CHAPITRE V
Musidora est assurément fort contrariée, mais nous le sommes bien autant qu'elle.
Nous comptions beaucoup sur le portefeuille pour donner à nos lecteurs (qu'on nous pardonne cet amour-propre) des renseignements exacts sur ce problématique personnage. Nous espérions qu'il y aidait dans ce portefeuille des lettres d'amour, des plans de tragédies, des romans en deux volumes et autres, ou tout au njoins des cartes de visite, ainsi que cela doit être dans le portefeuille de tout héros un peu bien situé.
Notre embarras est cruel ! Puisque Fortunio est le héros de notre choix, il est bien juste que nous prenions intérêt à lui et que nous désirions connaître toutes ses démarches; il faut que nous en parlions souvent, qu'il domine tous les autres personnages et qu'il arrive mort ou vif au bout de nos deux cent et quelques pages. — Cependant nul héros n'est plus incommode : vous l'attendez, il ne vient pas ; vous le tenez, il s'en va sans mot dire, au lieu de faire de beaux discours et de grands raisonnements en prose poétique, comme son métier de héros de roman lui en impose l'obligation.
11 est beau, c'est vrai ; mais, entre nous, je le crois bi- Earre, malicieux conmie une guenon, plein de fatuité et de caprices, plus changeant d'humeur que la lune, plus variable que la peau d'un caméléon. A ces défauts, que nous lui pardonnerions volontiers, il joint celui de ne vouloir rien dire de ses affaires à personne, ce qui est
impardonnable. H se contente de rire^ de boire et d'être un homme de belles manières. Il ne disserte pas sur les passions, il ne fait pas de métaphysicpie de cœur, ne lit pas les romans à la mode, ne raconte, en fait de bonnes fortunes, que des intrigues malaises ou chinoises, qui ne peuvent nuire en rien aux grandes dames du noble faubourg ; il ne fait pas les yeux doux à la lune entre la poire et le fromage, et ne parle jamais d'aucune actrice. — Bref, c'est un homme médiocre à qui, je ne sais pourquoi, tout le monde s'obstine à trouver de l'esprit, et que nous sommes bien fâché d'avoir pris pour principal personnage de notre roman.
Nous avons môme bien envie de le laisser là. Si nous prenions George à sa place?
Bah ! il a l'abominable habitude de se griser matin et soir et quelquefois dans la journée, et aussi un peu dans la nuit. Que diriez-vous, madame, d'un héros qui serait toujours ivre, et qui parlerait deux heures sur la diflférenée de l'aile droite et de l'aile gauche de la perdrix ?
— Et Alfred?
— Il est trop bête.
— EtdeMarcilly?
— Il ne l'est pas assez.
Nous garderons donc Fortunio faute de mieux : les premières nouvelles que nous en aurons, nous vous les ferons «avoir aussitôt. — Entrons donc, s'il vous plaît, dans la fialle de bain de Musidora.