‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 76 sur 90 · UNE PROMENADE DANS PARIS · texte numérisé non relu

UNE PROMENADE DANS PARIS

{Suite etfifi)

A M. Camille Doncet succède TVI. Mézières, chargé de la lecture du rapport sur les prix de vertu. Plein de son sujet, il débute d'une voix retentissante, mais s'enroue au bout de cinq minutes, au point que bientôt on l'entend à peine. En vain M. Doucet inonde son confrère de verres d'eau sucrée, la voix de l'immortel n'en descend pas moins de plus en plus aux plus infimes proportions.

Est-ce le débit monotone et étouffé du rapporteur, est-ce l'effet de la chaleur écrasante qui règne dans la salle, ou bien la longue énumération de tant de traits de vertu groupés en imposante phalange ? Je ne saurais le dire ; mais je vois, Dieu leur pardonne ! quelques uns des Immortels — Victor Hugo tout le premier — incliner doucement la tête de droite et de gauche et sommeiller comme de simples humains. Enfin, la voix de M. Mézières s'éteint dans un suprême effort pour couronner sa centième rosière, et chacun se précipite au dehors pour y retrouver un peu d'air respirable.

A peine avons-nous fait quelques pas en revenant sur le quai Malaquais, qu'une grande affluence d'équipages de maîtres, stationnant à la porte du palais des Beaux- Arts, nous rappelle que Ton vient d'y ouvrir l'exposi-

sition des portraits du siècle. L'idée de réunir cette collection de merveilleuses toiles disséminées par tous les coins de Paris, est due à la Société philantropique, qui s'est adressée aux grandes familles et aux collectionneurs de la capitale pour en obtenir l'autorisation d'exposer quatre cents portraits historiques au profit de cette œuvre de bienfaisance. Fondée en 1^80, la Société philanthropique entretient dans Paris trente-deux foumaux, trois asiles de nuit pour femmes et enfants, un hospice pour les vieilles femmes, onze dispensaires pour les adultes et un dispensaire spécial pour les enfants. C'est donc faire œuvre de charité que de suivre la foule élégante qui se presse à l'entrée du palais des Beaux- Arts. Et certes, n'aarons-nous point d'ailleurs à regretter notre aumône ! Gomme à toutes les expositions de ce genre, l'élite de la société se réserve un jour ou deux par semaine en haussant le prix d'entrée, ce qui éloigne la grosse foule. Nous n'aurions pu mieux tomber, c'est le jour des privilégiés de la naissance et de la fortune. Le t;'/a», le pshtUtj comme on dit en ces derniers temps à Paris, en un mot, pour parler français, la fine fleur de la société parisienne s'est donné rendez-vous au palais des Beaux- Arts. L'élégance de bon ton des toilettes féminines, le grand air, voire la mine adorablement hautaine des femmes, la correction de mise et de tenue des hommes qui s'inclinent devant leurs idoles avec cette suprême distinction que donne seule la fréquentation habituelle des salons, tout nous dit que nous sommes en présence de ces cinq ou six cents personnalités qui donnent le ton à Paris, au monde entier. Mais n'allons pas nous laisser éblouir par tout ce monde plein de superbe, pour lequel nous, pauvre étranger, n'existons même point, pas plus que nous laisser griser par ces enivrants parfums de femmes émanant des bouillons de dentelles et de soie qui nous frôlent en passant de leurs énervantes caresses ; fuyons aussi les troublants

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regards de ces reines de la mode qu'elles laissent tomber sur nous avec la chaleur distante d'un rayon de soleil qui n'en brûle pas moins à des millions de lieues, et nous en allons reprendre nos rêveries en passant la revue des grandes figures historiques que l'art a fixées sur les quatre cents toiles api)endues aux murs du palais.

Nous ne saurions, dans cette visite rapide et dans l'entraînement du tourbillon humain qui nous pousse et nous emporte plus vite que nous ne voudrions aller, nous ne pouvons songer à nous arrêter devant chaque portrait, à résumer, même le plus succintement possible, les impressions diverses que chacun d'eux nous cause, les intéressants souvenirs qu'ils nous rappellent tous. C'est même à peine si nos yeux ont le temps de se fixer sur une cinquantaine d'entre ceux que la nature de nos études littéraires et de nos préférences personnelles nous porte à examiner avec plus d'attention. Voici donc, au hasard du catalogue qui nous guide, les figures qui nous frappent le plus, à mesure qu'elles défilent devant nous.

C'est d'abord une des reines du chant, peut-être la première entre toutes, qui s'offre à notre contemplation, la Malibran ! Comment une créature aussi frêle a-telle pu remplir le monde entier des prodigieux éclats de sa voix ? C'est que, dans ce corps débile, un merveilleux organe obéissait aux élans d'une âme éperdue d'idéal et d'une virtuosité que les vers de Musset ont immortalisée :

Chaque soir dans tes chante, tu te sentais pâlir, Tu connaissais le monde et la foule et Penvie, Et dans ce corps brisé concentrant ton génie, Tu regardais aussi la Malibran mourir 1

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A quelques pas, Balzac, peint par Boulanger, dans ce froc blanc de moine qu'il aimait à revêtir aux heures du travail. Oarieuse antithèse entre ce costume de cénobite et Tœuvre du plus grand analyste du cœur féminin qui ait peut-être jamais existé ! Quelle intelligence, quel monde de créations variées s'agite dans ce vaste front, blanc comme du marbre sous cette épaisse chevelure noire rebroussée en arrière ainsi qu'une crinière de lion ! Et dans ces yeux étincelants comme deux diamants noirs, quelle inspiration, quel feu surnaturel dans ce miroir où se reflètent les flamboiements du génie créateur de la Comédie humaine !

Salut à toi, Sachel, reine de la tragédie, qui rajeunis dans ce siècle l'art antique de Melpomène ressuscité par Corneille et Racine ! Le beau front pour porter la couronne, et comme dans ton regard profond et sombre se réfléchissent toutes les fatalités que l'antiquité a jetées sur la scène !

Et toi, Berlioz ! tête d'aigle, irrité de voir, de ton vivant, ton génie méconnu par la France, alors qu'à l'étranger l'on t'acclamait comme l'un des plus grands maîtres de la musique moderne, laisse un petit-fiLs de la France s'incliner devant toi ; car ta magistrale symphonie dramatique la Damnation de Faust m'a fait éprouver les jouissances les plus vives qui aient jamais fidt vibrer les fibres de mon être !

La taille prise dans une redingote d'homme, les cheveux coupés sur le cou en boucles épaisses, les yeux brillants comme deux escarboucles — ces yeux dont la flamme brûla la vie de Musset ! — ^très pâle, et rêveuse comme une vignette des romans de l'époque où elle écrivait Indiana et Valentine, telle est George Sand dans cette petite toile de Delacroix, qui est un chef-d'œuvre,

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et telle elle était — fantasque créature en rupture complète avec les convenances — lorsqu'elle composait ses exquises Lettres d'un voyageur^ en parcourant l'Italie un bâton de touriste à la main, tout comme un étudiant ou un rapin à la recherche d'impressions et d'aventures.

Encore un Delacroix, encore une merveille du pinceau qui nous a conservé les traits d'une célébrité de l'art. Maigre, pâle, l'air fatal, avec de petites moustaches ombrant des lèvres minces marquées à peine audessous de deux grandes rides qui entaillent les joues comme les deux S d'un violon, c'est bien là Paganini, ce virtuose endiablé, cet archange du violon, que la légende accusait d'avoir assassiné sa maîtresse et d'avoir ensuite emprisonné son âme dans son instrument. Frappé du sceau dont l'empreinte est visible sur la face de ceux qui doivent mourir jeunes, la figure de l'artiste semble, sur la toile, revivre de la vie surnaturelle d'au delà le tombeau. Oe n'est plus un vivant, c'est un mort au moment de la résurrection. On dirait ce portrait fait pour continuer et confirmer la légende des sinistres aventures qu'on se plaisait à lui attribuer, quand son prestigieux talent émerveillait TEurope.

Mais voilà que le courant de la foule nous attire et nous emporte, sans que nous ayons le temps de nous recueillir en présence d'une multitude de personnages d'époques différentes, et qui, passés à l'immortalité, ne paraissent nullement surpris de se trouver maintenant cote à côte : Q-uizot, Thiers, Louis XVI, Gluck, Louis XVII, le Prince Eugène, Mlle Duchesnois, Mlle Georges, Royer-CoUard et M. de Barante.

Pourtant, résistant au flot qui passe, arrêtons-nous quand même devant ce pastel de Giraud. Celui dont le x>^intre dessina les traits eut pu garder le titre de

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marquis de la Pailleterie. Il se contenta de porter le nom du général républicain Dumas, et de devenir le plus amusant, le maître conteur de ce siècle, et de tous les autres. La bonne, large et sympathique figure, exubérante de gaîté communicative et d'intelligence prime-sautière ! Que de héros sont sortis tout armés de cette grosse tête crépue pour faire la conquête du monde intellectuel!

Non loin de lui, Chateaubriand, grande figure, pose, drapé dans son immense orgueil et dans son étemel ennui de toutes choses. Que c'est bien là l'illustre vaniteux qui ne cessa de répéter jusqu'au dernier jour : " Je m'ennuie, je m'ennuie de la vie ; l'ennui ma tou- " jours dévoré ; ce qui intéresse les autres hommes ne " me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de " ma houlette ou de ma couronne ? En Europe, en " Amérique, la société et la nature m'ont lassé... Puis- " sauce et amour, tout m'est indiflférent, tout m'impor- " tune !"

A côté du grand écrivain dont la maussadèrie de caractère perce dans tous les traits, voici bien la plus charmante figure de femme qui puisse respirer le talent, la jeunesse et le plaisir de se sentir vivre de la vie intellectuelle et physique. C'est Mme Delphine Q-ay- Girardin, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de sa beauté. Aa'cc sa robe de mousseline blanche, serrée à la taille par un large ruban de satin bleu, avec son auréole de cheveux d'or et son écharpe bleu de ciel artistement jetée sur l'épaule gauche et retombant avec grâce sur le bras droit, elle est bien telle qu'elle apparut à la première représentation d^Hemani, où l'ardente jeunesse de 1830, qui allait acclamer Victor Hugo et le sacrer grand poète, applaudit à outrance la fière beauté accoudée sur le bord de sa loge, dans l'attitude d'une muse en extaae.

Voici Napoléon ! Qu'il nous paraît petit, perdu dans les replis d'hermine de sa toge d'empereur ! et comme il nous a toujours semblé plus grand, malgré sa petite taille, dans les portraits qui nous le montrent franchissant les Alpes à cheval pour commencer la conquête de l'Europe, ou debout sur le rocher de Sainte-Hélène, les yeux perdus sur la mer immense comme sa renommée !

A côté de lui, Talleyrand, ce Machiavel de la politique moderne. Le dédain superbe qui tombe de son œil et de ses lèvres hautaines n'est pas de nature à nous faire oublier qu'il servit et trahit successivement tous les pouvoirs auxquels il sut imposer la puissance de ce génie d'intrigue, que Ton est convenu d'appeler poliment, suivant le cas, politique ou diplomatie.

Dans un admirable pastel de Prud'hon, nous apparait, digne dans sa mélancolie d'épouse répudiée, l'impératrice Joséphine, à qui il ne manqua, pour être la plus heureuse et la plus aimée des femmes, que de n'être point celle d'un empereur.

Lamartine, par Ary Scheffer ! Le plus suave des poètes par le plus poète des peintres de ce siècle. Le front, les yeux, sont bien du doux auteur des Méditalions et de Graziella ; mais le bas de la figure, aux lèvres sévères, me parle du tribun, de l'auteur des Girondins^ doublé de l'homme politique incompris et récemment revenu des illusions du pouvoir.

Avec tes épaules pliant sous le poids des plus sombres pensées, écrasé sous le fardeau du remords peut-être, figure tourmentée de Lamennais jetant au monde les effroyables Paroles d'un Croyant, il me semble t'entendre dicter la terrible vision des " sept rois sur leurs sept trônes de fer."

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Sa Majesté rimpératrice Eugénie! Inclinons-nous, Messieurs, en présence de la plus grande infortune de ce temps, en face de celle qui fut impératrice, épouse et mère, et qui, jetée violemment sur la terre de l'exil, a tout perdu, beauté, trône et famille, et, brisée par la douleur, descend lentement la longue spirale de sa désolation.

Du premier coup d'œil, je te reconnais, minois bizarre de la plus cascadeuse des actiices, qui ne te fais pardonner tes caprices et tes incartades insensées qu'à force de talent. Oui, Sarah Bemhardt, ce sont bien là ces yeux d'un noir d'enfer qui te brûlent la moitié du visage, et qui, de la scène, lancent ces éclairs dont le fluide électrique fait frémir les milliers d'auditeurs que tu tiens haletants sous le charme.

Bien pris dans une taille relativement petite, voilà le marquis de G-allifet, le plus brillant général de cavalerie, et peut-être, dit-on, le futur vengeur de la France.

Nous saluons S. A. K. le prince de GhJles, le président de la Eépublique, M. Grévy, et le duc d'Aumale, dont les figures sont familières à tous.

Quoiqu'il ne soit pas moins connu, certes, et bien au contraire, comment ne pas nous arrêter en face de l'auteur de Bolla, des Nuits, de VOde à la Malibran, et de la lettre à Lamartine, qui — superbe égoïste, qu'as-tu fait là ! — ne daigna même pas répondre à cet envoi de vers aussi beaux que ses plus belles inspirations! Longtemps, bien longtemps m'arrêtai-je en face de ce remarquable pastel de Landelle, pour me fixer dans l'esprit chacun des traits de mon bien aimé poète, de celui de mes prédilections : très blond, le teint clair et coloré sur pommettes, la lèvre inférieure sensuelle et la supé-

rieure gonflée au milieu par un rictus douloureux.— Les tristesses humaines que tu as traduites en immortels sanglots, amant infortuné, ont laissé leur empreinte sur ta face. C'est que tu les avais plus vivement, plus cruellement ressenties, peut-être, qu'aucun autre avant toi. Et voilà pourquoi, avec ton génie, tu seras toujours le chantre de Tamour et de la jeunesse, qui trouve en tes lamentations sublimes l'idéal écho de ses propres désespérances. — Un jour que je m'étais rendu en pèlerinage au cimetière du Père Lachaise pout y rêver auprès du tombeau de Musset, un jeune couple, se tenant par la main, s'en vint ajouter une couronne de fleurs à toutes celles qui couvraient déjà le mausolée. Longtemps, les doigts serrés dans une muette étreinte, ils contemplèrent le buste qui couronne le marbre mortuaire. Sous l'émotion qui les étreignait leur tête s'inclina vers la terre où repose le cher poète, et je vis deux larmes glisser de leurs paupières et tomber sur le gazon. Ils avaient dû s'aimer en le lisant ensemble...

Barbey d'Aurevilly ! type non moins étrange que ses œuvres : La vieille Maîtresse et Les Diaboliques, Grand, brun, avec des cheveux noirs frisés et rejetés en arrière et encadrant largement la figure coupée aux deux tiers par une épaisse moustache. La taille est fortement cambrée et pincée dans une redingote aux parements bordés d'un large ruban de satin noir. Au cou une cravate, large aussi, et dont les long bouts de soie mauve et mordorée retombent sur la poitrine en voilant le plastron de la chemise. Sa main gauche, dont l'index expose aux regards un diamant qui étincelle, est fièrement appuyée sur la hanche, à la royale, comme on disait au grand siècle. En un mot, l'air provoquant d'un capitaine Fracasse en redingote, voilà le portrait vrai de l'excentrique auteur de la Théorie du dandysme dont il pose, successeur amoindri de Brummel et du comte d'Orsay, pour le dernier modèle.

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Mais de tous les portraits exposés, celui qui attire le plus les regards, représente une des femmes les plus accomplies, les mieux douées du côté de l'esprit et de la beauté, dont le pinceau d'un grand peintre ait jamais fixé les traits sur la toile. Demi-assise, demi-couchée sur une chaise longue, elle pose dans un négligé étudié avec tout le raffinement propre à mettre en relief les formes les plus exquises, mais qui serait fatal à toute beauté tant soit peu moins parfaite. Suave figure de brune au teint clair et aux longs yeux noirs d'une pénétrante douceur, elle penche vers nous son front qu'illumine l'auréole d'une intelligence hors ligne agrémentée d'une expression de bienveillance extrême. Epaule et gorge d'une blancheur et d'un modelé à faire rougir celles de la Madeleine au désert du Corrége, beaux bras découverts qui pendent dans un abandon plein de charme et d'une gracieuseté de lignes telles que les dut rêver le grand inconnu qui sculpta la Vénus de Milo, les pieds nus — pieds d'enfants qui tiendraient dans la main — cet adorable corps s'enlève, avec une vérité qui lui donne la vie, sur un rideau cramoisi tendu au fond d'une pièce à colonne s'ouvrant sur des massifis d'arbres. Si grande est la perfection à laquelle le peintre en est arrivé, si empoignante cette fascinatrice beauté, qu'après l'avoir contemplée quelque temps, il vous semble que le soufle de la vie soulève sa poitrine et que vous allez tomber à ses pieds.

Cette admirable peinture est l'attirant portrait de Mme Eécamier qui, depuis la fin du siècle dernier jusqu'au milieu de celui-ci, vit un empereur et toute une armée de princes, de généraux et d'écrivains les plus distingués, l'assiéger de leurs hommages et de leurs adorations. Tous furent ses amis : Napoléon et Lucien Bonaparte, Adrien et Mathieu de Montmorency, le général Bernadette, Camille Jordan, le neveu du grand Fré-

déric, le prince Auguste de Prusse, qui, après avoir fait peindre ce portrait de Mme Récamier par le baron Gérard, voulut en faire le princier cadeau à l'original ; Benjamin Constant, Ballanche, Ampère qui fit, dit-on, sa promenade en Amérique pour se distraire un peu du souvenir de son amour malheureux, et enfin, et surtout, Chateaubriand. Cependant, aucun ne fut jamais son amant, et, pour eux tous qui s'en désespéraient en vain, elle fut tout ce que par nature elle pouvait être, leur laissant au moins cette consolation suprême de pleurer leur malheur en commun.

Mais, voici que sur toutes ces toiles célèbres, les tons clairs commencent à se fondre avec les parties ombrées ; c'est le jour qui s'en va. Nous laissons à regret tous ces grands morts et toutes ces célébrités contemporaines s'épanouir dans leur gloire, et nous redescendons parmi les vivants.

Fendant que les brillants équipages s'ébranlent à la suite les uns des autres, pour ramener chez elle la foule élégante, encore tout émerveillé d'avoir vu défiler devant moi cette étonnante procession de célébrités dont le rayonnement illumine ce siècle, je m'en vais m'appuyer sur le parapet du quai, en face du palais des Beaux- Arts. Le soleil se couche dans la pompe de sa majesté parisienne. Sur l'autre rive, en face, l'immense bâtiment du Louvre se fond dans un nuage d'or, tandis que la Seine semble rouler de l'argent en fusion. A droite et derrière nous, du côté de la cité, les aiguilles de la Sainte-Chapelle, les vitraux de Notre-Dame, clochetons, tourelles et rosaces, ainsi que l'interminable traî- ^née de fenêtres et de toits qui dominent les deux rives, étincellent, miroitent et poudroient dans un incomparable flamboiement ; tandis que, sur la rive gauche, les grands arbres du jardin des Tuileries et de l'avenue

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des Ohamp-Elysées se i)oudreiit la tête de poussière d'or. Tout là-bas, au point culminant du lointain, TArc de triomphe de TEtoile — ^rêve gigantesque du grand empereur — ^plane un moment dans les feux du couchant comme un ostensoir avec ses ruissellements de rayons.

Enfin, en acteur content de ses effets, l'astre radieux s'incline jusqu'à terre, et disparaît derrière le grand rideau pourpré tendu sur l'horizon.

Déjà les quais et les monuments d'alentour commencent à s'efiacer dans l'ombre montante, et, voici que sur les ponts les réverbères s'allument, piquant leurs clous à tête d'or sur la tenture bleu pâle du ciel.

En revenant par le quai Voltaire, je me heurte à mon excellent ami, Victor du Bled, qui vient de laisser son article au Moniteur, et qui, saisi d'un bel enthousiasme pour le Canada, me parle des études qu'il va bientôt faire sur notre pays. Pour m'en causer plus longuement, il m'entraîne à dîner du côté des grands boulevards. Nous traversons la Seine en face de la vaste place de la Concorde qui resplendit déjà de mille flammes de gaz auxquelles se mêle le rayonnement fugitif des lanternes des nombreux équipages revenant du Bois.

Nous débouchons bientôt sur le boulevard de la Madeleine, au milieu du vacarme assourdissant de centaines de voitures qui roulent et se croisent dans tous les sens, et nous parvenons à percer notre voie dans le torrent de piétons qui inonde les larges trottoirs, cou. verts, par la moitié, d'une multitude de consommateurs humant une dernière gorgée de vermouth ou d'absinthe, avant d'envahir les restaurants dont les glaces sans tain resplendissent au feu des lustres de l'intérieur.

Tandis que mon ami continue à me développer les idées de ses futurs articles sur notre histoire et notre littérature, je m'en vais me grisant du bruit toujours montant, de l'indescriptible surexcitation de Paris qui, la nuit venue, détend bruyamment ses muscles tirés par le travail ou les ennuis du jour, et, bacchante affolée, pousse une formidable clameur de joie en se ruant aux plaisirs.

Joseph Marmette.

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