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CHAPITRE XI

Musidora s'éveilla plus joyeuse que de coutume; elle se fit apporter un miroir et se trouva jolie, — un peu pâle, les yeux légèrement battus, — à un point suffisant pour jeter sur sâ beauté de la délicatesse et de l'intérêt. — Elle se dit intérieurement : « Si Fortunio me voyait ainsi, je serais sûre de la victoire. » — En effet, elle était irrésistible. Mais comment vaincre un ennemi fuyant et qui ne veut pas combattre?

Le temps était assez beau pour la saison : quelques losanges d'azur se montraient par les déchiquetures des nuages ; une bise fraîche avait séché les chemins. Musidora, ordinairement fort indifférente aux variations de la température et qui n'avait pas beaucoup d'occasions de s'apercevoir s'il pleuvait ou s'il faisait beau, ressentit une joie extrême de la sérénité du ciel.

Elle courait par la maison avec une animation extraordinaire, regardant l'heure à toutes les pendules et la direction des girouettes au coin de tous les toits.

Jacinthe, sa fidèle camérière, l'aida à se revêtir d'une élégante amazone bleu de ciel : le chapeau de castor et le voile vert, la cravache de Verdier, le brodequin él6 ^amment cambré, rien n'y manquait.

Musidora, ainsi costumée, avait un petit air délibéré et triomphant le plus charmant du monde ; les grappes de ses cheveux, un peu crêpés pour résista ^ l'action du

i L KOUVELLES.

\ent; encadraient gracieusement ses jotes; sa taille, se^ rée par le corsage côtelé de l'amazone, sortait souple et (rrle de lu masse ample et puissante des plis de la jupe; ^on pied, si naturellement petit, devenait imperceptible, emprisonné dans Tétroit cothurne.

Jack vint annoncer que la jument de madame était sellée et bridée.

Musidora descendit dans la cour, et, Jack lui ayant fait tm étrier, elle se mit en selle avec une légèreté et une l)rest(isse consommées ; puis elle appliqua un coup de lioiissine sur l'épaule de sa béte qui paitit comme un trait.

Jack galopait derrière elle et avait toutes les peines du monde à la suivre.

La longue avenue des Champs-Elysées fut bientôt dévorée. — La jument de Musidora n'étîiit pas sortie depuis longtemps, et elle bondissait d'impatience comme une sauterelle.

Uuoirpi'elle fût lancée au plein galop, sa maîtresse lui lâchait la bride et la frappait à grands coups de cravache. — Je ne sais qu( 1 pressentiment disait à Musidora qu'elle; verrait le Fortunio ce jour-là.

La jument, ainsi excitée, allongeait encore plus son galop (ît semblait ne pas toucher la terre.

L(;s passants et les promeneurs s'émerveillaient de la liardiesse de la jeune femme;; quelquefois un cri de terreur partait d'une voiture dans le fond de laquelle une duchesse peureuse se rejetait en détournant la tête pour ne pas voir l'imprudente tomber et se briser sur le pavé.

Mais la Musidora est une excellent^î écuyére, elle tient à la selle comme si elle y était soudée et vissée.

A la porte Maillot, elle rencontra Alfred, qui revenait du côt(i de Paris ; Alfred, surpris, voulut faire faire volteface il son cheval et courir après elle pour lui exposer sa nainme et demander du soulagement à ses maux, mais il n'exécuti pas le mouvement avec une grande adresse,

car îl perdît un étrîer, et, avant qu'il se f6t remis en selle, la Musidora était complètement hors de vue.

— Diable ! fit-il en remettant son cheval au pas, voilà une belle occasion manquée; je vais l'attendre à cette porte, car il est probable qu'elle sortira par ici.

Et, de peur de la manquer, Alfred se mit en faction à la porto Maillot, et s'y tint dans une immobilifé aussi complète qu'un carabinier en sentinelle devant l'arc de triomphe du Carrousel.

Le bois était encore dépouillé de feuilles; quelques brins d'herbe verts pointaient à peine sous le détritus de l'ancien feuillage; les branches rouges et poissées de sève s'ouvraient en auréoles décharnées comme des carcasses de parapluies ou d'éventails dont on aurait déchiré la soie. — Quoiqu'il ne lit pas de soleil, les chemins étaient déjà poussiéreux comme après un été dévorant. — Le bois de Boulogne était aussi laid que peut l'être un bois à la mode, ce qui n'est pas peu dire.

Musidora, d'ailleurs peu champêtre de son naturel, se souciait médiocrement de la beauté des sites, et ce n'était pas pour cela qu'elle était venue au bois.

Elle battit toutes les allées, l'allée de Madrid particulièrement, où George avait rencontré Fortunio, niais inutilement; pas le moindre Fortunio.

— Qu'a donc Musidora aujourd'hui, se disaient les jeunes gens qui la voyaient passer bride abattue, comme une ombre emportée par le vent, à courir comme une enragée et à sauter les baiTières, au risque de se casser le cou? Est-ce qu'elle veut devenir écuyère ou jockey?

Quelle rage d'équitation Ta prise ainsi subitement toute vive?

Un instant Musidora crut voir Fortunio au tournant d'une route : elle se lança à sa poursuite à grand renfort de coups de cravache et de coups de talon.

La jument, furieuse, se cabra, fit deux ou trois ruades et partit d'un train infernal. Ses veines se tordaient sur

son cou musculeux et fumant^ ses flancs battaient bruyamment^ la sueur écumait et floconnaît autour de sa bride^ et sa course était si violente^ que sa queue et sa crinière se tenaient dans une position horizontale-

— Musidora^ cria George, qui venait en sens contraire, tu vas rendre ta jument poussive.

L'enfant ne fit aucune attention et continua son galop insensé.

Elle était admirable. — La vivacité de la course avait un peu allumé son teint; ses yeux étincelaient, sescheveux débouclés flottaient en arrière; sa gorge, irritée, soulevait son corset; elle aspirait fortement Pair par les narines, et tenait ses lèvres comprimées pour n'être pas suffoquée par le vent ; son voile se déroulait sur son dos en plis palpitants et lui donnait quelque chose de transparent et d'aérien. — Bradamante ou Marphise, ces deux belles guerrières, n'avaient pas à cheval une mine' plus fière et plus résolue.

Hélas! ce n'était pas Fortunio; — c'était un assez beau jeune homme, qui ne fut pas médiocrement surpris de voir une jeune femme courir sur lui au grand galop et tourner bride subitement sans lui avoir adressé la parole.

Musidora, fort désappointée, rencontra de nouveau George, qui allait au petit pas comme un curé de village monté sur un âne.

— George, dit-elle, reconduisez-moi; j'ai perdu mon domestique.

George mit son cheval à côté du sien, et ils sortirent tous les deux par la porte d'Auteuil.

— Tiens, dit de Marcilly à un de ses camarades, il paraît que le cher George s'est remis avec la Musidora.

— Je chjîs qu'ils ne se sont jamais quittés complètement, répondit le camarade. Je ne manquerai pas de conter cola à la duchesse de M***, dit de Marcilly ; — elle va faire une belle vie à George. — Que de pathos transcen-

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dant George va être obligé de débiter pour rentrer en grAce !

Et les deux amis prirent une autre allée,

Quant à Alfred, dont le nez, pointillé par une bise piquante, se cardinalisait sensiblement, voyant le brouillard Duater Tborizon et la nuit venir à grands pas, il se dit à lui-même cette pbrase fort judicieuse qu'il aurait dû trouver deux heures auparavant :

— Ahçà! il paraît que laMusidora est sortie par une autre porte. — Cette petite fille est vraiment trop capricieuse; décidément, je vais faire la cour à Phébé : elle a un bien meilleur caractère.

Cette résolution prise, il piqua des deux, et se grisa ti'ès-confortablement le soir au café de Paris pour se consoler de sa déconvenue.

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