CHAPITRE III
DOmilATION fRtNÇtlSE DE 1581 t 1595
L'entrée du duc d'Âlençon ouvrit, à Cambrai, une ère nouvelle. Cette ville subît eomplètement , sous le titre de p^rotectorat , la domination* de la France et de ses agents. Les armes de l'évéque Louis, qui figuraient encore sur les jetons frappés pendant radrainistration du baron d'Inchy, furent définitivement exclues de l'atelier monétaire*
Balagny avait été créé gouverneur de Cambrai en récompense de l'audace avec laquelle il avait su franchir le premier les lignes espagnoles et jeter des secours dans la citadelle. Le 10 juin 1684, Henri III hérita des droits que son frère s'était arrogés sur Cambrai. Mais la reine-mère, Catherine de Médicis, les réclama et les obtînt à titre de reprise contre Philippe II qui venait de s'emparer de la couronne de Portugal , à laquelle elle prétendait. Balagny fut confirmé par la nouvelle protectrice de Cambrai et fit publier, dans la ville, la proclamation suivante: « Catherine, par la grâce de Dieu, reine de France, mère du roi, » comme après avoir entendu avec beaucoup de regret, ennui et déplaisir la » mort de ootre lrès-«her et aimé fils le duc d'Anjou , nous remettant devant » les yeux la fidélité, affection et bonne volonté que lui avaient portée les prévôts « et échevîns, manans et habitants d'icelle, qui depuis notre dit fils a voulu » embrasser leur conservation, se sont montrés en toutes choses pleins d'une
» dévotion non-seulement envers lui, mais aussi envers la couronne de France, » nous avons estimé comme chose digne de nous encline à bénignité de recom- » mencer d'embrasser et recueillir les dits de Cambrai comme gens affligés et » qui ayant fait perte de notre dit fils se* sentirent destitués de tout appui et
» et exposés à recevoir plus d'inimitiés qu'auparavant avons la dite ville
» de Cambrai et ce qui en dépend et la comté de Cambrésis ensemble tous » et chacun les manans et habitans prens et reçus pre nous et recevons sous » notre protection et sauvegarde , etc »
Catherine était morte le 5 janvier 1589. Aussi rusé politique qu'habile capitaine, Balagny s'appuya tantôt sur la Ligue, tantôt sur Henri III et conquit peu à peu une position indépendante, qu'il sut faire reconnaître par Henri de Bourbon, le 2 août 1589. En 1594, le 31 mai, il fut confirmé par lettres patentes en qualité de prince héréditaire de Cambrai, avec le titre de maréchal de France. Enfin Henri IV vint le visiter à Cambrai, le 2 août, et lui accorda de nouvelles faveurs ; quelques historiens* reprochent au roi les concessions qu'il fit à Balagny; ils ne remarquent pas que Cambrai, ville impériale, dont l'archevêque Louis était encore le chef légitime, n'appartenait aucunement à la couronne de France qui n'y exerçait qu'un ?^iraple protectorat, et qu'il était de bonne politique de s'attacher un hardi partisan, maître de puissants remparts.
Cependant la fortune devait bientôt trahir le nouveau souverain de Cambrai.
En 1595, l'Espagne jugea que le moment était venu de faire une tentative sérieuse contre une place qui ouvrait sa frontière. Le 13 août, le comte de Fuentès s'avança avec des forces que grossirent les contingents des provinces de Brabant et de Hainaut et les troupes de l'archevêque Louis de Berlaymont. Le siège dura deux mois avec des chances diverses; Balagny se montrait partout et sa femme Renée d'Âmboise le secondait avec un courage viril. Un moment le sort des armes parut se déclarer pour les assiégés. Le célèbre ingénieur de Vie était parvenu à pénétrer dans la place et avait ruiné , par des contre-batteries habilement placées, une partie de l'artillerie espagnole; le comte de Fuentès
« Daniel, Hist. de la mUiee française, l. M, p. 188.
songeait même à le\er le siège, mais les habitants, las de la domination de Balagny et réduits à la misère par le cours forcé du cuivre obsidional, se soulevèrent contre la garnison et livrèrent aux espagnols la porte de Cantimpré. Balagny se retira dans la citadelle et fut bientôt contraint de capituler. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre et emporta le corps de Renée d'Amboise qui n'avait pu survivre à la ruine de sa grandeur. Balagny se retira à la cour de France où il épousa Diane d'Estrées^
La domination française à Cambrai a donné lieu à quatre séries numismatiques :
r Les jetons de Catherine de Médicis, protectrice de Cambrai, de 1584 à
2'' Les monnaies de 4 et de 6 deniers émises en 1588 et 1589.
S'* Les jetons frappés par Balagny et sa femme pendant leur souveraineté éphémère.
4'' Enfin les pièces du siège de 1595.
PREMIÈRE SECTION
JETONS DE CATHERINE DE HÉDlCIli.
Ces jetons se partagent en deux groupes. Ceux du premier groupe portent, d'un côté, les armes de la reine-mère, avec ses titres; de l'autre , les armes de la ville, c'est-à-dire, l'aigle double sommée d'une couronne impériale et chargée en cœur de l'écusson aux trois lioiis de Cambrésis, avec la légende: Civitas Cameracensis.
Les jetons du second groupe offrent le même type, au droit; mais, ils présentent au revers, des gouttes de pluie tombant sur un monceau de chaux, avec
* Davila, I. XV. p. 986-993; — De Thou, I. CXIII, p. 599-611 ; — Journal de VEstoile, l. III, p. 146 el 159; — Benlivoglio» p. Ill, I. Il, p. 51-55 ; — Mémoriaux de Robert d'Esclaibes, seigneur de Clermonl, en Cambrésis, édités par Le Glay ; — Wilbeit, rapport déjà cité, p. 21.
la légende: Ardorem extinctâ testantur vivere flammâ. Ce dernier type avait été adopté par Catherine à la mort de Henri II. Voici ce que dit BrantAme à ce sujet:
« Mais heure estant venue, et le roy ayant passé de ce monde en l'autre , elle » en fit de telles lamentations, et jelta de telles larmes que jamais elle ne les » a taries, et pour la souvenance, et lors que l'on parloit de luy, tant qu'elle a » vescu en a toujours jette quelqu'une du profond de son cœur, dont elle en prit » cette devise propre et convenable à son deuil, et à ses pleurs, qui estoit une » montagne de chaux vive, sur laquelle les gouttes d'eau du ciel tombans à » foison , et disoient les mots tels en latin :
» Ardorem extinctâ testantur vivere flammâ.
» Les gouttes d'eau et les larmes monstrent bien leur ardeur encore que la » flamme soit esteinte.
» Telle devise prenant son allégorie sur le naturel de la chaux vive, laquelle » estant arrousée d'eau brusie estrangement, et monstre son ardeur encore que » la flamme soit esteinte.
» Par ainsi nostre reyne monstroit son ardeur et son afl'ection par ses larmes, » encore que la flamme, qui estoit le roy son mary, fut esteinte, qui estoit M autant à dire que tout mort qu'il estoit, elle faisoit bien paroistre par ses » larmes qu'elle ne le pouvoit oublier, et qu'elle l'aymoit toujours*. »
PREMIER GROUPE
NM. : CATHERINE- R-D- FM DRPROTECDCAMB: ; écu
mi-partie de France, mi-partie de Médicis.
¥j. : CIVITAS:CAMERACENSIS":i584: ; aigle double-, chargée en cœur de l'écu aux trois lions du comté de Cambrésis.
Cuivre rouge; poids, 4,25 gramm.; collection Delattre; pi. xxxvii, fîg. 1.
Ce jeton, daté de la première année du protectorat de la reine-mère, a sans doute été frappé pour consacrer la cérémonie de prise de possession, où des
* Branlôme, Vie d« femmes iUuatres, pag. 51 et B2, Leyde, 17SS.
hérauts jetèrent, du haut du Doxal de la métropole , des monnaies d'or et d'argent, en criant: largesse, largesse! vive, vi\e Catherine de Médicis, reine de France, maintenant protectrice de la ville et citadelle de Cambrai, pays et comté de Cambrésis.