XXVI. De la Responsabilité de la Prédication
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Ce titre dit assez clairement ce que je veux écrire. Longtemps mon dessein avait été différent ; j'avais conçu l'idée d'une histoire de l'éloquence au point de vue chrétien ; il s'agissait en remontant aux modèles et aux maîtres de l'art dans l'antiquité, en analysant Cicéron, Quintilien, Tacite, de rechercher ce qui dans les exemples et les règles qu'ils nous ont laissés, est applicable à la prédication chrétienne moderne ; de suivre la trace de celle-ci, en la mettant en balance avec l'état des mœurs, les
variétés des opinions, la nature des gouvernements, d'abord à travers les premiers siècles chez les Pères et les auteurs dits ecclésiastiques ; à travers les ténèbres ou les réveils du moyen âge jusqu'à la renaissance des lettres, et depuis l'époque de la renaissance jusqu'à celle de la Réfonnation ; de montrer à quel point la fréquence et la rudesse de la polémique de cette période avait nui aux progrès de l'art de bien dire ; ensuite, restreignant ces recherches à la France, d'examiner combien l'esprit factice et servile du règne de Louis XIV s'était imprégné dans la prédication ; ce qu'elle avait été et parmi nous et au sein des Églises du Refuge après la révocation de l'Édit de Nantes ; comment l'esprit incrédule et moqueur du siècle dernier l'avait (qu'on me passe le terme) contrecarrée ; enfin d'étudier ce qu'elle a été depuis le rétablissement des cultes et ce qu'elle devrait être de nos jours. Ce plan est si vaste qu'il paraîtra présomptueux d'en avoir rêvé l'exécution et tracé les contours, et je suis tout à fait de cet avis, maintenant que je le juge, comme de loin, froidement et après y avoir renoncé. Mais j'y renonce en le recommandant à l'attention de ceux de mes collègues que peut tenter une œuvre d'un grand intérêt, éminemment utile, et qui, si je ne me trompe, aurait même l'attrait de la nou-
veauté, surtout en la prenant au point de vue de la pratique, non de la théorie de Téloquence. Cette rapide esquisse du dessein de l'ouvrage expliqua assez pourquoi, non sans quelque regret, j'y renonce ; d'autres publications et les devoirs nécessaires du ministère ont retardé d'année en année ce travail, quoique j'eusse déjà rassemblé en assez grand nombre les livres nécessaires, et recueilli cà et là beaucoup de notes et d'extraits ; le temps, pour moi, est venu de quitter ce que le poëte nomme « les longs projets et les vastes pensées. » Mais on peut glaner quelques épis mûrs au bord du champ que l'on désespère de moissonner, et je crois faire une chose utile à nos Églises en jetant sur le papier les souvenirs et les principales expériences d'une carrière de plus de quarante années de prédication. Peu de fidèles se font une idée juste de l'extrême difficulté du travail de la prédication ' dans la chaire protestante, et des labeurs que, de nos jours, elle exige plus que jamais. Ces pages rectifieront, je Tespère, à cet égard leur manière de voir, et l'on
* C'était déjà Topinion dePun des plus excellents esprits que notre pays ait produits :
« L- éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et » du talent de l'orateur, est cachée, connue de peu de person- » nés et d'une difficile exécution. »
LABttUYàRB. Caractères^ cbap. xv.
nous épargnera peut-être, après les avoir lues, le pénible encouragement qui nous est souvent offert ; Un sermon vous coûte si peu !...
Exposer d'abord le danger pour les prédicateurs de l'imitation et la nécessité des conseils (§ 2 et 3) ; étudier le meilleur genre de sprmons, les caractères qui les distinguent, les défauts qui les déparent (S 4 à 14) ; indiquer les règles de la composition et les moyens les plus sûrs d'y réussir (§15 à 17) ; examiner les questions concernant le débit, lecture, récitation ou improvisation (§ 18 à SI) ; enfin, discuter l'importance de la prédication comme acte de culte et devoir du pasteur (§ 22 à 26), tel est le plan que je me suis tracé.
Un écrit de ce genre rencontre souvent des préventions qui font révoquer en doute son utilité ; mais peu de mots suffiront, je crois, pour la faire admettre. Pensez-vous, demande-t-on, que des conseils, des expériences, les ruses de la pratique oratoire, puissent faire un orateur? Avez-vous foi aux cailloux de Démosthènes? admettez-vous la vieille distinction que l'on devient orateur, si on naît poëîe, et que, sans être pourvu des dons naturels qu'exige l'éloquence, on puisse, par les études les plus persévérantes, en suivant les méthodes les plus sages, réussir à devenir orateur? A ces questions, si sou-
vent posées, dont on peut faire un prétexte de s'endormir dans la paresse ou de désespérer de tout succès, la réponse m'a toujours paru très-facile. Je demande à mon tour : Existe-t-il un art de la parole ? Oui, sans nul doute ; en ce cas, cet art, si votre carrière vous appelle à vous en servir, cultiyez-le; un art, quel qu'il soit, s'apprend, et, selon la mesure des facultés que l'on a reçues, on y réussit plus ou moins. Ce travail ne sera jamais stérile. A quelque degré que vous soyez doué ou dépourvu des forces naturelles d'esprit et de corps favorables à l'éloquence, l'étude de l'art vous fera parler mieux, et si la prédication, comme j'espère le montrer, est le premier devoir du ministère de notre Église, cette étude devient un devoir sacré.
Le meilleur juge de l'antiquité en fait d'éloquence, celui qui a le plus écrit d'ouvrages didactiques sur l'art qui lui a donné tant de gloire, Cicéron, a répondu à ces objections avec une grande force : « Quand il nous manquerait, dit-il, quelques » dons naturels, ou l'élévation et la force du génie, » ou le secours des grandes études, ne laissons pas » de diriger notre course aussi loin que nous pou- » vons atteindre '.
* « Quod si quem sut nalura sua, aut illa prsestantia ingenii
On voit qu'en un sens les fidèles sont aussi intéressés que les pasteurs à ce qu'un livre de ce genre atteipe le but qui l'a fait écrire. J'essayerai plus loin de montrer que l'un des éléments du succès d'une prédication régulière est l'influence de l'auditoire sur le prédicateur, les entretiens, les conseils, les remarques dont un sermon fournit l'occasion, et, s'il en est ainsi, les membres de nos églises ne liront pas ces essais sans fruit. Cependant c'est surtout à mes collègues que je m'adresse, et notamment aux plus jeunes d'entre eux, qui n'ont point encore de parti pris, d'habitude enracinée, de système de prédication adopté. Je le répète, ce sont de simples souvenirs, souvenirs d'échecs et d'imprudences autant que d'efforts plus h^reux ; ce sont des tentatives, des appréciations que je soumets au lecteur. Qui voudra, en fera, s'il se peut, des directions. Au préalable, on m'accordera, je l'espère, que plus ces retours sur le passé, ces réminiscences de travail, ces réveils d'impressions déjà anciennes, seront empreints de franchise, plus j'y mettrai de simplicité, de familiarité même, et plus ces pages seront utiles, si elles doivent l'être. Il s'agit de confidences : leur principal mérite sera d'être in-
» vis forte deficiet, aut minus instructus erit magnarum artiuni )< disciplinis, teneat tamen eum caraum quem poterit.» {Orat, 1.)
times, et celui-là, on peut l'atteindre toujours. Je demande donc, quelque haïssable que soit communément le moi, qu'on permette à ma plume de courir à son aise, et, sans cesser d'être sérieuse, de raconter des anecdotes ; les faits sont ce qui explique le mieux les théories.
En me plaçant sur ce terrain, dois-je craindre de voir surgir l'objection vulgaire que rencontre toute immixtion didactique d'un orateur dans l'éloquence de ses pairs ? Avez-vous l'intention, me demanderat-on, de vous donner comme un modèle? Répondre à cette question par des assertions de modestie serait mériter le reproche au lieu de le dissiper, et peut-être exciter la défiance qu'il importe de dissiper. Pour la désarmer, il y a mieux à faire, on va le voir, que de se répandre ert protestations.
Divers exemples d'ouvrages de ce genre ont été donnés, et l'utilité de pareils travaux peut être mise sous la sanction de deux noms que nos Églises sont accoutumées à respecter, ceux de J. Monod et de P.-Alb. Stapfer. Reinhard, le célèbre pasteur de Dresde, a publié en 181Ô un tableau de ses études comme théologien, un récit de sa carrière comme prédicateur; J. Monod, le pasteur de Paris, a donné une traduction àt cet ouvrage sous le titre de « Lettres de J.-V. Reinhard sur ses études et
sa carrière de prédicateur » (un vol. in-12, 1816), et Stapfer l'a enrichie d'une notice raisonnée où les écrits du savant Allemand sont analysés. Ce livre abonde en détails pleins d'intérêt sur les vastes travaux théologiques de Reinhard, et sur le soin assidu qu'il mettait à la composition de ses sermons; il est beaucoup moins r^phe en directions pratiques concernant l'art de la chaire.
M. de Bellefontaine, un des plus éminents pasteurs du canton de Neuchâtel, a donné aux jeunes gens de cette académie un cours d'éloquence qui n'existe encore qu'en manuscrit K Voici, comment
* J.-M.-D. de Bellefontaine, origioaire de Caep^ en Normandie, s'était fixé dès 1795 en Suisse. Il a été longtemps pasteur d'une commune du canton de Neuchâtel où il est mort en 1840> dans an flge très-avancé. Il était considéré, dans tous les cantons protestants, comme un prédicateur distingué, mais plus encore comme un théoricien consommé dans l'art de la chaire, dont il s'est constamment occupé et qu'il a professé dans un cours qui fut trôs-suivi et très-admiré. Sa réputation est peu sortie de la Suisse, sa patrie d'adoption, et de son vivant rien n'a paru de ses travaux. Ses manuscrits sont entre les mains de son fils, M. L.-V. de Bellefontaine, pasteur des Ponts-de- Martel, près Neuchâtel. Il en a été inséré dans le tome Vil du Disciple de Jésus-Christ deux sermons et un fragment de l'Histoire de la Prédication^ contenant un jugement sur J.-F. Ostervald. Je dois à la fraternelle obligeance de M. de Bellefontaine fils, à qui j'en exprime ici ma juste reconnaissance, la communication de quatre sermons de son père et de quatre cahiers de son cours; le !«' sur l'Invention, te S« sur les différents genres de sermons, le 3* et le 4* sur le choix et l'usage du texte. J'ai
il s'exprimait : « Il importe de signaler les écueils » à ceux qui entrent dans la carrière, pour leur » apprendre à les connaître et surtout à les franchir » sans obstacle ; et peut-on leur rendre un plus » grand service que de leur donner une expérience » anticipée, que souvent leurs prédécesseurs n'ont » acquise qu'à force de méditations, d'essais, de » méprises, et aux dépens de leur succès et de leur » repos? Quel avantage d'apprendre en un instant » ce qui a coûté à d'autres tant de veilles! C'est » le motif qui nous a dirigés dans les réflexions sui- » vantes, où nous nous sommes imposé la loi de leur » épargner ce travail. » Je puis dire que les mêmes sentiments m'ont animé.
lu avec un vif intérêt ces pages, qui portent l'empreinte d'un esprit supérieur. Il est à regretter que discours et leçons n'aient point reçu de la main de l'auteur le dernier poli; on ne pourrait songer à les publier qu'après leur avoir fait subir une révision difficile^ sur des copies composées souvent de feuilles détachées et chargées de corrections, de changements, de renvois. « Mon père, » m'écrit Tbonorabie pasteur des Ponts, «ne » tenait pas ô ce que ses sermons fussent imprimés ; il me Ta » encore répété peu de jours avant sa mort; ce n'est pas, je » crois, parce que tout sermon perd à la lecture, et que les » meilleurs pour être récités ne sont pas les meilleurs pour » être lus, mais parce qu'il reconnaissait la vanité de toutes » choses. » Tels qu'ils sont, ces fragments^ surtout ceux du cours, abondent en pensées remarquables, et je me suis trouvé heureux d'en enrichir quelques-unes des notes de cet ouvrage,
Enfin, un plus récent exemple est dû à M. Tabbé Bautain, professeur à la Faculté de théologie de Paris, auteur d'un traité intitulé : Étude sur Vart déparier en public (1 vol. in-12. 1856). fldit dans un court avaikt-propos : t Depuis bientôt quarante » ans, j'ai été continuellement »ppété à parler en » public... et j'ai dû acquérir de Texpérieiice en » cette matière. Ce sont les fruits de cette expé- » riencequeje viens communiquer aux jeunes gens » qui veulent parcourir la même carrière... Je dirai » naïvement ce qui m'est arrivé, ce que j'ai fait, » non pour me donner en exemple, mais avec le » désir charitable d'être utile, si peu que ce soit, » à ceux qui nous suivent, en leur laissant quelques » indications, quelques renseignements qui pour- » ront aider leurs efforts, et ainsi rendre leurs essais » moins pénibles et plus fructueux... Je sais, pour » l'avoir éprouvé, qu'un bon conseil peut épargner » de pénibles tentatives et que souvent un peu )) d'aide fait grand bien. » il m'est permis de m'appliquer mot pour mot ce passage de l'éminent professeur, y compris la date qu'elle contient, et j'aurais peine à croire qu'un pasteur protestant ne fût pas admis à offrir à ses collègues le même genre de service qu'un prêtre catholique a su rendre aux siens.
C'est sous l'empire de ce sentiment que j'ai placé
deux épigraphes en tète de ce volume ; Tune, empruntée à Tacite, résume en quelques mots les qualités que suppose l'éloquence : « Le véritable ora- » teur est celui qui, sur toute matière, peut parler » avec une élocution pure, ornée, persuasive, en » proportion de l'importance du sujet, selon la con- » venance des occasions et avec charme pour les » auditeurs. » L'autre est un mot que Cicéron met dans la bouche de Crassus, qui exprime très-bien l'esprit dans lequel j'ai hasardé d'écrire cet essai et que je puis adresser à mes collègues comme l'orateur romain à ses interlocuteurs : « Sur vos in- » stances, j'ai tenté de vous faire connaître les sources » où vous pouvez puiser et les chemins à suivre ; » non dans la pensée de me faire moi-même votre » guide; ce qui serait une tâche immense et super- » flue, mais de vous montrer la route, et, comme » on dit, de vous indiquer les sources du doigt. »