Major. Il y a des savants qui disent que c'est h3 temple de Diane.
— Ces savants n'y entendent rien : Diane n'a jamais passé par là.
— Voilà ce que je leur ai dit; mais d'autres savants ont fixé l'emplacement du temple de Diane, là, de ce côté... suivez mon doigt...
— Dans la mer?
— oui, dans la mer. La mer a rongé les terres, et a renversé ce beau temple; mais on peut le voir encore.
— On peut le voir!
— On peut le voir, disent les mêmes savants, lorsque la mer est calme, au fond de Teau.
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— Et que voit-on ?
— On voit des pierres couvertes d'algue et de mousse marine qui ont appartenu, sans doute, à quelque monument. On ne dislingue pas très-bien les pierres, mais Talgue et la mousse se laissent distinguer parfaitement... D'autres savants affirment aussi que cette même mer baignait le temple de Vénus Pyréna...
— Où prennent-ils le temple de Vénus Pyréna?
— Suivez de l'œil cette chaîne de montagnes, à notre droite ; elle se termine par un cap : c'est le cap Creus,,.
— Le cap Creiis! et le temple de Vénus Pyréna ! Strabon ! Prenez mon premier volume manuscrit, et vous verrez que le temple de Vénus Pyréna s'élevait sur les montagnes qui séparent les Gaules de l'ibérie. J'ai dans mon cabinet deux<;artes antiques gravées avant l'invention des cartes et de la gravure. L'une est nommée carte Théodosienne: l'autre, carte à'Eralosthène. Le système géographique d'Eratosthène florissait du temps de Strabon : c'est lui qui a déterminé le véritable emplacement du temple de Vénus Pyréna. Vos savants, qui le placent au bout de ces montagnes, sont des ignorants.
M. Chardon était consterné, il croisa nonchalamment les bras et regarda la mer, comme un homme qui est à bout de son érudition et qui n'a plus rien à dire, à montrer.
— Voilà donc tout ce que vous n'avez pas dans votre cité antique? dit Hummer.
— Voilà tout, dit M. Chardon d'une voix émue.
— C'est-à-dire que vous vous résignez à ne rien avoir du tout.
— Eh! monsieur, que voulez-vous faire?
— Une ville qui a eu Thonneur de voir des Tarquins, et
qui n'a pas une pierre grosse comme le poing à me mon-
trer! Muuich ne croira jamais cela. Voyons, il faut nous rabattre sur les antiquités modernes; veuillez bien me montrer cette fameuse tour de SaintePaule qui foudroyait avec sa coulevrine le camp des Espagnols.
M. Chardon baissa les yeux.
— Elle est détruite aussi, celle-là? s'écria Ilummer. M. Chardon fit un signe mélancolique d'affirmation.
— Détruite! et pourquoi?
— Parce qu'elle était trop vieille et qu'elle gênait l'alignement.
— Je ne reste pas un quart d'heure de plus ici; je vous remercie, monsieur; je pars à l'instant pour Arles, et je secoue la poussière moderne de mes souliers. Adieu.
Une heure après, Hummer roulait en poste sur la route d'Arles.
Il traversa, le soir, le Rhône sur le pont de fer; et, bien sur de n'être pas éloigné d'Ugernum, il demanda Vgemum à tous les cavaliers du 17'' de chasseurs qui se promenaient sous les arbres de la rive. Personne, dans l'armée et datiB le civil, ne connaissait Ugernum.
— C'est singulier comme les villes s'égarent dahs ce pays! disait Hummer. Allons visiter le désert delà Creus nu la Crau ; nous verrons si ce désert ne s'est pas égaré, lui aussi, dans le désert.
Le même soir, à la veillée de l'hôtfî, à l'auberge de Beau, raire, il apprit, par hasard, de la botiche du curé, que Beioiucaire était Y Ugernum de Strabon*
— Y a-t-il quelques antiquités? demanda Uumtiief .
— il n'y a que les ruines du château des seigneurs de ficaucaire, répondit le curé; cela ne vaut pas un coup dœil.
A Taube, il entrait à cheval dans la Crau.
« Voilà qui me rappelle mon Egypte, disail-il eu re-
commençant ées monologues de voyageur isole; c'est le désert, c'est le véritable désert : avec cette petite différence qu'en Egypte il y a des grains de sable et ici de gros cailloux. Voyons, qu'ai-jedit avec Strabon en parlant de cette Crau? Jai dit que ce désert était à cent stades de la mer; que son étendue était circulaire, et qu'il avait cent stades de diamètre, ce qui lui en donne le triple de circuit. Il faut croire Strabon sur parole pour ces mesures : il marchait toujours le compas à la main.
a Posidonius croit que cette Grau était un lac autrefois ; je le crois aussi ; j'ajouterai même que ce lac était d'eau salée, et qu'il était alimenté par la mer; ou, en d'autres termes, que la mer couvrait toute cette étendue de cailloux, et qu'elle s'est retirée depuis. Avec mon avis et celui dé Posidonius, on peut fonder un bon jugement. Je serai plus difficile à l'égard d'Eschyle, quoiqu'il m'en coûte d'être en contradiction avec ce grand poëte grec. Dans sa belle tragédie, intitulée : Prométhée délivré de se» chaînes, ce grand Eschyle a parlé de la Crau, ce qui prouve qu'Eschyle connaissait la Craù. Dans cette tragédie, Prométhée dit à Hercule :
« Écoute, Hercule, tu arriveras chez le peuple intrépide des Liguriens pour le combattre et le soumettre ; mais bientôt tu n'auras plus de flèches pour ton arc, ni •de pierres pour ta fronde. Alors Jupiter, touché de compassion pour toi, divin fils d'Alcmène, fera tomber sur tes pas une grêle de pierres rondes, avec lesquelles tu écraseras les Liguriens. »
(( Je me cite ce passage textuellement. Voilà donc l'origine de la Crau, selon Eschyle. Strabon s'est permis, à ce propos, une plaisanterie, lui si grave ordinairement. « Jupiter, dit Strabon, aurait beaucoup mieux fait d'é- «Taser lui-mi^me avec ces pierres les Lijçuriens. » Au fond.
Strabon a peut-être raison; car, puisque Jupiter était décidé à faire un miracle, il devait le rendre plus complet. Hercule doit avoir mis bien du temps à tuer un Ligurien après l'autre d'un coup de pierre ; ce n'est pas le moindre de ses douze travaux. Voilà donc ce désert où Hercule a lapidé un peuple intrépide ! Qu'il est doux, de charmer l'ennui de sa route avec de pareils souvenirs de lecture l Poursuivons. Or il est écrit, dans mon maître Strabon, que le désert de la Crau ressemble tellement à un désert d'Egypte, qu'il offre au voyageur le phénomène du mirage. En Egypte, je n'ai jamais vu le mirage; ce n'est pas étonnant, puisque c'est un phénomène. Strabon a vu le mirage dans la Crau ; il a vu là-bas, dans le sud, une oasis de collines vertes, de palmiers, de sycomores, de fontaines, de cascades, de jasmin, et de jeunes Ârlésiennes coiffées avec les bandelettes d'Isis, l'amphore sur la tête, causant d'amour, entre elles, sous le figuier du puits. Strabon piqua son cheval de l'éperon dans la direction de cette charmante oasis ; et à chaque temps de galop, il voyait disparaître un palmier, une cascade, un sycomore, une Artésienne; quand il arriva devant l'oasis, il ne trouva plus que des cailloux. C'est une des plus ingénieuses plaisanteries que la bienfaisante nature puisse faiue aux pauvres voyageurs altérés. Voyons si je ne découvre pas quelque symptôme de mirage à l'horizon. »
Hummer descendit de cheval et regarda autour de lui pour chercher le mirage de Strabon; il ne vit qu\mo zone de cailloux d'un cercle parfait, dont il était le centre ; le ciel ressemblait à une coupole d'azur jetée sur le désert, comme pour garder sous cloche cet antique arsenal d'Hercule. Le soleil regardait d'aplomb Hummer ei les cailloux, comme l'œil d'un antiquaire collé au globe de cristal. Hummer était fier d'être le. seul homme que Iç
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soleil prît la peine de regarder en ce moment. Il crut devoir lui faire la politesse de s'incliner par respect. L'astre reconnaissant lui insinua trente-cinq degrés Réaumur entre la flanelle et la peau. Le savant du Nord bondit sous Taiguillon du feu !
Hummer remonta bien vite à cheval pour se mettre en quôte d'un autre phénomène signalé par Strabon.
tf C*eBt dans ce désert, dit-il, que Strabon a placé le fameux Borée noir, autrement nommé la bisCy du grec bis, qui signifie noir, d'où nous avons fait pain bis. « Le Borée noir, dit Strabon, soulève les cailloux du désert, les balance dans l'air, les fait retomber en pluie, les disperse à son gré comme des pailles volantes, stipulas volantes. Le Borée renverse le cheval et le cavalier, comme dans le cantique de Moïse, equum et ascemorent; il prend un soldat, le premier venu, unvélite, unhastaltis, un vexitlaire, un prince; il le dépouille de ses armes, il le déshabille, il lui ôte son casque, il le met à nu ; puis il l'emporte, comme une ombre vaine, de cailloux en cailloux, et le laisse agonisant sur un tertre de gazon. » Strabon a vu ces choses, puisqu'il en a parlé, et moi, je les crois, puisque je lésai traduites. Lève-toi, Borée noir!... lève-toi pour le traducteur de Strabon ! »
L'air garda sa sérénité innocente. Le Borée noir, endormi depuis Strabon, et faible comme tous les vieux fléaux, se leva vers midi sous le nom moderne de mistral, et siffla dans les cheveux d'Hummer. Les cailloux restèrent à leur place, et le cavalier sur son cheval. Hummer fit tous ses efforts pour se laisser emporter ; il ouvrit au Borée noir les deux battants de sa vaste redingote ; il ne put perdre que son chapeau, lequel ricocha de cailloux en cailloux, s'éleva cent fois comme un aérostat, retomba cent fois coipme un aérolithe, et s'évanouit comme une
planète éteinte dans les profondeurs du désert. Hummer ne regretta son chapeau qu'à la porte d'Arles, car il nfi put saluer la ville aimée de Constantin ; il avait toujours rhabitude de saluer les villes antiques par respect.
a Me voici maintenant dans mes domaines, dit Hummer. Je ne sais si je commencerai mes explorations par le promenoir ou par le théâtre, ou dans le palais de Constantin. Allons d'abord nous promener au promenoir. Tous les auteurs ont parlé du promenoir d'Arles ; mais t^^ que j'aime surtout, à propos de ce promenoir, c'est une épigramme de Martial. Oh! comme ce malin poëte a raillé impitoyablement un certain Cliton qui avait beaucoup Av créanciers, et qui mettait toujours une statujB entre lui et son créancier, lorsqu'il se promenait au promenoir! Grand Dieu! que de statues doivent être amassées sur ce seul point de la ville, puisque le débiteur Cliton avait tant de créanciers ! Hélas ! le débiteur et les créanciers sont morts, mais les statues sont restées. Quelle leçon pour les créanciers ! en profiteront-ils? »
Il était descendu à l'hôtel de la Place-des-Hommes, et demandait à parler à l'aubergiste. Celui-ci, d'une hauie ^t antique stature, se présenta le linteum à la main, f omme pour conduire le voyageur à la salle de bains.
Hummer fut émerveillé de cet accueil :
— Comment vous appelez-vous? lui dit-il.
— JPimw,» répondit Taubergiste; li.sez mon nom sur mon enseigne.
En effet, on lisait en lettres d'or Pinus sur un fond (!♦• marbre noir.
— Pinus! s'écria Hummer; à la bonne heure! ceci change de face. Pinus! ça se décline... Pinus sacra Jovi Voilà un nom arlésien!... Monsieur Pinus, ayezlabont*» de m'indiquer le promenoir.
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L'aubergiste répéta deux fois le mot en regardant le ciel.
— Le promenoir dont parle Martial, poursuivit Hummer, dont parle Martial à propos de Cliton et de ses nombreux créanciers.
— Ah ! je ne m'occupe pas des affaires des autres, dit monsieur Pinus ; tant pis pour ceux qui ont des créanciers.
— Oh ! des créanciers antiques, morts, enterrés depuis seize siècles ; des créanciers dont il ne reste plus une lettre de change.
— Écoutez, monsieur, prenez la peine de sonner à cette porte, vous demanderez M. Rigoul ; c'est un huissier audieneier assermenté.
— Que diable! il est bien question d'huissier! Comment nommez-vous cette place où il y a autant de statues qu'un homme peut avoir de créanciers?
— Nous n'avons ici que la place des Hommes, celle-ci ; il est possible qu'il y ait des créanciers, mais il n'y a pas fie statues, comme vous le voyez.
— Qu'est-ce que cette corniche que je vois là ?
— On appelle cela le palais de Constantin.
— Cette corniche est le palais de Constantin?
— Oui, monsieur; tout le monde le dit.
— Ah! Et qu'avez-vous fait du reste, ô Arlésiens! car l<> grand Constantin n'habitait pas une corniche.
— Le reste a été détruit par les Sarrasins.
— Voilà encore les Sarrasins! Et votre théâtre romain, qu'en avez-vous fait? les Sarrasins vous l'ont-ils encore flétruit ?
— Si vous voulez voir le théâtre romain, on va vous v conduire.
— Il existe donc ?
— li n'existe pas, mais on reconnaît remplacement où il a existé. Voulez-vous prendre la peine de venir avec moi? Je vais Vous montrer ca.
— Qu'allez-vous me montrer?
— Rien, mais tous les étrangers vont voir ce rien : c'est assez curieux. Dernièrement, un voyageur a pleuré devant.
— Devant quoi?
— Devant le théâtre romain.
— Celui qui n'existe plus?
— C'est justement pour ça que ce voyageur a pleuré; il n'aurait pas pleuré, si le théâtre eût existé.
En causant ainsi, ils arrivèrent devant les deux colonnes, seuls débris qui aient survécu au théâtre d'Arles.
— Voilà, dit M. Pinus, ce que les Sarrasins nous ont laissé !
r— Deux colonnes assez massives, dit Hummer; elles sont toutes couvertes de clous.
— C'est que ces colonnes appartenaient à un savetier qui exposait ses marchandises à ces clous,
— Un savetier sarrasin?
— Non, monsieur, un Artésien qui avait mis ces colonnes dans sa boutique, un parfait honnête homme d'ailleurs. ,
— Un scélérat! qui aurait dû être écjrasé par ces colonnes comme Samson, si les dieux immortels avaient au cœur un reste de sang capitolin. Faites-moi servir à dîner, et je pars.
— Monsieur ne veut pas voir les Arènes?
— Je les verrai après dîner au clair de lune; existentelles au moins, ces Arènes?
— Comme ça ; vous ne les trouverez pas en très-bon état, à cause des Sarrasins.
— C'est bon ; en attendant, pourriez-vous avoir la bonlo de me dire copabien le Rhône a de bouches?
- — Il en a sept, monsieur ; sept ou huit, ou six.
— Vous n'êtes pas de Tavis de Polybe.
— Ah î que voulez-vous? on ne peut pas être de l'avis de tout le monde.
— Polybe en compte deux seulement. 11 est vrai que Polybe n'est pas de l'avis de Timée, qui en compte trois; et Artémidore n'est de l'avis ni de l'un ni de l'autre : il en compte cinq. Tout cela est fort difficile à concilier. Il faut que j'écrive à M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il me ûxera là-dessus. Vovons, monsieur mon hôte, donnez-moi un dîner antique ; vous n'aurez pas de peine, je crois : les voyageurs n'abondent pas chez vous.
— Oh! cela m'est bien égal. Les voyageui's deviennent de jour en jour si exigeants, que les aubergistes ne déniant dent pas mieux que de n'en jamais recevoir.
— Ah! voilà un système! Et de quoi vivent les aubergistes sans les voyageurs?
— Eh ! monsieur, on vit toujours. Ce sont les voyageurs qui nous ruinent et nous empêchent de vivre. Heureusement, il n'en vient pas. Que voulez-vous qu'ils viennent faire ici ?
— Fort original î Quant à moi, je ne vous ruinerai pas: je mange rarement. Donnez-moi du frugal, quelque production du pays. Avez-vous du saucisson d'Arles?
— Non, monsieur, nous en attendons de Marseille.
— Eh bien, causons en attendant le clair de lune. Comment passez-vous le temps dans ce pays ?
— Eh ! nous prenons le frais sur lo por^e, pqus jouon$ à la cadrette, nous chassons.
-«• Ah ! c'est un pays de gibier?
18'i EXPLORATIONS
— Non, il nV a pas de gibier; mais nous chassons pour le plaisir de chasser.
— Mille pardons, si je vous questionne ainsi ; je recueille des observations de mœurs modernes, dans les cités antiques, afin de constater le progrés ou la^^ déca> dence de Tespèce humaine. Vous voyez que ma curiosité' prend sa source dans un principe sévère, au-dessus d^un frivole intérêt de désœuvrement. Encore une (juestion : Comment passez-vous vos soirées?
— Nous né les passons pas; nous allons au lit après souper. Nous dormons beaucoup.
— C'est bien ! toutes vos réponses seront envoyées au secrétaire de TAcadémie de Munich.
L'aubergiste s'inclina.
— Maintenant que l'heure de mon dîner est passée, faites-moi servir du café, et conduisez-moi aux Arènes.
— Pourriez-vous vous passer de café ce soir ?
— Pourquoi pas? en voyage, j'ai Thabitude de vivre do privations. Allons aux Arènes.
Hummer se laissa conduire à travers un labyrinthe de ruelles ; et quand il parvint au milieu d'un chaos de masures amoncelées, où la lune avait peine à se faire jour. l'aubergiste lui dit :
— Voilà les Arènes.
— Où donc? s'écria Hummer.
— Chut! dit l'aubergiste à voix basse, vous allez réveiller ceux qui dorment.
— Eh ! qui dort ici? Est-ce que ces masures sont habitées?
— Certainement, monsieur.
— Et pourquoi ces masures sont-elles dans l'aniphithéâtre?
— Toujours à cause des Sarrnsins, vous comprenez.
DE ViCTOH UUMMER. 185
— Je ne comprends pas.
— Nos anciens s'étaient réfugiés dans les Arènes pour se défendre contre les Sarrasins qui passaient.
— Eh bien, pourquoi les modernes ne sortent-ils pas, aujourd'hui que les Sarrasins ne passent plus?
— L'habitude est prise : ils sont bien ici; ils ne payent pas de loyer; ils ne craignent pas le mistral.
— Le Borée noir, la^t«6, bis, noir.
— Mais ils empêchent de voir les Arènes; ils masqueut Tautiquité; ils changent en cloaque l'amphithéâtre de Tempereur Gallus! Qui reconnaîtrait dans ces ignobles cabanes le fameux distique que Martial a composé ici !
Omnis Gœsareo cedat labor amphiUieatro, Unuiti'pro cuactis fama loquatiiropus.
— Ah! mon Dieu! parle* plus bas, vous réveillez ces pauvres ouvriers du port qui dorment.
— Je respecte les ouvriers qui dorment ; mais pourquoi ont-ils mis leur dortoir dans ce vénérable Colisée?
— Les Sarrasins...
— Allez vous promener, avec vos Sarrasins! Les Sarrasins sont ceux qui dorment ici; les Sarrasins sont les save tiers qui clouent leurs souliers à des colonnes du proscenium; les Sarrasins sont ceux qui suspendent leurs alcôves bourgeoises au podium auguste des sénateurs; les Sarrasins sont ceux qui creusent des égouts dans les altœ prcecinctiones, où venaient s'asseoir les plébéiens vêtus de couleurs brunes; les Sarrasins sont ceux qui ont coupé l'antiquité à tranches pour se bâtir des cabanes qui ne valent pas un denier pamt^/ les Sarrasins...
Un ouragan de voix sortit de cent croisées ouvertes, et (;oupa la période d'Hummer en deux ; la première roula
de pq)rti()ues en vomitoires, l'autre resta dans le néant. L'aubergiste s'esquiva lestement sur un rayon de lune en entendant le terrible mot marnas noté sur une gamme d'ironie et de fureur. Hummer crut avoir dans ses oreilles tout le mugissement des lions que le préfet de Barca envoyait au proconsul arlésien de Tempereur Gallus.
Le labyrinthe des masures de Tamphithéâtre fut bientôt rempli de fantômes blancs qui cherchaient Timprudent antiquaire, perturbateur du sommeil public. Hummer, qui n'était pas obligé d'avoir du courage en qualité de savant, comprit le danger et prit la fuite avec cette agilité merveilleuse que lui donnaient un corps diaphane et des jeûnes quotidiens. Heureusement il pouvait dire, comme Bias : Omnia mecnm porto; il avait toute sa fortune avec lui.
L'effroi abrège le chemin. Hummer avait laissé Arles bien loin derrière lui, et il entendait encore ces voix coliséennes, et il voyait encore devant lui ces fantômes qui cherchaient un savant pour le dévorer. Dans sa course, il avait traversé une plaine immense, et avec d'autant plus de facilité d'élan que le Borée noir s'était levé de sa couche, lui aussi, et qu'il emportait le savant comme la paille volante des Géorgiques, ou le cavalier de Strabon. Quelquefois Hummer, volant, redingote déployée, devant une ruine percée à jour, recueillait des rugissements tels, que l'oreille de l'homme en est déchirée. C'était le Borée noir qui s'engouffrait dans la ruine et l'animait comme un orchestre à mille instruments, qui tirait de ce clavier de hasard une symphonie comparable à la tempête de désolation qui s'élève d'une ville prise d'assaut. Les pierres, les mousses, le lierre, le lichen, les fentes, les dentelures, pleuraient, hurlaient, riaient, vagissaient, frémissaient, comme Si Bocthovon ou Meyerbeor euss.ent confié la partition "d'un
DE VICTOR IlUMiMER. 185
nocturne infernal à cet épouvantable chef d orchestre que Strabon nomme le Borée noir.
Victor Hummer, emporté comme un sylphe dans le chemin de Pair, fut déposé par un point d'orgue du vent à rentrée d'un grand village sombre, qui semblait être descendu tout entier en pierres vives de la montagne pour le recevoir : c'était le village des Baux. En France, on connaît Tombouctou, mais on ne connaît pas les Baux. La France est un pays peu connu.
Meurtri par le vent, tatoué par les cailloux, étourdi par le fracas de la tempête, mourant de faim et de soif, Hummer chercha, aux rayons de la lune rouge, une enseigne d'auberge, ou une de ces lumières qui brillent derrière une vitre comme un sourire de la Providence.
11 marchait dans une rue bordée de hautes et belles maisons, dont les portes et les croisées étaient ouvertes au Borée noir, et retentissaient comme si elles eussent été d'airain. Hummer n'osait pousser un cri de détresse, de peur de voir se renouveler la formidable scène de fantômes du Colisée d'Arles; devant chaque maison il s'arrêtait ; il montait de hautes marches aux dalles disjointes et convulsives, et jetait un regard de terreur et de stupéfaction dans l'escalier vaste et sonore, éclairé d'aplomb par la lune, à travers les lézardes du toit. Ces maisons avaient des physionomies atroces ; une surtout, avec ses deux œilsde-bœuf au front, sa haute croisée du milieu, épatée sur le balcon détruit, sa large porte ouverte sur un escalier dentelé, ressemblait à un gigantesque masque de théâtre antique ; et d'infernaux éclats de rire poussés par le vent grinçaient sur le perron, agitaient ses hautes herbes comme la barbe d'un géant.
Hummer cherchait une porte fermée, afin d'y frapper
en pèlerin : malheureusement pour lui toutes les portes
étaient ouvertes ; ou, pour mieux dire, il n'y avait pas de portes ; il semblait que la population les eût emportées sur la montagne, comme fit Samson à Gaza. L'infortuné savant qui peuplait cette solitude incroyable s'arrêta sur une place publique déserte où pleurait un chêne vert, vieillard grisonnant et effeuillé ; il se coucha dans un lit de gazon tumulaire, et se permit de faire à voix basse cette réflexion;
(( Si ce n'est pas Herculanum, c'est Satan déguisé en village! i
Ayant dit cela, il s'évanouit.
Quand il reprit ses sens, il était couché sur un lit d'algue jaune, au bord d'un étang, vaste comme une mer qui s'est laissée emprisonner par la terre. Auprès de lui était une charrette, un mulet noir immobile et un paysan qui déjeunait avec des coquillages et du pain blanc. Le soleil était levé depuis plusieurs heures; ses teintes vigoureuses animaient la verdure agonisante des bois d'oliviers, et couraient comme un incendie sur l'étang. A droite, une ville sortait de Peau, en agitant follement les cloches criardes de ses trois églises; à gauche, l'horizon se fendait en lignes blanchâtres et indécises, qui pouvaient être des montagnes, ou les nuages d'un matin de printemps.
Hummer était dans cet état, qui est le nôtre, la nuit, quelquefois, lorsque, dans un sommeil léger et souffrant, nous rêvons que nous faisons un rêve, et que nous attendons notre réveil avec impatience. Il interrogea le paysan; mais on lui répondit dans une langue sourde, gutturale, rude, qui était au-dessus ou au-dessous de Tintelligence des polyglottes. Pourtant, Hummer comprit, aux gestes expressifs et multipliés du paysan, qu'il avait été ramassé évanoui dans le village désert des Baux, et conduit sur les rives de l'étang, pour être transporté ensuite, après une halte, à cette petite ville des trois clochers. Hummer re-
DE VICTOR HDMMER. 187
mercia le paysan et lui offrit sa bourse, qui fut refusée avec un fier dédain.
Hum mer fut amené à la ville des Martigpes, cette Venise provençale. H s'installa à T hôtel du Cours, chez M. Castellan, où Ton mène une vie d'ichthyophage, qui donne promptement une salutaire excitation au sang le plus appauvri. Hummer se rétablit là, dans un séjour de trois mois, et partit en parfaite santé pour Munich, un peu refroidi à Tendroit des antiquités, et se cherchant une nouvelle passion.
LE
Malgré mon horreur pour la délation, je viens dénoncer ce club à la face de Tunivers : ce sera un double service rendu à Funivers et au club ; car c'est un foyer central, dont les ramifications sont immenses; il entretient commerce avec l'Anglais, le Russe, rAutrichien, avec le Chinois et rindou; la mappemonde est son domaine; c'est le catholicisme appliqué à la conspiration.
Ne^pherchez pas ce tlub dans un recoin obscur de Paris; liouA^ë impunément ses mystérieux salons au centre vivant de la capitale; la maison qu'il habite est somptueuse entre toutes les maisons ; elle regarde le boulevard Montmartre avec cent croisées; elle a de magnifiques balcons qui servent de tribunes aux clubistes; elHa des jardins suspendus, comme la ville de Sémiramis. Niiit et jpur, on y tient séance ; des hommes à mine austère et rêveuse
s y rassemblent et mettent en commun leur intelligence pour étouffer les rois : ce sont des pairs, des députés, des magistrats, des banquiers, des généraux, des princes et des ambassadeurs, tous sérieusement occupés à miner un trône, et ne s'abstenant d'aucun sacrifice pour atteindre ce résultat.
Ces innocents régicides sont des joueurs d'échecs.
. C'est un club très-convenablement situé pour sa destination : il est au confluent de toutes les routes parisiennes; il plane sur les panoramas, comme pour rappeler Tuniversalité des échecs; la belle boutique d'étoffes, ouverte en face, porte cette enseigne : A la reine Blanche, On ne pouvait mieux choisir une localité.
On ouvre une porte monumentale, on monte un superbe escalier, et, au premier étage, on est introduit dans des salons calmes comme le palais du silence ; vous n'entendez par intervalles que le son de la pièce d'ivoire qui change de case sur l'échiquier d'acajou. Jouez ou regardez, il n'y a de place qu'aux élus; les profanes ne viendraient là que pour s'endormir.
Le quartier général des célébrités de l'échiquier a été déplacé quatre fois en un siècle. Nos pères l'ont vu chez Procope, sous le règne de Philidor, et au café de la Régence, place du Palais-Royal. Un jour, il prit fantaisie à Robespierre de charmer ses loisirs au jeu de Palamède ; il s'installait, dans les entr'actes du club des Jacobins, au café de la Régence : sa haine contre la royauté dewit nécessairement le pousser là. En fredonnant la carmagnole, il donnait de nombreux échecs au tyran.
L'apparition de ce formidable joueur jeta un nuage sombre sur les tables de ce café si paisible. Personne n'osait s'aventurer dans une partie avec Robespierre, de peur de la lui gagner : il y avait de quoi perdre la tête. Insen-
siblement le café de la Régence fut abandonné. Les amateurs exportèrent leurs pénates de bois au café Militaire, rue Saint-Honoré, le même café où la Fayette avait reçu Tovation à son retour d'Amérique.
Ce n'est qu'après le 9 thermidor que le café de la Régence, délivré de Robespierre, reconquit ses droits au trône de l'échiquier : il est encore aujourd'hui le champ clos où se vident bien des querelles, mais les hautes célébrités du noble jeu ont abandonné la Régence et fondé le club des Panoramas.
C'est là dorénavant que se décideront les grands coups; c'est là qu'on rédige les cartels; le club des Panoramas joue avec le club de Westminster ; c'est une guerre qui se fait à l'insu de la quadruple alliance. La dernière bataille engagée entre Londres et Paris a duré bien des mois; le paquebot de Calais disait : La France pousse le cavalier du roi noir à la troisième case de son fou; et, un mois après, le paquebot de Douvres répondait : V Angleterre pousse le cavalier de la reine Blanche à la troisième case de son fou. C'est incroyable combien il a fallu de dialogues entre le8 paquebots pour amener le drame au dénoûment. Enfin, Tautre jour, le club des Panoramas a donné, par télégraphe, échec et mat à H. Palmerston.
On va publier le bulletin de cette bataille dans le Palamèds, journal des échecs, qui parait mensuellement, sous les auspices de M. de la Bourdonnais, universellement reconnu pour le grand chancelier de l'échiquier.
Cette publication est venue à propos dans une époque où toute chose se résume en journal, et surtout dans un moment où le jeu des échecs a repris son antique vogue. Nous jouissons d'une longue paix, il nous fautdes simulacres de guerre : on veut être guerrier à tout prix dans un pays belliqueux. Le jeu des échecs méritait bien cette
recrudescence de faveur, ti'est un jeu qui rentre plutôt dans le domaine de rAcadémie des sciences que dans Tacadémie des jeux; c'est le seul où Tintelligence de rhomme neutralise le hasard. La bonne et la mauvaise fortune sont exilées de l'échiquier.
Il faut faire en peu de mots Thistorique de ce noble jeu.
La tradition en attribue la découverte au Grec Palamêde. Cet illustre Grec aurait, dit-on, inventé l'échiquier sur le sable de Simoïs. Si j'avais l'honneur d'être savant, je me complairais dans cette tradition, et je m'y tiendrais, lors môme qu'un plus érudit voudrait m'arracher de vive force au fleuve Scamandre pour m'emporter dans la presqu'île du Gange, où il me montrerait le berceau des échecs sur les genoux de Brahma. J'aime mieux Homère que Confucius. Palamêde me sourit; sa tradition est naturelle et vraisemblable. Il ne fallait, à mon avis, rien moins qu'un pareil jeu pour distraire les Grecs du plus ennuyeux blocus qu'un peuple ait jamais entrepris, et devant une ville qu'on assiégeait toujours et qu'on ne prenait jamais. En dix années de siège, on a le temps d'inventer un jeu.
Agamemnon et Clytemnestre, le roi des rois et, par conséquent, la reine des reines, les tours des portes Scées, le cheval de bois et tous ces fous qui se battaient pour l'honneur d'un mari déshonoré, voilà les éléments qu'on peut, avec quelque raison, admettre comme ayant prédisposé le Grec Palamêde à la création des pièces de l'échiquier.
Il est fâcheux que des savants se soient inscrits en faux contre ce malheureux Palamêde. Les savants gâtent souvent les plus belles choses; je ne leur pardonne pas de mettre quelquefois une vérité fade à |a place d'un mensonge riant. Honneur à l'Italien Carrera, qui, en 1657,
\\i^2 LE CLUB DES KÉGICIDES.
composa un volume en faveur de Palamède ! Carrera oubliait ainsi noblement qu'il descendait du Troyen Anténor, lequel avait reçu un échec mortel de Palamède le Grec.
Des savants qui ne descendent de personne ont dépossédé Palamède en faveur du brahmane Sissa, qui vivait, s'il a vécu, au quatrième siècle de Tère chrétienne. A Tappui de cette opinion, ces savants font remarquer Tétymologie du mot échec, schah en sanscrit et en persan. C'est l'affaire d'Équus et d'Alphana ; échecs, en venant de schah, a bien changé sur la route. Enfin, admettons Fétymologie : schah signifie roi. Le même mot se retrouve ainsi avec plus ou moins de modifications dans plusieurs langues : Zarpuci» en grec moderne ; scacchia- dans les écrivains du moyen âge; scacchi en italien; schaakppel en hollandais; alkadres en arabe, et chess en anglais. M« Pichard, homme d'infiniment d'esprit, quoique savant, attribue aux Indous l'invention du jeu ; il a découvert à la bibliothèque royale un manuscrit indien qui semble porter une atteinte grave à la tradition de Palamède. Je crois que, pour trancher le nœud, il faut avoir recours à la formule ordinaire, et dire que l'origine de l'échiquier se perd dans la nuit des temps. Pour moi, je reste isolément fidèle à Palamède ; je n'ai qu'un vers de VOdysséè à l'appui de mon opinion ; mais un vers du père des fables est plus précieux que la vérité qui n'existe pas.
Tous les peuples, depuis le brahmane Sissa jusqu'aux clubistes de la rue Vivienne, 42, ont professé un véritable culte pour les échecs ; chaque nation a conservé les noms illustrés sur l'échiquier.
Lord Gochrane a joué aux échecs dans les cinq parties du monde ; il a trouvé partout des adversaires dignes de lui. A Calcutta,^ il engagea la partie avec un brahmane, qui lui révéla sa force par des coups étonnants, que les
clubs anglais ont enregistrés dans leurs fastes. La Hollande, rAUemagne, la Belgique abondent en célébrités de ce genre ; des ouvrages spéciaux y ont été publiés par Algaer, Kock, Stein, Gustave Selenus, Benoni etHauvilion.
L'^Espagne se vante de Lopez, dont le livre est encore un oracle ; Tltalie, cette terre rayonnante de toutes les gloires, a donné naissance à une foule de joueurs illustres ; Naples a eu son académie des échecs. Des chevaliers errants sortaient de Tltalie, Téchiquier à la main, et allaient promener leurs défis en Europe. Ce fut un Italien qui vainquit Lopez dans un combat public et en présence de la cour d'Espagne« Les ouvrages écrits en italien sur les échecs peuvent composer une ^bliothèque. Leurs auteurs les plus estimés sont LoUi, l'anonyme de Hodène, qui se nommait del Rio, Ponziani, Salvio, Greco, Deto il Calabrese et le comte de Cozzio.
Mais c'est en Angleterre que Téchiquier a toujours excité une sorte de fanatisme ; tous les ouvrages spéciaux étrangers y ont été traduits, et les livres nationaux y abondent. Chaque divan, chaque café de Londres a ses forts joueurs d'échecs ; les établissements littéraires réservent une table pour ce jeu. Les plus habiles amateurs sont Cochrane, Lerris, qui a joué avec M. Deschapelles, notre si célèbre amateur français, Frazer etHac-Donnel.
Vers ces derniers temps, une lutte mémorable s'était engagée entre Londres et Edimbourg. La partie a duré... devinez !... cinq ans : la moitié du siège de Troie. Palamède ! le vainqueur écossais se nomme Donnalson ; il n'a gagné qu'une coupe d'argent : l'orfèvre a eu le loisir de la ciseler.
Rentrons en France. Fatuité nationale à part, c'est toujours à elle qu'on doit revenir pour trouver les supériorités intellectuelles.
Les pairs de Gharlemagne jouaient aux échecs; iU étaient heureux; ils n'avaient point de procès à juger au Luxembourg. Enfant, je me suis bien des fois attendri sur ce pauvre neveu de Gharlemagne, que Renaud de Monlauban tua d'un coup d'échiquier. C'est ce qui me donna le goût des échecs. Il n'y a pas de plus beau livre que les Quatre Fils Aymon, imprimé à Épinal. D'autres attribuent ce grand coup d'échiquier à Chariot, fils de Gharlemagne, qui cassa la tête au fils d'Ogier le Danois. Ces deux versions m'inquiètent peu. 11 me suffit de savoir qu'on jouait aux échecs sous Gharlemagne, et qu'on remuait des pièces assez lourdes pour en assener un coup mortel : témoin le fameux échiquier donné à Gharlemagne par le calife Haroûn-al-Raschid, des Mille et une Nuits. Notre bibliothèque royale a conservé ce trésor.
Dans le treizième siècle, la fureur des échecs devint si forte, que le bon saint Louis fit une ordonnance contre ce jeu. Heureux temps, où les rois s'amusaient à faire des ordonnances contre les échecs! Saint Louis disait gravement, dans cet édit de 1254, « qu'il proscrivait ce jeu comme un amusement trop sérieux, et jetant le corps en langueur par une trop grande application, » II faut être un saint pour faire de pareils édits. Si cette fantaisie s'emparait aujourd'hui de la chambre des députés, le club des Panoramas s'armerait de toutes pièces et n'obéirait pas. Sous Louis IX on obéissait à tout. Les échiquiers furent brûlés, comme plus tard les templiers; malheureusement les templiers n'étaient pas de bois, comme les •échecs.
k la nouvelle de la mort de saint Louis, la France se remit à jouer aux échecs ; l'édit tomba en désuétude. Toutefois, par respect pour la royauté, même grossièrement figurée en soliveau couronné, les jouevs ne prononçaient
pas la formule insolente : éckec au roi; ils disaient avec politesse : Havéz (ave) je vous salue, salut au roi. C'était l'avertir humblement d'éviter le mat.
Le jeu se maintint. Sous Louis XIV, Pascal inventa les cafés. Il ouvrit son établissement à la foire de Saint-Germain ; on y prenait du café, qui avait autant de vogue que Racine, en dépit de madame de Sévigné, l'épistolaire. Un Sicilien, François Procope, alléché par la fortune de Pascal, fonda le café célèbre qui a stéréotypé son nom sur l'enseigne. Piron et Diderot s'y installèrent, et, avec eux, Jean-Jacques Rousseau et Philidor.
Le café de la Régence se constitua bientôt le rival de Procope. Voltaire et Rousseau venaient à la Régence dans leurs moments de bonne humeur, ce qui' était rare. Philidor y battait Jean-Jacques. L'auteur des Confessions n'était pas aussi fort qu'il le disait. Ce café jouissait d'une grande célébrité. Louvet le cite dans son Faublas : l'amant de Sophie y entra un jour par distraction, et dérangea une partie d'échecs.
— Monsieur, lui dit brusquement un joueur, quand on est amoureux, on ne vient pas au café de la Régence. J'écoute ce que vous dites, et je fais des fautes d'écolier.
Le noble jeu , tourmenté par saint Louis, par Montaigne, par Faublas, par Jean-Jacques Rousseau et par Robespierre, est arrivé aujourd'hui dans des régions sereines, où commence son âge d'or.
Le trône de l'échiquier s'élève dans un palais. La cour du club des Panoramas est composée de l'aristocratie de l'échiquier français. Là, tous les titres sont incontestables; chaque seigneur a conquis son blason à la pointe du trait.
Le premier entre ses égaux, c'est M. de la Rourdonnais, le petit-fils du gouverneur célèbfCi immortalisé par fier*nardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie, Il est né à
\m LE CLUB DES REGICIDES.
Saint-Malo, comme Chateaubriand. Le génie du christianisme est compatriote du génie des échecs. Après lui se groupent M. Boncour, M. Calvi, réfugié italien, M. Saint- Amand, M. Devinck, M. Desloges, M. le baron du Ménil.
Avec ces noms, d'autres noms illustrés dans le pays, M. le comte de Richebourg, M. le comte Boissy-d' Anglas ; le brave général Haxo, le- Vauban de l'armée et de l'échiquier; M. le duc Decazes, H. Gautier (de la Gironde), M. Delaville; M. Bertin de Vaux, notre jeune et profond historien; M. Hignard, M. Lacretelle, M. Meyerbeer, M. Hersent; M. Panseron, notre gracieux compositeur; H.- Amédée Jaubert, ce savant véritablement instruit; M. Grevedon, et d'autres encore que j'oublie, car la phalange est nombreuse ; elle se compose surtout d'hommes de lettres, d'artistes, de militaires. Les classes intelligentes de la société sont amplement représentées au club des Panoramas.
Dimanche dernier, j'y assistai à une partie du plus haut intérêt; elle était engagée entre M. de Barneville et M. Jouy, l'excellent et spirituel ermite de la Chausséed'Antin. M. de Barneville est le dernier amateur qui ait joué. avec Philidor; c'est le plus frais et le plus jeune vieillard qu'on puisse voir. Il nous parlait de Philidor, qui lui faisait l'avantage, usité alors, du cavalier pour U pion et le trait; il nous parlait, ce Nestor de l'échiquier, de cette histoire ancienne dont nous sommes séparés par tant de révolutions. Rien n'est émouvant comme d'entendre une voix qui vous dit :
« J'ai joué avec Philidor. »
Il semble qu'on assiste à une résurrection. La généralion contemporaine de Jean-Jacques Rousseau, représentée par M. de Barneville, jouait aux échecs avec la générailon suivante, représentée dans les lettres et aux échecs
par M. de Jouy ; et moi, indigne juge du camp, je suivais d'^un œil distrait la partie, en pensant à Philidor le musicien, et à Topera de Meyerbeer, qui devait me donner, le lendemain, tant d'extase et de bonheur. Philidor et Meyerbeer ! deux siècles qui se levaient devant moi au club des Panoramas.
LE CLIMAT DE PAlilS.
Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu'on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres; c'est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d'historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu'il n'y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l'inventeur de la chorégraphie publique, jusqu'à Napoléon, qui a naturalisé l'opéra-bouffe à Paris. L'histoire serait une chose charmante comme la fable„ dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de ces petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l'histoire ne veut pas descendre; elle a des hauteurs qu'elle garde, et d'où elle juge les hommes et les événements .avec tant de gravité profonde, qu'à moins d'être candidat bachelier le livre, à sa seconde page, vous tombe des mains.
J'ai vainement cherché dans les histoires de France une seule réflexion sur Tinfluence que le clipat de Paris a fait subir à la coiffure des rois, aux mœurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part ; elle méritait un chapitre dans Mézerai ou Anquetil, deux historiens détestables. On aurait lu ce chapitre au moins
Lorsque Pharamond eut commis Fénorme faute de se faire élire sur un pavois, dans les marécages de Lutèce, au quarante-neuvième degré de latitude nord, il ne tarda pas à s'en repentir : Thumidité de son palais royal, et les plages de son petit royaume, lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézerai ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d'un véritable sentiment d'historique pitié, en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n'a fait que passer à travers les marécages de son royaume, et que son corps vigoureux s'est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.
Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Glodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus, et donna l'exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n'égalait, dans les crinières fauves, l'ampleur opulente de la chevelure de Clodion ; et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française, à peine fondée, était donc sur le point de s'écrouler, à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara
la guerre aux Romains. Aétius commandait les têtes chauves de ritalie, Clodion les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite ; et, en traversant, échevelé, les plaines de l'Artois, il n'échappa que par un miracle au destin d'Âbsalon. Toutefois, il ne voulut pas rentrer à Lutèce, et il fixa sa résidence royale à Amiens, ce qui lui permit de vivre vingt ans.
Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions, la mort lente, causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau : on leur rasait la tête. Ghildéric II commit cet acte de cruauté envers le maire du palais Ébroin. On ne décapitait pas: ce supplice était trop doux pour des crimes de lèse-majesté ; on laissait la tète sur le corps, on ne coupait que les cheveux. C'en était fait du criminel.
Les rois fainéants craignaient de s'exposer à l'air, même sous le dôme épais de leur chevelure. Us gardaient la chambre pendant dix mois, et ne sortaient en litière à boeufs qu'au solstice d'été. Nous aurions eu soixante-six rois de ce genre, si le quatrième fainéant n'eût été mis au tombeau par une maladie de langueur. Le cinquième se disposait à vivre paresseusement comme son père, lorsqu'il reçut de son médecin Prisca l'ordre de changer de régime, et de déclarer la guerre aux Allemands pour s'échauffer le cerveau. A cette époque de candeur patriarcale, dès qu'un roi dépérissait diennui et de froid, on lui conseillait une guerre contre les Allemands. La campagne durait quelques années; on tuait beaucoup d'Allemands; et le roi, guéri, venait se faire inhumer à Saint-Germain-des-Prés.
Les premières hérésies datent de l'époque suivante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l'apparition des
églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant les forêts du Nord, dans la pensée des architectes, en conservèrent aussi rhumidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata de Sens à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne ; et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques, et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. On assembla un concile à Lyon. Sidonius fut excommunié, rasé et enfermé dans le couvent de Notre-Dame-du-Brou. L'étincelle devait produire plus tard Tincendie des guerres de religion. La Saint-Barthélémy, les dragonnades, les Cévennes, ont pour origine la victoire d'Aétius contre Glodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius TAuxerrois. Que nous sommes loin de Hézerai, d'Anquetil et de Bossuet I
La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d'après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs têtes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre, humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d'Allemagne, et adoptèrent la mode hygiénique de passer les monts, et de tuer beaucoup d'Italiens pour se délivrer des toux opiniâtres de l'hiver. Ce fut le célèbre médecin Ambroise Paré, l'inventeur des hermaphrodites, qui prescrivit ce régime aux princes et aux grands vassaux. Le connétable de Bourbon, en février 1524, prit un horrible catarrhe en se promenant avec la reine mère devant le bassin de Fontainebleau. Il pria François P' de lui accorder une petite guerre hygiénique au delà des monts. A cette heure, le roi, satisfait des lauriers de Cérisoles et de Marignan, qui l'a-
▼aient radicalement guéri d'un refroidissement du cerx'eau gagné dans un Te Deum à Notre-Dame, s'amusait à écrire sur des vitres des quatrains à sa maîtresse; il refusa donc la guerre au connétable. Celui-ci se révolta contre son maître, et se mit à ravager des villes pour son compte. Le connétable arriva, toujours avec son rhume, de Fontainebleau jusqu'aux pdirtes de Rome. Là, il dressa ses batteries, et acheva Touvrage d'Attila et de Théodoric. Il détruisit les thermes de Titus et d'Antonin, le Colisée, le portique d*Octavie et la tour de Cécilia Metella. Il était à la veille de sa guérison lorsqu'une balle romaine lui coupa le crâne en deux. On Tenterra guéri.
Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes, parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d'une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à Tinfini leur chevelure; et il donna lui-môme l'exemple en adoptant la mode inventée par Glodion. Ce palliatif fit quelque bien ; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor inépuisable de rhumatisme au siège de la Rochelle, en octobre et novembre 1628, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts. Ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea tout chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours de printemps.
Les papes, qui ont toujours eu plus d'esprit que les rois, s'indignèrent enfin%;ontre cette manie des princes et des nobles de France qui choisissaient ainsi, en hiver, Fltalie pour leur maison de santé. Ils se gardèrent bien d'exhaler hautement leur juste colère, mais ils eurent recours à des machinations sourdes en usage au Vatican. Par l'effet de ces trames italiennes, le cardinal Mazarini, né à Rome, se créa roi de France sous Louis XIV, et son
premier soin fut d'éteindre la manie des guerres au delà des monts. Pour suppléer à cette puissante guérison traditionnelle, Mazarini inventa les incommensurables perruques du grand siècle. Le régne de Glodion fut effacée. On se figure aisément Thilarité intérieure du railleur et perfide Italien, lorsqu'il vit pour la première fois son idée se développer, avec une ampleur extravagante, sur les cerveaux du roi et des courtisans. Un livre à peu près inconnu, comme tous les livres de bon sens, m'affirme que la chambre de Mazarini, à Vincennes, retentissait nuit et jour d'un éclat de rire puissant et ultramontain, et que les gens de cour ne savaient à quoi attribuer cette explosion de gaieté solitaire, entretenue à huis clos par le cardinal. Certes, nous la comprenons aisément aujourd'hui, cette joyeuse humeur, et il faut convenir qu'elle est dans l'esprit du caractère italien. Les perruques supprimèrent les rhumes de soixante-cinq rois, et les guerres d'Italie permirent à Louis XIV de passer le Rhin et d'assiéger Namur sans la moindre toux.
Sous Louis XV, le cardinal de Fleury usa de sa puissante influence pour éloigner le roi des guerres ultramontaines. On s'était un peu relâché des coiffures hygiéniques du grand siècle, et la noblesse avait été obligée de se guérir en masse, en tuant onze mille pauvres Italiens aux batailles de Parme et de Guastalla, batailles taxées d'inutiles par d'aveugles historiens. Le pape fit de sévères remontrances au cardinal Fleury, et le menaça de lui enlever son chapeau s'il n'inventait pas quelque nouvelle coiffure, puisque l'ancienne déplaisait au roi et à la cour. Fleury, poussé à bout, voulut renchérir sur Mazarini : il inventa la poudre. Un matin, il parut devant Louis XV avec des cheveux pétris dans un ciment d'amidon. Le cardinal avait un extérieur grave; et, bien qu'il commît quelques
tricheries en jouant au piquet, on le regardait généralement comme un homme vertueux. Sa nouvelle coiffure fut jugée comme une inspiration du ciel ; et Louis XV, qui déjà s'ennuyait beaucoup à Versailles, voulut bien reconnaître les hauts services à lui rendus par le cardinal, en faisant bâtir le royal édifice de sa chevelure avec du ciment d'amidon. La contagion gagna toutes les têtes, car le roi était adoré. Les dames, ennuyées aussi de se voir classer en brunes et blondes, adoptèrent avec enthousiasme une mode qui les faisait toutes blanches, et les dispensait d'avoir des cheveux. L'Italie rentra dans un doux repos, et le pape promit au cardinal de le canoniser au bout de cent ans.
La mode des coiffures romaines devait nécessairement rentrer en France avec la république ; mais l'armée garda la poudre et les cadenettes, ce qui nous avait déjà donné les victoires de Jemmapes, de Valmy et de Fleurus. Les soldats d'Arcole, de Lodi, de Harengo, des Pyramides, d'Héliopolis, auraient pu aisément raser leurs têtes et remporter les victoires de ces noms, sans cadenettes et sans poudre blanche ; mais ils avaient à cœur de conserver cette mode de leur jeune âge, malgré ses désagréments dans les pays chauds. L'amidon des cadenettes se fondait au simoun de Thèbes, de Ptolémaïs et du Thabor ; mais on se poudrait encore au bivouac du lendemain, en présence de ces graves sphinx éternellement blanchis, sur leurs longues bandelettes, par la poudre du désert. Au (^mp de Boulogne, Junot s'insurgea le premier contre la coiffure du cardinal Fleury, et un décret impérial ne tarda pas à la modifier. En Russie, on la regretta beaucoup. H. de Narbonne, sous les sapins de la Bérésina, se poudrait encore, malgré le décret impérial et les Cosaques de Tchitehakoff ; aussi on Ta vu rentrer à Paris, malgré son grand
LE CLIMAT DE PARIS. 20r»
âge, en parfaite santé. Aujourd'hui, avec notre confortable de rues et de maisons, notre Paris perfectionné, notre pâte Regnauld, nos passages couverts, nos vingt théâtres, nos bals, nos amusements infinis, on peut se coiffer à sa guise, et laisser vivre les Italiens au delà des monts; mais n''oublions point qu'il a fallu attendre quatorze siècles pour obtenir ce beau résultat.
La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun le Batteux, aucun Domairon, n'ont envisagé cette question à son point de vue le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu'il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, TOcéan, les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en songeant que Corneille et Racinq, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Bœufs, n'ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation, et sur la foi des auteurs grecs-latins. Ces infortunés poètes avaient appris, dans leur enfance, que Phœbus conduisait le char du Soleil ; que Diane s'habillait en Lune pour regarder dormir Endymion ; que Jupiter lançait des carreaux sur les vitres en été; que le tendre Zéphire jouait avec les brillantes filles de Flore sur les rives du Sperchius. Aussi Corneille n'a parlé qu'une seule fois des étoiles dans le Cid; et encore le vers est traduit du Romancero; Racine n'a cité qu'une seule fois le soleil dans son mot propre, mais il a traduit l'fTe/îoj du poëte grec. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique, par M, de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris, malgré la vive et longue opposition de Morellet, de l'abbé Féletz et d'Hoffmann, morts dans le sein de Diane et d'Apollon.
Et le public du gnnà siècle, ô Pharamond ! ne pourra jamais être pardonné. C'est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le MUanikrope, Aurait-on pensé cela de Pharamond? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de f844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onrx, assis au théâtre sur des coussins de velours embaume par les fleurs des loges, éclairés par un firmament de gaz. nous ne pouvons imaginer les misères du public du grand siècle, et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d^imagination, cette ville inhabitable, moins sûre, disait Boileau, que le bois le moins fréquent; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolets des voleurs, toujours au dire de Boileau ; et ce malheureux public, gagnant à travers mille embuscades, et à tâtons, le théâtre de Corneille, au risque de se voir couper la bourse qui devait payer la représentation. Figurez-vous Tétrangeté primitive de la salle, de la scène, des acteurs; les murs suintants, lépreux, enfumés; un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif; des coulisses de paravents humides; des Horaces et des Curiaces portant le costume inventé par Mazarini pour éviter la guerre ultramontaine. Voyez arriver ce public crotté jusqu'à l* échine, toujours d'après Boileau, trempé de pluie, transi de froid, déchiré par la toux, et venant assister aux doléances d'un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Pauvre peuple du grand siècle! Lui qui vendait ses cheveux, lorsqu'il en avait, pour subvenir aux prodigalités capillaires de Versailles, subissait avec une aigreur poiguante la présence de ces Cléantes, de ces Valères, de ces Bajazets, de ces Augustes, ensevelis prudemment sous une coupole ardente de cheveux roux. 11 se vengeait en sifflant, et il se consolait. Au récit de Phèdre, il s'atten-
drissait sur le sort du pauvre monstre, dont le front n'était orn^ que de simples comeSf et il demeurait sec devant Hippolyte, dont la perruque avait six étages blonds !
C'est encore à la faute de Pharamond que nous devons une terrible épidémie qui a désolé Paris pendant dix ans, Fépidémiedes poèmes épiques sous le règne de Napoléon. Les poètes, race frileuse, emprisonnés chez eux par un climat geôlier, charmaient les ennuis de leur réclusion en embouchant la trompette héroïque. On fait une idylle, une ode, un sonnet en se promenant; mais il faut au moins trois ans de travaux forcés pour accomplir dignement un poëme épique, et Ton trompe la perfidie de trois hivers. Ces travaux eussent été pourtant circonscrits dans le domaine étroit de quelques écrivains, et l'épidémie n'eût pas dévoré Paris. Mais Napoléon, trop indulgent pour son siècle, abolit la conscription en faveur des poètes épiques ! Faute comparable à celle de Pharamond ! Oh ! dès ce moment, Çlio et les filles de Mémoire furent assaillies de pétitions en vers. Consultez le Journal de l'Empire, et vous serez étonné de cette avalanche de poëmes épiques du siècle décennal de Napoléon. En ce temps-là, tout bon citoyen qui savait que le vers alexandrin a douze syllabes, et qui craignait la conscription, faisait un poëme épique sur le premier sujet venu. Un poëme de vingt-quatre chants exemptait l'auteur de la conscription, comme un vice naturel et caché. Les jeunes gens doués d'une humeur pacifique prenaient la trompette guerrière, et chantaient les'combats anciens pour se dispenser d'assister aux batailles modernes. Sous le prétexte que Voltaire avait fait sa Henriade à dix-huit ans, tout conscrit de dix-huit ans, aligneur d'aiexandrins, exhumait un tyran ou un bon prince des tombes de Rome, de Constantinople, de Saint-Denis, et faisait sa Henriade avec son invocation aux Muses, son récita
son ascension au ciel et sa descente aux enfers. Il se présentait alors au conseil de révision pour faire valoir ses droits à la réforme; on lui ordonnait, comme à tout le monde, de se déshabiller ; il se réduisait, pièce à pièce, au costume primitif d'Adam et de l'Apollon du Belvédère; et lorsque les médecins l'interrogeaient sur son infirmité secrète, en examinant son corps, il répondait : (( J'ai fait un poëme épique. »
A cette déclaration, le conseil de révision s'inclinait, le conscrit reprenait ses vêtements, et il offrait un exemplaire de son poëme au colonel de gendarmerie, qui lui donnait, en échange, une dispense d'aller à Madrid ou à Moscou.
Ainsi, nous pouvons affirme-' que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. Ce roî, il est vrai, a chèrement expié son erreur, et c'est, au moins, une raison pour respecter sa cendre; mais on ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L'Italie eût été province française sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux, à cause des vins ; Gênes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous serions tous catholiques, avec de bonnes et chaudes églises en lambris de bois de cèdre, comme Saint-Paul de Rome; nous n'aurions pas fait les croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés à l'horizon du Midi, au plus tard sous Clovis; l'Encyclopédie restait ensevelie dans le néant; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n'auraient pas désolé ce pays; Toulon, placé sous les yeux de la capitale, et fréquenté par
les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord, le Fonlenoyf qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale couverte de Tarsenal, serait achevé en 1844, aux yeux de cinquante mille marins.
Quatorze siècles d'âge d'or enlevés à la France par l'étourderie de Pharamond !
LE JOUEUR DlCHECS.
Le monde est la patrie du joueur d'échecs; c'est une profession ou un amusement cosmopolite. L'échiquier est un alphabet universel à la portée de toutes les nations.
Le bonze joue aux échecs dans la pagode de Jagrenat ; l'esclave, porteur de palanquins, médite un mat contre un roi de caillou, sur un échiquier tracé dans le sable de la presqu'île du Gange ; l'évêque d'Islande charme le semestre nocturne de son hiver polaire avec les combinaisons du gambit du roi, et le début du capitaine Evans : sous toutes les zones, les soixante-quatre cases du noble jeu consolent les ennuis du genre humain.
Dans le moyen âge, le joueur d'échecs courait le monde comme un chevalier provocateur, jetant les défis aux empereurs, aux rois, aux princes de l'Église, et recueillant de l'or et des ovations. Le plus célèbre de ces guerriers pacifiques fut Boy, le Syracusain. Il combattit, le pion à la main, avec Charles-Quint et le vainquit; il lutta, pièce à pièce, avec Don Juan d'Autriche, et ce prince se prit d'une si belle passion pour le joueur et pour le jeu^ qu'il fit construire, dans une salle de son palais,
LE JOUEUR D*EGHEGS. 211
un immense échiquier, avec soixante-quatre cases de marbre noir et blanc, dont les pièces étaient vivantes,, et se mouvaient à Tordre des deux chefs. A la bataille de Lépante, Boy fit une partie d'échecs avec Don Juan d'Autriche, et vainquit le vainqueur des Ottomans.
De nos jours le jeu d'échecs n'a rien perdu de sa haute valeur; mais l'homme qui tient le sceptre de ce royaume d'ivoire n'a plus rien à démêler avec les souverains et les papes. A Paris, à Londres, à Vienne, à Berlin, à Saint- Pétersbourg, la gloire des plus forts se contente d'une admiration de famille, et souvent elle ne franchit pas l'enceinte d'un club.
Deux grands noms seuls ont passé les mers, et l'Indien même les connaît et les cite : hâtons-nous de dire que ces deux noms appartiennent à l'échiquier français, H. Deschapelles et M. de la Bourdonnais; les cercles d'Allemagne et les clubs d'Angleterre ne leur opposent aucun rival.
11 a été donné à M. Deschapelles de rappeler, dans quelques circonstances de sa vie militaire, les exploits de Boy, le Syracusain. Après la bataille d'Iéna, il entra à Berlin avec notre armée victorieuse, et se rendit au cercle des amateurs d'échecs, où il défia le plus fort, en lui proposant l'avantage du pion et deux traits. Ce fut un supplément à la bataille d'Iéna. Le cercle de Berlin fut battu en masse et en. détail. M^ Deschapelles fiait par offrir la tour. La gravité méditative et l'organisation exacte et mathématique des Allemands furent vaincues par le calcul vif et spontané de l'amateur parisien.
Depuis une quinzaine d'années, M. Deschapelles, l'homme des hautes combinaisons par excellence, a abandonné le champ clos de l'échiquier. C'est aujourd'hui H. de la Bourdonnais qui tient le sceptre, et qui règne et
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gouverne en roi absolu. H. de la Bourdonnais est âgé de quarante-cinq ans environ; tout, chez lui, annonce le maître du mai : le développement de son front est vraiment extraordinaire ; ses yeux, dominés par de fortes protubérances, semblent toujours se fermer aux distractions extérieures, en se mettant en rapport continuel avec les méditations de Tesprit. Petit-fils de l'illustre gouverneur des Indes, immortalisé dans Paul et Virginie, doué d'une intelligence supérieure et d'une persévérance d'application incroyable, il n'a jamais ambitionné que le titre de premier joueur d'échecs du monde, et son but a été atteint. L'Europe sait que H. de la Bourdonnais demeure rue de Ménars, n** i , à Paris, dans le bel hôtel du cercle des échecs, et que c'est là qu'il attend les défis et qu'il donne des leçons.
Chaque jour les étrangers arrivent de tous les points de la carte : les uns, avec la noble présomption de combattre M. de la Bourdonnais à armes égales; les autres, avec la soumission modeste des inférieurs, qui demandent avantage, tous heureux de connaître le maître célèbre et de croiser le pion avec lui. M. de la Bourdonnais ne refuse aucune proposition, aucun duel ; il est prêt à tout et à tous.
A midi, les batailles particulières commencent dans le vaste salon du club Ménars, chauffé à vingt degrés en hiver et plein de fraîcheur en été. Là figure l'état-major de M. de la Bourdonnais, c'ëst-à-direcetteélited'amateurs, qui peut battre tous les joueurs anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'œil du maître. Dès que H. de la Bourdonnais s'assoit pour faire la partie de quelque visiteur inconnu, arrivé de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de la Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue ; la foule se porte au quartier général ; elle
s'ëtdge autour du chef, et tous les yeux sont cloués sur le doigt infaillible qui pousse en avant la pièce ou le pion victorieux.
II est inépuisable, l'intérêt qui s'attache à ces amusantes scènes; et quoique les profanes ne comprennent pas trop ce genre d'émotion, il suffit de dire que les plus grands hommes. en ont fait leur passion favorite pour justifier cet intérêt auprès de ceux qui ne sont pas organisés pour lé comprendre.
Plus heureux que Napoléon, M. de la Bourdonnais a fait sa descente en Angleterre, et il a triomphé d^Âlbion, qui, pour lui, n*a pas été perfide, car Téchiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi.
A cette époque, on parlait beaucoup en France de M. Hac-Donnel, qui, disait-on, avait un jeu supérieur au jeu de M. de la Bourdonnais. Tous les nababs, arrivés de Pondichéry et de Calcutta, tous les envoyés de sir William Bentinck, gouverneur des Indes, tous les explorateurs de la presqu'île du Gange, tous les Anglais enfin de VEst et de West-Indiay tous attestent que sir Hac-Donnel d'Edimbourg était plus fort que le brahmane Flé-hi, natif de Jagrenat, et que, par conséquent, il battrait aisément M. Deschapelles ou M. de la Bourdonnais, ces Français frivoles et légers comme tous les Français, traduits en Anglais dans les vaudevilles à'Adelphi-Theatre.
Un jour, H. de la Bourdonnais passa la Manche, incognito, et descendit à Londres. Dès qu'on apprit, à Wesimiriiter-Club, que le célèbre joueur de Paris était arrivé à Joney's-Hotel , Leicester- Square, une invitation poliment formulée lui fut envoyée, et la bataille ne tarda pas à s'engager entre les deux ennemis amis. Cette fois, H. de la Bourdonnais trouva un adversaire digne de lui: les Anglais n'avaient pas trop présumé de la force de leur
champion. Ce fut une lutte vive, acharnée, intelligente, comme Londres n'en verra plus. La victoire pourtant devait rester à la France ; elle fut claire pour tous les yeux, et triomphalement établie, par une série incontestable de coups décisif.
Il faut le dire à Thonneur de TAngleterre, les elubistes de Westminster se comportèrent dignement à la suite de cette mémorable bataille; ils donnèrent à M. de la Bourdonnais un diner splendide à Blake-Hall, sur la rive gauche de la Tamise, vis-à-vis Greenwich; les toasts furent portés aVecdes vins de France, le champagneet le clairet.
La mort de Mac-Donnel laisse depuis quelqties années réchiquier britannique dans un degré fort remarquable d'infériorité. La dernière partie, engagée par correspondance avec le club de Londres, a duré deux ans, et a été signalée du côté de TAngleterre par des erreurs déplorables.
En 1858, un article inséré dans le Palamède, et relevé à Londres par le BelCs-Life, blessa les susceptibilités d'un pays qui compte le chancelier de Téchiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet article rappelait le supplément à la bataille d'Iéna, que H. Deschapelles donna au club de Berlin, et dont nous parlions plus haut.
Au bruit de la levée de boucliers qui partait de Westminster, M. Deschapelles sortit de sa retraite et jeta le gant à TAngleterre. Alors les protocoles commencèrent, en attendant les hostilités.' Des députés du club britannique arrivèrent au club Ménars, à Paris, et furent reçus avec une urbanité toute chevaleresque. Il fut convenu que les notes diplomatiques seraient échangées à Tissue d'un grand dîner chez Grignon.
Toutes les notabilités du jeu furent convoquées chez le restaurateur du passage Vivienne ; là se réunirent des ar-
listes, des banquiers, des pairs, des députés, des gens de lettres, des magistrats, des généraux, des industriels, des médecins, des avocats, des rentiers, tout le personnel du club Ménars, eniki, sous la présidence de M. de Jouy. Le dîner fut très-amical : les Anglais burent à la France; les Français à TAngleterre. Au dessert, les physionomies se rembrunirent, et le cartel fut mis sur la nappe pour der* nier mets. On discuta jusqu'à deux heures du matin pour jeter les bases d'un traité de guerre convenable entre les deux nations. L'habileté du cabinet de Saint-James perça notoirement dans ces débats. A l'aurore, la question n'avait pas fait un pas. Il fut impossible de s'accorder ; on ne conclut rien. H. Deschapelles, qui se préparait à faire aussi sa petite descente en Angleterre, rentra sous sa tente, et il ne restaMe tout ce bruit que le souvenir d'un excellent dîner chez Grignon.
Les soirées du club Ménars ont été fort animées en ces derniers temps, et elles ont eu, au dehors, un retentissement prodigieux, à cause des merveilleuses parties qu'a jouées M. de la Bourdonnais, le dos tourné à l'échiquier. Philidor, ce célèbre musicien et joueur d'échecs, avait, le premier, mis en vogue ces incroyables tours de force, et personne, après lui, n'avait songé à les renouveler. M. de la Bourdonnais avait toujours été vivement préoccupé de cette tradition, et ce laurier de Philidor l'empêchait quelquefois de dormir. Un jour, il essaya une de ces parties de combinaisons intuitives, et il réussit complètement ; le lendemain il en joua deux, et ne fut pas moins heureux. Le bruit de ces parties courut la ville, et il émut vivement le monde de l'échiquier. On ouvrit alors les portes du club Ménars aux amateurs et aux curieux, et ce qui n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre fort restreint de témoins adeptes éclata au grand jour d'une publicité solennelle. Ces deux
parties se jouaient au club dans la grande salle du billard. M. de la Bourdonnais s'asseyait dans un angle, le dos tourné aux deux échiquiers, le front sur le mur, le visage dans ses mains. Un amateur indiquait à haute voix le mouvement stratégique de la pièce ou du ptofi avancés. Aussitôt M. de la Bourdonnais ripostait comme s'il avait eu réchiquier sous les yeux. A mesure que les parties allaient à leur ftn et que la double fosse se jonchait de pièces tombées, le croisement de ces milliers de combinaisons opérées par les coups antérieurs, les coups présents et futurs, et embrouillé à Tinfinidans la mémoire du joueur aveugle , devenait si effrayant à Timagination des spectateurs, qu'une solution heureuse semblait bien difficile, et une double victoire impossible. Qu'on ajoute ensuite aux inextricables difficultés inhérentes ad jeu l'assaut continuel des distractions qui arrivaient de toutes les salles, le murmure des voix étouffées, le grincement des portes, l'agitation des pieds, les exclamations involontaires de surprise, les gammes prolongées des rhumes d'hiver, les salutations éclatantes et joyeuses des gens qui entraient sans se douter de rien, tous ces incidents enfin dont un seul peut dérouter l'attention et couper dans la mémoire le fil des combinaisons, et l'on se fera à peine une idée de ce miracle de l'esprit. L'analyse physiologique de ce travail intérieur est révoltante. On constate le fait, on ne l'explique pas.
Le joueur d'échecs qui s'est voué à son art avec passion mène une vie pleine d'émotion et de charme : c'est un général qui livre cinq ou six batailles par jour et ne fait de mal à personne. Il a toute Texaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire ; seulement il ne verse point de sang humain.
LE JOUEUR D^ËCHECS. 217
Le joueur d'échecs a adopté les formules des professions héroïques. Il dit :
— Hier j'ai battu le général Haxo. Et il sourit avec ovation.
Ou bien :
— Ce matin le général Duchaffaut m'a battu. Et il baisse les yeux modestement.
II est ordinaire au club d'entendre des phrases comme celles-ci :
— Vous aviez une mauvaise position.
— Votre attaque a été faible sur la droite.
— Vous avez engagé bien imprudemment vos cavaliers.
— Le général a bien manœuvré pour sauver sa tour, etc., etc.
On croit toujours être au bivouac le soir d'une bataille. Et ce qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le dégoût et la satiété n'arrivent point ; c'est que les illusions enivrantes de la veille recommencent le lendemain ; c'est que, pour le joueur d'échecs, tout est vanité, hormis le mat, Â la suite de ces batailles, il n'y a jamais de Gincinnatus désenchanté qui court à sa charrue ; jamais de Charles-Quint philosophe s*acheminant vers l'ermitage de Saint-Just par dédain de la gloire et des hommes. Vainqueur, on reste sur le champ de bataille ; vaincu, on ressuscite ses morts et on recommence le combat. Un peuple de spectateurs vous complimente ou vous console, selon la chance, six fois par jour. On passe sous des arcs triomphaux ou sous les fourches caudines ; et l'heure qui sonne à la pendule du champ clos vous retrouve toujours là, sur le même terrain, aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Busses, après-demain contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre
des Français, contre un parent, contre le meillettr ami. Gloire, émotion, intérêt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours !
La vieillesse même ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces campagnes. 11 n'y a point d'hôtel des Invalides pour le héros de Téchiquier.
Voyez au club Ménars ce noble et frais chevalier de Bameville, c'est le contemporain de Philidor et de Jean- Jacques Rousseau ; il a joué avec Emile et Saint-Preux au café Procope; il a reçu là pièce du grand Philidor. Louis XV régnant, il commençait sa partie par le coup du berger classique, à deux heures après-midi, avec quelque encyclopédiste du faubourg Saint-Germain ; aujourd'hui, à la même heure, il débute par le gambit du capitaine Evans avec M. de Jouy, avec M. de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si fraîche, si calme, si bonne, a gardé les mêmes expressions de joie après une victoire, le même rayonnement de bonheur qui éclataient devant Jean-Jacqués Rousseau ou d'Âlembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur des échecs, et aussi quelle hygiène puissante oubliée par la médecine! Cette bienfaisante activité de l'esprit, mise en jeu aux mêmes heures et appliquée au même but, régularise admirablement toutes les fonctions du corps et donne aux organes une routine d'existence facile que rien ne pem interrompre. Un joueur d^échecs n'a pas le temps d'être malade ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.
A l'époque où les rois n'avaient autre chose à faire que de régner, l'échiquier était en haute vénération dans les cours; aujourd'hui le peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royauté, a compris le jeu des échecs dans les conquêtes qu'il a faites sur les trônes. Aussi le
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noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il était, a fait des progrès immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes, qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprimé quelques centaines d'ouvrages sur les échecs, et ils ont rendu service à Tart.
Autrefois, Lolli et le Calabrais faisaient autorité dans le jeu : ces auteurs, nés trop tôt, malheureusement, comme tous les écrivains qui n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu à peu près tout leur crédit en conservant encore dans une bibliothèque une place honorable quand ils sont proprement reliés. On a inventé depuis une foule de débuts de partie qui remontent, de fond en comble, l'économie classique de l'ancien jeu. Chaque pièce a son gambit qui porte son nom; de sorte quePalamède, Tamerlan, Alexandre de Macédoine, Parménion, Sésostris, Confucius, Mahomet, Sélim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de Montauban, Lancelot, François P^ Charles-Quint,
tous ces grands hommes qui avaient de si hautes prétentions à la science de l'échiquier, tomberaient morts de surprise, aujourd'hui, s'ils ressuscitaient seulement devant le gam'At du capitaine Evans.
Il est vraiment bien singulier que Palamède, qui a joué aux échecs dix ans consécutifs, devant les murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomède, les deux Ajax, . tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas deviné le moindre gambit. Ce fut Paris, berger sur le mont Ida, qui inventa le coup du berger; et Sinon, qui donna Téchec du cheval de bois au roi Prîam, n'a pu créet* le gambit du cavalier. Pourtant, quelles occasions ilai avaient tous, alors, pour mettre le noble jeu en progfès! Achille ne bougeait pas de sa tente, et jouait aux échecs avec Patrocle nuitet jour. Agamemnon, qui se battait péu^ jouait sivec le vieux Nestor. Ménélas, le ffont courbé et
^0 LE JOIEIR DECliËCS.
appesanli par ses infortunes conjugales, jouait avec Ulysse, rinventeur. Sur mille vaisseaux à Fancre, à remboucbure du Simols. il y avait deux mille capitaines grecs qui cultivaient récbiquier. On se battait une fois par trimestre, on se gardait bien de prendre Troie; et^ le lendemain, les parties recommençaient sur les hautes poupes, ceUis puppibusy ou sur le saMe de la met. C'était un immense club d^écbecs qui avait pour limite le Scamandre, les portes Soées, le cap Sigée et Ténédos. On conçoit que les nombreux chefs et rois quilloquaientllium, et qui périssaient d'ennui, aient appelé à leur secours un jeu inventé, ou du moins perfectionné par leur camarade Palamède ; et que, maîtrisés par Tinépuisable attrait des combinaisons, ils aient laissé couler les heures brûlantes du jour, à Tombre sous un sapin de Tlda, sous une tente, dans un entre-pont, et devant un échiquier.
La longueur de ce siège, qui déconcertait Voltaiire.et le Vénitien Pococûrante, s'explique ainsi naturellement. Avec la donnée que nous hasardons ici, on conçoit trèsbien cette longue retraite de sept ou huit ans, qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui, sans la puissante diversion des échecs, eût été impossjjble avec un caractère de jeune héros fort enclin aux vives locomotions de la guerre. Supprimez la tradition homérique des échecs, et vous ne vous rendrez pas compte de la conduite du fils de Thétis, anachorète sous un morceau de toile de six pieds carrés. Pareil raisonneinent s'applique aux lenteurs, jusqu'alors énigmatiques, du siège. Tous ces rois, joueurs et passionnés, oubliaient Ilium, et les désagréments de Ménélas ; il fallait que l'infortuné mari d'Hélène leur peignît souvent, et avec vivacité, tout le tort qui résultait contre lui de ce long siège qui laissait vieillir sa femme enlevée, pour arracher les rois fainéants de Tarmée aux douceurs de Vithec et
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mat. Hëné]as voyait, au bout de dix ans, liion en ruines et sa femme aussi.
Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le guérit. Ce fut donc Téchiquier qui fut la véritable lance d'Âcbille. Vous allez voir. Conseillé par Ménélas, le constructeur Épéus, fabricatorEpeiiSj XoiWdi une pièce d* échecs, grande comme une montagne. Instar numtis; Sinon la fit manœuvrer, par des détours obliques, comme un cheval de jeu, et il mata le roi Priam : maclat ad aras, selon Texpression virgilienne.il est fâcheux que V Iliade exVÉnéide n'aient pas consacré cinquante vers à cette explication tardive : elle satisfera, j'espère, les savants et les commentateurs.
Les rois de TOrient ont, de temps immémorial, Thabitude de passer leur vie nonchalante entre les échecs et le sérail. L'histoire cite un assez grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi bien que J.-J: Rousseau, lequel n'était pas très-fort, il est vrai, quoi qu'il en dise, l'orgueilleux!
Aux époques heureuses où la Russie et l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, où la question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du soleil et amis de l'ombre, méditaient à fond la science de l'échiquier, et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu était une- belle esclave ou un bel éléphant. On lit dans un poëme inconnu ces vers :
Le grand roi Kosroês perdit sur une case
lia rose d'Ispahan, la perle du Caucase,
La belle DUara^ sérénité du cœur
Qu'un mat livra soumise au pouvoir du vainqueur.
Nos roués de la Régence, qui jouaient leurs maîtresses
n^i LE JOUEUR D^ÉCHECS.
au lansquenet, n'étaient que les plagiaires des mœurs antiques de rOrient.
On raconte qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race ottomane, éh 1359, faillit perdre aux échecs sa favorite Zaloué, ra^tm du ciel, en jouant avec son vizir. Au moment où le doigt sacré du fils de Mahomet allait pousser une pièce sur une case fatale, et subir un mat foudroyant, Zaloué, qui suivait la marche de la partie, derrière un rideau, poussa un cri sourd de désespoir qui arrêta le doigt mal inspiré. Orchan évita le mca et garda sa favorite. On rencontre ainsi souvent dans Thistoire plusieurs femmes mêlées aux anecdotes de Téchiquier.
De rOrient à Venise, il n'y a qu'un pas. Le sénateur Flamine Barberigo, riche Vénitien, jouait avec la belle Emània, sa pupille adorée, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il était horriblement jalout. Le palais Barberigo était la prison d'Erminia. A cette époque, Boy, le Syracusain, qui courait le monde, battant les papes et les rois, arriva à Venise. La renommée du Syracusain était chère à Venise, comme partout. L'illustre joueur fut appelé au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta, où les nobles seigneurs de la république s'étaient si souvent entretenus de l'illustre maître de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce grand Boy, auquel le pape Paul 111 avait offert le chapeau de cardinal, après avoir été glorieusement maté en plein Vatican. Le sénateur Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au la Bourdonnais de Syracuse. Boy ne fît défaut à aucun, mais il se complut surtout dans la résidence de Barberigo, à cause de la pupille Erminia. C'était une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'était jamais promenée que sur les soixante-quatre cases de Té-
LE JOUEUR DtCHECS. 223
chiquier, et qui rêvait un avenir meilleur; elle prit d'excellentes leçons de Boy, et, à la dernière, elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne s'est pas relevée de cet échec.
Arrivons maiatonaiit à la partie morale du jeu : il serait à désirer que la science de Féchiquier fût cultivée dans les collèges, où nous apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient Tenfant et ne servent pas à Thomme. Il y a, au fond du jeu d'échecs, une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous mate à chaque pas. De là, tant de fautes, tant de gauches combinaisons, tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux calculs matériels de Téchiquier, a contracté, à son insu, les habitudes de prudence qui dépasseront Thorizon des cases. A force de se tenir en garde contre des pièges innocents, tendus par des simulacres de bois, on continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacité défensive. La vie devient alors une grande partie d'échecs, où Ton ne voit, à tous les lointains, que des fous qui méditent des pointes contre votre sécurité. Tout homme qui vous aborde est une pièce, ou un pion; alors, on le sonde, on le devine, et on manœuvre en conséquence. Il ne faut point craindre, toutefois, que cette tension continuelle d'esprit ne dégénère en manie et ne préoccupe les facultés au point d'altérer la sérénité deTâme. Les joueurs d'échecs sont des gens fort aimables et fort gais; H. de la Bourdonnais, homme d'esprit charmant, fait sa partie en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui ne le détourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grâce à l'habitude, Thomme se fait une seconde nature de
la combinaison perpétuelle : il ne sent même pas fonctionner en lui ce mécanisme dMntelIigence qui ne s'arrête jamais; les ressorts, mis en jeu par une première impulsion, le servent à son insu et sans Tordre de sa volonté.
Combien de joueurs d'échfiCfitfMtnt^îres, dans le monde, d'une mauvaise position, par d*habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de conduite au culte de la combinaison! Puissent nos rii^HMBs augmenter la congrégation, déjà si nombreuse, des fidèles de Téchiquier! 11 y aura moins d'ennui dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers.
En 4814, quelques semaines, je crois, après la rentrée de Louis XVIH, on vit paraître une ordonnance qui prescrivait Tobservation du dimanche, selon les règles de TÉglise. C'était une véritable contre-révolution jetée au milieu des plaisirs d'un peuple habitué depuis longtemps à regarder le jour du Seigneur comme le sien, et qui, répulsif aux pratiques religieuses, se reposait six jours dans son travail, pour se fatiguer le septième. L'ordonnance royale n'eut pas de succès ; elle porta malheur au nouveau règne, et trahit au début ses tendances sacerdotales : d'ailleurs, elle portait une grave atteinte à la propriété , tous les lieux de réunion, qui ne vivent que des recettes du dimanche, menaçaient ruine; il eût fallu les indemniser; un milliard n'eût pas suffi pour concilier les intérêts des marchands et les exigences de l'Église. L'ordonnance tomba en désuétude huit jours après sa promulgation; elle fut même avouée comme faute dans la proclamation de Cambrai : le dimanche redevint le jour du peuple ; on ne laissa au Seigneur que les cinq fêtes du
Concordat, et encore le peuple en revendiqua la moitié.
Si Ton voulait imposer au peuple parisien les dimanches de Londres, Paris referait ses trois jours, et la garde nationale dresserait des barricades. Pour expliquer ces oppositions de caractères, il faut en revenir auï étemelles définitions du naturel des deux peuples, et, comme on rencontre partout ces parallèles nationaux, je me contente de les indiquer ici.
Le peuple anglais est habitué à se soumettre avec résignation aux lois qu'il s*est faites, même lorsque Texpéfience lui a démontré que ces lois sont dures et intolérables, Tenthousiasme politique ou religieux qui les a dictées s'étant évanoui. Certes, s'il est un peuple qui gagne laborieusement sa semaine, et qui mérite un jour de plaisir sur sept, à coup sûr, c'est le peuple anglais. Dans aucune contrée du globe on ne s'immole avec plus de verve sérieuse à ses devoirs d'ouvrier et d'industriel ; le fervet opus des abeilles est la devise de toutes les maisons, et les abeilles sont vaincues. Le dimanche venu, chacun ferme sa boutique, chacun se recueille; on lit la Bible, on va au temple, on écoute le ministre et l'orgue, on psalmodie les psaumes de David en anglais. Dans les rues et les parcs, quelques rares philosophes des deux sexes se livrent à l'exercice de la promenade, et se permettent parfois de rire aux éclats: voilà le Londres dominical. #
On conçoit aisément qu'une ville ainsi puritaine n'est guère habitable pour les étrangers depuis l'aube du dimanche jusqu'à minuit. Aussi les étrangers s'échappent de Londres et vont chercher à la campagne le silence et la solitude, qui, là du moins, n'ont rien de triste et d'effrayant.
Les endroits le plus heureusement désignés aux excursions dominicales de Tétranger sont Greenwich et Bich-
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mond. Souvent, grâce à la vapeur et à la Tamise, on peut les visiter tous deux ; déjeuner de Fun et dîner de l'autre : comme effet de contraste, il serait difficile d'en trouver de plus tranchés.
Les deux paquebots partent devant Humgerfurd-Market : Tun descend la Tamise, Tautre la remonte ; chaque heure a son départ ; les voyageurs abondent ; il n'en coûte qu'un schelling. Le pont est surchargé de familles anglaises peu dévotes; il est impossible de se promener : c'est une cargaison compacte où chacun trouve tout juste le déplacement d'air convenable pour loger son corps. Les dimanches de vogue, on court vraiment des risques, et on affronte le naufrage dans une petite promenade de quelques lieues sur une rivière. Les Anglais n'y font pas attention ; ils regardent la Tamise comme membre de leur famille, et ne la supposent pas capable de les faire sombrer; ils arrivent au paquebot avec leurs enfants, leurs nourrices et leur petite provision de fraises; ils s'improvisent une habitation confortable dans un recoin, et ne bougent plus.
Il n'y a que les Français qui parlent à haute voix et rient aux éclats sur ces paquebots ; le catholicisme est si tolérant !
Les insulaires protestants tachent de faire oublier, par la gravité silencieuse de leur navigation, tout ce que leur conduite a de répréhensible aux yeux de la morale religieuse. Le paquebot de Greenwich est comme un couvent de trappistes, visité par quelques Français causeurs. En d'autres pays et sur une autre mer, j'ai vu des scènes opposées à celle-là : pendant que nous, hommes du continent, étions gisants sur le pont, avec le vautour du mal de mer sur la poitrine, eux, les fils de l'Océan, forts de l'hygiène paternelle, causaient et riaient avec une verve
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(le gaieté délirante que je ne leur ai jamais remarquée dans leur pays.
D'Humgerford-Harket à Greeni^îch la Tamise est merveilleuse à voir : Tunivers n'a pas de spectacle plus imposant à présenter à Thomme pour révéler à Thomme le secret de sa puissance. Rien ne prédispose plus gaiement à un dîner de campagne. On part comme une flèche, avec le double secours de la marée et de la vapeur : c'est le chemin de fer appliqué à Teau. On coupe au vol les arches de ces magnifiques ponts qui enjambent la Tamise comme un ruisseau. J'ai déjà passé ainsi vingt fois sous le poiU de Londres, et toujours je me suis rappelé la courte et belle allocution du capitaine Cook lorsque, ayant appuyé sur la dunette de VEndeavour la carte de l'océan du Sud déroulée sous sa main et voguant dans les eaux antipodes de l'île de Blig, il s'écria :
(( Mes amis, inclinez-vous : nous passons sous la grande arche de London-Bridgel »
Après ce pont, la Tamise se change en port ; elle couvre ses eaux d'une longue forêt de mâts ; elle couvre ses rives des monuments de l'industrie anglaise : c'est comme une Palmyre navale qui fait flotter ses édifices sur tous les horizons. Par intervalles, la rivière n'a pas assez de place à donner aux navires qui lui viennent des deux Indes ; alors elle échancre sa grève ; elle a des asiles pour tous les pavillons ; elle proclame son inépuisable hospitalité du haut de la Tour, où flotte l'étendard britannique, cet étendard du catholicisme industriel, qui s'est trempé dans toutes les gouttes d'eau de l'Océan. La Tamise, c'est un port qui s'allonge, qui serpente, qui se perpétua, comme une longue rue tortueuse, ou les vaisseaux remplacent les maisons; c'est un fleuve qui abandonne ses courants latéraux aux mouvements sans fin des arrivages, «t réserve
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son milieu à d'innombrables bateaux à vapeur dont les appellations ont épuisé tous les noms de la fable et de rhistoire; chaises de poste navales qui porten} un flux et un reflux continuel de voyageurs à Greenwich, à Wolvich, à Hargate, à Ramsgate, à Boulogne, à Calais, et sur mille points intermédiaires de ces belles prairies riveraines illustrées de vignettes comme un keepsake, ombragées d'arbres gracieux, bordées de cales couvertes, de chantiers, d'arsenaux, de fonderies, de pontons, d'hospices flottants, de villages aux mille couleurs, de clochers couronnés comme des comtes, de châteaux encadrés de verdure, d'édifices qui ont emprunté un caractère d'architecture à tous les pays de l'univers, depuis la hutte du Lapon jusqu'à la pagode de Jagrenat. Ce tableau est incomparable de grandeur, d'animation et de solennelle opulence. On demeure étourdi de surprise devant ce congrès de tous les navires de l'univers, devant ces milliers de pavillons qui parlent la langue de tous pays. On sent que cette île est la tête du globe ; que ce fleuve en est la grande artère ; que Londres est comme une immense cité d'aimant, qui attire à elle tout ce qui nage et flotte sur les mers.
Voilà le chemin de Greenwich ; en arrivant, on dîne à Ship'Taveme ou à Crown and Sceptre, et l'on visite après l'hospice des marins invalides.
Ce monument rappelle aux Français l'Hôtel des Invalides de Paris; et l'avantage de la comparaison nous reste, amourrpropre national à part. Chez nous, l'édifice est un magnifique chef-d'œuvre d'architecture; il porte écrit, sur toutes ses pierres, le caractère de sa destination : une armée de vétérans y est entretenue avec un luxe de sollicitude qui étonne et attendrit. C'est ainsi que la France devait être hospitalière envers la gloire mutilée; tout y est digne de la main qui donne et de la main qui
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reçoit. A Greenwich, le monument est incomplet; ce sont deux ailes sans corps; les colonnades sont grêles; les dômes manquent de grâce et d'agilité : tout y reste en terre, rien 'ne monte au ciel. A Tintérieur, Taisance y est ménagée avec trop de parcimonie, et les pensionnaires ne sont pas nombreux : j'ai assisté à leur thé, repas de six heures du soir, et j'ai remarqué une économie de service qui ne m'a pas fait trop bien augurer des autres repas plus substantiels. Au reste, ces marins sont presque tous frais et vigoureux, ce qui donne raison à Thygiène de rhôtel : on ne se douterait pas qu'ils sont invalides; ils marchent d'un pas ferme, sur la belle pelouse de leurs cours, comme sur les collines de leur parc, et rien ne trahit, sur leurs joyeux visages, la souffrance secrète à laquelle ils doivent leur brevet d'admission.
Les Anglais invalides n^nt pas le privilège exclusif d'être reçus à Greenwich ; toutes les nations y sont représentées; il y a surtout beaucoup d'Allemands, et je dois avouer que j'y ai rencontré des Français. Nos compatriotes de Greenwich m'ont appris, dans les entretiens que j'ai eus avec eux, qu'ils avaient servi sous de duc de Clarence, dans l'Inde, mais jamais contre la France. On ne se bat plus depuis si longtemps, sur mer, que je ne suis point étonné de n'avoir point vu, comme on devait en rencontrer autrefois, un grand nombre de ces vénérables invalides, reliques vivantes des grandes exterminations navales. Trente-sept ans se sont écoulés depuis Aboukir, et trente-trois depuis Trafalgar : ces deux journées de sang ont dû envoyer bien des locataires à l'hôtel de Greenwich. Un invalide français m'a montré, dans le corridor de l'ouest, trois de ces débris qui ont entendu, à bord du Victoryy la fameuse proclamation de Nelson. England expect every man to do his duttfl Ce fut avec un profond
GREENWICH ET RICHMOND. î251
saisissement de cœur qUe je contemplai ces vieillards assis, les bras croisés, sur leurs stalles de repos, eux dont les mains avaient été fatales, peut-être, à ceux de ma famille qui moururent à bord du Plutan, lorsque le Vietory, perçant la ligne de Tarmée française à la tête du triangle anglais, entra dans les eaux du Bucentaure, et vint foudroyer les vaisseaux de Lucas, de Gosmao et de rinfernet.
Involontairement, mes souvenirs me raçuenèrent à Toulon, où j'avais entendu, dans mon enfance, raconter Trafalgar de la bouche des héros de cette journée. Je me rappelai ces nobles figures brunies de poudre et de soleil, devant lesquelles le peuple s'inclinait en prononçant les noms de Gosmao et de Tlnfernet : hommes plus grands que les demi-dieux d'Homère; invulnérables dans les batailles, sereins et joyeux sur leurs batteries croulantes et au pied de leurs mâts déracinés par l'ouragan de fer : je me rappelai mon ami, le brave Donnadieu, qui gardait Taigle, à côté de Villeneuve, sur le vaisseau amiral, et qui pleurait en accusant Nelson d'avoir refusé l'abordage que le Bucentaure lui avait offert ! Car, pour moi, cette su-^ blime désolation de Trafalgar n'avait jamais été de l'histoire écrite et apprise par les livres : je la savais par cœur avant qu'elle fût imprimée ; je l'avais écoutée, assis sur les genoux du géant l'Infernet, qui, par sa taille et son hé-^ roïsme, me rappelait, dans mes vacances de rhétoricien, Àjax. fils de Télamon, haut comme une tour ; je l'avais apprise, comme une légende, en me mêlant aux aspirants qui entouraient Gosmao, lorsque ce grand homme, qui n'a pas de statues en France, nous disait par quel sublime effort il avait repris tous les vaisseaux français que le cadavre de Nelson amenait captifs en Angleterre, et par quelle incroyable fatalité ces vaisseaux, qu'il venait de
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reconquérir, furent brisés par la tempête sur les rochers de Cadix.
A Green^ich, bien longtemps après, je me suis trouvé devant ces Anglais de Trafalgar, que j'avais maudits, enfant, les poings fermés et les yeux tournés vers la mer. Le siècle a fait un pas. et tout s'est noblement renouvelé dans les instincts des hommes; il m'a été doux de serrer les mains de ces vieux ennemis de Cosmao, de leur souhaiter de longues années, de leur parler de Trafalgar comme d'une bataille de l'antiquité, sœur de Salamine ou d'Actium.
Au point de vue philosophique où nous sommes placés aujourd'hui, quelle est celle des deux nations qui peut se glorifier de Trafalgar? A quoi donc a servi cette prodigieuse consommation d'hommes, de bois de charpente, de fumée et de fer? L'Angleterre n'y a pas gagné un vaisseau, et elle y a perdu Nelson; elle a remorqué dans ses ports les débris d'une flotte délabrée, invalide, et condamnée au repos éternel du chantier. Les Français ont poursuivi le lendemain, dans le détroit, les vainqueurs de la veille. Équivoque victoire dont il ne reste plus qu'un nom d'harmonie étrange, comme le fracas d'un navire qui s'entrouvre ! Dernière leçon donnée à deux peuples qui savent aujourd'hui combien il est insensé et inutile pour l'avenir de dépenser leur énergie à couvrir l'Océan de débris d'hommes et de carcasses de vaisseaux!
L'ancienne gloire navale de l'Angleterre, faiblement représentée aujourd'hui à Greenwich par quelques marins échappés aux désastreux triomphes d'Aboukir et de Trafalgar, est largement détaillée dans un musée maritime confié à la garde. des invaUdes. L'entrée de cette galerie est gratuite, chose unique en Angleterre. Ce pays n'est pas heureux en musées; l'Anglais soigne, lave et polit tout,
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hormis les murs où des tableaux s'alignent. Â Pall-Mall on. trouve le seul hôtel de Londres qui soit livré aux insultes continuelles de la poussière, sans qu'une main officieuse vienne jamais faire pour Raphaël et Rembrandt ce qu'elle fait pour l'alcôve du plus pauvre marchand de la Cité. Cet hôtel étale toutes les magnificences de la peiature sur un fond de charbon de terre, sur un parquet ignoble, et dans des salles où le jour ne pénétre pas : c'est avec douleur qu'on y salue, aux lueurs d'un crépuscule éternel, les plus grands noms qui aient jamais illustré le pinceau. À Greenwich, du moins, il m'aurait semblé que la munificence nationale devait prendre en religieux souci les tableaux destinés à perpétuer l'histoire glorieuse du pavillon britannique. L'Angleterre n'a jamais eu de grands peintres historiques, mais, avec son or, elle a ceux de toutes les autres nations; elle, si généreuse, eût aisément trouvé de dignes pinceaux pour écrire ce livre à mille feuillets, où chaque siècle aurait lu les fastes des armées navales qui ont donné une secousse aux vagues de tous les océans. Cette parcimonie, dans un sujet pareil, est vraiment un mystère pour moi, et je croirais qu'elle prend sa source dans un grand fond de modestie nationale si je n'avais rencontré, sur toutes les places publiques des villes anglaises, un monument de bronze élevé à Nelson, avec les bas-reliefs de ses victoires; si je n'avais vu la statue et l'inscription d'Hyde-Park, le mortier et le canon d'airain, glorieux trophées conquis sur les Français, et posés sur piédestaux, avec des chevaux de frise, devant le vieux édifice du parc Saint-James. J'aime mieux croire que l'Angleterre dédaigne le frivole honneur de faire peindre ses victoires par de puissantes mains dignes de les reproduire, et qu'il suffit à l 'amour-propre national d'une date en lettres d'or, sur un cadre, au bas d'une toile; afin
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que la gloire du peintre ne détourne pas l'attention de la victoire retracée par le pinceau.
Dans ce musée, où deux choses ont été oubliées, les tableaux et le jour, il y a une relique précieuse : c'est Tuniforme que portait Nelson à la bataille d'Âboukir. Quoique ce grand homme ait cru devoir céder aux préjugés de son époque, en détestant cordialement les Français, je dois consigner ici que nous étions là quelques Français attendris aux larmes devant cet habit bleu qui avait couvert un corps héroïque, et que nos têtes se sont inclinées de respect devant cette manche droite à laquelle le bras droit avait fait défaut, parce qu'un boulet de France l'avait emporté dans l'Océan.
Gomme ces pensées arrivent naturellement à Tesprit, lorsqu'on entre, par une belle soirée d'été, dans le parc de Greenwich, élysée tranquille, où passent les ombres des siècles héroïques! Ce parc est une des plus belles promenades qu'on puisse voir. La symétrie n'y a pas apporté son compas; le sable n'en couvre pas les allées : c'est une longue et molle ondulation de collines, revêtues d'un riche velours de gazon, pailleté de marguerites et de pervenches. Là, tous les arbres du Nord se groupent en petites familles, se déroulent à perte de vue, s'écartent en clairières, selon leurs fantaisies, avec une admirable indépendance de végétation : rien ne les gêne dans leurs allures; ils ont toute la grâce naturelle de la forêt, et ce charmant dévergondage de parure que l'homme sait si bien gâter en essayant de l'ennoblir. Il n'est pas de tapis de boudoir plus doux aux pieds que cette pelouse ouatée, qui descend et monte, s'élève et s incUne comme une grande vague d'azur, et vous porte, avec une souplesse voluptueuse, de^ rives do la Tamise au sommet de la montagne, où le fameux observatoire de Greenwich s'entretient avec le ciel el
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avec la mer. G*est de là qu'il faut voir Londres, quand cette ville a déposé son voile de brume et se révèle dans toute sa majestueuse immensité.
Par-dessus Tondoyant rideau de mâts qui suit les sinuosités de la Tamise, on aperçoit Londres, qui semble sortir de Teau comme une autre Venise; les édifices sont perdus dans le bas du tableau, mais tout le ciel est rayé, à l'horizon, de clochers, de tours, de colonnes, semés avec une profusion incroyable; le dôme de Saint-Paul semble descendre des nues, comme un aérostat, et, aux dernières limites, les deux tours de Westminster se posent comme les colonnes d'un empire au delà desquelles est le néant. A la distance où Ton se trouve de ce spectacle, on ne voit aucun mouvement, aucune agitation, rien de vivant qui anime ce monde! on n'entend aucun bruit s'élever (le cette cité qui jamais ne dort, qui toujours gronde, et dont le nom résonne à l'oreille comme l'écho d'un grand tumulte lointain.
D y a quelque chose de mystérieux dans cette contemplation qui, du haut de la montagne, embrasse un horizon si retentissant de près, et silencieux, de loin, comme le désert, il semble quelquefois qu'on assiste à la révélation d'un mirage, où les eaux, les dômes, les coupoles, flottent, avec des contours vaporeux et des formes indécises, dans une gaze de nuées. Souvent, grâce à l'obsession de cette idée, j'ai cru que le miroir du ciel reflétait Venise, la ville du silence tumulaire, et qu'un angle immense, parti de la Brenta et brisé contre un nuage, retombait avec son apparition sur une terre inconnue qui se déroulait devant moi. C'est, je crois, une des plus solennelles émotions que puisse rencontrer le voyageur ; le poëte trouve là tout ce que la nature du Nord a pu combiner de plus grand dans son association avec l'homme : l'annotateur qui descend, ou, si Ton veut, qui s'élève aux idées matérielles,
est saisi d'étonnement lorsqu'une voix lui crie que cett^ ville, morte à rtiorizon, attire à elle vingt mille navires par an, et que ses importations s'élèvent à près de deux milliards. C'est donc un monde à part, tombé dans notre monde ; Londres est attaché au globe comme une décoration d'honneur.
On aime à voir ainsi cette ville de loin, avec sa couronne de clochers à dentelles; on aime à la voir ainsi, de loin, dans son auréole de puissance, comme une de ces peintures colossales suspendues au plafond des basiliques, et dont l'éloignement dissimule des vices que l'œil saisit de trop près. Allez voir Londres, du haut de l'observatoire de Greenwich, et oubliez tout ce que ces beaux quartiers roulent d'impureté vivante et de misère fétide aux lueurs nocturnes du gaz. Et puis, qui sait si une des conditions de la grandeur n'est pas d'être tachée d'ulcères? Quand vous passez sur London-Bridge, toutes les voix de l'air vous crieront de ne point voir ce qui pleure et se putréfie à vos pieds ; regardez en haut, et vous découvrirez, de la troisième arche de ce pont, cinquante clochers qui montent aux nues, et qui, dans leur langue muette et symbolique, vous conseillent de les imiter.
De l'autre côté de Londres, la promenade en paquebot du dimanche vous donnera un contraste des plus curieux: on va vous débarquer à Richmond.
La route de terre qui conduit à ce village est une longue rue, bordée de jardins, arrosée comme une allée de pare, éclairée par des candélabres au gaz. On croit n'avoir pas quitté Londres, et l'on voyage sur un grand chemin !
L'hôtel de V Église et de la Jarretière, Stard and Carter, est le rendez-vous de la bonne société. C'est un hôtel
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qui humilie singulièrement nos indigentes auberges de France. Des tapis élégants couvrent tous les parquets, et montent avec tous les escaliers. Des salons splendides sont préparés aux convives, avec un luxe éblouissant de dressoirs et de tables; les balcons, garnis de persiennes, s'ouvrent sur une campagne tout empreinte d'une couleur mélancolique, à laquelle on s'attache comme au spectacle taciturne de rOcéan. Richmond repose dans une ceinture de forêts et de prairies, et semble dormir si profondément, que tous ceux qui passent parlent bas, de peur de le réveiller. En fermant les yeux, on se croit dans un désert; en les rouvrant, on est surpris de tout ce mouvement silencieux et grave qui vous entoure. Des voitures arrivent et partent; des palefreniers pansent des chevaux; des fashionables galopent sur la pelouse; des familles se promènent; des tables, entourées de convives, apparaissent à toutes les embrasures des balcons, sans qu'une seule voix discordante vienne briser cet unisson de silence, que le plaisir accorde encore, comme un devoir, à la sévérité du dimanche puritain.
Pour consoler l'étranger de cette contrainte, on lui sert des dîners exquis à Richmond ; les Français y trouvent même du pain.
A Richmond, une belle journée d'été vous initie dans les secrets de la nature du Nord : c'est une révélation inattendue qui donne un charme nouveau à tout ce qui est prairie, bois, lumière, horizon. Ce n'est ni un paysage de Claude Lorrain, ni un paysage d'Hobbema.
11 y a sous le ciel un voile transparent qui n'est pas la brume, et qui tamise les rayons du soleil, en les épanchant, avec la teinte de Tiris, sur une campagne tranquille, et sur des masses infinies d'arbres, ces jolis arbres si bien découpés, et qui prennent tous des poses char-
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mantes. Tai vu fort souvent Richmond, cet été; je Vai toujours vu sous cet aspect, et il me semble impossible qu'il puisse revêtir une autre physionomie. On y chercherait en vain ces horizons déliés qui flottent dans un azur limpide, cette poussière scintillante qui tombe du soleil en atomes d or ; cette atmosphère passionnée que le démon du midi répand autour des chauds paysages de FOrient; c'est toujours une nature à demi voilée, recueillie, nonchalante, qui ne conseille ni Famour, ni la haine ; qui vous donne son calme, sa quiétude, sa mélancolie, et vous offre ce bonheur monotone qui se compose de Tabsence de toute émotion.
Je ne suis point étonné que souvent d'illustres prosmts, des poètes malheureux de leur génie, des philosophes qui avaient perdu la sagesse, des penseurs qui désespéraient du bonheur, et qui s'étaient résignés à le chercher dans la monotonie des sensations communes, soient venus se réfugier à Richmond, pour s'envelopper de sa tranquille atmosphère comme d'un manteau de stoïcien.
Vous avez vu la Tamise à Greenwich, dans sa majesté océanique ; vous avez vu le géant ; Richmond vous montrera l'enfant au berceau.
Au pied de la colline, on trouve une anse ombragée où flottent les canots de la promenade ; il faut remonter le courant de la rivière, rien n'est si doux un soir d'été, aux approches de la nuit. Les deux rives sont garnies de pelouses saillantes et massives; au-dessus s'arrondissent les coupoles des arbres, et au fond des allées donnent des villas anglaises dont les briques rouges se détachent avec bonheur sur les massifs verts. C'est comme une rue délicieuse avec ses maisons et ses jardins; vous vous promenez dans le ruisseau.
On vous montre la maison où Pope chanta Windsor, le
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château où Henri YIII couronnait de roses ses amours avant de les ensanglanter; Termitage où le duc d'Orléans, roi des Français aujourd'hui, vécut dans les mauvais jours de son exil, et d'autres résidences encore, où sont attachés des noms et des souvenirs moins retentissants. A mesure que la rame brise le courant, on s'aperçoit que le ruisseau se rétrécit à chaque élan du canot; on cherche la Tamise ; l'eau manque sous la quille; une forêt d'herbes fluviales entrave la navigation ; on ne vogue plus que sur des rameaux souples et flottants; encore quelques coups de rame, et vous buvez la Tamise dans un gobelet.
C'est la plus étonnante fortune de rivière qu'on puisse voir. Comment! s'écrie- 1- on, voilà donc ces gouttes d'eau qui, quelques pas plus loin, feront trembler sur leurs piles cyclopéennes les ponts de Westminster, de Waterloo et de Londres! Voilà ces gouttes d'eau qui diront à rOcéan : « Recule, » et l'Océan reculera!
Ainsi commencent toutes les grandes choses; je ne suis point étonné que l'homme qui désespère de l'avenir choisisse Richmond pour sa résidence ; il voit toujours devant ses yeux couler l'espérance en action : rien ne console comme ce filet d'eau qui se débat comme un brin d'herbe, et qui, le ciel aidant, se gonfle un peu plus loin, coupe une capitale en deux, emporte des flottes, et fait alliance avec la mer.