SECONDE PARTIE
PRÉCIS HISTORIQUE DE L'APPARITION , DES PROGRÈS ET DE L'EXTINCTION DE L'ÉPIDÉMIE
En la considérant comme épidémie, la peste de Tanger a parcouru les quatre états , périodes ou époques ordinaires de commencement et progrès , d'extrême intensité , de déclin et d'extinction progressive et finale.
La première de ses périodes commença le 25 mai de l'année 1818, lorsque la première victime cessa de vivre, et continua pendant les mois des juin , juillet et août. La première importation du miasme , parait s'être faite par deux officiers maures , qui arrivèrent à Tanger le 22 de mai , dans une chaloupe de la frégate anglaise le Tagus , alors mouillée dans la baie de Gibraltar , venant d'Alexandrie d'Égyplc et ayant à bord deux fils du sultan de Marok et leur suite , avec autres soixante pélérins qui retournaient de la Mekke , et parmi desquels se trouvaient dixsept femmes. On a su longtems après, qu'un crocheteur juif, lequel porta les effets des officiers maures , arrivés le 22 , de la marine au château , avait dès-lors attrapé la contagion, et qu'une de ses sœurs âgée de seize ans , qui probablement avait la prédisposition nécessaire , s'était sentie atteinte le
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23 et qu'elle était morte le 25, avec tous les symptômes du typhus pestilent , comme on put s'en convaincre en les comparant avec ceux des individus de la même famille , qui moururent dans la suite.
Sur ces entrefaites la frégate anglaise était arrivée à Tanger dès le 23 , et comme à son bord û ne paraissait aucun signe de contagion , on donna de suite l'entrée à tous les pélérins et leurs bagages , et on n'entendit parler ni de peste , ni d'autre maladie contagieuse , parce qu'on ignorait encore les accidens dont je viens de parler , et que la mortalité ne surpassait point l'ordinaire , quoiqu'on ait su depuis , que dans les derniers jours du mois de mai , d'autres individus, tant maures que juifs, fussent morts avec des symptômes de peste , bien qu'on voulût alors faire croire que ces malheureux s'étaient empoisonnés , surtout la jeune et jolie juive qui mourut la première. Mais lorsque dans la matinée du 2 de juin un bâtiment anglais fut entré dans la baie de Tanger , venant directement d'Alexandrie avec 430 pélérins et quantité de h a nies et de marchandises , on sut bientôt que des passagers pestiférés étaient de suite descendus à terre et notamment une femme maure, laquelle, en effet , mourut trois jours après et communiqua la contagion d'abord à la maison où elle avait logé , et successivement à tout le quartier voisin , de porte en porte , en même tems que celui importé le 22 faisait des progrès dans la population juive qui , à cause des préjugés existais et de la peur de se compromettre , n'osait pas avouer que ce fût la peste.
Les consuls chrétiens fermèrent alors leurs maisons le 27 et le mal continua à se répandre promptement dans la ville ; la mortalité qui , dans les tems ordinaires , n'était que de deux individus en trois jours , allait en augmentant insensiblement , de deux jusqu'à trois et quatre par j<wr ,
de façon que depuis le commencement de l'épidémie jusqu'à la Gn du mois de juillet on compta 144 morts , sans qu'on pût encore savoir précisément de quelle espèce fût la maladie , non seulement parce qu'il n'y avait poiut dans la ville un médecin , en état de constater le Tait , mais encore parce que les maures et les juife n'avouent que trèadilficilement l'existence de la peste. Le nombre des malades était cependant très-grand, mais peu de personnes mouraient et la plus part d'elles étaient des femmes d'un âge avancé , des vieillards et des enfans.
Au commencement du mois d'août , le docteur Sola étant revenu de Fas , les consuls l'engagèrent à examiner de près les symptômes et la vraie nature de l'épidémie qui commençait à se montrer de plus en plus alarmante et homicide , jusqu'à retrancher du nombre des vivans cinq à six personnes chaque jour. Ayant sans délai fait les observations les plus exactes , le docteur déclara bientôt que , d'après ce qu'il pouvait en juger , il reconnaissait dans la maladie régnante tous les symptômes de la véritable peste du Levant, en sorte qu'il ne put plus y avoir de doute sur l'existence de ce terrible fléau à Tanger , situé, comme on sait , à une heure de trajet de la côte d'Europe.
La seconde période de l'épidémie comprend les mois sui vans de septembre , octobre et novembre. Le 9 de ce dernier mois il mourut 42 individus dans l'enceinte de la ville , dont 27 , dans leur transport au cimitière , passèrent sous les fenêtres de la maison que j'habitais. Dans les premiers jours de décembre on commença un peu à respirer , puisque le nombre des morts diminuait tous les jours , et celte troisième période continua ainsi dans les mois de janvier et de février. Avec le mois de mars s'ouvrit enfin la quatrième, ou celle de l'extinction progressive et finale , durant laquelle il mourut presque uniquement des juifs.
La cessation totale se vérifia dans la seconde semaine du mois de mai , le miasme venu d'Alexandrie se trouvant alors entièrement éteinte à Tanger.
Cependant nous fûmes encore loin d'avoir recouvré la santé publique. Le 22 mai 1819, anniversaire de la première invasion d'Alexandrie l'année précédente , il y eut , de Tétouan , une nouvelle importation de miasme , ou d'une seconde épidémie , qu'on nomma la queue , et qui dura ensuite , comme je l'ai déjà dit , jusqu'au 11 du mois d'août Cette nouvelle invasion ne peut être attribuée qu'aux communications non interrompues avec Tétouan et d'autres endroits de l'intérieur, infectés de peste , d'où il arrivait tous les jours des individus malades , et notamment toutes sortes de vétemens, de hardes et de meubles provenant de la succession des individus morts de la peste. Ces objets ctaient exposés et vendus sur le marché public , tenu deux lois la semaine tout prés de la porte de la ville , d'où les acheteurs , toujours entichés de l'opinion que la peste n'est point contagieuse , les introduisaient dans leurs maisons , et en faisaient usage immédiatement, sans user de la moindre précaution. Et pour peindre d'un seul trait la préoccupation ou plutôt l'infatuation des maures à cet égard , il suffira de dire , que le consul général des États-Unis d'Amérique, M. James Simpson, ayant, comme doyen des consuls , obtenu en mai du gouvernement marocain , qu'aucun individu venant de Tétouan ou d'autres lieux infectés, ne serait admis dans la ville de Tanger, les autorités consstituées de cette ville veillèrent , à la vérité , à ce que cette ordonnance fût ponctuellement exécutée; mais elles ne purent empêcher les gens de l'intérieur de venir deux fois la semaine au marché , ni d'avoir là toutes les communications possibles avec ceux qui achetaient leurs denrées. En même tems les chameliers et les muletiers qui \enaieut ,
par exemple, de Tétouan , où la peste régnait alors de toute sa force , étaient retenus hors des portes de Tanger ; mais on laissait entrer en ville les bêles de somme avec leurs charges , consistant , pour le plus , en objets susceptibles , ou réellement infectés de peste.
Pour compléter le tableau historique de cette épidémie pestilente, il ne sera pas sans intérêt d'offrir ici l'état progressif du nombre des morts depuis la première apparition finale , par les différentes périodes de la maladie.
Première période: Invasion.
Depuis le 25 mai jusqu'au 30 juin 1818
dans le mois de juillet » 113
dans celui d'août » 168
Seconde période: Intensité.
Dans les mois de septembre. » 267
dans celui d'octobre » 479
En novembre. 1. décade » 216