INTRODUCTION
Pai-mi les maïuiscrits français possédés par la bibliothèque do Saint-Marc, à Venise , l'un dos plus précieux est celui qui porte le n"XX[. Indit{uôsiniplcmont par Zanetti (1). puis par MM. Paul j~)
Lacroix (2) (1839) et Kcllor (3) (1844), ce manuscrit n'a été \^^
réollonient étudié qu'en 1850 : c'était l'année où MM. Guessard , ^
Michelant et Léon Gautier parcouraient les bibliothè(]ues de la /'^ ^
Suisse et de l'Italie au profit de la future collection des Anciens -j/ j> ^^
Poètes de la France. L'étude du manuscrit XXI échut à M. Léon Gautier, qui , en 1858, jinblia le résultat de son travail sous ce litro : « L'Entrée en Espagne, chanson do geste inédite, renfermée dans un manuscrit de la biljliotiièi|ue de Saint-Marc, à Venise.
(1) Latina et ilalica P. Marci hihl. codicnm vianuscriptorum. Venise, 1741. In-fol.
(2) Dissertations stir quelques points cnricur de l'Iiisioire de France, tome VII
(3) Dans lo Romi^nrl, iuibli(> î» Maiinboiin.
Notice, aiuilyse et extraits (1). » Depuis lors, l'Entrée de Spagne (1) n'a pas été publiée, bien qu'une [)ublication intégrale eût été et soit encore Tort désirable. On s'en explique assez la raison , en songeant au temps considérable que demanderait la copie complète d'un manuscrit de plus de trois cents feuillets. Mais, depuis l'étude de M. Léon Gautier, plusieurs savants ont eu à s'occuper de l'œuvre qu'il avait été le premier à faire connaître avec quelque détail. M. Gaston Paris, avec cette largeur de vues qu'on ne cesse d'admirer d'un bout à l'autre de V Histoire poétique de Charlemagne ^ jugea du premier coup de la place capitale qui revient à VEntrée de Spagne dans l'histoire de la légende carolingienne en Italie. Cette place , il chercha à la préciser autant que possible, et c'est ainsi que furent soulevées des questions que n'avait pas examinées M. Léon Gautier. Quelle était l'étendue primitive de l'œuvre dont le manuscrit XXI nous a conservé un si précieux et déjà si considérable fragment? Quels sont les rapports de ce manuscrit avec un autre manuscrit de la Marciana ^ le n° V dn fonds français? C'était beaucoup d'avoir posé nettement ces questions : il était plus difficile alors de les résoudre t.' une façon définitive et qui s'imposât à tout le monde. Les conclusions de M. Gaston Paris furent combattues par M. Léon Gautier luimême, qui vit se ranger à ses côtés MM. Karl Bartsch et Paul Meyer. On peut dire que, depuis lors, la discussion est restée ouverte. M. Gaston Paris avait bâti avec les matériaux qu'il avait à sa disposition ; ses contradicteurs ont démoli une jiartie de l'édifice comme défectueuse , mais ils ne l'ont pas reconstruite. Le but de ce mémoii-e est de reprendre complètement la question et d'apporter des résultats qui seront, je l'espère, à l'abri de toute contestation future.
Qu'on ne s'étonne pas trop de voir que , sur une question en somme assez facile , la critique n'ait pu encore arriver à une solution définitive. Les savants éminents qui ont eu à s'occuper de VEnlrée de Spagne n'avaient à leur disposition que l'analyse de M. Léon Gautier; or, non seulement cette analyse renferme une
(1) Imprimé dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 4' série, tome IV, p. 217-270, d'après laquelle nous citons.
(2) Tel est, plus exactement, le titre que donne le nis. XXI, et r on Entrée en Espagne. On pourrait, il est vrai, corriger un peu le manuscrit et imprimer L'Entrée d'Espagne ; mais ce serait, je crois, trop franciser le style de l'auteur. En gardant L'Entrée de Spayne, on a l'avantage d'indiquer tout de suite qu'on est en présence d'une oeuvre , non pas française, mais franco-italienne.
SUR l'entrée de SPAGNE. 3
erreur capitale sur un [)oiiit ({uo l'on considérait comme parfaitement établi, mais faite à une époque où la plupart des questions relatives à cette œuvre n'étaient pas nettement posées , elle ne pouvait, comme je l'ai dit, fournir les moyens de les résoudre sûrement. 11 était donc présumable qu'une nouvelle étude directe du manuscrit, faite avec la préoccupation d'éclaircir les points obscurs et de recueillir des arguments décisifs, pour ou contre telle opinion controversée , conduirait à des résultats importants, sinon déflnitifs. Telle est la pensée avec laquelle j'ai abordé le manuscrit XXI. Je n'ai pas tardé à faire quelques observations qui, il y a vingt-cinq ans, avaient échappé au futur auteur des Epopées françaises, mais qui l'auraient certainement frappé depuis , s'il avait pu revoir ce manuscrit à loisir. Ces observations m'ont amené à voir le mal fondé du seul point peut-être que l'on considérât comme bien établi , je veux dire du nom de l'auteur. ITnc saine interprétation des textes, à ce sujet, permet de résoudi-e de la façon la plus simple, la plus lumineuse, la question en apparence si compliquée des rapports des manuscrits XXI et V.
Pour faciliter au lecteur l'intelligence de ce mémoire, il est nécessaire de donner un résumé des difi'érents travaux dont VEnl,rce de Spagne a été l'objet jusqu'à ces derniers temps.
Eu 1858 , M. Léon Gautier fit précéder son analyse et ses extraits de recherches sur le nom de l'auteur, et , de deux passages du manuscrit, il crut pouvoir couclure que l'auteur s'appelait Nicolas de Padoue. Ce nom a pris place depuis lors dans l'histoire littéraire, il a été accepté et répété par tout le monde comme celui de l'auteur de VEntrée de Spagne. Je montrerai que ce nom ne répond à aucune réalité, et qu'il provient de la fusion inconsidérée de deux auteurs en un : un Padouan qui n'a pas voulu dire son nom, et un Nicolas qui n'a pas dit sa patrie (1).
M. Léon Gautier avait remarqué que le ms. XXI devait avoir une suite, et, parlant du dernier vers qu'il contenait, il disait (2) : « C'est le premier vers d'un second poème de notre auteur, et ce porme est sans doute la Prise de Pampelune. » En publiant , en 1864 (3), la Prise de Pampelune -(ms. V), M. Mussafia ne s'est pas
(1) Une note de M. Gaston Paris (Romarua, X, 456), m'apprend que M. Eduuuid Stengel a entrevu la nécessité de ce dédoublement. Une pareille remarque faite, semble-t-il, sans le secours du manuscrit de Venise, fait grand honneur îi la sagacité du savant professeur de Marburg.
(2) Ubi suprà, p. 2G7.
(3) Allfr. Gediclile aus veneziati. Ilandsclir., i" partie.
4 iNOUVELLES RECHERCHES
préoccupé de ce côté de la question, et il n'a pas examiné l'oiiinion émise en passant par M. Léon Gautier. Ce ])oint a en revanche attiré l'attention toute particulière de M. Gaston Paris; dans son Histoire poéliqv.e de Charlemagne (1865) , l'éminent écrivain s'est attaché à montrer, par des considérations à la fois linguistiques et littéraires, que la Prise de Pampelunc avait le même auteur que VEnirée de Spngne, soit Nicolas de Padoue, et que nous avions là deux fragments de la même œuvre séparés par une lacune du récit entre la fln du ms. XXI et le début du ms. V (1). Bien que l'opinion de M. Gaston Paris reproduisît, appuyée sur de très forts arguments , celle que semblait d'abord avoir eue M. Léon Gautier , ce dernier ne l'accepta pas, et, dans la première édition de ses Epopées françaises (2) (1865-1867), il soutint que la Prise de Pnmpeliuu n'était pas du môme auteur que l'Entrée de Spagne. M. Karl Bartsch, en rendant compte des Epopées françaises, se rangea du côté de M. Léon Gautier contre M. Gaston Paris (3). M. Paul Meyer en fit autant , et on peut le regarder comme le champion le plus autorisé de cette cause, à la défense de laquelle il a consacré quelques pages de ses Recherches sur l'Epopée française (4).
En 187 i parut k Bologne un important travail de M. Pio Rajna, intitulé : La Rolta di Roncisvalle nella letteratura cavalleresca italiana. M. Rajna avait eu entre Tes mains pour ce travail le manuscrit XXI de Venise ; mais, ne voulant pas sortir du cadre déjfi considérable qu'il s'était tracé, il n'avait pas à reprendre la question du rapport des manuscrits XXI et V; ils'estdoncbornéàrapporles opinions contradictoires de MM. Gaston Paris et Paul Meyer, sans se prononcer personnellement (5). Il a du moins eu le mérite de mettre en lumière un fait important que l'on no saurait plus contester aujourd'hui : c'est que l'auteur de VEnirée de Spagne n'avait pas dû composer de Roncevaux, ainsi que l'avait pensé à tort M. Giiston Paris (6).
(1) Pages 173-174.
(2) Tomes I, p. MO, et il, p. 3oi.
(3) Revue critique, 1867, p. 263.
(4) Ce travail a paru dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, année 1867, d'après laquelle je cite: voy. p. 311-314.
(5) Je cite ce travail d'après le Propugnatore , revue littéraire de Bologne, dans laquelle il a d'abord paru : t. IV, i" partie, p. 57 et suiv.
(6) Notons que M. Paulin Paris, dans la notice qu'il a consacrée ea 1873 aux deux poèmes contenus dans les mss. XXI et V, s'est également rangé à l'avis
SUR L ENTUEE DK SPAGNE. O
Dans la seconde édition de ses Epopées françaises (I8<S0), M. Léon Gautier a utilisé les travaux dont je viens de parler. S'aidant dos arguments nouveaux de M. Paul Meyer et des observations de M. Rajna, il a cru pouvoir formuler les conclusions suivantes : Nicolas de Padoue , auteur de VEnlrée de Spagne , n'est pas l'auteur de la Prise de Pampelune parvenue jusqu'à nous; mais il a certainement composé une autre Prise de Pampelune , ou , pour mieux parler, une seconde pai-tie de VEnlrée de Spagne, qui, toutefois, ne comprenait [)as le récit de Roncevaux ; cette Prise de Panipehme de Nicolas de Padoue, aujoui'd'hui perdue, a été reproduite et défigurée dans les différentes Spagna en vers et en prose (1). Il est inutile de faire valoir les objections que soulève cette existence supposée d'une seconde P^Hse de Pampelune , car c'est là une supposition qui tombera d'elle-même tout à l'heure. Notons plutôt que M. Stengel paraît se ranger à cette dernière o[)inion de M. Léon Gautier, en admettant (2) (jue la Prise de Pampelune que nous possédons est un remaniement d'une partie de l'œuvre de Nicolas. 11 est étonnant que la pénétration de M. Stengel, qui lui avait fait entrevoir que le Padouan et Nicolas n'étaient pas une seule personne, no lui ait pas découvert jusqu'au bout toutes les consé- (juences de cette observation capitale.
Il faut enfin signaler un élément nouveau introduit depuis peu dans la question : c'est l'inventaire des manuscrits français possédés par Francesco Gonzaga, capitaine de Mantoue, au moment de sa mort, en 1407. Ce texte, publié par M. Braghirolli et annoté par MM. Gaston Paris et Paul Meyer (3) , mentionne non seulement nos manuscrits V et XXI , mais quatre autres manuscrits, aujourd'hui i)crdus, de VEnh^êe de Spagne. La publication de cet inventaire est venue en apparence ajouter de nouveaux [iroblèmes à ceux que l'on avait déjà , si bien que M. Gaston Paris a pu dire à ce propos : « Il est écrit que tout sera obscur dans cette question (4). » En réalité, la connaissance de ce précieux document, (combinée avec l'étude directe du manuscrit XXI, — ressource que n'avaient à leur disposition ni M. Gaston Paris, ni M. Paul Meyer, ni M. Léon Gautier, — nous permet-
dc M. liéon Gautier contre la commune paternité de Nicolas de Padoue [Hisl. au., XXVI, p. 371).
(1) Tome III, p. 416-417.
(2) Zeitschrift filr romanische Philologie. V, p. 175.
(3) Romania, IX, p. 497 et suiv. (octobre 1880).
(4) Uomania, IX, p. 504.
tra aujourd'hui de faire complètement la lumière.
Je crois utile , aussi bien pour la clarté de la discussion que pour la commodité du lecteur , de formuler à l'avance les résultats nouveaux auxcjuels je suis arrivé. Le lecteur verra tout de suite rim])orLancc ([u'ils peuvent avoir, et il voudra bien les considérer comme des propositions qu'il me reste à démontrer.
I. Nicolas de Padoue n'existe pas , mais /'Entrée de S()agne csl l'œuvre de deux auteurs, dont le premier était de Padoue et dont le second s'appelait Nicolas; le second a continué le poème laissé inachevé par le premier.
II. La Prise de Pampelune fait partie inlérjranle de TEiitréc de Spagne et a pour auteur Nicolas.
III. Ce Nicolas n'est autre que Nicolas de Vérone, auteur de la Passion.
L'Entrée de Spagne est l'œuvre de deux auteurs dont le premier était de Padoue et dont le second s'appelait Nicolas : le second a continué le poème laissé inachevé par le premier.
Voici en quels termes M. Léon Gautier parlait, en 1858, de l'auteur de VEntrce de Spagne (1) :
« Notre poète était de Padoue , dans la marche de Trévise ; il » nous l'apprend au f<» 214 de notre manuscrit :
Mon nom vos non dirai , mai sui (2) patavian , De la citez que fist Antenor le Troian En la joiose marche del cortois Trevixau , Près la mer à .X. lieues , o il est plus prosan (3).
« Malgré la modestie qui l'empêche, à cet endroit du poème, » de nous décliner son nom , l'auteur se ravise , et dans les der- « niers vers il nous révèle qu'il s'appelait Nicolas , ce qui assu- » rément ne valait pas la peine d'être caché :
Et comme Nicolais à rimer l'a complue (304 r°). »
La lecture de ce dernier vers, reproduite plus loin par M. Léon Gautier, était fautive, et M. Pio Rajna (4) l'a ainsi corrigée d'après le manuscrit :
Ci tourne Nicolais à rimer la complue De V Entrée de Spagne...
(1) Loc. cit., p. 220; ce passage a été reiiroduit dans les Epopées françaises , II', [). 323 ; et Iir^ p. 404.
(2) J^e manuscrit porte fui.
(3) IjC manuscrit a proçan.
(4) La Rotta di RoncisvaUe, p. 53.
CoLLo corrcclion a été depuis accG])lco par M. Léon (iaulicr (I) cl je 1110 suis assuré que le manuscril donne pleinement raison à M. Rajna. Tout le monde est donc d'accord pour lire ainsi (|u'il suit les derniers vers que nous ait conservés le ms. XXI :
Ci tourne Nicolais à rimer la complue De VEnlrcc de Spagne , qe tant è stee csconduc Par ce ch'clle n'cstoit par rime componuc Da cist pont en avant , ond il la proveiie Pour rime, cum cclu q'en latin l'a Iciie. Our contons de l'istoire qe doit être entendue Da cascun q'en bonté ha sa vie disponuc. Avant q'à Roll. soit...
Cet accord constaté, il n'en demeure que plus étonnant que personne n'ait songé à se dire (jue l'auteur de ces derniers vers ne pouvait être le même que celui de la première et majeure partie du manuscrit, que le palavian du f 214. Quand un auteur déclare aussi catégoriquement qu'il ne dira pas son nom , il faut croire qu'il a des raisons i)Our cela , et admettre qu'il sait ce qu'il dit : pounjuoi , sans aucune preuve, supposer qu'il s'est donné si tôt un démenti ? On aura beau arguer de l'amour-ja-oprc d'auteur, et dire qu'il s'est ravisé : il n'eu reste pas moins fort invraisemblable qu'un auteur déclare qu'il ne dira pas son nom , quand rien ne l'oblige à une déclaration pareille, pour venir ensuite, avec aussi peu de façons, enchâsser son nom dans un vers. Je mets donc en fait que l'opinion qui semble s'cLre présentée tout naturellement à l'esprit de M. Léon Gautier, et que tout le monde a acceptée sans réflexion, est de beaucoup la moins naturelle, et que, en l'absence de toute autre preuve, on pourrait affirmer au moins comme très probable que nous avons, dans ces derniers vers, le début de l'œuvre d'un continuateur, dont la suite ne nous a pas été conservée.
Le sens littéral de ces derniers vers ne me paraît pas douteux : « Ici Nicolas se met à rimer le reste de VEntrée de Spagnc, qui est demeuré si longtemps ignoré parce que , à partir de cet endroit , il n'avait pas été mis en vers ; c'est pourquoi il s'est mis à le rimer, comme un homme qui l'avait lu en latin. » Telle est , en dernière analyse, la traduction que donne M. Pio Rajna (2) , et
(1) Epopées françaises, 2= édition, tome III, p. 416.
(2) Loc. cit., p. 54.
SUR l'entrée de spagne. 9
pourtant il déclare que « v' è da rimanero alquanto pcrplessi nell' iiiterpretazione dei vorsi antecedenti. » C'est qu'en effet autant ces paroles s'expliquent bien dans la bouche d'un continuateur , autant elles deviennent incompréhensibles .dans celle du Padouan. Comment un auteur qui , dès son début , déclare n'avoir d'autre intention que de mettre en vers français la chronique latine'de Turpin, pourrait-il, vers le quinze ou seize millième vers, nous dire (fue c'est seulement h partir de cet endroit, da cist ponl en avant , que VKntrée de Spagnc n'a pas été rimée avant lui ? Il faut nécessairement admettre que le Padouan et Nicolas sont deux auteurs distincts, et que Nicolas s'est mis à continuer l'œuvre laissée interrompue par le Padouan ,
Par ce ch'elle n'cstoit par rime componue Da cist pont en avant , ond il l'a proveiic Pour rime, cum celu q'en latin l'a leiie.
11 faut donc, conformément aux paroles de notre Padouan, nous résigner à ne pas savoir son nom , puisqu'il n'a pas voulu nous le dire. L'article 56 du catalogue des manuscrits de Francesco Gonzaga, qui s'applique certainement à un texte de notre poème, texte qui s'arrêtait bien avant la continuation de Nicolas , l'appelle « liber introitus yspanie segundum minoghium. » Il ne serait pas absurde de penser que ce nom de Minocchio s'applique à notre Padouan , et a pu être fourni à l'auteur du catalo- • gue pai' quol({ue note du manuscrit , aujourd'hui perdu , auquel se rapportait sa description. Quoi qu'il en soit, voici de ce premier auteur (]uel(iues vers intéressants que n'a pas relevés M. Léon Gautier, à la suite du passage oii il nous fait connaître sa patrie , sans dire son nom :
En croniqe lctre[e], qc cscrist da sa man L'arcivesqiie Trcpins , atrovai à Millan L'ostoric et la conquise dou règne castellan Qe fist le neveu Caries por coroner Audan , La seror Oliver, q'el plovi soz Vian (f° 214 r»).
Est-ce à dire que la première partie de VEntrêe de Spagne aurait été écrite à Milan plutôt qu'à Padoue? C'est encore là un point douteux.
Etant admis que l'oeuvre laissée inachevée par le Padouan a été continuée par Nicolas, il s'agit de trouver l'endroit précis ,
dans le manuscrit XXI, où le texte du second succède à celui du premier. Ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les sept derniers vers du manuscrit qui forment les sept premiers de la continuation de Nicolas. L'expression : « Ci tourne Nicolais... » doit être traduite, sinon par « Nicolas se remei... » au moins par « Nicolas se met maintenant...] » elle indique que le continuateur a pris la parole depuis déjà un certain temps. En effet , le texte de Nicolas commence exactement 131 vers avant la fin du manuscrit , ainsi que je vais le faire voir.
En haut du f 303* du manuscrit XXI , se trouve un changement d'écriture que l'on n'a pas signalé jusqu'ici, parce qu'on n'en a pas vu l'importance. Ce changement commence, à la suite d'une laisse de décasyllabes , avec le vers :
Grant pièce sunt ensamble ch'i ne porent movoir,
et le dernier vers de la laisse précédente est celui-ci :
En plure[re]nt environ tuit François.
Les changements d'écriture sont fréquents dans notre manuscrit , ainsi que l'a remarqué M. Léon Gautier. Le plus souvent ils se produisent au passage d'un cahier à l'autre : c'est là un fait qui s'observe dans la plupart des manuscrits volumineux , dont les cahiers étaient distribués , comme on sait , entre différents scribes, de façon à ce que l'exécution en fût plus rapide. Il arrive même quelquefois qu'au milieu d'une page , et sans qu'on en voie la raison , un scribe cède la place à un autre. Il n'y a donc souvent aucune conclusion à tirer d'un changement d'écriture. Tel n'est pas le cas au f° 303'. Un examen attentif montre que la main qui a écrit les 131 derniers vers est sensiblement postérieure à toutes celles qui ont collaboré à l'exécution du reste du volume , et l'on peut en conclure en toute sûreté que le manuscrit se terminait primitivement avec le vers :
En plur[er]ent environ tuit François.
L'addition semble avoir été faite non par un scribe ordinaire , mais plutôt par un possesseur du manuscrit qui a sans doute mis à profit les deux feuillets blancs de la fin pour raccorder le volume avec la suite contenue dans quelque autre manuscrit de sa bibliothèque qui ne nous est pas parvenu. L'écriture est
SUR l'entrée de spagne. 11
plus personnelle que ne l'est généralement celle des scribes ; la correction du texte est plus grande , et l'auteur de l'addition n'a pas songé à se conformer aux dispositions matérielles très régulièrement observées dans le reste du manuscrit : tandis que toutes les pages précédentes ont 32 lignes , la page 303 v" n'en a pas moins de 51.
Enfin l'inventaire des manuscrits de Francesco Gonzaga vient apporter un nouveau témoignage en faveur de l'opinion que je soutiens. Le manuscrit XXI y figure sous le n» 53 , et l'explicit « cha sa uie disponue, » montre qu'il avait déjà reçu en 1407 l'addition dont nous parlons ; mais le n° 57 : «liber introitus yspanie , ut supra incipit, et finit En virum luti franzosis. Gontinet cartas 116 , » nous fournit un second exemplaire qui se terminait précisément au même point que le ms. XXI dans son état primitif. Ce ms. 57 devait former un tout par lui-même et non pas être la tête d'un manuscrit complet de VEnlrée de Spagne : aucun des manuscrits décrits par l'auteur de l'inventaire ne commençait par le vers :
Grant pièce sunt ensamble ch'i ne porent tnovoir,
et ne pouvait, par conséquent, faire suite au n' 57.
J'ai épuisé la série des preuves matérielles qui militent en faveur de mon opinion, et on avouera qu'elles sont bien fortes. Je vais aborder maintenant des arguments d'un autre ordre , qui serviront pour ainsi dire de contre-épreuve. Si, en effet, les 131 derniers vers du ms. XXI ont un auteur différent du reste du poème , ils doivent s'en distinguer par la versification ou par le style : c'est ce qu'il est nécessaire de faire voir. Je déclare tout de suite que l'étude de ces vers permet d'affirmer qu'ils ne sont pas du Padouan , mais de l'auteur de la Prise de Pampehme , et c'est ainsi que j'arrive à ma seconde proposition. Avant d'en aborder la démonstration, il est nécessaire que je mette ces 131 vers sous les yeux du lecteur.
F° 303« Grant pièce sunt ensamble ch'i ne porent movoir D'iluec ou il furent, car cescun cort vcoir Le niés ou l'oi de France qui estoit lor espoir ; E qand l'cmpereor oit dou parler pooir : « Bieus niés, feit il, ceste corone d'oir s
Qe lonc tens oi(t) tenue , vos la rend sens deraoir, Car veilard sui uymès, ond je vous faiç mien hoir : Uymès veul rejjousier ao matin et a[o] soir.
Encoronier vous vcul à lionour saint Gregoii- :
N'i H nul q'in ail envie; cescun a le voloir lo
Qe soies coronié , e je mieme por voir.
Hoi' la preniès [douzj fil. » Ce dit l'empei'coir,
E quand Roll[ant] l'entend, as pies li veit ceoir :
a Hcy ! sir, feit il, ce [non] peust remanoir.
Ne place Dieu, que veut l'aspre mort hoir, 15
Tant com viviès vous toile vetre honoir,
Ains l'acroistray, s'en avray le pooir. »
Le roi le drece, pues munte ao cival soir.
Le roi drece suen niés pour sa blance man destre, Muntier li fist sour le bay de Colestre {sic) , 20
A destre part le mist, Salamon à senestre. Le duc li veit contand cum sour païne geste . Il (1) avoit enduré grand paine e grand moleste, E cum (il com) il combati Peiia le rubeste , E sconûst Maoqidant, qe tant avoit poeste, 25
E com à Anseïs il mist corone en teste Dou règne Maoqidant, chand pour luy fist enchesle, E com ao retornier il trova en la foreste Sanson le saint hermite , qe fu romein aucestre, E com cm brais moruit dou chevalier (s) honeste. 30
A mot à mot li conte sens parolle silvestre, Tôt si com ao scolier feit licion le mestre : Li barons vont darier com[e] li cierge ao preste.
L'emperer fu taisant e li barons ausi Pour oïr eno[njcier ce qe-ou duc [a] géi. 35
Le duc li veit contant tôt ce qe outre mer fi : « Sire, ge ne voudroie être remanu ci Se de dous tiens régnâmes deûse être seisi , Qand je ai tante giant à nous loi converti E veù le sepoucre où notre sir geisi , 40
v La merci roi soudein q'en cort me recoili
E tant me fist lionour qe suen Deu en gerpi ;
Seul[ejmant un suen fil, che il engenoï,
Tant tost com m'oit veû , s'amor en moi meti ,
Qe s'il ne f ust esté , por veritié vos di , 45
Je ne croi qe jamès fuse retorné ci ,
Car je fui enci,l)usé da un spion maleï;
Mes le prous damiseus sagemant m'en genci.
Buen chevaliers est d'armes, onque meilor n'en vi ;