‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècleChapitre 7 sur 76 · OUBLI DE LA REGLE QUI, AUX XII% XIII^ ET XIV'' SIE- CLES · texte numérisé non relu

OUBLI DE LA REGLE QUI, AUX XII% XIII^ ET XIV'' SIE- CLES

QUE LANCIENlVE LANGUE FRANÇAISE NAVAIT PAS DES RÈGLES GRAMMATICALES.

Les règles grammaticales de la langue des trouvères n'étant indiquées que par la tradition magistrale, furent à la suite du temps altérées et même oubliées. •

Si elles eussent été rédigées dogmaticalement dans quelque ouvrage destiné à l'enseignement , cet ouvrage , quoique manuscrit , se serait nécessairement répandu, et un seul exemiplaire, retrouvé à l'époque de Villon et de Marot , aurait suffi pour réhabiliter la science grammaticale; mais peu à peu l'ignorance des règles était devenue telle, que qnand Villon essaya le jeu d'esprit de composer une ballade en vieil langage français y il ne sut se conformer qn'en partie aux règles grammaticales de l'idiome des trouvères, de sorte que , mêlant les formes du xv^ siècle et celles du XII % il fit un ouvrage qui choqua également les règles des deux époques.

Cette ballade se trouve dans le grand testament ; c'est la troisième après celle qui est intitulée : des Seigneurs du temps jadis ; elle porte en titre : autre Ballade à ce propos ^ en vieil langage françois. Elle commence ainsi :

Et fusse ly sainctz apostoles D'aulbes vestuz demi tressez.

Ces deux vers observent parfaitement la règle de la gramm.aire des trouvères qui exigeait le s final pour désigner le sujet au singulier.

Une note de Marot, reproduite dans l'édition de Villon de 1725, chez Coustelier, porte :

(c Ly sainctz apostoles (le pape), et se trouve (( toujours icy le pluriel pour le singulier à l'an- « tique. »

En général Villon , dans cette pièce , a soin de désigner par le s final le sujet au singulier, m.ais quand il s'agit d'un pluriel, il manque à la règle qui distinguait le sujet par l'absence même du s.

Puys que Papes , Roys , filz de Roys Et conceuz en ventres de Roynes , Sont enseveliz mortz et froidz.

11 aurait fallu, conform^ément aux règles antiques, écrire: pape, roy, conceu, enseveli,

MORT et FROID.

Il est remarquable que Villon n'est pas même fidèle à se conformer à la règle concernant le sujet masculin au singulier, car il dit bientôt :

Ce monde n'est perpétuel Quoique pense riche piUart.

Au lieu de MONDES, PERPETUELS, RICHES, PIL- LARTS.

Si Villon, qui composait au milieu du xv^ siècle, n'avait qu'entrevu les anciennes règles de la langue des trouvères, on peut dire qu'un demi-siècle après 5 elles étaient entièrement oubliées ; aussi Marot, donnant l'édition des OEui^res de Villon ^ dit expressément :

a Et pour ce (comme j'ay dit), je n'ai touché « à son antique façon de parler, je vous ai exposé « sur la marge avecques les annotations, ce qui (( m'a semblé le plus dur à entendre, laissant le « reste à vos promptes intelligences, comme ly (( Roj-Sj pour le Roi : homs pour homme j, com- « paing pour compagnon; aussi force pluri ers (c pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez « dont estoit plain le langage mal Ijmé d'icelluj (( temps. ))

Pasquier écrivait à Cujas que Clément Marot avait (( par une bigarrure de langage vieux et nou- « veau, habillé le Roman de la Rose à la moderne <( françoise. » '

Si Marot eut l'intention d'être réservé en retouchant les OEuvres de Villon, il se donna de

' Lettres d'Etienne Pasquier, Liv. II, lettre 6.

grandes licences en corrigeant le Roman de la

Rose.

Il refit et ajouta des vers; il changea des rimes, afin d'accommoder à la gramm^aire de son temps les vers de Guillaume de Loris et ceux de Jehan de Meung.

Au treizième vers des bons manuscrits , on lisait :

De croire que songes aviengne.

Marot, m^éconnaissant la règle d'après laquelle le sujet au singulier prenait l's final , retrancha cet s ; m^ais alors il fut obligé d'ajouter un mot , attendu que Fe de soNce s'élidait avec I'a à'aviENGNE, et il mit à la place de l'ancien vers :

De croire qu'aucun songe advienne. ' ' Au troisième vers de l'ancien texte :

Mais l'en puet tiex songes songier Qui ne sunt mie mensongier.

Marot ne trouvant pas à mensongier l's final que la grammaire de son temps exigeait au pluriel, mit le vers au singulier, et corrigea :

Mais on peult tel songe songer

Qui pourtant n'est pas mensonger.

Au septième vers, les rimes mêmes furent changées; l'ancienne version portait :

Un acteur qui ot non Macrobes ,

Qui ne tint pas songes a lobes , etc. L's de Macrobes, le mot lobes, illusion, embarrassant l'édi-

Depuis assez long-temps, on changeait de la sorte le style des ouvrages anciens , et on ne se bornait pas aux seuls poètes.

A la fin du xiii^ siècle, Brunetto Latini avait écrit en prose romane un ouvrage intitulé :

Li Trésors qui parole de la Naissance de toutes Choses.

L'auteur dit lui-même que : a chis livre est « escris en romans, selon la raison de France. »

Comme l'ouvrage était répandu et recherché ,

teur, il substitua, à ces vers de l'original, ceux-ci de sa composition :

Macrobe , ung acteur treaffable , Qui ne tient pas songes à fable.

.le ferai encore une citation ; au 23« vers^ l'ancien texte portait :

Couchiez estoie Une nuit , si cum je souloie , Et me dormoie forment, Si vi un songe en mon dormant Qui moult fut biax et moult me plot ; M'es onques riens on songe n'ot , etc.

Ces vers furent métamorphosés de la sorte par Marot :

Coucher m'alloye , Une nuyt , comme je souloye , Et de fait dormir me convint ; En dormant ung songe m' advint Qui fort beau fut à adviser Comme vous orrez deviser, etc.

Le Rommant de la Rose , nouvellement reveu et corrigé oultre les précédentes impressions ; édition de 1529.

et qu'on le croyait utile, on rajeunit, on changea

son style, et on l'appropria à celui de l'époque.

M. Legrand d'Aussy, au tome v^ des Notices des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi ^ page 274, dit : « Au xv^ siècle , on remit en fran- (( çais plus moderne l'ouvrage de Brunetto : il en (c existe à la Bibliothèque nationale un exemplaire, (k vel. fol, max.y n°685i; mais outre qu'on a « réformé le langage, on y a fait des retranche- « mens considérables, etc. »

Les personnes qui avaient à s'occuper de la lecture des ouvrages des trouvères ou des autres écrivains de leur époque , se contentèrent d'une vague intelligence du texte , et se bornèrent à saisir à peu près le sens des manuscrits, sans chercher à se rendre un compte gramm^atical des formes et des règles qu'on ne supposait pas exister.

Aussi le docte et judicieux abbé de Fleury, dans le discours placé en tête du tome XVII de son Histoire ecclésiastique ^ §. 5, page iv, proclamat-il ce préjugé , et ajouta-t-il son autorité à l'erreur de Marot.

Je crois d'autant plus convenable de rapporter ici l'opinion de l'auteur de Y Histoire ecclésiastique y que ce savant ne l'exprime qu'après avoir indiqué le Roman deRou comme un des premiers monuments de notre antique littérature.

(( La grammaire , selon l'idée des Grecs el des

(( Romains , devoit être l'étude de notre lan-

(( gue paternelle pour la parler et l'écrire correcte tement; mais ce n'est pas ainsi qu'on étudioit (( la grammaire dans nos écoles. On ne l'appli- (( cjxioit point aux langues vulgaires; on les mé- « prisoit encore comme indignes d'être écrites et (( employées dans les discours sérieux.... On com- (c mença toutefois vers le milieu du xii^ siècle à (( écrire en roman, c'est-à-dire en françois du

« temps Le premier ouvrage sérieux que je

« connoisse en cette langue, est Y Histoire des « Ducs de Normandie y écrite, en l'an 1160, par (c un clerc de Caën, nommé maître TVacce

(( Toutefois je ne vois point qu'on y ait ap- (( pliqué dans ces derniers temps l'étude de la a grammaire ; il semble qu'on craignoit de la pro-

« faner Je n'y trouve point de distinction du

« plurier et du singulier, ni de construction uni- « forme, en un mot aucune régularité. »

Les divers savants qui se vouaient à l'étude des anciens manuscrits , avaient adopté ce même préjugé , bien que l'analyse, l'examen et la comparaison de ces prétendues irrégularités eussent suffi à le détruire.

On notait, comme des fautes d'orthographe, les formes dans lesquelles il fallait chercher des règles de grammaire.

Les doctes auteurs de la collection des Historiens de France y au tome V, page 219, ayant à juger les manuscrits des chroniques de Saint- Denis^ s'expriment en ces termes :

(( L'orthographe du manuscrit du Roi et celui (( de Sainte -Geneviève est particulière; les sub- (( stantifs, les adjectifs, les participes passifs ont (( au singulier un s ou un z à la fin , et ils n'en (( ont pas au pluriel.

(( Par exemple, li princes est venus, et a (c esté sacrez rois, pour le prince est venu y et (( a été sacré roi. Li evesque et li plus noble « BARON se sont ASSEMBLE, pour les é^êqucs et (( les plus nobles barons se sont assemblés. Ce- (( pendant lorsque l'on emploie les articles le, H les, des, aux, on suit notre orthographe d'à (c présent.

(( Le manuscrit de Saint-Germain- des-Prés et « le premier de M. l'abbé de Rothelin, qui sont (( plus récens que les deux dont je viens de parler, (( ne sont pas uniformes pour l'orthographe ; on « y emploie tantôt l'ancienne, tantôt la nouvelle. « Le second manuscrit de M. l'abbé de Rothelhi « est encore plus récent ; on y suit notre ortho-- (( graphe d'aujourd'hui ; on n'y aperçoit plus Tarer ticle Li : j'ai même remarqué que le copiste , « en suivant l'exemplaire (pi'il avoit sous les yeux, (( avoit écrit li prince , miais qu'il avoit tiré une»

(( ligne sur ces deux mots, poui^ mettre tout de (( suite les princes. »

On voit combien nos érudits étaient embarrassés, parce qu'ils ignoraient la règle grammaticale qui, par la présence ou l'absence de l's final, indique quand les substantifs, ou les mots employés substantivement, sont sujets ou régimes, soit au singulier, soit au pluriel.

Us avaient dit précédemment, au tome III, page i5i :

i( Nous suivons l'orthographe du manuscrit du « Roi.

(( Le substantif et l'adjectif pluriels sont sou- « vent mis pour le singulier : li sains homs, pour u le saint homme; ses pères estoit venus, pour (( son père étoit venu

(( On trouve écrit indifféremment tele, telle, (( TEL manière. »

M. Lévêque de la Ravallière , dans son Glossaire sur les Poésies du Roi de Navarre , crut devoir faire remarquer que ce poète mettait souvent les pronoms mon, ton, son y au pluriel, quand, ajoute-t-il, le singulier aurait suffi. Cette observation prouve que cet éditeur des Poésies du Roi de Na^^arre, cet académicien, qui avait publié une dissertation intitulée Ré(^olutions de la Langue française y depuis Charlemagne jusqu'à Saint-Louis ^ n'avait pas, plus que les au-

/♦o OBSERVATIONS

très , reconnu l'existence des règles grammaticales dans les ouvrages dont il était l'éditeur et le commentateur.

Ces règles exigeaient c[ue le pronom ou adjectif possessif, quand il était sujet au singulier, fût désigné par MES, TES, SES, tandis que mon, ton, SON, étaient réservés pour le régime au singulier.

Je dois dire en passant que le roi de Navarre, dans ses chansons, respecte les règles de la langue, qui , à l'époque où il écrivait , étaient généralement observées, surtout par les poètes.

Aussi ce n'est que comme régimes au singulier que MON, TON, SON, se trouvent dans les chansons de ce prince.

Sujet.

En dormant et en vellant

Est Me^ cuER* tqjors a li. (chanson i3.)

Diex! fut ains Me^ cuerj- si bien ENCANTÉi-. (ch. 8.)

Mes cuER^ pleure, et je chant. (ch. i3.)

Régime.

Quant por vos pert et mon cuer et ma joie. ' (ch. 56.)

M. de Sainte-Pala je , dont les savants travaux rendirent à notre ancienne littérature les services les plus éminents , n'entreprit point la recherche des règles grammaticales. La profonde

' On me pardonnera sans doute de citer encore quelques

SUR LE ROMAN DE ROU. 4ï

intelligence des textes qu'il avait acquise par une étude journalière 5 lui permit sans doute de croire que des lecteurs, moins instruits et moins exercés, acquerraient , comme lui , par le sim.ple usage , l'intelligence de la langue des trouvères.

En travaillant à son immense glossaire, il n'eut donc pour but que de familiariser les lecteurs français avec les mots de la langue ancienne.

Dans le plan de M. de Sainte-Pala je , et dans la longue exécution qu'il a eue, il est toutefois remarquable que ni lui, ni ses coopéra teurs, n'aient reconnu ni même présumé qu'il existait, dans l'ancienne langue française , un système grammatical très régulier, système si simple et si évident qu'on peut s'étonner qu'on m'ait laissé le soin et l'avantage d'en parler le premier.

Ainsi M. de Sainte-Palaye et les personnes qui,

vers du roi de Navarre , où les règles de l'époque sont scrupuleusement observées.

Sujet.

Ensi MES cuERj folemenl va ,

Tant parest grans mes desirier^. (chanson 66.)

Bien doit mes cuer.ç estre iiÉy et dolanz. (ch. 56.)

Moult est SES NONs e ses pris abaisiez. > (cb. 52.)

Pour ce n'est pas ses nons deshonoxjrez. (cli. 52.)

Begime.

Li douz pensers e li douz sovenirs

Mi fait MON CUER esprendre de chanter. (ch. 67.)

Mais fins amis ne puet son mal covrir. (ch. 53.)

après lui, travaillèrent sur cette langue, cédèrent au préjugé qui supposait qu'elle n'avait aucune règle , aucune syntaxe ; et alors on ne s'occupa que des mots.

M. Legrand d'Aussy, qui a traduit les anciens fabliaux, et qui a donné l'analyse de plusieurs ouvrages des trouvères dans les Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, n'avait pas cherché à connaître rigoureusement les règles grammaticales de l'époque ; on en jugera par la manière dont il s'exprime au sujet d'un manuscrit. '

(( Aussi, quand l'ouvrage me tomba sous la (( main pour la première fois, restai-je interdit, (c comm.e on l'est devant un étranger que l'on (( comptoit entendre et que l'on n'entend pas; (( mais heureusement, accoutumé par la défectuo- (( site continuelle de la plupart des manuscrits , à « deviner le sens et à suppléer aux erreurs, je (c me fis une méthode pour étudier celui-ci, et (( bientôt en effet je parvins à le comprendre. »

Tels étaient les préjugés des littérateurs français contre l'existence des règles grammaticales dans la langue des trouvères, lorsque je publiai, au commencement de 1816, les Eléments delà

' Notices des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi , tome V , page i2'i.

Grammaire rom,ane a^ant Van looo, et ensuite la Grammaire de la Langue des Troubadours , où j'indiquai les formes spéciales de cette langue; j'ayais reconnu c[ue la plupart de ces formes avaient été pareillement adoptées par la langue des trouvères ; et , dans le Journal des Savants d'octobre 1 8 1 6, ayant à rendre compte de la nouvelle édition du Roman de la Rose, publiée par M. Méon , je n'hésitai pas à combattre le préjugé littéraire qui supposait la langue des trouvères sans principes, sans règles, sans méthode, et je donnai dès-lors , par des exemples tirés du Roman de la Rose y un aperçu de quelques règles grammaticales de l'époque de ce roman.

Depuis j'ai pris le soin de consigner, dans le même journal, les preuves de leur antique existence, quand j'ai eu à parler d'ouvrages qui m'en fournissaient l'occasion.

Mais c'est surtout dans ma Grammaire comparée des Langues de l'Europe latine avec celle des Troubadours y que j'ai présenté de nombreuses preuves des règles grammaticales de la langue des trouvères, et de ses rapports intim^es et identicpes avec celle des troubadours.

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