‹ Obermann; (volume 3)Chapitre 9 sur 9 · CHANT FUNÈBRE D'UN MOLDAVE · texte numérisé non relu

CHANT FUNÈBRE D'UN MOLDAVE

» Traduit de l'esclavon.

» Si nous sommes émus profondément, aussitôt nous songeons quitter la terre. Qu'y aurait-il de mieux, après une heure de délices? Comment ima-

NOTES

gincr un autre lendemain à de grandes jouissances? Mourons, c'est le dernier espoir de la volupté, le dernier raot, le dernier cri du désir.

» Si vous désirez vivre encore, contenez-vous; suspendez ainsi votre chute. Jouir, c'est commencer à périr; se priver, c'est s'arranger pour vivre. La volupté apparaît à l'issue des choses , à l'un et à l'autre terme ; elle communique la vie, et elle donne la mort. L'entière volupté, c'est la transforraation>

» Comme un enfant, l'homme s'amuse de peu de chose sur la terre, mais enfin sa destination est de choisir parmi ce qu'elle offre. Quand ces choix sont accomplis, c'est la mort qu'il veut voir; ce jeu longtemps redouté pourra seul désormais lui faire impression.

» N'avez-vous jamais désiré la mort? C'est que vous n'avez pas achevé l'expérience de la vie. Mais si vos jours sont faciles et voluptueux, si le sort vous poursuit de ses faveurs , si vous êtes au faîte , tombez ; la mort devient votre seul avenir.

» On aime à s'approcher de la mort , à se retirer, à la considérer de nouveau, jusqu'à ce que la saisir paraisse une forte joie. Que de beauté dans la tempête ! C'est qu'elle promet la mort. Les éclairs montrent les abîmes , et la foudre les ouvre.

» Quel plus grand objet de curiosité? Quel besoin plus impérieux? Il est fini pour chacun de nous, selon ses forces, l'examen des choses du monde. Mais derrière la mort se trouve la région immense avec toute sa lumière, ou la nuit perpétuelle.

» Us redoutent moins la mort , les hommes d'un grand caractère , les hommes de génie , les hommes qui sont dans la force de l'âge. Serait-ce parce qu'ils ne croient pas à la destruction malgré leur indépendance , et que d'autres y croient malgré leur foi?

» La mort n'est pas un mal , puisqu'elle est universelle. Le mal , c'est l'exception aux lois suprêmes. Réunissons sans amertume ce qui est nécessairement notre partage. Comme accident , et lorsqu'elle étonne , la mort peut affliger quand on y arrive naturellement , elle est consolante.

» Attendons, et puis mourons. Si la vie actuelle n'est qu'une sujétion, qu'elle finisse ; si elle ne conduit à rien , s'il doit être inutile d'avoir vécu , soyons délivrés de ce leurre. Mourons ou pour vivre réellement , ou pour ne plus feindre de vivre.

« La mort reste inconnue. J Lorsque nous l'interrogeons, elle n'est pas là; quand elle se présente , quand elle frappe , nous n'avons plus de voix. La mor retient un des mots de l'énigme universelle , un mot que la terre n'entendra jamais. »

Condamnerons-nous ce rêveur du Danube? Mettrons-nous au nombre des vaines fantaisies de l'imagination toute idée étrangère à une frivolité dont la multitude ne veut pas sortir?

Peut-être, dans ces moments où semble commencer une heure de sommeil dans les campagnes , vers midi , peut-être avez-vous éprouvé une impression indéfinissable, heureux sentiment d'une vie chancelante, pour ainsi dire, mais plus naturelle et plus

libre. Tous les bruits s'éloignent, tous les objets échappent. Une pensée dernière se présente avec tant de vérité, qu'après cette sorte d'illusion demi-vivante , imprévue et fugitive , il ne peut y avoir rien , si ce n'est l'entier oubli , ou un réveil subit.

Nous aurions à remarquer surtout de quoi se composent alors ces rapides images. Souvent une femme apparaît. 11 ne s'agit pas de grâce ordinaire, de. charme prolongé, de voluptueuse espérance. C'est plus que le plaisir , c'est la pureté de l'idéal ; c'est la possession entrevue comme un devoir , comme un simple fait , comme une entraînante nécessité. Mais le sein de cette femme exprime avec énergie qu'elle nourrira. Ainsi est accomplie notre mission. Sans trouble et sans regret nous pourrions mourir. Donner la vie, et franchir , en fermant l'œil , les bornes du monde connu, voilà peut-être ce qu'il y a d'essentiel ici dans notre destination. Le reste ne serait qu'un moyen assez indiiférent de consumer les autres minutes pour arriver au but.

Je ne dis pas que ce léger rêve , dans les instants dont nous parlons, que cette figure abrégée de la vie, au milieu du tranquille oubli de tant de choses, que cette paisible et puissante émotion soit la même chez la plupart des hommes. Je l'ignore; mais enfm elle ne m'est pas particulière sans doute.

Transmettre la vie et la perdre , ce serait dans l'ordre apparent notre principal office sur la terre. Cependant je demanderai s'il n'est plus de songes dans le dernier sommeil? Je demande si réellement la loi de mort sera intïexible ? Plusieurs d'entre nous ont vu se fortifier à quelques égards leur intelligence : ne pourraientils résister quand d'autres succombent ?

Note K. [Lettre soixante-troisième,)

Il faut redire ici que , sauf les additions désignées comme telles, l'édition présente diffère peu de la première.

Note L. ( Lettre soixante-septième. )

On peut douter que la vigne ait jamais donné quelque produit dans ce vallon.

Note M. ( Lettre soixante-huitième, )

L'anecdote connue à laquelle ceci paraît faire allusion n'a rien d'authentique.

NOTES

Note N. ( Lettre quatre-vingt-neuvième, )

11 paraît que cette lettre devait se terminer comme il suit :

« Quand le songe de l'aimable et de l'honnête vieillit en

notre pensée incertaine; quand l'image de l'harmonie descend des lieux célestes , s'approche de la terre , et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres ; quand rien ne subsiste de nos affections ou de notre espoir; quand nous passons avec la fuite invariable des choses et dans l'inévitable instabilité du monde ! mes amis ! elle que j'ai perdue , vous qui vivez loin de moi ! comment se féliciter du don d'existence ?

» Qu'y a-t-il qui nous soutienne réellement? Que sommes-nous? triste composé de matière aveugle et de libre pensée , d'espérance et de servitude ; poussés par un souffle invisible malgré nos murmures ; rampants à la vue des clartés de l'espace sur un sol immonde , et roulés comme des insectes dans les sentiers fangeux de la vie , mais , jusqu'à la dernière chute , rêvant les pures délices d'une destination sublime. »

Note 0. ( Dernière lettre, )

A cette époque, Obermann avait peut-être quitté Imenstrôm. Peut-être aussi , sans avoir été obligé de rentrer dans les villes , regrettait-il le mouvement si champêtre des grandes métairies. Les pâturages des Alpes septentrionales et des hautes Alpes sont souvent dans des situations très-pittoresques ; mais on n'y connaît qu'une récolte, et on n'y fait toute l'année qu'une même chose.

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