‹ NouvellesChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Charmion, pressentant une confidence, fit une mine d'assentiment douloureux et se rapprocha de sa mat tresse.

« Je n-'ennuie horriblement, reprit Cléopàtre en laîs^ fiant pendre ses bras comme découragée et vaincue; cette Égy|»t(î i!;'anéaiitit et m'écrase; ce ciel, avec son azup iniplc'j;ai;lf^,est phis triste que la nuit profonde de TErèbe: jamai.s uîj îiiiage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge^ s:i[jglarit, qui vous regarde comme l'œil d'un cyclope ! îiî.TiS, Charnjion, je donnerais une perle pour une goutte i\(i i'Iuie! De la prunelle enflanunéedece cieldi l)ronzo il M*- st pas encore tombé une s<;ule larme sur la désolatif:.*! (1^; cette terre; c'est un grand couvercle de tombeaU; un dôme fie nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu'il recouvre ; il prse sur mes épaules Ci/Hinie un manteau trop lourd; il me gêne et m'inquièt»^; il me semble que je ne pourrais me lever toute droiîe sar.s m'y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant; tout y est sondjre, énigmatique, incDinr.'réhensible! L'imagination n'y produit que deschinurfv. inoiistrueusos oldcsmonuments démesurés; celt<; arcliitfclure et cet art me font peur; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condanuientà rester et' riielîeuient assis les mains sur les genoux, me falignent.de leiir immobilité stiipi(I<*; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc U'. géant qui doit les prendre par la njaiu elles nîlevrr de leur faction de vingt

siôcU's? Le granit lui-même se lasse à la fin! Quel maître attendent ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lover en signe de respect? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt? q'»'ont-ils donc à fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l'éternité et Finfini? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine? A droite, à gauche, d« quelque côté que Ton se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d'homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d'accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au delà de vous des choses que Von ne peut redire ; — une famille d'animaux et de dieux xiorribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir, si vous franchissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile ! —

« Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu'aux entrailles de la terre, où la lumière n'arrive pas, où les (lambeaux s'éteignent faute d'air, et partout, et toujours, d'interminables hiéroglyphes sculptés et peints racontant en langage inintelligible des choses que l'on ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues ; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s'est usé à écrire Tépitaphe d'un roi ! Du mystère et du granit, voilà l'Egypte; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine l

« L'on ne voit que symboles menaçants et funèbres, des pedum, des tau, des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où l'on pèse les âmes, — l'inconnu,

la mort, le néant ! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres ; pour allées d'arbres, des avenues d'obélisques de granit; pour sol, d'immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu'une seule dalle; pour ciel, des plafonds de granit: — l'éternité palpable, un amer et perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! — des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu'il faut monter avec des échelles; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l'on marcherait un an sans en trouver l'issue ! — le vertige de l'énonnité, l'ivresse du gigantesque, l'effort désordonné de l'orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde !

« Et puis, Cliannion, je te le dis, j'ai une pensée qui me fait pour; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l'on (lirait que les vivants n'ont d'autre occupation que de conserver les morts; d 's baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardant tous leur forme et leiir aspect ; Vàmn évaporée, la dépouille reste, sons ce peuple ;i y a vingt |)fîuples ; chaque ville a les pieds sur vinj;t étages de nccroi)Oh;s ; chaque génération qui s'en va tait une population de momies à une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le grand-père et l'aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu'ils étaient pendant leur vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours !

a Quand je songe à ces multitudes emmaillottées de bandelettes, à ces myriades de spectres (hîssérhés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là drpuis deux milh; ans, face à face, dans leur silence que ri(in ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu'on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu'eux, il me prend des ter-

UNE NUIT DE CLÉOPATRE. 33 î^

reurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils , puisqu'ils ont encore des lèvres y et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans Tétat où elle Ta quitté?

« L'Egypte est vraiment un royaume sinistre , et bieT« peu fait pour moi, la rieuse et la folle ; tout y renferm*^ une momie; c'est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c'est là que vous aboutissez ; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Eventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n'allongerez pas votre cadavre d'un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où Ton ne respire pour parfum que l'odeur acre dunaphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s'étendent jusque sous votre alcôve? Être la reine des momies, avoir pour causer ces statues à poses roides et contraintes, c'est gai ! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j'avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j'aimais quelqu'un ou quelque chose, si j'étais aimée ! mais je ne le suis point.

« Voilà pourquoi je m'ennuie^ Cliarmion ; avec l'amour, cette Egypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce avec ses dieux d'ivoire , ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d'eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d'Anubis et aux épouvantements des villes souterraines. »

Charmion sourit d'un air incrédule. « Ce ne doit pas être là un grand sujet de chagrin pour vous; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d'or d'Éros lui-même.

— Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c'est le diadème ou le front que l'on aime en elle? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur ,

descendue des haiifpr.rs du trône , aurais-je la célébrité et 'a vogue de Bac.clîiîiO ou d'Archenassa , de la première ourtisane venue <l'Alliènes ou de Milet ? Une reine, c'esl îuelque chosede si loin des hommes , de si élevé , de si sépar«3, de si impossible! Quelle présomption peut se flatter do réussir dans une pareille entreprise? Ce n'est plus une femme, c'est une figure auguste et sacrée qui n'a point do sexe, et que Ton adore à genoux sans Taimer, comn)o la statue d'une déesse. Qui a jamais été sérieusement épris dlléré aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert do mer? qui a jamais essayé de baiser les pieds d'argent de Thétis et les doigts de rose de TAurore? quel amant dos beautés divines a pris dos ailes pour voler vers les palais d'or du ciel? Le respect et la terreur glacent les âmos en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait doscondre dans les nécropoles dont je parlais tout il riioure. »

QuoiquV.lit" n'élevât aucune objection contre les raisonnomouts dv >:a maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres do L■(r^olavo grecque faisait voir qu'elle ne croyait pas beaucoup à cotte inviolabilité de la personne royale.

« Ah ! continua Cléopatrc, je voudrais qu'il m'arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue ! Le chant d<^s poëtos, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés do roses et prolonges jusqu'au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconio, h s lions privés, les nains bossus, les membres de la confivrie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les polw's do hyssus, les unions do perles, les parfums d'Asie^ Ii'S ro;:h."i'clios les plus exquisi^s, les somptuosités les plus folles, vion ne m'amuse plus; tout m'est indillérent, tout m'est iissupportable!

— On volt bien, dit tout bas Charmion, que la reine na pas eu d'amant et n'a fait tuer personne depuis un mois, rt

Faliguée d'une aussi longue tirade, Cléopâtre prit eiL

core une fois la coupe posée à côté d'elle , y trempa ses lèvres, et, mettant sa tète sous son bras avec un mouvement de colombe, s'arrangea de son mieux pour dormir. Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d'une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d'or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.

Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pom de lacange et jouissons de l'admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l'occident, occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d'azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demiteinte rose ; du coté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle , et produit des teint<^s pareilles à celles des turquoises. L'eau frisée par un rayon oblique a Téclat mat d'une glace vue du côté du tain, ou d'une lame damasquinée; les sinuosités de la rive, les joncs, et tous les accidents du bord s'y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre. A la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas, comme un grain de poussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de tilets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge , une tortue qui se laisse aller à la drrive, une crocodile levant, pour respirer l'air moins brûlant du soir, le bout de son rostre squammeux, le ventre d'un liippopotame qui s'épanouit à fleur d'eau î ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fl«nive? car le vieil Hopi-Mou, pèn» des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux plui(8 du solstice dans les montagnes de la Lune.

Ce n'est rien de tout cela. Par les morceaux d'Osiris si heureusement recousus ! c'est un homme qui paraît marcher et patiner sur l'eau... l'on peut voir maintenant la

nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d'écorce ajustées , une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine , qu'il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous Teffort de cinquante rameurs, la petite barque noire gagne visiblement sur elle.

Gléopâtre désirait un incident étrange, quelque chose d'inattendu ; cette petite nacelle effilée, aux allures my»- . térieuses, nous a tout l'air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n'est pas impossible.

C'était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l'or, et de proportions si parfaites, qu'on eût dit un bronze de Lysippe ; bien qu'il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n'avait pas sur le front une seule perle de sueur.

Le soleil plongeait sous l'horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d'une ville lointaine que l'œil n'aurait pu discerner sans cet accident de^ lumière; il s'éteignit bientôt tout à fait , et les étoiles, belles de nuit du ciel, ouvrirent leur calice d'or dans l'azur du firmament. La cange royale, suivie de près par la petite nacelle , s'arrêta près d'un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphinx haïs de Cléopâtre. C^était le débarcadère du palais d'été.

Gléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haie d'esclaves portant des fanaux.

L(^ jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.

1;NE mit de CLÉOPAlRfi. 335

Page 1