‹ Nouvelles odes funambulesquesChapitre 4 sur 11 · QUE CELUI QUI FAISAIT LE MAL LE FASSE ENCORE · texte numérisé non relu

QUE CELUI QUI FAISAIT LE MAL LE FASSE ENCORE

Dit un vers de Hugo :

Il a rai/on. — Toujours le vice indélébile

S'attache à notre flanc, Toujours le bilieux fouffrira de h. bile,

Et le fanguin, du fan g.

2b NOUVELLES ODES

Toujours Polichinelle arbore fur fa trogne

La pourpre, comme un dieu, Et le cygne efî toujours blanc & toujours l'ivrogne

Retourne à fon vin bleu,

Sans que, fous le foleil qui fait grandir la vigne,

Rien l'en puiffe empêcher, Et toujours on verra le pêcheur à la ligne

— A la ligne pêcher.

Donc puifque notre jiècle, ayant peur qu'il s aigrife,

Mélange avec le fel Attique, le bon fens farouche de Jocriffe

Et de Cadet-Roujfel,

Puifqu'il a pris che:^ lui la folie en fevrage,

(Si fen crois L' Union J Qiie ce fiècle fantafque ait au moins le courage

De fon opinion !

O Véfuve, toujours tu grondes & tu fumes,

Comme un ^eu de Barnett!

Ainfi que toi, foyons' toujours ce que nous fumes

Au moins ce fera net!

Que le Parijïen, docile comme un nègre

due le dur colon bat, Quand Théréfa lui femble une médecine aigre,

Avale Colombàt!

Que Sarcey, —fi diflrait! — prenne madame Doche

Pour la comteffe Dajh, Et qu'il écrive, ainfi que le ferait Clodoche,

Gauthier, — avec un H!

Que Dumas, dédaignant de rendre la parole

Aux héros qu'il a peints.

Se penche avec amour fur une cajferole.

Et faute des lapins!

Que l'aârice en renom, qui fur fa gorge plaque

Cent mille diamants, Méprife les bravos fincères de la claque,

Les bouquets, les amants,

Et,fe couvrant d'unfac, trouve le paliffandre

Comme l'acajou vain, Quand fon fuccès d'hier s'efi vu réduit en cendre

Par le cruel Jouvin!

Qit'à ia Bourfe le mielfuave de l'Hymette

. Soit au plus bas coté, Et que le mois prochain, monfieur de Rothfchild mette De l'argent de côtél

Que l'ejfor du progrès plaife à monfieur Prudhomme !

Tandis qu'Alphonfe Karr Détejïe Paris, plus que ne détejlait Rome

L'héritier d'Amilcarl

Que, /avant à conter les malheurs de l'Autriche,

Le journal de Vitu Savoure le fuccès nouveau qui le fait riche.

Et qu'il a fi vite eu I

Que Durantin, cruel pour les mufes éprijes

De leur laurier fi vil, FaJJe avec un faux ne^ de bonnes pièces, — prifes

Dans le Code civil I

Que Ponfon du Terrail fous la muraille raille,

Et que, dans fon férail, L'amante braille, avec un grand bruit de ferraille.

Par chaque foupirail !

Que Legouvé, fublime et fier, lime fa rime t

Qiie fans nul intérim, Le bon Petit Journal, toujours minime, imprime

Quelque frime de Trimm t

Qu'un célèbre docteur, — nommé fouvent : mon anget

Vive entouré d'acteurs Et d'aârices aujji. Que VillemeJJ'ant change

Parfois de rédaâeurs l

Qu'au bal, Fille-de-l'Air, en plus d'une rencontre.

Sans immoralité Élève juf qu'aux deux toute fa jambe, & montre

Sa grande agilité!

Que dansfon vieux logis, qu'un foir nous effondrâmes

Avec Tragaldabas, Marc Fournier mette un peu de ballets dans les draines

Pour remplacer Ruy-Blas !

La Féerie a vaincu, —pas d'argent, pas defuiffes; —

Et ce plaijir des dieux Si fort prifé, confijle à voir quatre cents cuiffes.

C'ejî abfurde. Tant mieux.

3o NOUVELLES ODES

C'ejî bien. Ne troublons pas Vefcadron des Chimères,

Quoi que vous en difie^.

Soyons calmes. Laiffons les enfants à leurs mères,

Les rofes aux rojiers.

Et ne dérangeons rien, ni Paris qui s'admire.

Ni Fanfan Benoiton, Ni les négociants qui font du cachemire En bourre de coton ;

Ni, dans la majejié de leur gloire apparente,

Ces Lilliputiens Aux pofes de Titans, qu'on nomme les Quarante

Académiciens;

Ni les vieux feuilletons pouffifs, ni l'art infirme.

Ni l'amour trijîe & laid :

Car, ainfi que monfieur de Voltaire l'affirme.

Tout ejî bien comme il ejl!

Août 1866.

A la Biche empaillée

Qui rigurait à la Porte Saint-Martin

dans

La Biche au bois

r^ epuis que, renonçant à vivre,

La Féerie ejl fans picotin, Et que l'on a, comme un sot livre.

Fermé la Porte-Saint-Martin,

On plaignit, lorfque vous partîtes, Biches & divertijfement, Les chofes grandes & petites Qu abrita ce vieux monument.

Les beaux trucs, les portions nues De mademoifelle Delval, Frederick marchant dans les nues Et le souvenir de Dorval, —

0 théâtre que je harangue! — Et les auteurs, que tu n'avais Invités qu'à tirer la langue Devant les danfes de navets!

Si la franchije me décore, Puis je, fans faire four, n ier Qii'à Paris on plaignit encore La défaite de Marc Four nier ?

On dit, et partout vous le lûtes :

« Celui que la détreffe prit Si vite, après vingt ans de luttes.

Fut toujours un homme d'efprit.

Peut-être qu'il perdit la tête Aufon de la flûte & des cors ; Mais quoi! c'efî la mufe qu'il tette.

Il valait mieux que f es décors.

Il ignorait ce fait immonde Qu'ici bas cinq & cinq font dix. »

Et c'efî ainfi que tout le monde Eut fa part au De Profundis.

Toi feule, qui, toujours raillée, Figurais dans la Biche au bois, Pauvre Biche, feule empaillée Parmi tout ce monde aux abois!

Tu pars fans qu'un mot te confole, Biche, qui fans doute à préfent Figures fur une confole Dans le Marais, trijle préfent

Offert par le tremblant concierge De ce théâtre où tu perchas, A quelque antique & douce vierge Immobile entre f es deux chats!

Nul ne t'a célébrée, ô Biche Qiii, pendant deux mille foirs, fis Beaucoup plus d'argent que Labiche!

Biche infenfible à nos défis !

Biche plus fimple que les ânes !

Qui, pour t' exempter de tout foin, Comme beaucoup de courtifanes Au lieu de cœur avais du foin !

Biche! en tes yeux d'Iphigénie Tes auteurs, qu'un succès abjout, Mettaient l'éclair de leur génie :

En d'autres termes, — rien du tout.

Autour de toi, vingt-huit danfeufes, Paffant & fautant deux a deux, Agitaient leurs jambes ojjeujes Ou f ai/aient voir des monts hideux.

Et, trijîe gloire de ces bouges, Des bocaux montraient, fans haillon, Au lieu de poijfons, des dos rouges Parmi quelques flots de paillon !

Tout cela pour te faire fête.

Pour jufiifer ton emploi, Biche! & maintenant, pauvre bête, Il n'est plus quejiion de toi.

Eh bien, non I fi ce temps bégueule T'oublie, il ne fera pas dit Quainfi tu difpar ait ras feule Dans le bruit qui nous affourdit !

C'est pourquoi je t'offre cette ode, O Biche de la Biche au bois Qu'un flot de pouffîère corrode Sur une planchette de bois!

Exempte de remords & d'ire, Biche que nul ne doit plus voir, Moifts en paix! car tu peux dire :

« J'ai fait du mal fans le f avoir,

Et Von m'empêchait d'être immonde, Hélas l rien qu'en m' épouffetant . »

Combien de biches dans le monde Ne pourraient pas en dire autant !

Id'ii i86.

b6 NOUVELLES ODES

A Vol d'Oiseau

T a Landelle & Nadar font partis en ballon

Par la température Qiiilfait, & cependant , Jans eux ici-bas Ion

Pond fa littérature.

Oh! de l'azur, oîi mille ajires exorbitants

Te fervent de chandelle, Comment vois-tu ce globe écrasé d'habitants?

Dis-le, bon La Landelle.

La Landelle répond : « L'aigle fer & moi, nous

Avons changé de rôle.

Vu de fi haut, — car fai desfoleils aux genoux!

Dieu! que Paris eft drôle!

Je le croyais peuplé de méchants, de railleurs

Et de fots que vont traire Les biches; àpréfent qu'un dieu me tire ailleurs,

J'y vois tout le contraire.

Sardou^ qui veut grandir en un calme repos,

Envoie à la barrière Des Ternes, un fonnet aimable, avec deux pots

De lauriers, che^ Barrière.

Monfieur de Pontmartin, dont jufqu'ici le cas Fait pourtant qu'on l'évite,

PaJJe pour la douceur Hippolyte Lucas, Cet innocent lévite.

Monfelet, — je ne fais pourquoi l'on cnjafait! -■

Boit de l'eau pure, & jeiine.

Tiens, Paul de Kock enfant joue avec Déja^et.

Laferrière efl bien jeune!

Vilemeffant s'amende. Il dit à Guillemot :

Sache^ que je vous garde Trente ans, & quand je dis trente ans, c'efï au bas mot ;

Le refe vous regarde.

Sam/on ejl décoré. Dès que V aurore naît,

D' une vo ix fam ilière Il chante : Je m'étais trompé d'abord ; ce n'eji

Pas moi qui fuis Molière.

Campanule ou muguet, la fimple fleur des champs

Pare Mademoifelle Duverger, — 8 Schneider met — abandons touchants!

Des bas defilofelle.

Le nouveau nom de Mars ejl Albine de l'Efl :

Déjà Fargueil l'imite.

Veuillot pardonne ! & dans un bois, monfieur Ernefl

Renan s'efifait ermite.

Dieux! Mejrerbeer-Pompée & RoJJîni-CéJar

Ont jeté leurs défroques De haines, & fe font légué tous leurs biens, par

Tefîaments réciproques !

Voilà qui va des mieux. Rie:^, faites les fous !

Paris n eft plus fournaife Guerre & tumulte. Amis, je fuis content de vous

Et Nadar efï bien aife. »

— Si c'ejî ce que tu vois du haut de ton ballon,

Encore un élan d'aile!' Monte encore plus haut ! donne un coup de talon:

Monte, bon La Landelle!

Si tu redejcendais au pays où Dormeuil Et Cogniard ont leurs toiles,

Tu dirais : Je me fuis fourré le doigt dans l'œil. Refle dans les étoiles!

Décembre 1864.

Le Thiers-parti

\/\ Hf^f enflons notre voix pour un chant relatif *' Aux cités. Suis la verte Seine

Et gravis l'efcalier du Corps Légijlatif, Où nous tranfportons notre f cène.

Comme notre œil, après le foleil d'un beau jour , Admire encore un clair de lune,

L'autre mois, fier & pâle avecfon ne^ d'autour, J'ai revu Thiers à la tribune.

Oh! même en ce temps-ci, qu'il mefemble étonnant!

Comme il était fuperbe & comme Il avait des façons de Jupiter-Tonnant,

D'Henri Monnier & de Prudhomme !

Sa lèvre, dont l'accent eji rejïé ferme & fur, Découpait, en faveur du pape.

Des variations, comme l'on en fait fur ^ec fameux pianos de Pape.

Il difait : « Réclamons ce qui nous eJi dû chej Nos voifins, envoyons la note!

Lacérons l'Italie en un tas de duchés; A quoi bon garder cette botte ?

Chacun des ducs prendra fon lopin, comme il fied, Afin qu'ils gardent leur prejîige;

Celui-ci le talon, d'autres le coude-pied

Et les plus grands auront la tige! »

Or, comme Thier s parlait ainfi, faisant les parts

De la proie ample & coloffale.

Un grand fantôme trifte aux beaux cheveux épars

Entra tout à coup dans la f aile.

C'était la Liberté. La déeffe aux yeux clairs Et profonds comme l'eau d'un golfe.

Marcha fur l'orateur environné d'éclairs.

Et dit ces mots : « Eh bien Adolphe ? •

4'i NOUVELLES ODES

Aloi's, vifiblement offenfé, monfieur Thiers

Répondît à cette déejfe :

« Ne me compromets pas ainfi devant des tiers!

Tu fus, il ejî vrai, ma maîtrejfe;

Mais ces jours ne font plus. Quand je faifaitpréfent

De mon amitié, fêtais jeune ; J'avais bon appétit alors, mais àpréfent

Je fais comme Veuillot : je jeûne!

Nos délires étaient un imbécile abus.

Mais rien nefl irrémédiable.

Époufe, il en eJî temps, le nommé Syllabus^ On prétend que c'ejl un bon diable ' »

La déeffe fortit, dédaigneufe & levant

Noblement fa tête facrée.

Tandis que Thiers, farouche & fouJI étant le vent.

Buvait f on verre d'eau fucrée.

Et moi qui l'ai pu voir chaffant d'un cœur gelé Sa vieille màîtreffe incommode.

Bon colleâionneur de papillons, je lai Cloué tout vivant dans cette ode,

AJîn de l'y montrer, pofant pour f es amis^ Plus fec que les fables d'Olonne,

Dans la pofe héroïque où le fculpteur a mis Napoléon sur la colonne.

Janvier 1868.

44 NOmXLLES o

Pièces Féeries

\/^ olière,fai voulu /avoir ce que devient

Ton beau rire folâtre.

Et, pour avoir rai/on du doute qui me tient X entre dans un théâtre.

Un aquarium. Bon, Je vois les dos connus

De cinquante ingénues.

Qiie de bras nus! que de feins nus! que de cous nus!

Oh! que de chofes nues!

Sur quels objets hideuAr, maigres, flafques et lourds.

Lumière, tu te joues!

Qite de croupes, offrant au.v regards des contours

Horribles! que déjoues!

Watteau, qu'en dites-vous? Qu'en dites-vous, Boucher?

Bien que leur bouche rie, On penfe voir ces chairs mortes que le boucher

Vend à la boucherie.

Speâacles écœurants ! Trijîes panoramas : Vous fuye^, mufes blanches,

Vers l'invincible a^ur, en voyant cet amas De poitrines, d'éclanches.

Et ces ventres hideux, ballonnés par les ans,

Qu'on a, majfe vermeille, Ficelés avec foin dans des maillots luifants,

Teints en couleur grofeille.

Une Javotte, nue et longue comme un ver,

Traîne, être chimérique.

Un vieux manteau de cour, baigné par un éclair

De lumière éleârique.

Et glapit. Oui, ce tas de cuiffes, de chignons,

Si bien fait pour fe taire.

Hurle, miaule & roucoule avec des airs mignons,

Et chanjonne... Voltaire!

4t) NOUVELLES ODES

O cotonnier! pour qui rugirent en effet

Tant de combats épiques, Arbujîe précieux, toi que lefoleilfait Grandir fous les tropiques ;

Et vous, Hojlein ! & vous, Marc Fournier, qui du doig t

Chaffe:ç les belles prof es !

Régne^,foye:^ heureux, c'ejl à vous que F on doit

Ces groffes dames rofes !

Naguère on avait dit aux marchands de fuccès :

H Pour nous ôter La Biche^ Dites, que voulez-vous, ô directeurs français?

La gaité de Labiche ?

La voici. Voulez-vous, pour vous réfugier

Dans la penfée altière, La verve de Sardou, l'efprit vivant d'Augier,

La fureur de Barrière,

Ou ces drames poignants dans lef quels Dumas fils,

De fa main ferme & sûre.

Montre, ouverte & faignant fous une chair de Ij^,

Quelque affreufe bleffure ? »

Mais nos bons direâeiirs, vieux troupeau coutumier

De cette réprimande, Ont répondu, pareils à V enfant de Daumier :

— « J'aime mieux de la viande! »

Janvier 1868.

Chez Monseigneur

f T N berger vaut mieux qu'un loup ;

C'eji pourquoi, viens-t'en, mon Ode, Che!( monfeigneur Dupanloup, Qui, déformais, fait la mode.

Dès l'antichambre, on entend Comme une catilinaire Gronder, tumulte éclatant; C'est fa voix, ou le tonnerre.

Qiie chantent ces durs clairons /^iix finijîres embouchures?

Qii importe, ma inuje, entrons, nieu puijfant l que de brochures !

Vois Monfeigneur. Il écrit, Il parle, il prie, il menace, Il pleure, il mande, il profcrit ; Comme il met tout dans fa najfe !

Lettres pour mille journaux.

Foudres contre lesfeâaires, Il dicte, en fes arfenaux, A quatorze fecrétaires.

Et, digne d'être Romain, Il corrige — ô façons neuves ! — Le genre humain d'une main, Et de l'autre, fes épreuves.

Mais voici qu'avec des cris.

Près de fa table que bordent Ces vafles amas d'écrits, Trente meffagers l'abordent.

— < Monfeigneur! — Qiiefi-ce? — Unjourn.il, Sans doute pris de folie, Redit fon thème banal

Et veut garder l'Italie.

— Bien. Vite, écrive^. Je veux Lui verfer de tels flots d'encre Qiie, ni lui, ni fes neveux Ne fâchent oii jeter l'ancre!

— Monfeigneur! — Qu'ejî-ce? Au prochain Scrutin de l'Académie,

On veut foutenir Machin.

— C'ejî bien. Sus à l'ennemie!

Écrive:^ jufqu'à la mort !

Vite, des kilos de profe !

Porter Machin, c'efi trop fort, Qiiandje prétends nominer Chofe!

— Monjeigneur, Monfieiir Duriiy A forcé toutes nos grilles, Et, plus fubverfif qu'un Ruy- Blas, veut injiruire les filles!

Feu, tous! Rangeons sous nos lois Cet amant d'une chimère.

Qui veut mener, à la fois.

Tant de filles che^ le maire '.

Oui, cefi à nous d'abriter La jeune fille indécije.

On sait qu'ELLE doit rester Sur les genoux de l'Eglise!

— Monfeigneur! - Eh! quef.-ce encor?

— Le diocèfe... - A nos filles' Ai-je le loifir, butor, Defonger à des vétilles?

Ecrasons le fuborneur.

Vite, qu'on fe mette à l'œuvre! »

Lors, de nouveau Monfeigneur Commande aux feus la manœuvre,

Et, promptes à copier Et verjant leurs amertumes, On entend fur le papier Grincer les quatorze plumes .

Il fut un temps, — loin de nous!

Où la crojje était houlette, Oii le pajleur, calme & doux Sous fa pourpre violette,

Avait pour unique foin (Il n'allait pas en carroffe t) De garder f on troupeau, loin Des loups à la dent féroce.

Il l'abritait, foucieux, Contre l'orage qui pajff'e Devant la fplendeur des deux Quand la brebis était laffe.

// la prenait, —foin charmant I Parmi l'herbe, ou fous le faule, Puis alors, tout doucement La pofait fur f on épaule.

Pour gravir les durs fommets, Il portait fon ouaille en frère :

Oui, fur fes épaules ! — Mais A préfent, c'ejî le contraire.

Janvier 1868.

Inventaire

T E vis, noyé dans l'ombre noire,

Unfpeâre, déjà fort ancien, Qui montrait fon crâne d'ivoire, Comme un académicien.

Ses prunelles étaient fans flamme, Et f es four cil s vertigineux, Longs comme des cheveux de femme, En s' emmêlant faif aient des nœuds.

Entre fes doigts, tremblante & pâle Et plus fragile qu'un rofeau, Une mourante aux bras d'opale Se débattait comme un oifeau.

Coynme il ï entraînait vers l'abîme, Mon regard curieux & net Sur le front de cette viâime Lut : Mil huit cent soixante-sept.

L'injîant d'après, elle était morte.

Et le vieillard aérien Me dit : « Je fuis le Temps. J'emporte Ce qui ne vous fert plus à rien.

— Oh ! s'il en ejî ainf, (lui dis-je Sans quitter l'ombre oîijefongeais,i Père, complète le prodige :

Emporte encor d'autres objets !

Emporte décidément, comme Bagage déformais vieillot, La vertu de monfieur Prudhommc Et l'humilité de Veuillot !

Emporte aux afres en démence L'ode épique de Belmontet, Qui naguères, d'une aile immenfe, Auffi haut que Babel montait !

Emporte la noire faconde , Amendements & mandements , Qiii chaque matin nous inonde, Si prodigue en débordements !

Prends les refrains de Francis Tourte!

Même avec eux, puiffant démon, Emporte la culotte courte Du filencieux Darimon,

Et,fi tant eji que tu le puijfes, Sur l'ouragan, ton noir cheval, Emporte le maillot à cuiffes De mademoifelle Delval î

Emporte, noir tas de couleuvres Qiii te couvriront le poitrail, RocAMBOLE, & toutes Ics œuvres De monfieur Ponfon du Terrail,

Sombre amas, pile gigantefque, Plus haute que l' Himalaya, Et joins-y tout le chœur grotefque Des pièces que lima Layal

Puis, emporte, avec Jes paroles OU grince l'hiatus cuijant, Le hideux bruit de cajfferoles Qiiife dit mufique — à préfent!

Emporte avec idolâtrie Le grand ferpent de mer privé.

Les articles de La Patrie, Les Surannés de Legouvé !

Délires, bêtîjes, huées.

Lâches attaques des jaloux. Emporte tout dans les nuées!

Mais, ô bon vieillard, laijfe-nous

L'ardeur du vrai, l'amour du jujle.

Ce lys qui fans tache fleurit, La grande poéfie augufle.

Les belles fêtes de l'efprit!

.Laiffe-nous la fainte ironie, La patience, la fierté, Le culte obfiiné du génie, L'amour de l'âpre Liberté,

Et le dédain de la fouffrance

Qiii tient nos regards éblouis,

Et tout ce que nous nommions France

En des âges évanouis,

Lorfque la lèvre de l'aurore Bai/ait nos cheveux foulevés, Et que nous n étions pas encore La France des petits crevés! »

Janvier 4868.

FUNAMBULESQUES Sg

Le Siècle à aiguille

FN otic, le progrès futur à mes yeux fe dévoile. Plus rien que des Joldats. O bonheur inconnu! Je vois le charcutier & le marchand de toile Couper leur marchandij'e avec un fabre nu!

Tous militaires. Quelle noce !

Même Polichinelle. Oui, je le vois d'ici •Troupier, avec fa double bof[e.

On prend le cul-de-jatte auj .

La France tout d'abord Je transforme en caserne; Puis l'Europe. O dejîin miraculeux & doux! Tout citoyen va naître avec une giberne, Et le vajle univers ejî peuplé de Bridouxf

Beau fpeâacle pour l'incrédule l La plaine murmurante, où ce n'étaient qu'épis Et bleuets, maintenant ondule.

Vivante moijfon de képis.

En avant! Portons arme I Allons, foyons fuaves. Troubadours ! emboitons le pas, & de l'entrain! Allons, hujjards, lanciers, carabiniers, ^ouaves. Grenadiers, artilleurs, chajfeurs, foldats du train!

Un fabre attaché fur la jambe.

En marche! Croisons... ette, & foyons triomphanti Eteignons le foyer qui flambe ; Plus de familles, plus d'enfants!

Qiiand Chaffepot, donnant le dernier coup de lime, Eut créé ce fufil qui de tous ejl le roi. Il lui cria, joyeux, avec un air fublime : » L'avenir, l'avenir, L'avenir eJî à toi! «

Adorons ainfi qu'une châjfe, Ses chefs-d'œuvre, malgré Dreyfe & Bonnin choifis, Mes frères, & partons en chaffe, Puijque nous avons des fufilsi

Oui, nous ferons chaffeur s, mais pour ies Filandières, Et non pas comme Bla^e ou Bénédict Révoil : Nous aurons des petits a'^ec les vivandières, Et nous les bercerons dans des bonnets à poil!

Gloire, Liberté fainte, ô déeffes jumelles, D'un vol égal, jadis, vous ouvrie^ vos ailes !

Par le même chemin, Les vieilles nations, de leur joug harajfées, Ensemble vous voyaient apparaître, embraffées

Et vous tenant la main.

Vous leur portie:^ l^foi, Vefpérance, l'idée! Et, dans ce grand réveil, leur âme, fécondée

Par l'affranchijfement, Echappant, comme en rêve, au paffé miférable, S'émerveillait de voir votre accord adorable,

Fraternel & charmant!

Et, cheveux dénoués, chantant La Marseillaise, On vous voyait gravir, d' un pied friffonnant d'aife.

Les plus âpres Jommets, Et l'éclatante Aurore était votre courrièret A pré/ent votre paâe eji rompu. La guerrière

Va feule, déformais.

Auffi, lorfqu'elle vient vers quelque peuple aufîère. Le glaive en main,faifant réfonner fur la terre

Son pied envahijfeur.

Qu'on entend fes clairons mugir fur chaque roche, Et qu'elle dit : « Prends-moi, je fuis à toi, » Gavroche

Lui demande : « Et ta fœur ? »

Janvier 1868.

Triitefle de Darimon

Il va venir, le bal prochain des Tuileries. Bientôt, fous les éclairs des torchères fleuries,

Sous les luftres charmants, Vont refplendir, riant au rayon qui les flatte, Les ors, les fins tifl'us de rofe & d'écarlate

Et les clairs diamants !

Oui, la fête eft déjà préparée, & le fage Darimon, ce mortel par qui le bavardage

Fut toujours évité, Darimon, qui devint fameux , fans violence. Par fa culotte courte & fon hardi fil ence,

N'y fut pas invité.

// doute encor. Longtemps il cherche, il interroge. Rien toujours. Alors il dépêche, vers la loge

Où cogne, loin du ciel, Un favetier, — fa bonne, une tremblante vierge. En vain. Tu n'étais pas venu che^ le concierge,

Carton officiel!

Et, comme il Je disait à part lui, tout moro/e,

— « L'efpoir que je gardais était bien peu de chofe,

Puifque ma bonne y ment, »

Son regard tomba fur la célèbre culotte. Alors, tirant les mots de fon cœur qui fanglote,

Il fit ce boniment :

— <. O culotte! lambeau de ma joie envolée! Toi qui naguère, ici montagne, ailleurs vallon, Ainfî qu'un gant docile à ma jambe collée. Moulas avec orgueil des formes d'Apollon!

Pour une fois du moins, rejîe à ce clou. Demeure Parmi le vétiver, le camphre & le fenouil. N'exijîons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure ? A quoi va nous fer vir notre épée en verrouil?

FUNAI^IBULESQUES t)J

D'autres vont maintenant valjer où nous valjâmes, Et tesfœurs, mariant leurs Jévères contours A ceux des fracs brillants de rubans & de flammes, Te voleront ta gloire, ô mes chères amours!

Oui, d'autres à leur tour viendront, couples fans tache, Faire voir au Paris jeune, heureux, enchanté. Ce que l'art du tailleur au torfe qui fe cache Ajoute d'élégance & de folennité!

Oh! dites-moi, clairons de Straujs, flûtes fi pures, Violons, tour à tour fougueux & délicats, Eft-ce que vousfere^ pour d'autres vos murmures? Eft-ce que vous jouera^ pour d'autres vos polkas?

Dieux ! Elle & moi, parmi tant de robes à queues, Nous défilions fi bien au bruit de tes accords, Orchefire qui lançais au fond des voûtes bleues Les foupirs du hautbois & la plainte des cors!

Réponde:^, ô buffets dreffés en mille places! Eft-ce que vous aure-^, amis ingrats & fourds. Le courage d'offrir à d'autres gens vos glaces Et vos verres de punch avec vos petits fours?

Eh bien I oublieif-nous, Jalons, flûte fylvestre ! Va, mufique ! buffet, fers ton friand repas ! Luis, girandole! punch, ruiffelle! joue, orcheflre! Ceux que vous oublie'^ ne vous oublieront pas.

Ou plutôt, cher témoin de ma défaite infigne, Qiii rêves près de m.oi, trifle comme un linceul, - Tandis que je profère une plainte de cygne. Viens, culotte! je veux te mettre pour moi feul!

Et tu vas voir comment je fui^, quand je me lance! Mais nul chroniqueur, par la ville ou dans les cours. Ne faura qu'aujourd'hui j'ai rompu le filence... Et les journaux du soir n auront pas mon difcours! »

Janvier i8ô8.

FUNAMBULESQUES (ij

L'Œil crevé

TJ ronts échevelés dans la brife,

O fantômes des cieux mouvants, Qui flotte!{ dans l'ombre indécife Entre les morts & les vivants!

Vous dont l'aile femble fi lajj'e, Parle:^, fpeâres myfiérieux .

Dites-moi vos noms à voix baffe.

Oh! ne détourne:^ pas les yeux !

Vous d'abord, ô couple martyre Qui gémiffe:^ en mots plus doux Que la carefje d'une lyre, Ici-bas, dites, qu'étie^-vous?

— Bon paffant, nous étions les Drames Sur lef quels Je lamente, hélas !

La mufe, que nous adorâmes :

Marion Delorme & RuY- Blas 1

— Toi, qu'es-tu. Victoire ou Génie, Guerrière au cafque dénoué, Qiii portes dans ta main bénie Un drapeau, de balles troué?

Dis! — Je fuis la Chanfon épique Dont le fouffle fur l'e/cadron Fait au loin frijfonner la pique Et mugir le [ombre clairon !

Je fuis l'Ode aux voix enflammées Qui fur l'Europe, en un feuljour, Faifait bondir quatorze armées Ivres d'efpérance & d'amour I

— Et toi, qu'es-tu, dis? — Je fuis Celle Qiie l'on nomme à préfent tout bas; Celle dont l'œil fauve étincelle Dans la paix & dans les combats;

Celle qui, dans les jours profpères OU s'alluma le grand flambeau, Etait l'amante de vos pères, Lc^fque le géant Mirabeau

TerraJJ'ait, en pleine ajjemblce Une antique rébellion.

Et fecouait dans la mêlée Sa chevelure de lion !

— O figures habituées A ce vertigineux ejfor, Envole:{-vous dans les nuées !

Ce n'ejî pas votre jour encor.

Vous voule:{ parler à des hommes Faits de devoir & de pitié, Et nous, Jpeâres divins, nous fommes Prefque aveugles, fourds à moitié.

Nous fommes, fronts coiffés en touffe, Cols ferrés dans un court fejîon. Les gens de la mufique bouffe, Des cocottes & du vejîon.

Le mot d'Hervé^ cejl notre hijîoire!

Car, s'il faut que nos pajjîons Se rallument dans V ombre noire Et que nous vous reconnaiffions,

Vous qui fûtes notre délire, Notre tréfor & notre orgueil, Attende^ que l'on nous retire La flèche qui nous fort de l'œil!

Janvier 1868.

Démolitions

'Candis que dans les deux le couchant s'allumait, Un grand Ange aux treffes de flamme

Emporta le baron Hauffmann fur le fommet D'ime des tours de Notre-Dame.

Puis il lui dit : — Je fuis l'âme de ce Paris Qui bruit, foule augufte & vile,

Sous nos pieds, & qui fut la cité des efprits. Baron, qu as-tu fait de ma ville?

— Moi? dit monfieur Haujfmann, je n ai jamais molli

Les Memphis & les Antioches Sont loin; quant à Paris, je vous l'ai démoli,

Tant que j'ai pu trouver des pioches!

J'ai fi bien, profcrivant efi bloc, nouveau Sylla, Percé les maifons d'outre en outre

Avec le fer, que tous, depuis ce momeni-là, Nous avons dans l'œil une poutre!

Le clair foleil emplit de rayons mon îracé,

Et je planterai des érables Dans les quartiers naguère objcurs, d'oîi j'ai chajjé

Les hibous & les mi/érables !

Car, oîi l'on entendait la Faim blême aboyer,

La brife maintenant foupire; Et déformais pourvu qu'on mette àfon loyer

Trente mille francs, on refpire !

J'ai fait des boulevards fi longs, qu'avec amour

L'ouragan furieux y beugle, Et fi bien ruiffelants de lumière & de jour

Qiie chacun y devient aveugle!

Donc, je crois que tout mçLrche & que f ai fans pâlir,

Abattu fous mon pied fonore Tous les. bouges infeâs qu'il fallait démolir. ^ — Baron, dit l'Ange, pas encore.

Regarde ces Jalons où le délire éclat,

Éveillant les /ombres huées, Et d'oîi réfonne au loin^ trijle comme un fanglot,

Le rire des projîituées !

Vois les palais où. ces marchands d'argent & d'cr,

Ayant fait du pauvre leur proie, De leurs becs pointus, aigle & vautour! & condor,

Lui mangent Jon cœur et fonfoieî

Vois, menaçant l'Amour de leur dernière dent.

Les antiques académies Oii la perruque verte orne de Jon chiendent

Ces petits crânes de momies!

Vois ces tréteaux pleins du miaulement des chats

D'où, la Mujique, douce fée.

S'envole en pleurs, tandis qu'on lance des crachats

Sur la blanche robe d'Orphée!

Enfin, vois l' officine ouverte aux noirs ennuis,

Où ce pamphlétaire en nourrice Entame comme il peut Voltaire et dit : * Je fuis

Juvénal & non pas Jocriffe! »

Et, parlant ainfi^ lAnge à la terrible voix

Défignait la Babel immenje.

Alors monfieiir Haujfmann dit : — A ce que je vois

Il faudra que je recommence.

— Non pas, répondit l'Ange âme du grand Paris, Rejle en paix, baron; parfois j aime

Ton ^èle ; mais, vois-tu, ces vieux trous de four is. Je veux les démolir moi-même!

Janvier 1868

La Criminelle

A Louis Jourdan

T^T je vis un Jombre cachot,

Où, parmi les noires tentures, Grinçait dans l'air humide & chaud Tout un appareil de tortures.

Là, plus vermeils que des rof.ers Au mois de juin, le long des porches Frémijfent de Janglanîs hrafers, Qiti font pâlir le feu des torches.

J'entends des bruits myjlérieux Gémir, pareils au cri des goules Dans la nuit, & je vois des yeux Briller par les trous des cagoules.

Quel criminel, géant ou nain,

Va venir? Mon cœur, tu frijfonnes !

EJl-ce le boucher Avinain,

Ou Dumolard, tueur de bonnes?

Certes, quelque rujîre endure', Faifant horreur à la lumière, Et lâche, & hideux. — Non, voici Laccujée. Elle ejl belle &fière.

Elle fait la nique aux valets ; C'est une commère gauloife.

Et le rire de Rabelais Eclaire fa lèvre narquoife.

C'ejî LA Presse. — Avec loyauté Elle brave, fous i'œil du fbire, Les ténèbres, étant clarté.

Et la grimace, étant fourire !

Elle accueille, fans nul tourment, L âpre ferraille qui la froiffe Et le lourd Avertissement Fameux comme poire-d'angoilj'e ;

Elle voit, fans effroi marqué.

Les crocs, les brodequins, les pinces, Et le glaive Communiqué, Très-célèbre dans les provinces.

Admirant avec férieux Qu'on ait pu fauver du naufrage Et garder, pour les curieux.

Tous ces bibelots d'un autre âge!

Mais, feuilletant f on agenda, Grattant fon large ne^ en truffe, Apparaît un Torquemada, Moitié Satan, moitié Tartuffe.

— O toi, malheur de mes neveux !

Qid fais (même fur la Vulgate!) Plus de clarté que je n'en veux !

Démon rufél Bête écarlate !

(Dit-il,) efprit de l'Imprévu, Qii il faudrait traîner fur des claies, Puisque, fans toi, Von n'aurait vu Ni les reptiles, ni les plaies!

Toi qui, jufques che^ les Lapons, Caufes, faifant le mauvais pire, 0 magicienne, réponds :

Qu'as-tu fait du premier Empire ?

— Hélas ! dit la Presse, en rêvant Devant la bi^^arre figure, On ne m'écoute pas fouvent! Ce n'efî pas moi, je vous le jure,

Qiii l'envoyai, vers les déferts Oii brille la glace épaiffie , Succomber fous les noirs Hivers, Dans les neiges de la Ruffie !

— Parlons du royaume des Lys, (Fit le juge, non fans adreffe.) Dis, qu as-tu fait de Charles-Dix?

— Hélas! brave homme, dit la Presse,

Ce pauvre vieillard, qui fut roi.

Enterra de trijles femences :

Mais, crois-le bien, ce n'ejî pas moi Qiii lui diâaifes Ordonnances '

Or, dans le cachot plein de nuit.

Comme cet interrogatoire Continuait, toujours conduit Par le tartuffe en robe noire.

On entendait, comme en enfer^ Dans un coin de la f ombre ufine, Un bruit de marteau fur le fer.

Venu de la chambre voifme ;

Et Von pouvait voir, inondant Une torche qui femblait morte, Les reflets d'un brafier ardent Rougir les fentes de la porte.

Alors moi, faifi de ftupeur.

Devant cette flamme irifée, Je m'avançai. — N'as-tu pas peur ?

Dis-je tout bas à Vaccufée.

La Gauloife leva f on front Plus droit que celui des grands chênes. — J'entends bien que, pour mon affront, On forge de nouvelles chaînes ;

Peut-être on invente ce jeu Pour me faire mourir, dit-elle ; Mais un point me raffure un peu...

C'efl que je me fais immortelle !

Février 1868.

Malques & Dominos

/^HÉ! voici les majques!

Fiévreux, coiffés de cajqucs, Cojlumés en titis,

En ouijîitis,

Sans mejure êjans règles, Ils poujfent des cris d'aigles, De chenapans, de paons Et d'œgipans!

Le Délire s'exalte Et, le long de l'afphalte.

Fait ondoyer ces chars De balochards!

Hurle^ dans les ténèbres!

Mais, ô têtes célèbres, EJl-ce vous que je vois!

J'entends des voix

Qui me font familières !

Ours blancs fans mufelières, Chicards, turcs, albanais.

Je vous connais I

Car cette fois, fans lujîre, Tout le Paris illufîre A pied comme à cheval Fait carnaval!

Voici la Femme à Barbe!

Qiii chanta juf qu'à Tarbe Son amour & fa peur Près dufapeur.

Sous tes regards, Europe, La Sappho de la chope Œil trifîe & front pâli, Sort de l'oubli

Et reprend fa marotte.

(On fait quelle carotte Cette Ange de l'aplomb Eut dans le plomb !i

Voici l'Homme au Trombone S'il a près de la bonne Cet air aguerri, cefl Qii'il gue'rif/ait ;

Car, pour rendre aux gens chauves Des cheveux noirs ou fauves, Ce ■^ouave Jacob

Vaut monfieur Lob !

Voici le ferme athlète Qiiune lionne allaite Et qui cache f on ne^ Aux gens bien nés;

Certes il ejl bel homme ; Pourtant Gavroche nomme Ce fier lutteur mafqué :

Communiqué !

Ah! te voilà, mon brave !

Qu'il ejl trijîe, le grave Constitutionnel , Et folennel !

Ombre de Boni/ace, Qiioi que ta bonne y fajje, Il s'en va, Limayrac !

Dieux! que f on frac

EJl orné! Qiie de plaques !

Il en a de valaques !

Sur fou cœur & f on flanc Que de fer-blanc!

Voici, dans fa culotte, Qui colle & pourtant flotte, L'orateur contenu.

Qui va, front nu.

Pal las, tenant fa lance, Lui dit : « Ton beau filence N'a jamais tari, mon Cher Darimon ' »

FUNAMBULESQUES b5

Près de Camors, qui montre Son âme de rencontre, Madame de Chalis Montre fes lys ;

Et même, en cette foule.

Qui va comme ime houle, Joyeux, je contemplai Monfieur Leplay,

Qiion a pu voir, enfomme.

Réclamant les fous, comme Naguère Paul Niquet , Au tourniquet !

Barbey j'aille àfon aife, Et pour fa polonaife, A fait de gros débours De brandebourgs ;

Ce critique bigarre, Auffi brun que Pi:(arre, Ne peut amnijlier Paul Forestier,

Mais, gai comme à Bergame, Il retrouve la gamme Charmante de Watteau Pour Donato.

Voici Veuillot. Il livre Sa bataille. Il s'enivre Des odeurs de Paris.

Qiie de paris

Pour /avoir fi Domange EJl celui qu'il nomme « Ange, »

Ou s'il veut le tricher Avec Ri cher !

Je vois, fuivant fa pijle, Un bon feuilletonijîe Qui le lundi venait :

Monjieur Venet !

Il ejî dur, mais bien jeune !

C'ejî d'Augier qu'il déjeune.

Et ce dragon dînait De Gondinet !

Puis voici les cocottes Faifant coller leurs cottes De fat in —fur des monts Chers aux démons !

Oh.' la charmante pofe ' La chevelure rofe Vraiment fed encore à Cette Cora ;

Fille-de-l'Air^ qui lève Sa jambe, comme un glaive Brillant, nous montre f on Blanc caleçon;

Sans fourciller , pour elles L'Amour coupe f es ailes Et dit : « Je me plais oit Je vois Zouzou ! »

Voici... niais, ô ma lyre, On ne peut pas tout dire.

J'en paffe & des meilleurs ; C'ejî comme ailleurs !

O boulevards fantafques !

Près de nous, que de majques, Tartuffes & Scapins Et galopins,

Et marchandes de pommes Et Pierrots! mais des hommes Parmi tous ces Gil Blas?

Cherche^, hélas!

Certe, il en efl encore Qiie tourmente & dévore L'amour de ta clarté, O Vérité;

Seulement je fuppoje Qu'ils ont la bouche clofe. Ils n'en penjent pas moins ; Mais ces témoins

Pour qui l éclat fans feinte De ta nudité fainte Aurait feul des appa<^, Ne veulent pas,

Contre tous les ufages, Parler à des vif âges Ambigus, terminés Par des faux-ne^ !

Fôvricr 1868.

Le Petit-Crevé

T YRE, pinçant ta belle corde.

Je chanterai, car c'ejl mon plan, Le Petit-Crevé, dont j'accorde La découverte à Roqueplan.

De la Tamife jufqu'à l'Èbre, On voit bâiller fon pâle Ennui :

Comme crevé, l'Œil que célèbre Hervé — n'ejî rien auprès de lui.

Plus endormi qu'une citerne.

Il végète. Faux-col géant, Favoris courts. Vejlon. L'œil terne.

Signes particuliers : Néant !

Néant dans fon regard qui boite, Néant dans fon gilet nouveau, Et néant dans la mince botte Où devrait être fon cerveau!

Nomme:^ à ce petit, — qui crève Avec un gant rouge à fa main.

Les grands efpoirs qui font le rêve Et l'âme du génie humain ;

L'Art, cette augufïe idolâtrie Pour notre paradis natal, L'Honneur, la Vertu, la Patrie, La Beauté, ce lys idéal;

Et, parmi ces chofes divines, La Liberté, dont tous les pas Font tomber de vieilles ruines, Il vous répondra : « Connais pas! »

Mais que Rofaura qui s'arrofc.

Chaque matin, comme un rofier, Paffe^ en cheveux couleur de rofe, Dans une brouette d'ofier,

Croyant à ce quelle dérobe, Vite il court s'incliner devant Cette forcière, dont la robe N'eft, hélas! pleine que de vent.

La grande cocotte funejîe

Le fait longtemps pofer debout

Au foie il. — Puis après, le refie

Du temps, que fait-il? — Rien du tout.

De fa fumée errante & bleue S entourant pour faire florès, Il voyage dans la banlieue, Empaqueté comme un londrès.

On le voit dans cinq ou fix gares Par femaine, fous l'œil des deux Fumant en guife de cigares Des troncs d'arbre prétentieux.

Il fe fait habiller par Bonne Et porte unfîick célefîe; mais Il marivaude avec fa bonne Et favoure cet affreux mets !

Et le foir, fpeâateu?' godiche, Ce gandin, qu'on joue aux Menus- Plaiftrs, s'en va voir dans La Biche De grands morceaux de femmes,— nus.

Ou bien tu cours où Von ricane, Divin Petit-Crevé, car ton Bonheur cji de montrer ta canne Dans les théâtres de carton !

Mais que dis-je ! carton toi même, Plus fuyant qu'un ciel de Corot, Tu paffes, chimérique & blême Comme Antinoils ou Pierrot.'

Être effacé, doux comme un ange Et banal entre les fumeurs, Tu vis, G rien en toi ne change, O Petit-Crevé, quand tu meurs!

Avril 1868.

g4 NOUVELLES ODES

Le Lion amoureux

"TN ANS l'enceinte où Jofeph Priidhomme

Triomphe, entouré d'amis Jiens, Oii dorment leur éternel fomme Les doux académiciens,

OU, pour nos fuprêmes délices, Faifant de la profe & des vers.

Ils protègent leurs crânes Uffes Par de vajles abat-jour verts.

On attendait, tout pâle encore De fa longue rébellion, L'orateur au verbe fonore, L'homme à la face de lion.

F'UNAMBULESQUES q5

Près des fenêtres entr' ouvertes, On difait : « Oh! lorf qu'en ces murs Où pendent les perruques vertes De ces immortels déjà mûrs,

Sa voix révolutionnaire.

Pleine de courroux & de foi, Éclatera comme un tonnerre, Certe, ils vont tous mourir d'effroi;

Et, comme fx La Marseillaise, Ici tout à coup fe levant.

Pour évoquer l'âme françaife Embouchait fon clairon vivant,

On va voir ces minces fantômes.

Au vieux monument affortis.

Rentrer dans les feuillets des tomes Dont ils font indûment fortis!

Ou, troupe de corps dénuée.

Ils vont, aufein des deux déferts.

Se diffiper dans la nuée, Se diffoudre parmi les airs;

(j6 NOUVELLES ODES

Et l'on verra, — coups d'œil féeriques!- Aux pays par Hoffmann rêvés Fuir les Villemains chimériques Avec les vagues Legouvés! »

C'ejl ainfi quun brillant cortège Plaignait, arrivé de Saint-Flour, Ces birbes, dont le front de neige S'embellit d'un vert abat-jour,

Quand il entra, lui, le grand maître Des mots magnifiques & clairs, Qiii les réduit aux lois du mètre.

Et dont les yeux font pleins d'éclairs;

Lui, devant qui l'Intrigue tremble Avant même qu'il n'ait parlé.

Et dont la grande voix reffemble A l'ouragan échevelé.

O furprife rare & dernière I Comme Sylvandre il avait mis Des fleurettes dans fa crinière.

Pour plaire àfes nouveaux amis!

Comme toujours, il parlait jufte, Et même il chantait en bon fils La Liberté, fa mère augufte.

Mais fur la flûte de Tircis!

Dieux ! voir le titan de l'abîme Verfer du cajfis de Dijon!

Voir pafjfer le lion fublime En habit gorge de pigeon t

Si bien qu'à préfent Jules Favre, Jouet d'ironiques deftins, Efi en tous lieux (ceci me navre) Célébré par les Philiftinsî

Lui, le prince de la parole,

— Voilà d'où viennent mes ennuis,

Il eft applaudi par Dréolle...

Oh ! CACHEZ-MOI, PROFONDES NUITS !

Mai 18G8.

Satan en colère

C'ert perdre le bruit et le feu Je le fais, moi qui tus un dieu !

Victor Hugo. Le Danube en

C AT AN, criant mijéricorde,

Appela d'abord au Jecours En voyant s augmenter la horde Qui, grâce à nous, che^ lui déborde, — Si bien que f es grils font trop courts! Enjuite, il nous fit ce dif cours :

« Faut-il donc que je vous projcrive.

Mortels que jadis j'attrapais!

Oeft effrayant ce qu'il ni arrive De gens fur l'infernale rive, Taffés, preffés en rangs épais, Depuis que vous êtes en paix!

Vous le fave^, comme j'imite

Les fables des temps primitifs,

Les damnés — on connaît ce mythe —

Cuifent chei{ moi, dans la marmite

Quefaiprife dans les motifs

Des vieux poè'tes inventifs.

Et, lorfque de rire je pouffe, Malheur à qui touche à ce pot I Mais, — voici le comique bouffe ! - Dans mon pot-aufeu l'on étouffe, Depuis que votre chaffepot A fait l'ancien fufil capot !

On n'y peut plus tenir à l'aife, Depuis que vos engins hideux, Fufils Bonnin & fufils Dreyfe, Font rouler juf qu'à mafournaife Un tas de paffants hafardeux.

Qui tombent là, coupés en deux!

Grâce enfin pour ma cafferole!

Chacun de vous ejl le Colomb D'une nouvelle arme à virole ; Vous vous foudroyé:^ au pétrole Avec infiniment d'aplomb :

C'efl une débauche de plomb!

Eh t quoi, Dumanets sans vergogne, Crqyeif-voiis que nous ricanons, Qiiand là-haut votre clairon grogne.

En voyant la folle befogne Qiie me préparent vos canons.

Dont je ne retiens pas les noms!

On prétend que femmagafme Tout ce que détruira le fer !

Dis, fi tu veux, que je léfine, Tas de fous ! mais, dans ma cuifine Ou flambe un feu joyeux & clair, Je n ai plus de place en enfer !

J'étais gai comme Diogène ; J'engraijfais comme un alderman /— Vais-je, pour qu'on me morigène, Exproprier ce qui me gêne.

Comme votre baron Hauffmann, — Moi bon vivant & gentleman !

Ah! tu t' égorges, faltimbanque. Genre humain encore au maillot !

Toujours des morts!— La place manque ; S'il en vient im, je vous le flanque (Fût-il juif, turc ou parpaillot,) Dans le paradis de Veuillott

Là, vêtu d'une fimple écharpe, Jufqu'à l'éternité fans fin, Ainfi qu'au concert Contre/carpe, Il entendra des airs de harpe Grattés par ce doux Séraphin, Et s'il s'amufe, il fera fin '

Mais, pauvre ver, pour deux aurores.

Vis tranquille fur ton mûrier!

Pourquoi faut-il que tu t'abhorres, Frêle infecte, & que tu dévores.

En croyant mâcher du laurier.

Tout le plomb que vend l'armurier! »

Mai 1868.

Pénélope & Phryiié

A Charles Marchai

"p\ 'autres peindront, fur les fommets,

Cythérée ou bien fainte Thècle, Ou Céfar viâorieux ; mais.

En véritable enfant du fiècle,

Pour nous charmer, le blond Marchal, Dont la couleur effort congrue.

Cette fois à fonfil d'archal Sufpend la Cocotte & la Grue.

Oefî-à-dire, ô gens de Paffy, Tout le bonheur que nous voulûmes ; Toute l'âme de ce temps-ci Repréfentée en deux volumes.

FUNAMBULESQUES I o3

Pénélope aux chajles bandeaux, Qiiavec refpect le démon tente, Cache fa poitrine & fon dos Sous fa belle robe montante,

Et, fous fes lambris fleuronnés, I Voile dans les plis d'une guimpe Deux monts fauvages, couronnés De neiges, ainfi qu'un Olympe.

Elle coud, d'un gefîe humble et doux, Avec des airs defœur tourière ; Total : quinze mille francs, tous Les Jix mois, che\ la couturière.

Méprifant le Niagara Pour fa chute, — elle efî tourterelle Et pleure, & fon mari fera Philémon, — s'il n'ejî Sganarelle !

Quant à Phryné, toute à l'Amour Qu'elle tient captif en fon antre.

Elle a la taille courte, pour Donner plus d'importance au ventre.

Elle s'orne d'un lourd chignon Que baifent des rayons frivoles ; Sur f on front nàif & mignon Court un fouillis de mèches folles ;

Puis ^ fur f on dos voluptueux^ Mais net comme la bonne proje^ Dégringolent de fomptueux Tire-bouchons couleur de rofe^

Et fa robe, pour des deffeins Qii'on ne peut croire pacifiques, Montre à nu le dos & les feins Ainfi que les bras magnifiques.

Sa ceinture, — qui nous promet Tout, — a l'air, fière ê fans vergogne, Du grand cordon que Watteau met Au tout petit duc de Bourgogne ;

Bref, adorable au premier chef!

Mais le malheur, c'eft quelle mange De l'or & du papier Jofeph, Et qu'elle s'en nourrit, pauvre ange!

Double régal pour Amadis Errant dans la campagne verte, Pénélope a l'air d'un grand lys Et Phryné d'une rofe ouverte.

Che:^ nous, en pleine Jloraif on.

En jupe aujîère, en folle cotte, Nous avons, — Marchai a rai/on, — La Grue & l'aimable Cocotte.

Double tréfor, double préjent Qui nous ravit & nous enflamme Toujours ! — Seulement, à préfent.

Marchai, on demande... la Femme!

Quant à l'Homme.,.. — vœux fuper (lus t Je crois qu'en ce Paris fans gêne, Toi-même, tu ne fonges plus A le chercher, ô Diogène !

Quoi? tu le cherches encor ! — Si Tu m'en crois, il ejî, j'imagine.

Bien loin, bien loin, bien loin d'ici., — Oh l plus loin que l'île d'Egine ! —

Dans quelque défert écarté,

Au delà des routes communes, —

Où font la fainte Liberté,

Les chefs-d'œuvre... & les vieilles lunes !

Mai 1868.

FUNAMBULESQUES lO'

Leroy samufe

Efoleil continue à tout chauffer à blanc, Du fond de fa rouge fournaifc Il nous vije, & chacun de nous emporte au flanc Une de fes flèches de braife.

Plus cruel que Néron & que Domitien,

Pour griller le col nu des femmes,

Ce bourreau sur fon front d^ académicien Met une perruque de flammes!

Ah! pour le fupporter, ce dur foleil roufjî, Qiii, deffé chant les jouvencelles^

Nous met fa torche aux yeux, et qui nous fait auffi Manger des gerbes d'étincelles,

Il faudrait être enfin plus doux que Babylas Et plus patient quAthanafe,

Car il nous a, pendant ces jours derniers, hélas ! Dévoré même le Gymnafe!

On y meurt tout de bon : la feuille de vigne y Semblerait trop chaude, ô mon Ode !

Et tous les fpeâateurs de monfieur Montigny Sont changés en bœuf à la mode.

Voyant cela, l'auteur du Chemin retrouvé^ Pale & debout contre un pilafire

De ce théâtre fi rudement éprouvé.

Fit ce petit dif cours à l'Afire :

« 0 Phébus-Apollon ! photographe changeant Qui viens laper l'eau dans les auges

Et qui nous romps le crâne avec ton arc d'argent., Tu n'es qu'un franc-tireur des Vofges!

Ah! montreur de feins nus qui fais le Richelieu!

Coiffeur qui poudres cette ville !

Joueur de violon & de lyre! vieux dieu

Bon pour Ménard & pour Banville !

Comment! Régnier &moi, nous donnons, vieilarcher, — Tranchons le mot, — un pur chef-d'œuvre;

Et toi, rofe & brûlant, tu viens nous le lécher Avec tes langues de couleuvre!

Pour notre bonbonnière abandonnant tes deux, Parmi nos loges tu t'injîalles.

Et tu viens cuire à point les crânes des mej/ïeun Qiii Je font affîs dans les ftalles!

Même jeu fur lafcène. On voit que les pompiers.

Incendiés par tes extafes, Entrent en fufion & coulent à nos pieds :

On pourrait en faire des vafes !

Tu changes en charbons le riche lampas qu'a Drapé mon direâeur artifîe^

Et^ grâce à toi, le front de Madame Pafca S'enflamme comme une améthyfe!

Tu grilles fans pitié Majfin, dont la chanfon Vaut bien mieux que celle d'un merle,

Et tu fonds lâchement Béatrice Pierfon, Comme Cléopâtre fa perle !

no NOUVELLES ODES

La pauvre Mêlante a des feux fur f es doigts ;

Berton s'efface dans la brume, Villeroy s amincit comme un fil, et je vois

A l'horizon Landrol qui firme !

Soleil, moi, vieux lion blanchi fous le harnois. Crois-tu vraiment que je m'amufe

De te voir envoyer du monde à Creffonnois ? Va-t'en! laiffe en repos ma mufe,

Ou, s'il fallait encor que ton bras affénât Des coups fur cette fiancée,

Tremble, je te ferai flétrir en plein Sénat,

Coynme on a fait pour monfeur Sée! »

Ceft ainft que Leroy ^farouche, & par inftants Defonpied tourmentant la plinthe

Du corridor, parlait aufoleil du printems Et l'affourdiffait de fa plainte.

Pourtant des fpeâateurs fort nombreux fe montraient Au contrôle, — tous grillés comme

Des beefteks. Ils entraient brûlés, mais ils entraient. Ils verf aient une forte fomme;

Et notre auteur, avec des fourîres charmants, Regardait parmi l incendie

Ces tifons à demi confumés, et fumants, Qui venaient voir la comédie !

Juin 1868.

Et Tartatfe?

A DAM vante & chérit Jon paradis natal Oit, joyeufe & libératrice, Dans les Edens baignés par des flots de crijîal La vigne ejl fa mâle nourrice.

— Et Tartuffe? — Il nous dit, entre deux orenius, Qiie pour tout bon Français la patrie efl à Rome, Et qu'ayant pour aïeux Romulus & Rémus, Nous tetterons la louve à jamais.-^ Le pauvre homme!

Adam, qui veut chaffer de Jon riant jardin

La Haine impure, ce reptile.

Aime un langage clair, & garde fon dédain

Pour la polémique inutile.

— Et Tartuffe? — Il écrit des pamphlets, des amas De brochures, des tas de difcours. Il confomme Deux fois plus de papier qu'Alexandre Dumas Et même que Ponjon du Terrail —Le pauvre homme!

Adam, toujours épris de l'antique Beauté, Pour Je guérir de tant d'épreuves

Demande, haletant, la force & lafanté Au flot myfiérieux des fleuves.

— Et Tartuffe? — Jamais il n'a que des refus Pour la pauvre na'iade. Il craint l'eau froide, comme Le bienheureux faint Labre, & fes cheveux touffus Sont vierges des baifers du peigne. — Le pauvre homme!

Adam veut que fa fille au front pur, f on tréfor,

Sous le noir fan glot des huées Ne porte pas la pourpre & les étoffes d'or,

Ces haillons des projlituées.

— Et Tartuffe? — Bleffé par des yeux vert-de-mer A vec une Eve en fleur il mordille la pomme. Et, tout en répétant: « Craigne:^ le fruit amer, Il vous le croque avec délices. — Le pauvre homme!

Adam pour mettre un coq à la place d'un lys Ne veut plus imiter Xaintraille ;

Il appelle à grands cris le jour où tous fes fils Ne feront plus chair à mitraille.

— Et Tartuffe? — // prétend qu'on acquitte l'impôt Dufang. Et fi quelqu'un dit: Tue! il crie: Affomme! Ses prédileâions font pour faint Chaffepot, Pour faint Bonnin & pour faint Drejyfe.— Le pauvre hom

Adam, viâorieux du paffé trifie & vain, Regarde fans terreur les voiles

De l'infondable a-^ur, où le berger divin Mène fes grands troupeaux d'étoiles.

—Et Tartuffe?— Il nous dit : ^Les afires, les foleils, Les comètes, cela regarde l'aftronome.

Moi, ce que f aperçois au fond des deux vermeils, C'efi un vengeur, un dieu féroce. » —Le pauvre homme!

Raison! divinité fer eine, qu'à genoux

Diderot proclama naguère, Parle! protége-nous ! entends-nous ! fauve-nous!

Détruis la Bêtifie & la Guerre!

Sauve Marco, lajlryge aux yeux froids & hautains , Sauve Shahabaam, sauve monjieur Prudhomme ; Sauve les idiots, fauve les philijîins Et les envieux,— & Tartuffej le pauvre homme\

Juin 1868.

Il6 NOUVELLES ODES

La Balle explofiblc

/^~\ ui,je trouve cela plaijant !

^""^ Guerre, déejfe au cœur farouche, Qiieft-ce donc? On dit à préjent Que tu fais la petite bouche!

Quoi! nymphe du canon rayé, Tu montres ces pudeurs rifibles Et ce petit air effrayé Devant les balles explofibles ;

Et tu crains, — le tour eft poli,— Que ces engins trop délétères Ne foient pas d'un effet joli Dans le ventre des militaires.

Toi qui pour l'horrible duel Embouchais ton clairon Jonore Avec tant de Jang-froid cruel, Vraiment cette douceur f honore.

Déformais en petit manteau Il faudra t' habiller, Mégère, Comme une Aminte de Watteau.

Prends un gai chapeau de bergère,

Et, laiffant là tes moufquetons.

Dans les prés que la Seine arrofe Fais paître les petits moutons Enfilant ta quenouille rofe.

Car, déeffe aux yeux aveuglants, Tu veux bien que le canon broie Les bataillons noirs & fanglants :

Cela, tu le veux avec joie;

Tu veux bien, parmi les fanglots.

Qu'en tes champs pleins de funérailles Des corps troués on voie à flots Sortir du fan g & des entrailles ;

Tu veux bien que fur les pavés On trouve, en tes routes nouvelles, Des ne^ coupés, des yeux crevés.

Des lambeaux épars de cervelles ;

Tu veux, fous le ciel indigo,

Qiie ton noir cheval, qu'on renomme.

Foule aux pieds, comme dit Hugo,

Et l homme, & l'homme, & l'homme, & l'homme;

Guerre, tu ne peux le nier, D'une plaine rofe & fleurie Tu veux bien faire le charnier De ta hideufe boucherie;

Sur tous ces détails, en effets Ton point de vue ejî homogène; Mais, en fomme, on n'ejî pas parfait La balle explofible te gêne.

Va, laiffe ton cœur endurci Et relève ton front tragique!

Prends la balle explofible aufji; Car pourquoi manquer de logique'^

Fais fauter les hommes en l'air, Et quitte une crainte imbécile :

Mâche la mitraille & l'éclair, O meurtrière ! & fois tranquille,

Au jour fixé ^ quelque géant, Un génie encore invifible Emportera dans le néant Tes canons, ta balle explofible,

Ton fouffle de flammes, ton bruit.

Ta démence effroyable & creufe, Et fera rentrer dans la nuit Ta fantafmagorie affreufei

Juin 1868.

Embelliilements

Q I vous le poiive:(^ d'un œil fec

Regarde^ cela. Cejî la rue De la Paix. Dieux puijfants! arec Quelle fureur le pic s'jy rue!

Dé gr in go le^, façades, co iijts !

En avant la pelle & la pioche!

0 rue hijlorique, rejoins Celles de Tyr & d'Antioche!

Le fpeâacle ejî fuperbe, car Des hordes, comme en rêve entrées Dans ces maifons, en fortent par Les trous des chambres éventrées;

Tous ces palais fur leurs genoux Laijfent ruiffeler leurs entrailles ; On voit, comme des aigles fous, S'envoler des pans de murailles ;

Et les plâtras & les gravats, O dieu de notre préfeâure, Couvrent la ville où tu gravas Ton nom pour la race future.

Blanc comme avril en floraifon, Le pafjfant gémit, pleure & beugle.

Déformais on a bien raifon De dire que l'homme efi aveugle;

Car, ainfi maf que juf qu'aux dents.

Le Français, qui devient farouche, A du plâtre dans les yeux, dans Les narines & dans la bouche.

O Parifien, ta cité

A préfent n'a plus de rivales;

Mais, félon ta'capacité,

Ce plâtre; il faut que tu l'avales!

Et voici, dans tout ce mic-mac, Le plus clair de tes héritages; Tu dois avoir dans l'ejîomac Quelques maifons à cinq étages !

Hurrah! Le fauve Sahara Croît & grandit, où fut la rue De la Paix ; bientôt l'on aura Coupé cette immenfe verrue.

Bon Paris, patiente encor :

Bientôt, pourvu qu'on démoliffe, Tu deviendras le fable d'or Le défert parfaitement liffe.

O ville, — &, prudents animaux.

Au lieu même où tu te pavanes Les doux & patients chameaux Iront en longues caravanes!

Paix divine! ce n'efîplus qu'aux Antipodes que l'on tefoiiffre; L'Europe ejl ivre defhakos.

De canons rayés & de foufre.

Tu four îs, efforts fiiperjlus!

Ta détreffe, hélas! s'eji accrue.

Che:{ nous il ne te rejiait plus Rien, déeffe, qu'un nom de rue;

On te le reprend! Il ejî fur Qu'un édile févère & tendre Ne peut pas laiffer ton nom fur Des démolitions à vendre!

Ouvrière, qui n'asfouci

Que d'une œuvre amoureufe & lente,

Le préfet te chaffa d'ici

Comme une marchande ambulante;

Ce maître a brifé ton collier Et l'a jeté dans le cloaque.

Et, pour te mieux humilier.

T'a même retiré ta plaque!

(lliillvl i86S.

Le Budget

T E nouveau Budget, fphitix au front jeune & charmant,

Soufit avec des airs de prince; Ma foi, nous le pourrons nourrir facilement,

Voye^ comme il ejï fvelte & mince!

Malgré fes ailes d'aigle & fon corps de lion, Il n'a pas du tout l'air farouche.

Et je penfe qu'avec un petit million

Nous pourrons lui fermer la bouche.

'.< — Allons, f ai faim, (dit-il de fa plus douce voix ;) Je veux grignoter quelque jniette. »

MeJJîeurs les députés viennent, & je les vois Retnplir auj/itôtfon affiette.

S.ics d'or, facs de billon pejant, lourds Jacs d'argent, S'empilent, &, comme une guivre,

Le fphinx avale tout, or au reflet changeant, Sacs d'argent & lourds facs de cuivre.

« — Encor, » dit-il. Voici qu'on luifert de rechef Argent & cuivre & pièces jaunes;

De l'argent & de l'or & du papier jofeph

En paquets longs de plufieurs aunes.

Il mange tout. Devant jîos regards éblouis, Affamé comme unfaltimbanque,

Il engloutit les tas immenfes de louis Et croque les billets de banque.

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