COCORICO
On a jefé Surcouf, l'inlrépide corsaire.
Sur un ponlon anglais dont la cale resseire
Les prisonniers massés dans ces bouges mouvants
Qui les parquent ainsi que des colis vivants.
Tons sontmorlellement tristes; aucun n'oublie
Que celle langueur sombre amène la folie,
Et qu'on laisse aux parois de l'humide prison
Le plus souvent sa vie, et toujours sa raison.
Les Anglais connaissaient l'influence exercée
Par ces pontons abjects sur l'âme et la pensée :
Ils savaient quels tourments s'y donnaient rendez-vous.
Et quand les prisonniers étaient devenus fous,
Quand on avait jugé le mal sans espérance,
On les jetait, la nuit, sur les côtes de France,
Où la foule, bientôt, devant les flots grondants Criait vengeance avec des grincements de dents.
Un jour, d'un vague éclair allumant ses prunelles, Surcouf paraît soudain devant les sentinelles. Sautant sur une jambe et jetant à l'écho, Comme l'eût fait un coq, ce cri : cocorico .• C'est la folie avec tout ce qu'elle a d'étrange : Il se lient comme un coq, la têle au vent; il mange En frappant de son nez la gamelle ; il attend L'aurore pour lancer son appel éclatant ; El dès lors, tout le long du jour, par intervalles. Le cri passe en vibrant dans l'éclat des rafales. C'esl sinistre; et pourfnnt l'on craint d'èlre trompé. Le corsaire déjà deux fois s'est échappé :
Peut-être tout cela n'est qu'une feinte habile. Un jour, le commandant, pris d'un accès de bile. Veut tenter une épreuve et, lâche au dernier point, li vient devant Surcouf et le frappe du poing. Ah ! la folie est là, bien sûr, ouvrant sa serre : — cocomco ! répond en sautant le corsaire.
— Il eat fou, c'est fini, se dit le commandant. Un fait pareil était, certes, sans précédent,
Et, convaincu dès lors, sur son ordre on enchaîne Le malheureux qu'on met dans un carré de diène, Auprès d'un autre fou devenu furieux ; Celui-ci rugissant, l'égarement aux yeux, Bondit sur le corsaire et couvre de morsures Son bras ; le sang jaillit des multiples blessures. L'impassible gardien lui-même est palpitant :
— CocoBiCo 1 répond le corsaire en sautant.
Aussi, quand la nuit vient, une barque pontée Par un vent de nord-est vers la France est portée ; Les deux fous sont liés au mât, et le matin
Ils sont abandonnés sur la côie.
destin !
magnifique exemple aux tecnpsmèmeoùnous sommes I Si les Anglais avaient regardé ces deux hommes. Le corsaire Surcouf avec son lieutenant, Ils auraient pu les voir, le regard rayonnant. Superbes d'attitude, ivres de délivrance.
S'embrusser en t;rmiil tous dcus : Vive la France !
Dans le sud de Hymoulh, six semiimcs .ij-iri'S, Une frégate passe et gouverne au plus prÈis ; Au large, un brick de guerre, à la rapide allure, Foit porler dons le vent son énorme Toilure ; Pourtant la brise souffle à soulever la mer.
Mais le calme pourrait se remettre dans Tair, Et le bdck veut douljler sa vitesse, ayant hâte De venir dans les eaux où vogue la frégate.
A bord de celle-ci les Anglais fièrement Sont prêts ; le brick s'avance avec acharnement. C'est un Français. Bientôt la distance s'elïacc, Et les deux ennemis se Irouvenl face h face.
Toul-à-coup, sur la vague et dans un bruil d'enfer, La frégate vomit une trombe de fer.
Chaque sabord, couvert d'nne rouge fumée, S'ouvre et rugit ainsi qu'une gueule enflammée ; Les éclats de mitraille et les boulets siiriante Du brick audacieux vont labourer les flancs.
Mais, rasant presque l'ean sous sa voilurci blunche.
Le brick passe à travers la grondante avalanche, Et, malgré l'ennemi qui le voit manœuvrer.
Dans la frégate il vient hardiment s'engouffrer ; Les vergues, dnns le choc soudain enchevêtrées, Font craquer bruyamment les voiles éventrées, Les mâts sont ébranlés et croulent sur le pont. Alors au bruit sinistre un autre cri répond : — A l'abordage ! C'est la vois de tous connue. C'est lu voix de Surcouf r] jî monle dans la nue. II est là, ie corsaire. Une hache à la main.
Sur le pont de l'Anglais il se fraie un chemin. Ses rudes compagnons, sans merci ni relâche, Jettent partout la mort : on s'égorge, on se hache ; En vain, dans un effort tenlé de rang en rang. Les Anglais veulent -ils arrôter le torrent; Ils sont tous emportés, le torrent les entraine. Tout-à-coupj au milieu de la fumante arène, Surcouf voit à ses yeux surgir le commandant. Se peut-il? C'est celui qui l'a frappé pendant Que sur le noir ponion il jouait la folie. , C'est une lâcheté que jamais on n'oublie.
11 va donc se venger, Slais, juste à ce moment,
Dans nn flot de rayons venus du firmament, On arbore au grand mât les couleurs de la France, El Surcouf, beau d'orgueil et de flère assurance, Aux accents de triomphe ajoulant un écho, Courlvers le commandant et dit : cocoHico 1
LE JUGEMENT DE SALOMÈ
DIT PAR DUPONT VERNON, DE LA COMEDiE-FRANÇAlSE
Dans une île d'Océanie Où l'aile d'un souffle embaumé Berce les flots pleins d'harmonie, Règne la iîère Salomé.
C'est une belle mulâtresse Au regard noir et velouté, Au long sourire qui caresse, Aux contours pleins de fermeté.
LE JUCEMENT DE S.vLOME
Elle est griiiide, ello est magiiifiiiin Dans son ensemble scalpfur;:! ; Pourlaiil déjà forle au physique, Elle l'fSl biin pins au inoK;l.
Sa volonlé toujours s'impose.
Elle est iouf le gouvernement.
C'est sur elle que tout repose De la base an t:ournnnenicnl.
C'est elle qui rend lajuslke.
Poinl de juges, point d'avocats Dont la faconde rcleiilisse, Comme u'est li'op souvent le eas.
Elle écoute, juge elpronc Après la condamnaijon.
Cela ne pèse pas une once On passe à l'exécution.
On le sait par cxiiérience, Le plus court chemin, c'est le di'oit.
Or, voici qu'un jour d'audience Deux jeunes filles de l'endroit,
Belles, mais l'œil chargé, de hain Malgi-é ieur air trisle eL chagnr Vinrent devant la souveraine Se plaindre d'un Jeune marin,
Qui, galant pour chacnne d'elles.
Avait tour à tour répété Les mêmes aveux infidèles. . .
Elles l'avaient trop écoulé.
Et, dans les forêts pleines d'ombre, Sous les grands arbres inclhiés.
Elles ne savaient plus le nombre Des baisers reçus et donnés.
LE JUGEMENT DE SALOMÉ
Aussi dans leur double colère, Ré cl a m aient- elles inslamment Réparation exemplaire, Ou vengeance, et sur le moment.
Salomé, juste autant que belle.
Pria d'un mot le commandant D'envoyer bien vite auprès d'elle Le jeune marin trop ardent.
Celui-ci vint, la tête haute.
C'était un de ces beaux garçons Pour qui l'on commet une faute Sans faire beaucoup de façons.
En présence de ses victimes
Il ne chercha pas à nier :
~ Leurs plaintes sont donc légitimes,
Dit la reine. 1! faut châtier
LE JUGEMENT DE SALOMÉ
Vos méfaits; mais, puisqu'on vous uime, Je meta le pardon auprès d'eux, Et voue allez aujourd'hui même Les épouser toutes les deux.
— Toutes les deux I Songez, Madame, A l'arrêt que voue prononcez !
En France on ne prend qu'une femme.
Et l'on trouve que c'est assez. —
— S'il en est ainsi, dit la reine, Qu'elles s'entendent ! — Mais sa voix, D'une fermeté souveraine, Tremble pour la première fois.
Alors s'élève une querelle ; Les jeunes filles à tout prix Réclanienl, chacune pour elle.
Le plus recherché des maris.
LE JUGEMENT DE S&LOMË
La note devient agressive, La colère s'excite et bout ; Mais la reine est toujours pensive.
Que se passe-t-il? Tout-A-coup
D'un geste elle impose silence Aux deux rivales : — Je vois bien, Dit-elle, à votre violence Que vous ne céderez en rien.
Aucune de vous n'est capable De grandeur ou de dévouement.
Soit, je vous livre le coupable ; Mais vous allez savoir comment .
A trois coups frappés en mesure
Apparaît un nègre hideux ;
Et la reine, d'une vois sûre :
— Tu vas ceuper cet homme en deux.
LE JUGEMENT DE SALOMlî
De cette façon-là chacune En pourra prendre la moilié.
— J'aime encor mieux cela, tlil riine
— Très bien, dit l'autre, sans pitié.
— Permettez, madame l'Altesse !
Juger ainsi n'est pas juger ; On a partagé ma tendresse,
Et c'est moi qu'oiL veut partager.
De plus près regardez la cliose :
Après ma séparation Si la France, prenant ma cause, Oblenait réparation.
Comment voulez-vous qu'on répare Ce désislre? Il faut y songer.
Retirez donc l'ordre barbare Qui doit si fort m'endommager.
LE JUGEMENT DE SALOME
Car, hélus! il est authentique, Il tombe sous le sens commun.
Qu'en (tépit de ranthméiique Deux moitiés ne feraient plus un.
Pendant qu'il parle ainsi, la reine AUaclie sur luises grands yeu^ ; Cette commotiPn soudaine, Ce sentiment myslérieux,
Son cœur, qui déjà bat plus vite.
Bien haut lui disent tour à tour :
— Voici l'heure que nul n'évile.
L'heure charmante de l'amour.
Et, fixant le jeune homme en face, Elle lai dit : ~ Ecoute-moi :
Un seul jour je puis faire grâce.
Le jour où je choisis mon roi.
LE JUGEMENT DE SALOMÉ
Je le choisis. — El son sourire S'emplit d'un tel rayonnement Que l'heureux élu croit voir luire Tous les astres du firmament.
— J'accepte, dit-il, ô ma rein Tu me tenais à ta merci.
Et par ta griice souveraine C'est le ciel que je Irouve ii;i
Et tandis que sous les bois sombres Les deux rivales, l'œil baissé.
Vont chercher dans les grandes ombres Un écho du bonheur passe.
Lui, sous la discrèle ramée.
Dans son rêve d'amour plongé, Dit: — J'avoue, ô ma bien-aim Que je suis très bien partagé.
LE TERTRE
DITE PAR GEORGES RtTEF
En Lorraine, jadis, il était un usage
D'une origine antique et d'un heureux présage :
Sur un tertre fleuri, dans un beau site, auprès
D'un tout petit ruisseau dont le murmure frais
Monte dans l'air joyeux ainsi qu'une caresse,
Les amoureux venaient échanger leur tendresse;
Et la foi mutuelle était sincère au point
Que les projets formés ne se défaisaient point,
Et qu'on voyait souvent plus d'un jeune ménage
Au tertre consacré faire un pèlerinage.
44 LE TEIÎTIIE
Deux frères, Jean et Paul, ont épousé deux sœars ; Pour eus le maringe est rempli de douceurs, Car, fidèles toujours à la promesse faite Sur le tertre fleuri, par un beau jour de fête, ~ Les deux couples ont fait un nid de leur maison. Point de peine autour d'eux, point d'ombre à l'horizon. C'est l'espoir renaissant, c'est la joie éveillée. Et sous un ciel tout bleu la vie ensoleillée .
Hélas ! il est bien loin, le bonheur de jadis !
Sur l'horizon français montait soixante-dix.
On voyait se lever les jours gros de tempêtes.
Le ciel accumulait la foudre sur nos lèles.
Et de notre passé glorieusement beau
Chaque coup de tonnerre emportait un lambeau,
Jean et Paul avaient pris les armes; les deux femmes
Pâles d'angoisse avaient pourtant raidi leurs âmes.
Et, d'un geste héroïque indiquant l'étranger :
— Partez, partez tous deux, la France est en danger I —
Mais le plus grand courage est vaincu par le nombre.
Le flot envahisseur s'allongeait comme une ombre,
LE TEHTRE
Los efforls ee brisaient, el le brulol vahiqueui' Airachail à la France une pari de son cœur.
Les deux frères élaienl revenus, tous deux mornes.
Et tous deux Je cœur plein d'un désespoir sans bornes ;
Ils ne pouvaient penser, sans un en de douleur,
Que ce pays si cher ne serait plus le leur,
Et que deii étrangers en deviendraient les niaîlres.
Un jour de mars on vit venir des gécmèlres ;
Quelques-uns paraissaient Irisles et soucieus,
Ef semblaient retenir des larmes dans leurs yeux ;
Ceus-là, fout l'indiquait, hélas I dans leur tenue.
Etaient français. Près d'eux, el tiers de leur venue.
D'autres, bien que guindés dans tous leurs mouvements.
Avaient l'orgueil au front ; ils étaient allemands.
On venait établir la nouvelle frontière.
La raison du plus fort s'imposait tout entière.
Pour limite on choisit le ruis-^eao,.. Dans deux jours
Les étrangers viendraient en relever le cours.
46 LE TERTRE
La nouvelle passa sur lous comme la foudre.
La paix était signée, il fallait se résoudre Au cruel changement. De tous les points du sol Il s'élevait des cris étouffés, Jean et Paul Contenaient mal l'éclat de leur colère vaine, Puis, une autre douleur s'ajoutait à leur peine. Le tertre à tous si cher, le tertre, ce berceau De tant d'amours, était au delà du ruisseau.
Ce témoin vénéré qui, sous les feuilles vertes, Protégeait les aveux de tant d'âmes ouvertes. Etait perdu... Hais, non ! cela ne se peut pas ! Jean s'approcha de Paul et lui parla tout bas.
- C'est bien, répondit Paul.
Et quand l'ombre v Eut allongé son voile opaque dans la nue, Profitant d'une nuit obscure et sans lueur, Paul et Jean, pioche en main et le front en sueur, Creusaient le sol avec une ardeur sans pareille;
LE TERTRE
De lemps en temps tous deux au loin pràlaient l'o Puis, ils creusaient enoore, et, quand la nuit pàlil Au ruisseau limitrophe ils avaient fait un lit Qui contournait le tertre, et l'ornière Jatseée S'elTaçait en entier sous la t^rre entassée. Cette fois la justice eut raison au procès :
Le tertre des amours est demeuré français.
DECOREZ LES COMÉDIENS
La croix d'honneur doil èlra un droit pour le mérile Cependant nous voyons bien souvent sur nos pas Des hommes dont la gloire en tous lieux est inscrile Et dignes hautement de la crois qu'ils n'ont pas.
Ces hommes, quels sont-ils ? D'où vient leur reiiomn Quel litre leur vaudrait celte distinclion ?
Qu'odt-ils produit î Voit-on leur œuvre proclamée Dans un concert d'cloge et d'admiralion ?
Sont-ils musiciens, peintres, sculpteurs, poètes î Leurs fronts sont-ils de ceux qu'un génie étoila? Suluera-t-on plus tard leurs grandes silhoueltes ? Font-ils donc des ctieùa'ce iv;e?.. Ils ne font pas cela.
50 DÉCOREZ LES COMÉIKENS
Mais de l'nrl dramatique ils sont les vrais apôtres, Des gloires de la scène ils se font les gardiens, Ils mettent lant de cœur dans les œuvres des autres Qu'ils en deviennent grands... lis sont comédiens.
— Comédiens t Eh quoi! Vous voulez qu'on décore Ces gens laissés toujours dans un oubli complet ? En vérité, cela ne sera pas encore.
— Ne pas les décorer ? El pourquoi, s'il vous plait ?
D'où vient l'exception qui pèse sur leur tète '! Parmi les décorés il en est, je le crois, Plus d'un, beaucoup plus d'un, qui méritent qu'on Non pas la croix sur eux, mais bien eux sur la oroi
Ces gros financiers chez qui l'or prend sa source, Ces faucheurs de trésors chamarrés aujourd'hui, Qu'ont-ils fait ? Ils ont pris leurs écus à la Bourse Ou, pour être plus vrai, dans la bourse d'autrui.
DECOREZ LES COMEDfËNS
L'or plus que le lalent fait sortir de l'ornière ; C'est le régulateur, c'est le méridiGn; Et, grâce à lui, le sot porte à sa boulonnière Le ruban tenu haut pour le comédien.
On ne mesure pas assez la lâche austère Que l'artisle remplit. II est ombre ou flambeau ; C'est l'exemple sinistre ou le grand caractère, C'est l'incarnation du laid comme du beau.
II faut qu'il soit joyeus, il faut que son cœur saigne, faut qu'il fasse rire ou qu'il fasse pleurer ; La Kcène est une école ouverte où l'on enseigne La thèse que l'auteur s'attache à démonirer.
Mais qu'il faut de lalent, de lulle soutenue. D'éludé soucieuse et d'observation, Comme il faut pouvoir lire au fond de l'âme nue Pour être à la hauteur de cette mission !
ï>3 DEConrz les comédiens
L'oraleur déroulant les pages de l'bisLoire, Le savant professeur, le tribun véhémeni.
Ont moins d'éclat devant leur brillant auditoire Que les comédiens dans cet enseignement.
Et vous leur marchandez la croix t Les feux du hislre Donnent aussi des droits a la célèbrilé.
Qu'importe l'homme, alors que son nom esl illustre î Donnez Jonc le ruban à qui l'a mér ilé.
Ah ! si pour un seul jour Corneille avec Molière Sortaient tout rayonnants du leurs tombeaux, je Qu'en saluant ces deux grands foyers de lumière Vous vous empresseriez de leur donner la croix.
Mais eus, loin d'épouser votre fausse doclriiK', Voyant ceux dont on sait l'artistique valeur N'Être que deux avec la croix sur la poitrine, Vous diraient : C'est injuste I et doniiefaienl lu laur,