I.EXPÉniEXCE DE LA.MOIII ET DE I.A MORT
mour. — Une autre métaphore dont la poésie mystique use aussi volontiers est celle de la mort. Pour le soufisme oriental l'àme rivée au corps, captive dans l'existence terrestre, se dépouille de ses impuretés par l'ascétisme, par le sacrifice volontaire de l'élément corporel; elle vient se consumer dans la flamme divine comme le papillon dans le flambeau qui brûle. Dans le mythe grec, de même. Psyché ou l'âme, sous la forme d'une jeune fille ou d'un papillon est saisie par Eros et consumée dans la flamme de sa torche. — Ou bien encore pour Plotin, pour Denys de l'Aréopage et pour les mystiques du moyen âge, Dieu est conçu comme l'Unité pure au sein de laquelle il n'y a place pour aucune distinction, comme l'Etre supérieur à toute détermination, dont on ne peut dire « il est ceci ou cela » — donc comme une sorte de Non-être, de Néant, de gouffre mystique où, par la négation du monde sensible et de la pensée propre, par l'ascétisme et l'abstraction intellectuelle, l'âme vient s'abîmer et la personnalité s'anéantir en Dieu. C'est ainsi que maître Eckart, par exemple, célèbre Ja « triple mort de l'àme » qui, morte atout désir, morte à elle-même, morte à Dieu même, car elle cesse de se sentir distincte de son Dieu, vient s'immerger dans l'Océan sans fond de la Divinité et, morte ainsi de sa dernière mort, s'aperçoit enfin qu'elle est elle-même ce qu'elle avait si longtemps cherché en vain, découvre en
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elle le royaume de Dieu, trouve qu elle et la Diviuité sont une Félicité et un Royaume. Si la vie divine est ainsi (lime part l'Amour, elle est d'autre part aussi la Mon, la négation de toute vie sensil>le, de toute existi-nce individuelle. — Etcetle rrlême idée s'exprime aussi parfois par une autre image. L'abîme de la Divinité est symbolisé par un gouffre ténébreux où sengloutit et disparaît tout le monde visible des créatures. C'est ainsi que maître Eckart compare la Divinité à un désert silencieux où rien ne murmure ni n'apparaît, où l'Etre absolu, éternellement enseveli dans les ténèbres de son néant divin dort d'un grand sommeil sans rêves et sans réveil. Le royaume de Dieu peut-être conçu comme le royaume de la Nuit.
Ce qui donne, je crois, à la poésie de Novalis son accent si personnel et si émouvant, c'est que les grands thèmi's de la mystique chrétienne ou orientale ne sont |)as pour lui de simples allégories, mais des réalités vivantes et vécues. Religieux par hérédité et par éducation, issu d'une race pieuse et d'un père converti au piétisme, élevé lui-même pendant quelque temps dans une colonie morave, il sent de bonne heure en lui linquiétude religieuse, le l)esoin profond de trouver Dieu, hors de lui dans la nature et surtout en lui dans le tréfonds d(! l'àme. (]e besoin religieux devient conscient en même temps que se développe en lui
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la vie damour. Nous avons vu comiueiit son amour pour Sophie prend aussitôt une nuante religieuse, comment sa vocation familiale se confond avec l'aspiration vers la vie sainte. Et voici que la mort de sa fiancée lui apprend que la vie sainte, la vie d'amour sous sa forme la plus haute ne se réalise pas sur cette terre, dans le royaume du jour, qu'il faut mourir à l'existence terrestre, mourir à soi-même pour connaître les félicités de lexislence supérieure. Les tropes traditionnels au moyen desquels les mystiques ont de tout tenq^s cherché à dire 1 extase suprême de lame au sein de la Divinité, — l'Amour, la Mort, la Xuit. — -ont pris désormais pour Novalis un sens profond. Entre ses lèvres, ils ne sont pas une traduction approximative et conventionnelle de vérités abstraites que pressent l'intelligence ; ils jaillissent comme l'expression nécessaire et immédiate de ses expériences les plus intimes, de cette révélation douloureuse de l'Amour et de la Mort qui vient de lui donner la clé du mvstère dernier de 1 existence.
Imprégné de mysticisme piétiste par son éducation première et par la lecture de Zinzendorf, se rattachant, par lintermédiaire du piétisme, à la grande tradition mystique de l'Allemagne qui, née dans les ermitages et les couvents du moyen âge, s'épanouit chez un Eckart, un Suso ou un Tauler, chez les Amis de Dieu ou dans la Théoloi^ie aile-
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mande^ pour se continuer chez Luther ou chez Jacob Bœhrne, — initié par la lecture de Plotin au mysticisme n('o-platonicien, familier avec le panthéisme de Spinoza el avec- l'idéalisme de Ficlite dont il |)erçoit les affinités profondes avec le mysticisme chrélien, — NoA'alis a trouvé dans les Hymnes à la Nuit, des accents vraiment originauxet profonds, pour dire ses intuitions religieuses, pour chanter l'aspiration nostalgique qui l'entraîne loin du monde terrestre et des réalités visibles, vers ce monde spirituel invisible et mystérieux où l'a précédé sa bien-uiniée et où il tend, de toutes les forces de son âme, à la retrouver. Il a été ainsi, comme Técrivail son ami Schlcgcl, « peut-être le premier homme de son époque qui ail su sentir la mort en artiste ».
Les I/i//nnc.s a la Nuit s ouvrent par un prologue cosmogonique dune incomparable grandeur. Aux splendeurs tout extérieures du royaume du Jour, Novalis oppose en une invocation lyrique aux résonnances étranges el troublantes, les mystères ineffables et solennels de la Nuit.
Le poète n'a point de haine ni de dédain pour le monde des apparences, pour l'univers tel qu'il se manifeste à notre vue terrestre et à notre petite raison. Il n'a garde de jeter l'anathème sur cet univers soumis à la loi du temps et de la multiplicité, où l'esprit apparaît conmie radicalement distinct de
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la matière, où le monde intérieur de l'àme s'oppose au monde extérieur de la nature, oîi les âmes ellesmêmes sont séparéesles unesdes autres parlinexorable barrière de lindividuation, oùla créaturefinie est vouée à la mort. Il aime cet Empire du Soleil, radieux et plein deraerveilles où règne « la Lumière, joie du monde, avec ses rayons et ses ondes, et ses mille couleurs, et sa douce omniprésence pendant le jour». Il aime cette Lumière, source immortelle dévie, «que respire l'univers immense des astres infatigables baignés dans son azur, que respire la Pierre étincelanle et la Plante inmiobile, et l'Animal aux formes variées, toujours en mouvement; — que respirent les nuages diaprés et 1 atmosphère, et surtout 1 Etranger magnifique, aux yeux pensifs, à la démarche balancée, à la bouche sonore ».
Mais Aoici qu'au jour succède la nuit. « Au loin repose le monde comme enseveli dans les profondeurs de la tombe. Combien désolée et solitaire est sa demeure ! L ne profonde mélancolie fait frissonner les fibres de lame. Les souvenirs lointains, les aspirations de la jeunesse, les rêves de l'enfance, les joies fugitives et les vains espoirs de toute cette longue vie, je les Aois monter vêtus de gris, tels les brouillards du soir après le coucher du soleil. Au loin repose le monde et la splendeur de ses fêtes. En d'autres régions la lumière a planté sa tente radieuse. Hélas, reviendra-t-elle jamais vers ses en-
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faiils lidèlos, et ses jardins, vers sa som])tu('use douicurc ! ))
El voici <|ii<' le |>oi't<'. se délounianl de la liiiiiit ro ol de SCS pompes, ])longc son regard dans le o'oulïrc héantde « la unit sainte, inelïahlc. nivsicriensc ». Lue inystiqne ivresse, sondain, lui monte an c(i.'nr.
(( As-tu donc, ô sombre Nuit, toi aussi nu cœur d homme... Tu n'es redoutable qu'en a]»])ai'en(e. — Un baume précieux toud)c goutte à goutte de la gerbe de paAOts que porte la main. 1mi nne douce ivresse tu déploies les ailes alourdies de ràmc, et tu nous donnes des voluptés obscures et inelïables, mystérieuses connue loi — des volu[)lés (jni sont un pressentiment du ciel. (Combien pauvre et enfantine me semble à présent la lumière et son univers diapré. Combien désiré et béni le départ du Jour. Ainsi donc — c"cst |)arcc que la Xuil détoui'uait de loi tes serviteurs que tu semas à travers 1 immensité de l'espace les astres étincelants afin de [)roclamer ta toute })uissance et ton retour, au temps de ton absence. Plus célestes que les étoiles qui scintillent dans l'immensité du ciel nous paraissent ces yeux infinis que la Nuit ouvre en nous : ils voient plus loin que les plus pâles d'entre ces astres innombrables; sans qu'il soit besoin de lumière, ils péiuîtrenl dans les profondeurs d'un cœur aimant... »
Si le royaume du Soleil est l'univers des phénomènes, le royaume de la Nuit est la vision mystique
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de rUnité absolue. La Nuit est éternelle, intemporelle, tandis que le Jour est soumisautemps, limité. Elle est le Xéant divin, l'insondable abîme d où est sorti le monde des créatures et où il retournera. Car de même que le Jour a commencé, il finira. L'instant viendra où saisi de cette « divine langueur » que connaissent aujourd hui déjà quelques âmes d'élite dont les regards ont pénétré le saint mystère de la Nuit, le Jour expirera, englouti dans les ténèbres éternelles. Le Soleil s'éteindra et son règne dont la loi est le devenir, la douloureuse alternance de la vie et de la mort, sera terminé. Le Temps s'arrêtera et ce sera le triompbe définitif de la Nuit, le règne de l'Eternité. — Cet Empire mystique de la Nuit c'est aussi le royaume de l'Amour. L'Amour, proclame Novalis,estle Soleil de la Nuit; il est dans le royaume de félicité le centre autour duquel tout gravite, comme leSoleildans le royaume du Jour. Celui qui s'enfonce dans ses mystiques ténèbres connaît l'ineffable volupté dune nuit d'amour sans fin, goûte la vie bienbeureuse. — Enfin le royaume de la Nuit est l'Empire de la poésie. Dans le monde desphénomènesrègne la dure nécessité, la destinée inexorable, la Science abstraite et rigoureuse. Dans le royaume de la Nuit, l'antique Fatum est détrôné. Dans le Conte qui termine le roman d'Ofierdingen et qui retrace, au dénouement, l'avènement de l'Empire de la Nuit et l'anéantisse-
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ment du royaume du Soleil, c'est la Fable qui, à l'instant où commence le règne de l'Eternité, prend la place des Parques ; c'est la poésie qui i-emplace la Fatalité, La vie bienheureuse n'estpas seulement le règne de la Sagesse. Elleestaussi le triomphe de la Beauté, elle se déroule librement, tel un poème harmonieux ou un rêve divin.
Et c'est dans le royaume de la Nuit, au sein de l'Unité où s'abolit toute multiplicité, où s'évanouit le mirage de l'individualion, que le poète retrouvera la fiancée qui l'a quitté. Là s'accomplira le msytère divin du contact spirituel entre les amants que la mort a séparés. « Tu descends vers moi, ô ma bienaimée, conclut le poète à la fin du premier hymne; la Nuit est là, mon âme est en extase ; la journée de notre vie terrestre est acconij)lie et tu es mienne de nouveau. Mes yeux plongent dans les ténèbres de tes yeux profonds; je n'y vois rien qu'amour et félicité. Nousnous affaissons sur l'autel de la Nuit, sur la molle couche de volupté. Et allumée par les ardeurs de la chaude étreinte, s'élève la pure et sainte flamme du doux holocauste qui se consume ».
L'homme peut-il donc pénétrer dès cette vie dans ce rovaume mvstérieux? Lui esl-il donné de sortir de lui-même, de s'échapper de son individualité, d'entrer en communication spirituelle directe avec d'autres hommes, avec des Esprits ? Novalis le croit. Chacun de nous, il en est convaincu, peut s'évader
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momentanéiiicnt de rexistence ordinaire. Et cela non point du tout en vertu d'un miracle extérieur, par une révélation ou par une AÙsion surnaturelle, mais par une extase purement spirilacUe. « C est seulement en vertu d'un préjugé dénué de tout fondement, dit rSovalis dans un de ses fragments, que 1 on dénie à l'iiomme le pouvoir de sortir de luimême, d'être en pleine conscience au delà des sens. L'homme est en état, à tout instant, d'être une essence supra sensible. Sanscctte faculté il ne serait pas un citoyen de l'univers, mais un animal». Il est, continue Novalis, malaisé de saisir par la réflexion ces états psychiques, de prendre conscience de leur contenu. Mais sitôt que nous yparvenons. ils s imposent à nous avec une force irrésistible et nous sentons grandir en nous la foi en des révélations authentiques et directes de l'Esprit : « Ce n'est ni un voir, niun entendre, ni unsentir, — c'est un composé de ces trois choses à la fois — quelque chose de plus que les trois réunis — une impression de certitude immédiate, une intuition de notre vie la plus vraie et la plus intime, — les pensées prennent la valeur d impératifs, les désirs se muent en réalités. »
C'est par l'extase que, après la mort de Sophie, Novalis cherche à se rapprocher de celle qui n'est plus. Son journal nous montre comment, par la concentration volontaire de sa pensée sur sa fian-
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cée, par d'incessanls pèlerinages à Grùningen, par la contemplation des objets familiers de la morte qu'il s'était fait donner par la famille, par des stations prolongées dans la chambre mortuaire ou devant la tombe de sa bicn-aimée, par la lecture de ses lettres, par des entretiens répétés avec ceux cpii lavaient en" tourée, avec sa gouvernante ^Ille Danscours ou avec sa sœur, Mme de Mandelsloh, il s'efforce d'entretenir en lui le sentiment de la présence toute proche de celle qui l'a quitté, de provoquer des demi-hallucinations où il la voit près de lui dans les costumes qu'elle avait coutume de porter et avec ses attitudes caractéristiques, de faire naître en lui ces « moments de joie délirante », où il sent disparaître la barrière qui le sépare de la morte. Parfois il s élève ainsi jusqu'à des extases complètes dont il note soigneusement les symptômes et les péripéties. C'est ainsi que, à la date du 13 mai 1797, le 56*^ jour après la mort de Sophie, nous lisons dans son journal : « Après le repas je fis une promenade, — puis je pris le café — le temps se troubla, d'abord de l'orage, puis des nuages et de l'ouragan — surexcitation erotique — je me mis à lire dans Shakespeare et m'absorbai profondément dans cette lecture. Le soir j'allai chez Sophie. Là je fus indiciblement heureux... Des éclairs d'enthousiasme. Je fis voler en poussière la tombe à mes pieds. Des siècles passaient comme des instants. Je sentais sa
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présence toute proche, il me semblait qu'elle dût apparaître d'un moment à l'autre ».
Cette extase dont il se borne, dans son journal à noter en quelques traits les prodromes et les phases caractéristiques, il en donne une transcription d'un lyrisme admirable dans son troisième Hymne à la nuit. Tandis que, tel un fantôme delà détresse, 1 àme pleine d angoisse et le cœur vide d'espérance, « solitaire comme jamais il n'y eut de solitaire », il contemplait le tertre où reposait sa bien-aimée et évoquait le souvenir de son bonheur évanoui, soudain il s'est senti, en un frisson divin, « affranchi des liens de la naissance, des chaînes de la lumière » ; il a vu le tertre funéraire s évanouir en un nuage de poussière, et du sein de ce nuage surgir radieuse et transfigurée l'image de sa fiancée; la notion du temps s'abolit en lui, « des millénaires s'écoulent dans le lointain comme des orages » ; il goûte les extases infinies de l'amour éternel... Et quand la vision s'est dissipée, la nostalgie de la Nuit entrevue subsiste en lui, « la céleste langueur » ne le quitte plus désormais. Celui qui a goûté à la source cristalline jaillie du sein obscur du tombeau, celui c{ui a gravi jusqu'au sommet la Montagne de de la ^ ic et a jeté un coup d'œil sur l'autre versant, sur la Terre nouvelle, celui-là ne se mêle plus aux vaines agitations du monde, il se construit une hutte paisible, tout au sommet de la montagne, et il attend
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et regarde, jusqu'à ce que vienne l'heure bénie qui l'abîmera au sein de la source de vie.
L'extase, en révélant au poêle les splendeurs du royaume de la Nuit l'a détaché à jamais du Jour et de ses mirages. La ^ ie na pointde magnificences qui puissent prévaloir sur les délices de la Mort. De même que, pour l'idéaliste lîchtéen, le moi absolu est le principe du non-moi qui sans lui n'arriverait pas à l'existence, ainsi pour Novalis la Xuit éternelle <( porte nalurellemeiil en ses bras » le royaume du Jour qui sans clic s'évanouirait en une vaine poussière à travers l'espace infini. Et c'est la Nuit aussi <pii a envoyé l'Homme dans le royaume du Jour, — l'Homme par qui 1' (univers deviendra conscient de ce qu'il est en son essence. « En vérité, s'écrie le poète, je fus, ô Lumière, avant que tu ne fusses. Moi et ma race, noire mère nous a envoyés vers toi pour habiter ton univers, pour le sanctifier par l'amour, pour donner un sens humain à tes <;réations ». l'^t, sans doute, toutes ces pensées divines ne se sont pas encore épanouies; sans doute l'homme n'a pas encore transformé l'univers à son image. Mais le poète sait à présent qu'un jour luira le dernier malin, que le Soleil, un jour, saisi de nostalgie comme lame humaine elle-même, s'éteindra et mourra. Et en attendant l'instant delà suprême lil)éralion, le poêle, « iidèle à la Nuit et à sa fille la divine puissance de l'Amour », sent déjà
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sourdre en lui le Ilot régénérateur de la Mort et patiente, plein de vaillance, parmi les orages de la vie.
Celte rédemption qu'attend Xovalis, n'est pas, dans son idée, une simple rêverie métaphysique, mais bien la rédemption promise par le Christ. Le « royaume de la Nuit )),le « règne de l'Eternité » où il aspire, ne sont autre chose que le royaume de Dieu, la vie en Dieu qu'enseigne le christianisme.
Jadis, expose le cinquième Hymne, l'Humanité, au temps de sa radieuse jeunesse, ne connaissait pas autre chose que ce monde des apparences et elle avait su en faire un véritable paradis. « Infinie était la Terre, séjour et patrie des Dieux, féconde en trésors et en splendides merveilles. De toute éternité se dressait son mystérieux édifice. Par delà les montagnes azurées du Levant, dans les très saintes profondeurs de l'Océan, habitait le Soleil, la lumière vivante et vivifiante ; un vieux géant portait le monde bienheureux; captifs, ensevelis sous des montagnes gisaient les premiers fils de la Terre nourricière — impuissants dans leur rage de destruction, dans leur vaine fureur, contre la nouvelle et splendide race des Dieux et contre les Hommes joyeux et amis des Dieux; les profondeurs sombres et azurées de la mer étaient le sein d'une déesse ; des troupes célestes habitaient, en une voluptueuse félicité, au fond des grottes de
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cristal ; — les fleuves et les arbres, les fleurs et les bêtes étaient pareils à l'homme ; le vin semblait plus doux, puisqu'un dieu dans la fleur de la jeunesse l'avait donné aux mortels ; les lourdes gerbes du blé d'or étaient un présent divin, les ivresses de l'amour le culte sacré de la céleste Beauté. Et ainsi la vie était une fête éternelle pour l'Homme et les Dieux... » Sous le beau ciel pur de l'Hellade s'épanouit comme une radieuse fleur de beauté le culte de la Lumière et delà Vie. — Seule la pensée de la Mort, implacable et invincible, vient troubler parfois la félicité de cette race élue. Envain s'efl'orcet-on de parer de beauté cette vision importune et de représenter la Mort sous les traits d'un pâle adolescent tenant à la main un flambeau éteint. L'énigme de la mort, de la Nuit éternelle demeure indéchifîrée; elle reste à l'horizon de la pensée humaine « comme le signe solennel d'une puissance lointaine ».
Le monde antique, cependant, touche à sa fin. Le paradis de l'enfance du genre humain se flétrit. Un froid vent du Nord souffle à travers l'univers désenchanté. Les Olympiens, impuissants à expliquer le mystère de la mort, disparaissent de la scène du monde. Et voici que, du sein d'un peuple méprisé de toutes les nations, dans la pauvreté d'une humble cabane, surgit le Monde nouveau, le Sauveur, qui apporte aux hommes la religion de la
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Nuit et de la Mort et vient calmer leurs angoisses. Il rachète l'humanité pécheresse, en vidant « la coupe sombre d'indicible souffrance ». Il triomphe de la mort : « Dans la mort seulement fut révélée la Vie éternelle. Tu es la Mort et tu nous apportes le salut ». Désormais le Christ victorieux règne sur le monde. « Ressuscité à une vie nouvelle et divine, le Christ monta sur le trône de l'univers rajeuni et régénéré. Il ensevelit le vieil Univers mort avec lui dans le sépulcre qu'il quittait; et sur la tombe il scella, de sa main toute puissante, la dalle que nulle force ne soulèvera plus ».
Par son immolation volontaire, le Christ a révélé à tous le caractère illusoire de la vie terrestre, le mirage du royaume du jour ; il a ôté à la mort son aiguillon en nous initiant aux splendeurs de la Nuit et de l'Eternité. Et l'homme, à sa suite, se sent attiré par une invincible nostalgie vers ce séjour de paix, oîi l'attendent les êtres aimés qui sont partis avant lui. Son cœur est rassasié et le monde est vide. Pourquoi tarderait-il davantage ? Et parmi le crépuscule du soir qui tombe, la théorie des affligés s'achemine vers la maison paternelle et s'abime dans la vie divine : « Un rêve brise nos liens, et nous dé[)Ose doucement dans le sein de notre Père ».
Par cette ardente nostalgie vers un monde de l'être derrière le monde des phénomènes, vers
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l'unité derrière la multiplicité, vers l'absolu derrière le relatif, vers les réalités suprêmes derrière le miroir décevant de s illusions, vers la bienheureuse inconscience de la vie en Dieu après les douloureuses agitations de l'existence terrestre, vers les extases de l'amour et de la mort après les vaines spéculations de la volonté égoïste et de l'intelligence calculatrice, Novalis se révèle aussitôt comme un ! mystique chrétien. Il est bien, en eiïet, l'héritier authentique de cette longue lignée de mystiques qui ont rêvé l'union de l'âme avec Dieu, la vision béatifique de Dieu et qui se sont représentés cette union soit comme l'élan passionné de l'âme vers son fiancé éternel, soit comme la mort de l'âme au sein de la Divinité, de l'Essence une et absolue. Et, d'autre part, l'inspiration mystique des Hymnes a la nuit se retrouve à la même époque que lui ou après lui chez une longue série de penseurs ou de poètes qui ont connu la même nostalgie.
Elle apparaît chez Fichte, par exemple qui, dans son Enseignement de la Vie bienheureuse, présente la religion comme le couronnement du Système de la science, montre que son essence même est l'abolition de la distinction entre l'Etre et le Savoir, entre l'Absolu et la Conscience de soi, entre le Divin et l'Humain, l'absorption de la Conscience de soi dans l'Unité éternelle et immuable, et fait voir dans l'Amour le foyer central de la vie humaine,
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le principe par lequel Thomme peut s'élever à la béatitude. « L'amour est supérieur à la raison et il est lui même la source de la raison et la racine de toute réalité et le seul créateur de la vie et du temps ».
Elle apparaît chez Schopenhauer qui a su exprimer avec tant de profondeur, l'aspiration du sage à l'anéantissement du vouloir vivre égoïste et malfaisant, son effort pour percer à jour le voile trompeur de Maïa, pour s'évader du monde illusoire des apparences sensibles, pour dissiper le mirage décevant de l'individuation par qui la volonté, une dans son essence, apparaît fractionnée en innombrables individus, — qui a décrit en une page célèbre l'élan vers le nirvana des grands ascètes parvenus à la négation complète de la volonté, à l'illumination, à l'extase : « Ils n'attendent plus qu'une chose, c'est de voir la dernière trace de cette volonté s'anéantir avec le corps même qu'elle anime. Alors, au lieu de l'impulsion et de l'évolution sans fin, au lieu du passage du désir à la crainte, de la joie à la douleur, au lieu de l'espérance jamais assouvie, jamais éteinte, qui transforme la vie de l'homme tant que la volonté l'anime, en un véritable songe, nous apercevons cette paix plus précieuse que tous les biens de la raison, cet océan de quiétude, ce repos profond de l'âme, cette sérénité inébranlable, dont Raphaël et
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le Corrège ne nous ont montré (Jans leurs figures que le reflet; c'est vraiment la bonne nouvelle, dévoilée de la manière la plus complète, la plus certaine ».
Elle apparaît, surtout, avec une douloureuse intensité, elle se déploie avec un lyrisme incomparable chez Richard Wagner. L'auteur de Tristan a trouvé des accents d'une intensité inouïe pour dire comment « l'élu qui, le cœur plein d'amour a contemplé la Nuit de la Mort et reçu la confidence de son profond mystère » tend de toutes les forces de son être vers ce monde de l'Inconscient où s'évanouit tout ce qui, pour l'homme naturel constitue la vie : l'univers visible, le temps et l'espace, la distinction du sujet et de l'objet, — vers ce monde qui est le pur néant pour tous ceux qu'anime encore le vou-' loir vivre, mais qui pour une àmc affranchie, consciente de l'unité de tout ce qui existe, est au contraire la suprême réalité. Et qui n'a présenta l'esprit, surtout, l'hymne de paix qui s'épanouit au dénouement de cette œuvre douloureuse, le merveilleux chant d'amour et de mort, où Wagner a dit avec une ferveur toute religieuse, l'extase d'Iseut, le suprême triomphe de l'àmc émancipée enfin du joug de la passion, morte au désir, et qui plane, souverainement libre, au-dessus des misères de la terre et des angoisses humaines.
Le lyrisme des Hymnes à la nuit a d ailleurs une
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tonalité très particulière et qui n'appartient qu'à lui. On n'y trouve ni làpreté pessimiste de Schopenhauer, ni le frémissement de passion déchaînée que l'on perçoit chez Wagner. Novalis ne jette point lanathème sur le Vouloir-vivre ; il ne maudit pas lillusion qui nous enserre de toute part; il n'a point de révolte contre la souffrance. Il y a chez lui un optimisme ingénu, confiant, qui persiste devant le deuil, devant la maladie, devant la mort même. Au lendemain de la mort de sa fiancée, il voit dans cette épreuve un événement providentiel, une étape nécessaire de sa vie spirituelle. Il écrit à une amie, « que 1 idée de Dieu lui devient toujours plus chère ». La maladie et la souffrance lui apparaissent comme les titres de noblesse de 1 humanité, comme *Çn moyen de perfectionnement intellectuel et religieux. « La maladie, écrira-t-il dans ses fragments, doit être comptée parmi les plaisirs de l'homme comme aussi la mort ». Car la mort loin d'être une brutale destruction, est à ses yeux le principe qui « romantise » la vie. C est par elle que l'être fini se dépasse lui-même et tend vers des modes d'existence toujours plus élevés. Que signifie au juste, chez Novalis, cet optimisme que rien n'abat, cette disposition qui lui permet d'accueillir sans horreur la souffrance et la mort? Cette sérénité dans l'acceptation de la douleur, est-elle simplement un effet de la résignation chrétienne? Ou s'y mêle-t-il je ne