EN ASIE-MINEURE
Apollonia ou Apollonias est peut-ôtre le nom de ville qui revient le plus souvent dans la géographie ancienne, et il ne faut pas s’étonner de la prédilection qu’il inspirait aux Grecs ; car Apollon était le dieu des colonies, le dieu qui présidait à leur départ de la métropole et à leur établissement dans des parages lointains, et sous le nom d ' dpyrr/ivnc, il était l’objet d’un culte fort étendu. Il y avait plusieurs Apollonia en Asie- Mineure; on possède des médailles de la plupart de ces villes. Le but de cet article est d’abord de soumettre à un examen critique les indications souvent contradictoires des géographes, et d’en extraire, s’il est possible, des données précises
sur le nombre cl la position des differentes Apollonia ; ensuite, d’attribuer à chacune d'elles les médailles qui lui appartiennent. Je ferai entrer également dans cet examen deux villes, dont les noms ont la même origine, Apollonis et Apollonoshieron.
Étienne de Byzance fait mention de vingt-cinq villes du nom d’Apollonia ; voici la liste de celles qui font partie de mon sujet : 4° Apollonia, ville de la Mysie ; 2° de la Mysie sur le fleuve Rhyndacus; 3° dans les environs de Thyatire ctd’Ephèse; 4° de la Lydie; 5° de la Pisidie, appelée d’abord Mordiæum; 6° de la Phrygic, appelée autrefois Margium ; 7° une île sur la côte de la Lycie. Ce géographe ne parle pas d'Apollonis ni d’Apollonoshieron.
Ptolémée fournit les indications suivantes: 4" Apollonia, près du Rhyndacus, ville de l’intérieur de la Grande-Mysie ; 2° Apollonia, près de l’Albanus, ville de la Carie; 3” Apollonia, ville de la Pisidie.
Strabon mentionne : 4” Apollonia du Rhyndacus, sur le lac Apolloniatis (lib. XII , cap. 8) ; 2“ Apollonias, dans les environs d’Apamea-Cibolus (lib. XII, cap. 6 fin et cap. 8); 3° Apollonia, située à l’est de Pergame, dans les montagnes (lib. XIII, 4) ; 4“ Apollonis, à trois cents stades de Pergame, et à la môme distance de Sardes (lib. XIII, 4).
Dans Pline je trouve les renseignements suivants : 4“ Les Apolloniatæ, appartenant au convenlus d'Alabanda (lib. V, 29, scct. 29) ; 2" les Apollonoshierilæ , du convenlus de Sardes (sect. 30) ; 3° les Apolloniatæ à Rhyndaco, du convenlus d’Adramyttium (sect. 32); 4S Apollonia dans la Teuthranie (sect. 33); 5° les Apollonidienses, du convenlus de Pergame (sect. 33).
Le témoignage d’Hiéroclès et celui des trois Notices Ecclésiastiques sont importants , surtout parce qu’ils s’accordent
Digitizt£ti&4âHÔgle
parfaitement ensemble. Dans Iliéroclés, la treizième ville de la préfecture de Lydie est Apollonoshieron; les trois Notices mentionnent également l'évêque de cette ville. La dix-huitième ville de la même préfecture est Apollonis. Dans les Notices, à la môme place, on trouve l'évêque Ajt oXXwvixJoî, ou ÀiroXX&motdris , ce qui est probablement une erreur de copiste pour AîroXX&mdo;. La onzième ville de la préfecture de Bilhynic est Apollonia, et les trois Notices mentionnent l’évêque AiroXX«ytxJflç. Dans la nomenclature des villes de la Carie, la vingtième est Apollonias , et les trois Notices citent l'évêque AtoXXcovixJo;. Ni Iliéroclés , ni les Notices ne parlent d’Apollonia de Pisidie.
De toutes ces indications, il résulte qu’il existait en Asie- Mineure : t° une ville d’Apollonia ou Apollonias, située sur le lac de ce nom , près du fleuve Rhyndacus ; 2° une ville 1 d’ Apollonoshieron en Lydie, dont la position exacte n’est pas connue, mais qui devait être dans les environs de Philadelphie ; 3“ une ville d’ApolIonis également en Lydie, non loin de Thyatire (Voy. Lydie, art. Apollonis.) ; 4° une ville d’Apollonia en Carie , surnommée Salbacé , comme nous le verrons plus tard; 3° une ville d’Apollonia en Pisidie, près d’Apamea-Cibolus.
Ces cinq villes nous ont toutes laissé soit des médailles, soit des inscriptions , qui ne laissent subsister aucun doute sur leur identité avec les villes indiquées par les différents géographes.
Passons maintenant à celles dont l’existence repose sur des preuves moins satisfaisantes. On a vu qu’indépendamment d’Apollonia du Rhyndacus , Étienne de Byzance en mentionne une seconde en Mysie. Ce témoignage seul n’aurait peut-être pas une grande importance; mais Strabon (lib. xiii, 4) indique avec précision la position de celte nou-
relie ville d'Apollonia, sur une montagne à l'est de Pcrgame; et Pline (lib. v, 29, sect. 33) confirme l’assertion de Strabon, en citant au nombre des villes de la Teuthranie , une Apol-
lonia , qui , dans la liste , précède immédiatement Pcrgame. Il ne peut y avoir confusion avec Apollonis; car les deux géographes font mention séparément de cette dernière ville. Il y avait donc à l’est de Pcrgame , dans le district appelé Teuthranie, et qui faisait partie de la .Mysic , une ville d’Apollonia. Ses ruines n’ont pas encore été découvertes, et je ne crois pas que l’on en possède de médailles certaines.
La troisième ville dans la liste d’Étienne de Byzance, celle qu’il place dans les environs de Thyatire et d’Éphèsc, c’està-dire entre ces deux villes, ne peut être qu’ApoIlonis. ( Voy. Lydie, art. Apollonis). L’on a vu que dans les Notices, Apollonis est aussi désignée sous le nom d’Apollonias.
Quant à la quatrième Apollonia de la même liste, il est moins facile d'arriver à une solution. Cependant cette mention n’est confirmée par aucun autre auteur, et je suis convaincu qu’elle est le résultat d’une erreur; mais l’erreur peut s’expliquer de plusieurs manières. C’est peut-être Apollonis qui est ici désignée une seconde fois, d’après un passage d’un autre auteur, qu’Étienne de Byzance aura consulté; c’est peut-être Apollonoshicron que le géographe aura voulu indiquer; enfin le mot Auoiaj est peut-être tout simplement une erreur de copiste pour Auxlaç. La dernière explication est peut-être la plus probable, cette erreur étant assez fréquente dans les textes des géographes anciens.
La sixième Apollonia en Phrygie donne lieu à des doutes semblables. Je pense que c’est la même ville qu’Apollonia- Mordiæum de Pisidie. En effet, cette ville , dont les ruines entre Apamca-Cibotus et Antioche de Pisidie sont parfaitement connues , se trouve placée précisément sur la frontière
de l’ancienne Plirygic et de la Pisidie ; qu’on ajoute à cela la ressemblance entre les mots Mordiæum et Margium, et on en conclura peut-être avec moi que ces deux villes n’en sont qu’une , et qu’Étienne de Byzance a copié ses deux citations dans des auteurs différents, sans s’inquiéter de savoir si c’était réellement de deux villes distinctes qu’il était question.
L’on a vu, par l’examen auquel je me suis livré, que les témoignages des véritables géographes de l’antiquité, Strabon, Pline et Ptoléméc se confirment et se complètent mutuellement, et qu’ils sont confirmés à leur tour par les listes, pour ainsi dire officielles, que nous ont laissées Hiéroclès et les auteurs des Notices Ecclésiastiques. Étienne de Byzance est le seul auteur dont je conteste l’autorité absolue; mais ce n’est qu’après une étude approfondie et réitérée de son ou- , vrage que je suis arrivé à cette opinion sur sa valeur, et si j on lient compte de la manière dont son livre a été composé, l l’on n’en sera pas surpris. Étienne a voulu faire un dictionnaire géographique, et il y a classé par ordre alphabétique tous les noms de villes, de rivières, de montagnes, etc . , qu’il a rencontrés dans les auteurs anciens. On comprend toute l’importance qu’aurait pour la science moderne un ouvrage de ce genre , exécuté par un homme qui avait encore à sa disposition tant de sources à jamais taries pour nous, tant de livres perdus sans retour dans le naufrage de la littérature grecque. Malheureusement, le Dictionnaire d’Étienne de Byzance ne nous est parvenu que sous une forme très abrégée, souvent complètement mutilée, et à peine intelligible. Pour s'en assurer , il suffit de comparer les fragments de l’ouvrage original, comprenant les derniers mots de la lettres, les seuls qu’on possède, avec les maigres indications de l’Épitomé. D’ailleurs, comme tant d’ouvrages de l’antiquité.
il a été composé sans discernement et sans critique. L'auteur, qui écrivait probablement au VI* siècle de notre ère, puise ses citations dans toute la littérature grecque depuis
Homère, et jusque dans les œuvres des grammairiens ses contemporains. Tous ont pour lui une égale autorité; il ne tient pas compte des changements si fréquents dans les noms et les limites des provinces, pendant celle période de quinze siècles ; et quand il a cité un passage, il croit avoir fait tout ce qu’il y avait à faire. Voilà le côté faible de ce dictionnaire géographique ; voilà pourquoi , dans une question essentiellement critique, comme celle qui nous occupe, j’ai été amené à douter de l’autorité d’Étienne de Byzance, quand même l'on posséderait son ouvrage dans toute son intégrité. Cependant, il faut être juste et, après tout, le défaut que je reproche à l’auteur byzantin est d’en dire trop, plutôt que trop peu, défaut très pardonnable, qui met, il est vrai, la critique en éveil, mais qui n’ôte rien à l’incontestable utilité d’une compilation, sans laquelle les noms de tant de villes de l’antiquité auraient été entièrement perdus.
Il me reste à parler de la septième et dernière Apollonia, désignée comme une île sur la côte de la Lycie. Faut-il supposer que tel était le nom d’un des nombreux Ilots répandus le long de la côte lycienne, ou faut-il conclure de ce passage que la ville d’Apollonia de Lycie était située dans une des îles lyciennes, Dolichisté, par exemple? Aucun autre auteur ne fait allusion à cette ville , mais l’inscription que j’ai publiée (Voy. Pamphylie, art. IsindaJ la mentionne comme formant avec Aperlæ, Simcna et Isinda une petite confédération, ou une simple association pour un objet passager. Une autre inscription ( Bœckh , n° 4289) parle d’un citoyen d’Apcrlæ, originaire d’Apollonia Ànspltî-rnç «tco À-oAAwîaç,. Les ruines de cette ville n’ont pas encore été découvertes ; M. Da-
niell, malgré ses recherches persévérantes dans ce but, n'est arrivé à aucun résultat positif. Les ruines d’Aperlaîà Kékova sont situées précisément en face de l'ile de Dolichisté, nom que lui a valu sa forme allongée; je n’ai pu visiter cette île, mais je me souviens qu'en naviguant le long de son rivage, je crus à plusieurs reprises y apercevoir des ruines. Scraientce là les restes d’Apcllonia, et Étienne de Byzance aurait-il raison de l’appeler une île de la Lycie ? Je laisse cette queslion à résoudre au premier voyageur qui ira visiter ces parages.
Avant de passer à l’examen et à la classification des médailles à la légende AüOAAQNlATiîN, il me reste à relever et à expliquer une erreur commise par Vaillant, qui a trompé Eckhel et tous les numisinatistes qui l’ont suivi. Vaillant attribue à Apollonia d’Ionie, ville entièrement inconnue, une médaille de Sévère Alexandre, dont il décrit ainsi le revers : en.CTP. ATP. TEPTYAAOY. AIIOA AHMEON. EV . IfiNIA. Hygia et Æsculapius. Cette médaille a passé au Cabinet de France. Voici comment Mionnct la décrit (Ionie, n” 7) : GUI . CTP. ATP.TEPTTAAOT. K. ANTHNIANOY. AÜOAAONIEON Esculape et Hygie, debout, avec leurs attributs. Voici enfin la véritable description de cette médaille, que j’ai eu plusieurs fois entre les mains :
ETII. CTP. ATP. TEPTÏAAOV rAYlvfiNIANOY. A l’exergue, AnOAAnNlAEnv. Esculape et Ilygie debout avec leurs attributs. Æ. 9.
La môme médaille, mais d’un module plus grand, a été décrite par Mionnet , d’après Cousinéry, à sa véritable place ( Mionnet , Lydie, n° 48). Enfin, un beau médaillon du Cabinet de France, frappé sous le même magistrat, vient confirmer de lg manière la plus certaine son attribution à Apollonis ( Mionn Suppl., Lydie, n° 38.)
Je trouve encore dans Mionnet [Ionie, n" 6) une médaille à la légende AnOAAnNIEQN, attribuée par Arigoni à Apollonia en Ionie; cette pièce appartient à Apollonis et a été décrite par Mionnet à sa vraie place [Lydie, n°35, et suppl. . n° 27). Ainsi la ville d’Apollonia en Ionie ne doit son existence qu'à une fausse leçon de la légende d'une médaille d'Apollonis. Eckhel cite, il est vrai, le passage d’Étienne de Byzance, qui mentionne une Apollonia entre Thyatire et Ephèse; mais nous avons vu que cette mention ne peut s’appliquer qu’à Apollonis, et dans tous les cas se rapporte plutôt à une ville lydienne qu’à une ville ionienne •, on n'a qu’à jeter les yeux sur la carte pour s’en assurer.
Mais il est temps de mettre fin à cette longue et aride discussion géographique et d’arriver à une conclusion. Je me résume donc. Outre les villes d’Apollonis et d’Apollonoshieron, dont il ne sera plus question dans cet article, il existait certainement en Asie-Mineure cinq villes, appelées Apollonia ou Apollonias, la première en Mysie près du Rhyndacus, la seconde en Teuthranie près de Pergame, la troisième en Carie, surnommée Salbacé , la quatrième en Pisidie , connue autrefois sous le nom de Mordiæum , et la cinquième en Lycie, non loin d’Apcrlæ. Il est possible qu’il y en ait eu deux autres, l’une en Lydie, l’autre en Phrygie; mais leur existence ne repose que sur le témoignage des abréviatcurs d’Étienne de Byzance, et il me sera permis de ne pas y croire tant qu’elle n’aura pas été confirmée par d'autres documents.
APOLLONIA SALBACÉ.
Une inscription trouvée à Aplirodisias [Bceckh, n° 2761) en honneur du peuple ÂjroXXwvtxTft):/ twv dni SaXêixriç , a
fourni à l’illustre auteur du Corpus Inscriptionum Grmcarum l’occasion d'établir dans une note savante la véritable orthographe du mot Salbacé, qui a été défiguré d’une singulière façon dans les manuscrits de Ploléméc et des auteurs byzantins. Apollonia, ainsi que sa voisine Héraclée, était située dans un district appelé Salbacé. et probab’emcnt près d’une montagne, qui portait le nom de Salbacus. Dans mon article sur la Carie, j’ai déjà discuté la position d’IIéracléa- Salbacé, et j’ai conclu que les ruines de Makouf en indiquaient l'emplacement. Apollonia devait être dans le voisinage, et me rapprochant encore du mont Salbacus de Kiepert, je placerai Apollonia à Kisildché, là où ce géographe a marqué Sébastopolis. J’avais été amené à faire cette conjecture , par l’étude de l’ordre dans lequel Hiéroclès place les villes de la préfecture de Carie. Voici une confirmation de mon opinion, fournie par les médailles. Dans la nouvelle publication numismatique de MM. Pinder et Friedlaendcr (Bcitraegc, Berlin, 1851, p. 73), je trouve parmi quelques médailles inédites de l’Asie-Mineure trois pièces d’ApoIlonia, dont une trouvée à Datas, l’ancienne Tabæ, et deux à Méded, village situé entre Datas et Kisildché. Les médailles d’Apollonia de Carie sont rares, et leur découverte dans cet endroit prouve que la ville ne devait pas être bien éloignée.
Je passe à la description des médailles qui appartiennent à Apollonia-Salbacé, m’attachant surtout à celles que j’ai pu voir moi-môme, c’est-à-dire à celles du Cabinet de France, du Musée britannique et de ma collection.