SUR L’ENSEIGNEMENT
En publiant ces nouvelles observations, je me propose uniquement d'indiquer quel doit être l’enseignement rationnel de la gymnastique et de venir en aide aux personnes désireuses de s’y consacrer : Donner des règles précises, les exposer assez clairement pour qu’elles soient aisément comprises, tel est mon but, et je ne me dissimule pas que ce n’est pas chose facile. Pourtant, je compte que la longue pratique que j’ai de cet art et les heureux résultats que j’en ai obtenus, soit au service militaire pendant dix années, soit comme professeur civil, soit enfin dans les hôpitaux durant un long laps de temps, me permettront de mener à bien la tâche que je me suis donnée ; je croirais, en effet, manquer à mon devoir si je ne cherchais pas à faire profiter les autres de l’expérience que j’ai acquise.
Certes, comparativement à ce qui avait lieu il n’y a pas longtemps encore, on peut dire que la gymnastique est aujourd’hui en honneur. On L’enseigne partout. Mais quelle divergence d’idées dans les principes, et combien l’exécution des
exercices laisse encore à désirer ! 11* ne faut pas trop s’étonner de cet écart entre l’application et les règles de la science ; la plupart des professeurs, en effet, se sont formés presque d’eux-mêmes, mettant à profit ce qu’ils ont pu voir et suivant leurs inspirations ou leurs dispositions personnelles, sans se rendre bien compte de ce que doit être une gymnastique en rapport parfait avec nos organes et la dignité de l’être humain. Ils ont trop souvent négligé d’appuyer leur enseignement sur des bases fondamentales pour arriver plus vite à exécuter, tant bien que mal, des exercices outrés devant un public toujours disposé à applaudir ce qui lui paraît au-dessus de ses forces. Je suis certain de ne pas me tromper et d’exprimer la pensée de bien des gens sensés, en disant que le retard apporté à l’essor que mérite cet enseignement vient en partie de ces représentations multipliées d’où l’on sort avec une impression indécise. Si l’on compare cette gymnastique d’apparat avec les tours accomplis par les acrobates d’un cirque, on ne peut s’empêcher de remarquer la supériorité de ces derniers, et chacun se demande quel profit une nation peut tirer de ces manœuvres excen^ triques qui ne peuvent être réalisées que par- un très petit nombre d’individus, et qui découragent ceux qui en sont témoins. S’il faut apprendre la gymnastique pour atteindre un pareil résultat, se disent-ils, ce n’est pas la peine d’entreprendre une tâche sans aucune utilité.
Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que le mal que je signale sera très difficile à extirper ; car les personnes lancées dans cette voie ne voudront plus passer par les règles indispensables à tout bon enseignement, tant elles sont pénétrées de leur savoir et peu disposées à recevoir des conseils. Elles croient encore qu’il n’y a que cette façon de procéder qui amuse le public ; il est donc permis de conclure qu’aussi longtemps qu’on ajournera la fondation d’une Ecole normale de gymnastique générale, où des brevets seraient délivrés comme pour toutes les branches d’enseignement, cette science, dont l’utilité n’est pas à démontrer, restera ce qu’elle est. Certes, les encouragements ne manquent pas aux sociétés de gymnastique déjà formées, et bien qu’on puisse désirer les voir fonctionner plus sérieusement, je n’en admire pas moins leur bonne volonté et les sacrifices qu’elles s’imposent. Faites donc de nouveaux efforts, chers élèves gymnastes, pour vous perfectionner dans cette science. Quand elle sera bien comprise, la plus grande partie de la nation suivra votre exemple. Mais, pour compléter cette œuvre bienfaitrice, ne tardez plus à associer à vos exercices co stimulant, suivant la mesure qui peut leur convenir, ce qu’ont tant recommandé Platon et Aristote : la musique ; un grand nombre d’hommes compétents de notre pays recommandent les chants en faisant remarquer qu’ils appartiennent surtout à une nation qui aime la gaieté.
L'administration de l’Instruction publique, le Conseil municipal de Paris viennent fréquemment en aide aux sociétés, et cette sollicitude éclairée est plus vive encore envers la gymnastique des écoles communales où, en ce moment, soixante-quinze mille élèves des deux sexes prennent part à ces fortifiants exercices. Très malheureusement, — je regrette d’avoir eu à constater cette lacune, — si la haute bienveillance du Conseil est des plus plus favorables aux progrès de cette science, il faut reconnaître que les gymnases municipaux (excepté celui de Voltaire) sont établis d’une manière si restreinte qu’il est impossible d’en faire usage d’une façon profitable à la santé des enfants. D’autre part, ces encouragements ne peuvent apporter d’amélioration à la pratique générale de cette science, et l’abus que l’on fait des couronnes et des palmes pour l’exécution d’exercices trop souvent excentriques n’est pas sans inconvénient aux yeux des gens sensés; de telles récompenses leur paraissent à bon droit déplacées. Les Grecs ne les accordaient qu’à un seul vainqueur dans les grandes luttes des jeux Olympiques.
On sait que les Grecs plaçaient la gymnastique au premier rang, et qu’ils cultivaient leurs facultés physiques avec le même soin que leurs facultés, intellectuelles ; ne tardons pas à imiter ces maîtres, si nous voulons mériter la reconnaissance de la génération qui grandit et la mettre en état de faire
face à toutes les éventualités ; une bonne gymnastique a des effets salutaires sur l’économie. Mais il est inutile d’insister sur ces avantages, un grand nombre d’écrivains autorisés et prévoyants ont traité ces questions et affirmé avec énergie les heureux effets qu’on peut tirer de .1 intime union des exercices corporels et des travaux de 1 esprit ; il n’y a qu’à suivre leurs conseils.
Je reviens à ma th'ese : le manque de cours normaux et de conférences pédagogiques laisse cet enseignement dans un état d’imperfection tel qu’il en devient peu profitable. Lorsqu’on se trouve pour la première fois en face de ses élèves, on doit leur expliquer d’abord ce que signifie le mot gymnastique, le but qu’on se propose d’atteindre en leur enseignant cette science; leur montrer que, dans la pratique, tous les mouvements non exécutés suivant la règle indiquée s’éloignent de l’effet qu’ils doivent produire. Au début, il faut insister sur les avantages d’unè tenue correcte et d’une bonne allure, acquises par une saine pratique des exercices gymnastiques, pratique qui, par surcroît, assure la santé.
Malheureusement, voit-on quelqu’un s’élever dans les airs sur un trapèze, on le baptise gymnaste de haute école, et cette gymnastique fantaisiste plaît mieux que celle qui exige de nos facultés plus d’attention et de persévérance, la seule vraiment utile, la seule qui nous vienne en aide dans toutes les circonstances de la vie.
A propos de ces excentricités, faisons remarquer qu’aucun ouvrage sur la matière ne parle dé ces tours antigymnastiques avant 1846, époque à laquelle le chef d’un gymnase connu, à h occasion d’une fête royale, fit voir aux Champs-Elysées, avec le concours de ses professeurs, les merveilles de la “gymnastique, dans une baraque en toile, moyennant une faible rétribution. Ce triste début d’un homme auquel on confiait des enfants de bonnes familles eut très rapidement des imitateurs et n’empêcha pas le chef de la troupe d être nommé professeur d’un prince royal français.
Plus récemment, un autre directeur de gymnase, qui avait élevé ses filles pour figurer dans les cirques, fut désigné pour être professeur du fils de Napoléon III, et un nommé Léotard est venu mettre le comble à ces spectacles inhumains par ses culbutes au trapèze de voltige, tours que j’eusse vu avec plaisir s’ils étaient restés la propriété exclusive des cirques ; mais, avec la promptitude de développement particulière aux mauvaises herbes, ce germe funeste a pris racine et prospéré ; les élèves des lycées furent pris d’enthousiasme pour ces excentricités, et ce ne fut pas sans difficultés qu’on put les maintenir, dans les limites de l’enseignement régulier : il était imprudent d'en sortir, car tout ce qui est outré, en ce qui concerne notre nature physique aussi bien que notre nature morale, ne saurait être profitable à l’avenir d’une nation. Mais nous devons faire remarquer qu’un
art ou une science n’est pas responsable de la mauvaise application qu’on en fait. En rappelant ces mots de M. le colonel Amoros : « La gymnastique cesse où le funambule commence, » je ne crains pas d’ajouter que, dans nos écoles .communales, elle ne manque d attrait pour les enfants lorsque le professeur ne sait pas l’enseigner ou qu’il enseigne sans goût et sans dévouement.
Après avoir passé en revue tout ce qui a été prescrit a propos de . la gymnastique depuis la suppression du gymnase du colonel Amoros (1888), on peut se demander si l’on parviendra jamais à quelque chose de plus profitable que tout ce qui a été fait depuis cette époque. En effet, il a été formé trois grandes commissions militaires, présidées par des généraux; une commission d’initiative privée, présidée par M. Jomard ; une autre, établie par la préfecture delà Seine, présidée par M. le proviseur du lycée Henri IV, et trois grandes commissions civiles, présidées à différentes époques par MM. les ministres de l’Instruction publique; en tout, huit commissions dont le travail, en dernière analyse, consiste en deux théories : une pour les garçons et une pour les filles. Celle-ci contient des erreurs de termes et des figures mal posées, qui font contraste avec les dispositions naturellement gracieuses du sexe auquel elle est destinée. Je regrette sincèrement que mon nom figure dans cet ouvrage, car je n’ai
que très peu siégé dans la commission qui l’a composé.
Mon mécontentement est facile à comprendre :
nous avons, en effet, sur cette matière, des livres dont nos voisins ont su profiter pour la pose gracieuse des figures, au moins nous devions nous en servir ; il est à désirer que cette théorie soit refaite le plus tôt possible.
La gymnastique n’est pas aussi facile à enseigner qu’on le pense .trop généralement, et le premier venu ne peut pas remplir les délicates fonctions d’un bon professeur.
Je suis placé de façon à pouvoir juger de l’énorme différence qui existe entre le professeur dévoué, aimant ses élèves et sa profession, et celui qui n'a d’autre pensée que de faire exécuter les exercices en vue du salaire qu’il en retire ; le premier est toujours prudent, il reprend ses élèves avec douceur et bienveillance ; il veille à sa tenue autant qu’à ses expressions, pensant sans cesse au but qu’on se propose d’atteindre, qui est de faire des hommes forts et bons les uns à l’égard des autres. Une heureuse habitude de confraternité inculquée dès le jeune âge aux élèves ne manquera pas de se fortifier dans l’avenir. Je ne crains pas d ajouter que cette précieuse fraternité se manifeste particulièrement dans les circonstances" exceptionnelles de la vie : catastrophes, guerre, calamités publiques, etc.
Au nom de mon pays, de cette France que tous
ses fils doivent aimer par-dessus tout, je demande que ceux qui sont chargés de veiller aux destinées de la patrie et à sa sécurité ne laissent pas se prolonger davantage l’état précaire de cet enseignement. Les sciences, les arts et les industries ont leurs écoles ou leurs ateliers ; la gymnastique seule, cette protectrice incontestable de toutes nos facultés, reste privée d’une institution destinée à former des professeurs, institution qui aurait dû être organisée avant tout.
On compte beaucoup, je le sais, sur les professeurs formés à l’École normale de gymnastique militaire. Certes, l’ayant fondée conjointement avec mon bien regretté ami M. le colonel d’Argy, en 1852, je connais les services que rend cette école à l’armée, surtout quand elle est dirigée comme elle l’est en ce moment par son savant et dévoué commandant, M. Cromback ; mais ces professeurs militaires sont-ils aptes, en sortant de cette école, à appliquer méthodiquement les principes de cet enseignement? Ceci est une autre affaire. Le fond de leur instruction est des plus sérieux; ils ont une idée solide de la discipline, du commandement et de l’exécution des exercices qui leur sont particuliers. Beaucoup de ces hommes pourraient, avec ces qualités premières, devenir d’excellents professeurs. Pour cela, il leur faudrait six mois passés dans une École normale de gymnastique générale dont la création est attendue avec une grande impatience, surtout
par ceux qui pourraient en profiter pour étendre leurs connaissances et rendre tous les services qui dépendent de leur profession.
Je termine ces observations en constatant que quelques savants craignent encore que le développement des forces physiques ne nuise au développement des forces intellectuelles; j’ai été assez, longtemps à la tête de cet enseignement gymastique dans les lycées, à l’École polytechnique et dans bien d’autres établissements d’instruction pour qu’il me soit permis d’affirmer que c’est le contraire qui est vrai. Il y a à considérer que dans les cas périlleux c’est l’homme fort qui sera touj jours le premier à faire usage de ses forces et de son adresse pour sauver son semblable en danger; chez lui seul peut naître cette énergique pensée : « Dans l’extrême danger, l’extrême audace est sagesse, » et je répéterai encore ici ce qu’a si bien dit J.-J. Rousseau : « Armons l’homme contre les événements imprévus. »
Conclusion : N’attendez donc plus, chers concitoyens mes amis, de penser à votre santé que pour regretter de l’avop^q^due.
Paris. — Imprimerie Ve P. Larousse et CHe, rue Montparnasse, 19.