BERTHA GALEFON DE GALONNE
Je ne la vois plus, la splendeur des roses, Mais le ciel a fait la part de chacun. Qu'importe l'éclat? j'ai l'âme des choses. Je ne la vois plus, la splendeur des roses, Mais j'ai leur parfum.
Je ne le vois pas, ton regard qui m'aime. Lorsque je le sens sur moi se poser.
Qu'importe ! Un regret serait un blasphème, Je ne le vois pas, ton regard qui m'aime. Mais j'ai ton baiser.
Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre! J'ai trop de rayons et j'ai trop de jour Pour qu'il puisse faire en moi jamais sombre. Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre. Puisque j'ai l'amour!
{^Dans ma Nuit.)
La Perruque grise
J'aime à chercher parmi les choses d'autrefois. Parmi celles, surtout, qui n'ont pas été miennes ; Souvent je laisse errer mes rêves et mes doigts Sur ces pauvres débris d'existences anciennes.
Mais les Morts, dans la tombe, emportent leurs secrets! Bracelets de cheveux, ou faits de grains d'ivoire. C'est en vain que je sors du fond de leurs coffrets Ces reliques du cœur . . . Nul n'en sait plus l'histoire !
Je souffre de n'avoir rien connu, rien aimé De mon logis légué par ma très vieille tante; La curiosité de ce qui m'est fermé, Malgré moi, me poursuit, m'inquiète, me hante!
Et du grenier poudreux j'ai fait un paradis, Oîi va ma flânerie, en quête de surprise. Or, j'y trouvai, parmi les choses de jadis, Un jour, dans une boîte, une perruque grise!
Qui donc s'était paré des soyeux fils d'argent? Quel visage encadrait leur fine dentelure? Quelque chose de bon, de calme, d'indulgent, Restait dans les bandeaux de cette chevelure.
Ondulée et légère, elle embaumait l'iris.
Quelle coquetterie étrange me prit l'âme,
Que sur mes cheveux blonds je mis les cheveux gris,
Heureuse de me croire un instant vieille femme?
Mes yeux d'aveugle, un jour, seront devenus vieux; La pitié n'aura plus pour eux de larme amère; L'âge, en ridant mon front, le fera plus joyeux; Je serai douce à voir, quand je serai grand'mère.
Dangu, septembre 1897.
OLIVIER DE GOURCUFF
Bibliographie. — Poésie : Rîmes d'amour et de hasard (Vanier, Paris, 1886); — Le Rêve et la Vie (Librairie des Bibliophiles, Paris, i8qo); — Médaillons bretons (ha.{o\ye. Vannes, 1891); — Route (Alphonse Lemerre, Paris, 1895); — Gens de Bretagne (Emile Lechevalier, Paris, 1900); — Hugophilies (Messein, Paris, 1905). — En outre: une série d'à-propos représentés à la Comédie Française (en 1902), à l'Odéon (en 1896 et 1904) et une vingtaine de pièces en vers jouées sur d'autres théâtres.
M. Olivier de Gourcuff a collaboré à de nombreux journaux et revues. Il est l'un des auteurs de ^Anthologie des Poètes Bretons du XVII* siècle^ publiée en 1884 par la Société des Bibliophiles Bretons.
M. Pierre-Charles-Olivier, vicomte de Gourcuff, appartient à une vieille et noble famille bretonne (un Gourcuff fut croisé en 1248). Né à Paris le 26 octobre 1853, il débuta dans la littérature à Nantes, où il résida, presque sans interruption, jusqu'en 1888. Depuis, il n'a pas quitté la capitale.
M. Olivier de Gourcuff a publié successivement: Rimes d'amour et de hasard (1886), Le Rêve et la Vie (1890), Médaillons bretons (1891), Sur la Route (1895), (^^^^ de Bretagne (1900), Hugophilies^ ') (1905). Il est, en outre, l'auteur de nombreux ouvrages en prose, et d'à-propos et de pièces en vers représentés avec succès sur différents théâtres. Il a rendu des services signalés à la cause décentralisatrice.
') M. de Gourcuff est le fondateur de la Société des Hugophiles.
OLIVIER DE GOURCUFF
Breton de la Grande Armée
C'est un petit garçon du pays de Bretagne;
Il croît, comme une plante, entre mer et montagne.
Il a perdu son père et sa mère. Orphelin,
Sous ses yeux de perv-enche et ses cheveux de lin,
H est charmant, ii fait l'orgueil de sa grand'mère.
A peine s'il retient quelques mots de grammaire,
Mais, chez un bon recteur qui lui prend le menton,
Il sait par cœur tout son catéchisme ... en breton.
Il grandit, il aura dix-huit ans dans l'année,
Et comme, en ce temps-là, la France est condamnée
A sacrifier dans sa fleur l'adolescent
Pour payer un impôt cruel, l'impôt du sang,
Avec les autres il est pris, part pour la guerre
En des pays lointains d'où l'on ne revient guère.
L'aïeule, qui ne sait que prier le bon Dieu,
Les yeux brûlés de pleurs l'accompagne au chef-lieu,
Le serre dans ses bras et fait brûler un cierge
Sur l'autel de Sainte Anne ou de la Sainte Vierge,
Puis revient au logis tout noir, le cœur en deuil,
N'espérant plus le voir paraître sur le seuil.
H se plie avec peine au métier. On exige Qu'il fasse sur un grand cheval de la voltige. Et la langue qui lui sert à dire : je veux ! On défend qu'il la parle, on coupe ses cheveux Qui tombaient en anneaux dorés sur ses épaules. Comme un fils du soleil qu'on enverrait aux pôles, On l'exile, on fait de l'enfant un cuirassier. Homme de fer avec une armure d'acier.
Le cœur lui bat bien fort à la première charge, Mais comme il se soutient d'avoir conduit au large Un bateau détaché du bord, il n'a plus peur. Et l'escadron le voit un jour, pris de stupeur, Charger seul vingt soldats avec sa lame nue, En leur criant des mots d'une langue inconnue.
Puis rapporter, sanglant, brisé, solide encor, Une loque de soie avec des franges d'or. Napoléon lui dit: „ Sabre les gens à l'aise, „ Garde tête bretonne et vaillance française, ,Je te fais lieutenant." Ces choses avaient lieu! Le petit paysan devient un jeune dieu ! Il étanche le sang qui coule de sa face, Et répond, gardant cet orgueil que rien n'etface: „ Merci, Ta Majesté ! Mais je voudrais revoir „L' Ancienne qui m'attend, là-bas, au pays noir." — Tu la verras sitôt la guerre terminée ..."
Il attend, bataillant toujours, plus d'une année. Quand la paix est signée, il part. Sur les chemins, Se pressent des Bretons qui lui tendent les mains, Une aiguillette d'or lui barre la poitrine. Il s'emplit du parfum natal chaque narine. C'est le village enfin ! Il marche vers le lit Où gît la pauvre vieille aïeule. Un enfant lit A son chevet un livre aux anciennes images Où de preux chevaliers parlent à des rois mages. La grand'mère, à l'aspect de cet homme de fer, Ne sait s'il est venu du ciel ou de Tenfer, Elle tremble et dans sa douce extase regarde Lui sourire ce bel officier de la garde, Et ne saurait jurer devant le crucifix Si c'est un Saint Michel ou bien son petit-fils.