I‘. PROLÉGOMÈNES
Les origines de l’histoire d'Arménie, comme celles des autres empires de l'Asie, sont enveloppées d’épaisses ténèbres. Pendant longtemps , la tradition orale seule put transmettre les événements du passé aux générations successives et, de bonne heure, l'oubli vint effacer les traces, si défectueuses déjà, de la plus ancienne histoire.
Cependant, quelques-unes de ces voix primitives ont pénétré jusqu’à nous. Les traditions orales ont fini par trouver des écrivains, et quoiqu’elles aient été altérées dans cette transmission séculaire, quoique le symbolisme qui les enveloppe les rende souvent obscures et inintelligibles, quoiqu’elles présentent des lacunes nombreuses et quelquefois des vides qu’il est impossible de combler, elles nous permettent néanmoins de suivre la ligne des événements accomplis dans le passé et de retracer les phases principales de l’activité de la nation haïcienne.
L’Arménie, dans son enfance, était une tribu, seule forme patriarcale des premières sociétés humaines qui se sont formées sur la terre. Si nous voyons une longue suite de rois, depuis Haïg, le fondateur de la première dynastie arménienne, jusqu’au dernier monarque de la race, c’est que la tribu arménienne ne vivait pas, et, par conséquent, ne pouvait pas Mmourir. Elle végéta de la sorte pour se transformer plus tard, sous les rois de
la deuxième dynastie, rois étrangers à l’Arménie, et qui tiraient leur oria
PORT gine des Parthes Arsacides. Semblable à ces zoophytes que l’on brise sans les détruire, et dont chaque partie, une fois qu’elle est détachée, devient elle-même un tout complet, la tribu arménienne se divisa, sans cependant cesser d'exister. Ainsi, les conquêtes des Assyriens, des Perses, des Romains, et, plus tard, des Grecs et des Arabes, la division de son territoire, n’enlevèrent pas à l'Arménie son homogénéité; car, en la divisant, elle se partagea pour se multiplier. Et, tandis que nous voyons les grands empires de l’Asie, quiont été si puissants, disparaître de la face du monde, comme un navire que la mer a englouti, nous voyons, au contraire, la nation arménienne résister à tout, même au temps qui n’épargne rien. Il reste aujourd’hui bien peu de nations qui vivent encore, quoique asservies et divisées, et qui n’aient jamais perdu un seul instant le souvenir de leurs annales, de leur grandeur passée et de leur nationalité. Le gouvernement de Arménie était constitué de telle sorte, son organisation était ainsi faite, qu’il atteignit la perfection : cette perfection consista moins à vivre beaucoup qu’à vivre longtemps.
L'histoire de l’Arménie, comme celle de tous les peuples qui prennent leur rang dans le monde, est partagée en trois époques. D’abord, elle se posa, si Je puis m’exprimer ainsi, puis elle vécut, et enfin elle arriva, par une lente transition, à sa période de décadence et de suggestion. Telles sont les grandes divisions de l’histoire de l’Arménie dans l’antiquité. Sous la première race, la tribu se forma un corps de nation, se conquit un empire ; tandis que, sous les Arsacides, la nationalité arménienne constituée, se fit connaître aux autres peuples, plutôt par l’histoire de ses institutions que par ses conquêtes. C’est sous les rois de la seconde dynastie que V Arménie fut florissante ; mais bientôt sa puissance diminua, et l’on vit les Pa rthes et les Romains ériger, en théâtre de leurs querelles, le royaume arménien, qui était placé entre eux comme une barrière. La puissance de ces deux voisins diminuait d'autant la force des Arméniens, qui se trouvaient dans la position la plus critique: servir l’un, était faire, en quelque sorte , une guerre sourde à l’autre; abandonner le parti des premiers pour embrasser celui des seconds, c'était vouloir marcher à sa perte. Cependant la neutralité était impossible; l'Arménie était donc fatalement sacrifiée au
caprice de l’un ou de l’autre des deux grands empires. Elle tomba, sans cependant succomber, et pour se relever un jour moins puissante, il est vrai, qu'auparavant, et pour faire revivre, à d’autres époques et dans d’autres contrées, sa nationalité, ses institutions, sa religion et son idiome.