‹ Observations sur l'état des classes ouvrières (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Unlversityof]

Lesicauses de la misère et da malaise sont nombreuses et compleies. Elles sont personnelles et générales : elles résident daqs l'individu ou dans les institutions et dans les circonstances extérieures. Elles soy t physiques ou morales, accidentelles ou permanentes.

Nous avons admis dans la preipière partie de notre Mémoire la liberté du travail. Nous avons laissé à chacun la plénitude de son action, afin qu'il puisse faire tourner ses facultés et ses propriétés à son plus grand profit. Hais cette action a ses limites, et l'intérêt de tous oppose ane barrière aux tendances particulières. Il y a donc une liberté sociale et une liberté personnelle qui se rencontrent à un point détermina. Il y a un moment où les droits de tous, représentés par le gouvernement, arrêtent les envahissements dans l'intérêt bien entendu de tous les droits individuels. Il s'agit dans cette pondération, dans cette démircation réciproque des forces expansives de la société d'une part et des individus de l'autre, d'assurer la plus grande somme de liberté possible à chaque membre de la famille nationale, mais de manière ce^ pendant que cette liberté soit commune à tous, et que, si elle implique des restrictions, ces restrictions soient également communes à tous. Ces rapports donnent lieu à deux ordres de faits, à la liberté politique et à la liberté industrielle. La seconde n'est que le corollaire de la première, et les dissertations sur la liberté sont assez stériles lorsqu'elles n'ont point pour prémisses et pour point de départ les libertés politiques. Lés unes et les autres découlent du droit naturel ; mais elles émanent, dans leur expression pratique, du gouvernement qui représente tous les intérêts. Nous n'avons point à définir ici la liberté politique, nous la considérons comme acquise à la France dans la signification la plus essentielle aussi bien que la liberté industrielle. Pour la question spéciale qui nous occupe nous n'avons à considérer que les effets et les avantages de cette dernière, en Texaminant du point de vue pratique qui se traduit en intervention du gouvernement dans la production.

f * Voir la première i>açlie intitulée : Situation des classes ouvrières ^ tome X. page 7.

Ce droit que nous attribuons à Tautorîte , nous le savons, a tour à tout été dénié et exagéré'. La liberté industrielle a trouvé des adversaires «t des défenseurs qui n'ont gardé aucune mesure ; mais ces opinions extrêmes sont aujourd'hui abandonnées, et Ton admet sans difficulté que le gouvernement doit écarter et aplanir les obstacles qui s'opposent au développement de toutes les forces individuelles et par conséquent au bien-être de la société. Ainsi la tâche du pouvoir ne finit jamais, et son action doit se résumer en une suite d'efforts pour le développement du bien-être des populations, en admettant pour piincipe suprême la liberté du travail mise en harmonie avec la liberté politique.

Par cela même que l'autorité intervient dans la production, par cela môme qu'il est de son devoir de réduire les difficultés qui s'opposent au développement des forces indi>'iduelles, cette intervention doit sans cehse suivre une marche moins imparfaite, et une constante étude des besoins peut seule aussi lui révéler ce devoir dans toute son étendue. Le gouvernement a par conséquent sa part de responsabilité dans ce mouvement complexe de l'activité nationale, et en manquant à sa mission il devient une des causes de la misère publique et du malaise des individus.

Cependant, il faut le dire, en abordant les détails de la vie réelle, en embrassant dans toute son étendue le problème qui agite aujourd'hui si vivement la société, l'intervention seule du gouvernement ne suffit pas pour résoudre toutes les difficultés qui se rattachent à ce problème. Les causes de la misère et du malaise , nous l'ayons dit plus haut, sont toujours complexes, et c'est en les analysant (SbùriBigeuse— ment une à une qu'on parviendra à les atténuer et à introduire certaines améliorations dans les formes organiques du travail.

La situation des ouvriers, nous Tavons prouvé dans la première partie de notre Mémoire par des farts irrécusables, n'est pas telle qu'elle nous est présentée assez habitu?Rçrai!oi)t par certains novateurs qui ag-gravent le mal pour faire croire èi:l^opportunité et à l'excellence de leurs projets de réforme. Nous avons également établi que le régime de la liberté du travail était la forme la plus utile aux progrès du bienêtre individuel , et que 163 iiinovations et les plans d'organisation de la production n'avaient résisté jusqu'à présent à aucune expérience sérieuse. Est-ce à dire que les formes actuelles du travail soient irréprochables, que chacun vit dans l'abondance, que nous sommes arrivés aux procédés les plus parfaits, à la répartition la plus équitable des produits, et que la dignité et la moralité humaines doivent être satisfaites du sort de l'ouvrier? Loin de nous une pareille pensée; nous croyons au contraire que le champ des améliorations est vaste et d*nne inépuisable fécondité, que d'importants progrès peuvent se réaliser dans la position matérielle de l'ouvrier, et que ces progrès relèveront en même temps en dignité et en moralité, que la société tout entière

se raflermira par Télévation de ses enfants les plus humbies« et que nous remplissons une tâche noble et glorieuse en nous occupant de i a-^ mélioration du sort des classes inférieures. Mais, pour bien remplir une semblable mission, n'est-il pas essentiel de connaître les faits et de remonter surtout aux causes du malaise qu'on signale? Comment appliquer le remède lorsqu'on craint de dévoiler les sources du mal, lorsqu'on refuse de s'expliquer sur l'étendue et l'intensité de ce mal, et qu'on vise très-souvent seulement aux effets dramatiques?

Il n'y a pas d'état social qui n'offre des traces affligeantes de mî-^ sère. Mais ceux qui exagèrent le mal sont aussi coupables que ceux qui le nient absolument. Or, que fait-on depuis quinze ans, si ce n'est de nous présenter sans cesse de sombres tableaux sur la situation des ouvriers , en accusant tour à tour le gouvernement et les classes moyennes d'opprimer et d'exploiter les travailleurs, et de les livrer ainsi à une misère sans fin? Ce n'est pas avec de pareilles déclamations qu'on arrive aux réformes sociales. Elles peuvent flatter les passions, satisfaire l'amour-propre d'une apparente philanthropie; mais au fond elles ne nous ont pas encore donné la plus mince solution, et les utopies les plus savantes de ce temps-ci n'ont pas plus augmenté la masse des subsistances qu'elles n'ont introduit un changement dans la distribution des richesses. Que signifient au reste des plans et des systèmes d'organisation sociale qui restent pendant un quart de siècle à l'état de théories, et qui succombent ensuite sous le poids du ridicule ? C'est pourtant ainsi que se sont terminés tous ces rêves de régénération sociale dont il ne reste plus que de volumineux ouvrages.

Le régime industriel est un phénomène moderne, nouveau, sans précèdent. Il a ses inconvénients, ses imperfections et ses victimes, comme le régime agricole^ comme tous les systèmes d'après lesquels l'homme se procure sa subsistance. Accuser les manufactures d'engendrer la misère, c'est lancer un anathème contre tous les genres dç production, contre le travail lui-même, qui ne donne pas toujours la prospérité. Mais de ce que la misère a toujours existé , de ce qu'il y a toujours eu des victimes, il ne s'ensuit pas qu'il faille considérer ces accidents d'un œil stoïque et déclarer solennellement qu'il n'y a rien à faire, que la Providence et la force des choses le veulent ainsi.

La transformation la plus remarquable qui ait eu lieu dans le travail depuis cinquante ans résulte de la prépondérance du capital et de l'application des machines. Des réformateurs voient dans ces deux circonstances la cause de la plupart des maux des classes ouvrières. N'osant faire la guerre aux machines, ils attaquent le capital et en demandent en quelque sorte la destruction, comme d'un ennemi redoutable qu'il faut combattre par tous les moyens. Quoique nous ayons déjà indiqué l'action et les effets du capital, nous sommes obligé de revenir sur ce point pour la clarté de nos déductions.

Le capital se forme par l'épargne , et l'épargne a pour cause pre-

mière le travail. En faisant la guerre au capital, on attaque par conséquent le travail dans sa source. Suivez un instant la formation des capitaux, et vous verrez comment les premières épargnes naissent par de grs^ds efforts , comment on peut, par Tordre et Téconomie, créer ce puissant instrument de production. L'épargne se grossit par mille canaux divers, et, de notre temps, l'association concentre ces ressources isolées. L'épargne se forme partout, vous la voyez naître entre les mains du plus humble ouvrier comme entre celles du plus intelligent spéculateur ; et l'épargne devient un capital dès qu elle reçoit une application utile. On s'est souvent demandé quelle était la somme qui constituait un capital. La somme la plus faible prend ce nom lorsqu'elle favorise une production ou qu'elle fait naître une industrie utile. La aomme la plus considérable renfermée dans un coiïre-fort n'est qu'un capital fictif aussi longtemps qu'elle n'a point une destination précise. Le colporteur des rues, dont la balle ne vaut que six francs^ y a appli^ que un capital de pareille somme. Pour celui-ci comme pour qui engage des millions, l'épargne vient sans cesse grossir le capital, et le capital à son tour développe la production. En l'attaquant, vous atteignez tous les travailleurs , tous les membres utiles du corps social. L'épargne de l'ouvrier contribuée former ces ressources que l'on consacre aux voies de communication, à l'établissement des manufactures, à tous les grands appareils, honneur du talent et du génie. Il était réservé à notre temps de bien comprendre la puissance du capital et de l'épargne, et leur influence sur l'activité humaine. Mais le eapital n'est fécond qu'à la condition d'être libre. Imposez-lui des entraves , et aussitôt il disparait, il s'anéantit comme un instrument dont on abuse, et il ne se rétablit que par de nouveaux et d'intelligents eflbrts. Détournez violemment ses prolits en faveur de ceux qui ne le possèdent pas, et ses traces bienfaisantes se perdent au détriment de ceux qui le possédaient etau détriment de ceuxqui en ont abusé. Livrez aux hommes la terre la plus fertile, et il faudra encore un capital pour la cultiver. Dotez l'industrie de machines ingénieuses , et il faudra un capital pour les faire marcher. Partout le capital aide le travail, et le travail fait l'épargne. Si vous respectez celui-ci, vous devez aussi votre protection à celui-là ; le premier et le second sont également inviolables, et l'origine du capital rappelle Tintelligence et le labeur des classes ouvrières qui l'ont accumulé, qui en ont profité, qui en profitent et qui en profiteront encore.

La formation des grands capitaux a permis la division du travail, et par cela même les spécialités dans la production. C'est là une des transformations les plus sensibles. Souvent elle a déplacé le travailleur; elle a changé ses habitudes, sa vie et sa destinée. Les machines ont rempli l'office de l'homme , et l'homme s'est trouvé momentanément réduit à l'inaction. D'un autre côté, la puissance ducapital et l'activité des machines ont poussé quelquefois la production au delà des besoins.

Le trop-plein a produit des crises, des chômages, etcausé de cruelles privations à des populations entières.

L'agglomération des travailleurs dans de vastes ateliers a altéré les conditions de moralité, d'instruction et d'hygiène de la plupart d'entre eu%. Les mœurs ont décliné en même temps que la nature physique de l'ouvrier» Par le labeur assidu des parents et le travail précoce des enfants la génération s'est affaiblie. L'intempérance et la débauche y ont contribué, et avec la corruption des mœurs les liens de famille se sont relâchés. Ces faits, sans avoir partout la même gravité, existent cependant dans un grand nombre de manufactures. Si les formes nouvelles du travail ont modifié à ce point l'eiistence physique et morale des travailleurs, faut-il en conclure que les causes de ces changements subsisteront toujours, et que la grande industrie exercera fatalement unie influence déplorable sur la condition morale etphysique des travailleurs? Cette influence, nous venons de la caractériser en peu de mots , en maintenant toutefois ce que nous avons établi dans la première partie de notre Mémoire, que sous le rapport du bien-élre matériel^ les travailleurs de l'époque actuelle étaient mieux partagés que les générations antérieures ; que les exceptions ne détruisaient pas la signification des faits généraux, et que les plaies engendrées par l'industrie moderne n'étaient ni aussi incurables ni aussi destructives que les adversaires des grandes manufactures voulaient bien le dire.

Mais examinons de plus près les causes du mal que nous avons si* gnalé. La grande manufacture a ouvert un champ nouveau au travailleur en même temps qu*elle a modifié les conditions de l'industrie parcellaire. L'ouvrier, en se détachantdespetitsateliers, a renoncé aux habitudes domestiques. Autrefois il faisait en quelque sorte partie de la famille du mattre. Il était forcé de suivre l'ordre de la maison et de se soumettre à des conditions qui impliquaient des habitudes régulières. Cette situation est entièrement changée aujourd'hui par la suppression des jurandes et rétablissement des manufactures. L'industrie réglementée rapprochait l'ouvrier du maître et créait des liens que la liberté et l'émancipation du travail sont venus rompre. Les grands ateliers et l'agglomération des ouvriers dans les manufactures né permettent plus aux entrepreneurs de suivre cette espèce de régime patriarcal qui préservait les ouvriers d'une infinité de dangers et d'écarts. Le travailleur est maintenant livré complètement à luimême. Il n'est plus assujetti à une surveillance journalière. Célibataire, il est forcé de vivre dans les auberges^ dans les cabarets, et de se loger chez des étrangers ; marié, il obéit trop souvent encore aux entraînements de ses camarades, et subit de cette manière tous les dangers de la vie d'auberge. L'immoralité et la débauche qui en résultent ne sont point la conséquence directe, immédiate du travail des manufactures. Celui-ci conduit à la vérité sur une.pente glissante, il détruit la surveillance que subissait l'ouvrier dans la famille du ma!-

tre. ÎA tutelle de celui-ci, préjudiciable sous beaucoup de rapports & roavrier, était cependant une sauvegarde pour sa moralité , et une garantie pour une vie plus régulière.

La Kberté avec son action bienfaisante a ses inconvénients ; en aflranchissant l'ouvrier , elle le livre souvent à des appétits, qui ne sont point contenus par l'éducation. C'est alors que nous voyons l'ivrognerie et la débauche s'introduire parnli les classes inférieures ; c'est alors que nous voyons le concubinage se niontrer sans scrupule ; c*e$t alors encore que nous voyons des mariages précoces ruiner l'avenir du travailleur en le chargeant d'une famille dont les besoins excèdent leg ressources. Mais les causes de ces désordres et de ces misères, fattt*il les attribuer uniquement au régime des manufactures ? Ce serait une singulière conclusion ; et si elle était exacte, il faudrait alors se soumettre fatalement à toutes les influences funestes qui menacent le genre humain.

L'ouvrier , par sa seule volonté , ne peut pas éch(4)per à faction malsaine des ateliers, aux fatigues excessives que lui impose quelquefois sa condition ; il ne peut pas acquérir dans un âge avancé l'instruction qui lui a été refusée dans sa jeunesse. Mais il dépend de lui d'avoir une conduite morale et régulière, d'être économe, sobre et laborieut : nous savons très-bien que l'éducation développe et fortifie les penchants honnêtes, et qu'un ouvrier qui a reçu de bons préceptes, qui a eu de bons exemples, quitte moins facilement le droit chemin que le sujet dont l'éducation a été abandonnée au hasard et la jeunesse livrée aux influences corruptrices; mais encore une fois, la grande indostrie^ les manufactures, la concentration des capitaux ne sont nullement en cause sous ce rapport, et ce qui le prouve jusqu'à Tévidence, c'est qu'on rencontre les mêmes désordres dans l'industrie parcellaire, parmi les ouvriers qui se trouvent d'ailleurs dans des conditions assez semblables à celles qui existaient autrefois dans les professions manuelles.

Quoiqu'il y ait en apparence une liberté réciproque dans les tran-^ sactions entre les mattres et les ouvriers, ces derniers sont néanmoins placés dans une dépendance qui résulte de l'ascendant du capital sur le travail. L'ouvrier qui n'a pas d'épargnes, qui dépense son salaire chaque semaine , chaque jour, est facilement exposé au dénûment; c'est alors qu'il aliène son avenir, qu'il reçoit du maître des avances à des conditions excessives, et que, engagé par un contrat onéreux, il aggrave sans cesse sa situation. Il n'est que trop vrai que les maîtres profitent quelquefois de la détresse des ouvriers, et qu'il se crée ainsi des abus criants dans les manufactures.

Ainsi les maux, la misère, la dégradation physique et morale de l'ouvrier ont une triple cause, et les réformes doivent, par cela même, avoir un caractère complexe. Il s'agit moins, dans l'accomplissement de cette tâcàe* dQ grossir les salaires que d'élever moralement les

classes ouvrières, de leur donner le sentiment de leur dignité, de leur valeur, de Timportance de leur mission dans Fordie social. C'est au gouvernement à prendre l'initiative. Le gouvernement doit l'éducatioo aux enfants du peuple; non pas une éducation savante, inutile aux travaux manuels, mais une instruction morale et religieuse combinée avec les connaissances élémentaires que tout homme qui veut remplir un rôle dans la société doit avoir. Le gouvernement doit aussi protéger les travailleurs de tous les Ages, de toutes les conditions, contre les influences funestes qui résulteraient de la cupidité, de l'indifférence ou de l'incurie des maîtres. En veillant à Ja conservation de l'individu, il veille à la conservation de la société, et nous nç pensons pas que, sous prétexte de ne pas gêner la liberté, il faille livrer le travailleur à tous les hasards de Tingénieusç cupidité du maître. Le pouvoir a donc à remplir une double tâche à l'égard du travailleur ; il doit protéger sa jeunesse, lui fournir les moyens de s'instruire et d'acquérir les connaissances qui le mettront à même de pourvoir à ses besoins et de se créer une existence supportable ; il doit ensuite, par des lois protectrices, réprimer les abus qui pourraient compromettre la moralité, la santé ou les intérêts de l'ouvrier, en limitant l'étendue des pouvoirs du maître, en imposant aux exploitations de tout genre des règles compatibles avec la liberté des transactions, propres non-seulement à maintenir les droits du travailleur, mais encore à le préserver des entraînements qui pourraient épuiser ses forces; en un mot, le gouvernement doit établir dans les manufactures, aussi Uen que dans l'industrie parcellaire, une police pré* servatrioe dans l'intérêt de l'hygiène et de la morale du travailleur. Si l'état a de graves et sérieux devoirs à remplir envers l'our vrter, cduî'-ci doit aussi contribuer de ses propres forces à l'amé^^ lioration de sa condition. Ce n'est point l'élévation du salaire, nous le répétons, qui hfttera le plus l'accomplissement d'une si noble tâche. Ne voyons-4ious pas la misère pénétrer quelquefois dans toutes les cartégories de travailleurs, et ceux qui sont le mieux payés ne se trouvent-ils pas aussi dans le dénûment? Dans les métiers et les diverses professicms où les ouvriers sont mieux rétribués que dans les manufactures, on rencontre souvent plus de désordres et d'irrégularités. Pour s*&k convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur les habitudes des ouvriers des villes. Les chômages volontaires, l'ivrognerie et la débauche y détruisent l'effet des plus forts salaires. Si, dans l'état actuel de la ffloralité de certains travailleurs, on doublait ou triplait leur sa^ taire, en admettant que cela fût possible, que gagnerait-on? Rien! Nous eroyotfs au contraire que le travail en souffrirait, et que les désordres ne feraient que s'aggraver avec l'augmentation des ressources de l'ouvrier. Nous insistons sur ce point, parce qu'il est fondamental dans l'cDUvrede la régénération. Quand l'ouvrier sera entré dans la voie des réformes de cette nature, il arrivera facilement aux iuo:yçu^

organiques qai pourront améliorer sa condition. Il trouvera de grandes ressources dans l'association sous le rapport moral et matériel « et il marchera d*un pas plus ferme et plus résolu dans la carrière laborieuse qui lui est assignée par la Providence.

Enfin, la tAche du mattre consistera à favoriser à la fois l'initiative *du pouvoir et les efforts individuels et collectifs des travailleurs dans la voie du bien. En assainissant ses ateliers, en y introduisant l'ordre et le respect des mœurs, en encourageant l'association des ouvriers entre eux, en veillant à l'éducation dç leurs enfants et en les aidant dans les arrangements de leur vie matérielle, il ne fait que fortifier ses propres intérêts, et il donne des bases plus solides k son industrie et à ses travaux.

On voit qu'il faut un«triple concours pour arriver à ramélioration du sort des classes ouvrières. Ces améliorations sont ensuite de deux natures, d'une part intellectuelles et morales, et de l'autre économiques ou matérielles.

Dans l'état présent des choses, nous n'avons pas les l'essources nécessaires pour l'éducation et l'instruction des classes inférieures, et quels qu'aient été les progrès de l'instruction élémentaire dans notre pays depuis environ dix ans, nous restons à cet égard encore bien au-dessous de plusieurs peuples du continent. Les écoles industrielles et agricoles sont à peu près inconnues chez nous. Les enfants des classes inférieures, après avoir reçu dans les écoles primaires une instruction très-insuffisante, ne possèdent aucune des notions utiles dans le choix d'une profession technique. Ils sont alors forcés de se livrer à des travaux tout à fait simples, ou de faire un long apprentissage pendant lequel ils sont pour la plupart employés comme manœuvres plutôt que comme apprentis, et à re2;piration des délais stipulés par le contrat d'apprentissage, ils ne sont pas toujours en état de pourvoira leurs besoins. Une première éducation technique et une meilleure législation sur le contrat d'apprentissage mettraient les jeunes travailleurs en état de suivre leur carrière avec plus d'intelligence et de profit. Il s'agit pour l'ouvrier d'aborder surtout le travail dans les meilleures conditions possibles, qu'il se place dans l'agriculture, dans la manufacture, ou dans l'industrie parcellaire. Or, on n'arrive à ces conditions que par une instruction préparatoire que le gouvernement seul peut faire donner aux classes inférieures.

On a fait en France et dans plusieurs pays manufacturiers une loi sur le travail des enfants dans les manufactures pour limiter d'une part la durée du travail, et pour déterminer de l'autre un minimum d'âge pour les admissions. La loi a cherché à concilier l'instruction des enfants avec ces deux dispositions fondamentales ; mais il est prouvé que dans une fouie de localités et dans la capitale même, les écoles sont insuffisantes ou manquent tout à fait pour remplir ce vœu de la loi. Il est évident que, à quelques rares exceptions près, le pouvoir central ou

les communes peuvent seuls fournir les moyens d'instruction par la fondation d'écoles.

Nous avons trois écoles d'agricuiture, trois écoles d*artset métiers) et un enseignement supérieur formé par les cours du Conservatoire des arts et métiers. Mais ces ét^iblissements n'exercent qu'une faible influence sur l'instruction des classes inférieures pour lesquelles ils sont d'ailleurs à peu prè» inaccessibles. Ainsi, l'enseignement indus» triel élémentaire qui prépare à toutes les professions, celui qui devrait être le plus répandu, manque à peu^rès totalement chez nous. H ne s'agit point d'apprendre dans ces écoles un métier, mais uniquement d'acquérir certaines notions techniques et graphiques, qui facilitent plus tard l'apprentissage et en abrègent la durée. Noos ne donnerons point ici le programme de ce genre d'enseignement ; les écrits sur cette matière sont très-nombreui, et plusieurs Etats de T Allemagne ont déjà réalisé avec succès l'établissement d'îles populaires et d'écoles agricoles et industrielles uniquement destinées à l'éducation et à l'instruction des claies inférieures. Hais nous nous arrêterons cependant sur un point trop négligé jusqu'à présent dans l'éducation et rarement classé au nombre des moyens proposés pour l'amélioration du sort des classes ouvrières. Nous voulons parler de la gymnastique.

D'après des observations dont l'exactitude ne saurait être mise en doute, la taille et la force des hommes diminuent en France. Cet amoindrissement se remarque dans les campagnes aussi bien que dans les villes, et les opérations du recrutement, entre autres, ont contribué depuis longtemps à le constater. On doit le rapporter sans doute à des causes variées ; mais on ne peut pas se dissimuler que les transformations industrielles, le séjour et l'agglomération des ouvriers dans les manufactures, l'application précoce des enfants au travail et la démoralisation si grave des classes ouvrières n'aient hâté ce funeste résultat. On peut, sinon détruire, du moins neutraliser plusieurs de ces causes qui contribuent à l'abâtardissement de la race, et la gym*nastique pratiquée pour ainsi dire à tous les âges nous parait un des moyens les plus efficaces pour arriver à ce but, surtout che2 les ouvriers des manufactures et des villes. Mais où trouver le temps pour cet exercice? nous objectera-t-on. Ce temps se trouvera, pour les adultes, sur les journées qu'ils passent au cabaret ou dans la débauche, et pour les enfants, au moment de la récréation. Ces exercices, il est presque inutile de le dire, ne sont pas conseillés à tous les ouvriers adultes. Ceux qui exécutent des travaux fatigants, qui exigent une grande application physique, développent assez leur force musculaire, et à ceux-là il faut plutôt des exercices intellectuels. Mais combien n'y a-t-il pas de travaux dans l'organisation industrielle qui retiennent l'ouvrier constamment dans la même position et qui finissent par altérer ses facultés physiques! La gymnastique, dans ces cas, rétablît l'équilibre et les forces, et rend aux membres cette souplesse qu'ils sont menacés de perdre par

une position gdiiée cl uniformément la même. La gymnastique appliquée aux classes inférieures a, dans ces derniers temps, fait de rapides progrès en Allemagne^ aux Etats-Unis et même en Angleterre* Chez nous, elle ne fait point assec partie de l'éducation de la jeunesse, et nous ne tenons pas en général compte de l'influence salutaire des exercices physiques sur les organisations débiles ou languissantes. On a bien introduit la gymnastique dans l'éducation des classes moyennes et supérieures; mais jusqu^à présent on n'a pas songé à accorder le nème bienfait aux classes inférieures dont l'éducation est encore si imparfaite.

Le travail des manufactures, en paralysant les forces physiques, en arrêtant la croissance, contribue par cela même à détruire l'énergie de l'àme, car la santé et la force du corps importent plus qu'on ne pense à l'élévation et au perfectionnement des facultés morales* Les exercices physiques entretiennent la vigueur de l'esprit, fortifient la volonté, ils rendent l'homme propre à braver les périls et à surmonter les obstacles. De ce point de vue, la gymnastique devrait être une institution nationale et faire partie de l'éducation de tontes les classes de la société ; elle devrait ensuite suivre l'homme à travers la plus grande partie de sa carrière comme distraction et comme exercice hygiénique, toutes les fois que sa condition et ses devoirs ne lui imposeraient pas une occupation qui rendrait un pareil exercice inutile.

Mais l'action tutélaire du pouvoir doit aller plus loin encore. Si la elaase nombreuse qui se livre aux travaux manuels peut et doit se passer, dans la plupart des cas, d'une instruction savante, de l'étude des théories scientifiques qui dominent l'ensemble des connaissances humaines, elle doit, en revanche, connaître les institutions publiques et être initiée aux affaires du pays; non pas pour être appelée à modifier les premières ou à se mêler directement aux secondes, mais pour respecter les unes et pour tirer de la connaissance des au^ très les enseignements nécessaires au travail et à l'amélioration de sa condition. Ces notions renfermeront les exigences et les prétentions des classes ouvrières dans des limites possibles et raisonnables ; elles leur permettront de formuler leurs droits de manière à arriver à des solutions pratiques compatibles avec les intérêts et les droits de tous. Alors, il n'y aura plus de danger à supprimer les lois sur les coalitions, lois essentiellement iniques dans leurs principes etdans leurs conséquences, en ce qu'elles imposent aux travailleurs des entraves que n'éprouvent ni les maîtres ni les entrepreneurs, et qu'elles gênent en définitive la liberté des transactions au détriment des premiers. Elles gênent les associations utiles, le concert pacifique d'une classe nombreuse, à laquelle on ne saurait dénier le droit d'examiner, sans violences et sans troables, le meilleur mode d'application de ses forces et de ses facultés. L'Angl^rre a depuis longtemps donné l'exemple de cette émancipa-

tion, et l'ordre, ainsi que la production, ne s*en (rouvent pas plus mal.

A mesure que les ouvriers seront plus nooraux, plus instruits, ils sauront mieux régler et débattre leurs intérêts ; leur conduite sera plus gage et plus modérée ; il y aura plus de stabilité et d*ordre dans leurs habitudes, et Tassociation sera ainsi favorisée. Au compagnonnage, si funeste en général, seront substitués des liens plus réguliers et qui n'amèneront pas ces dangereux conflits qui surgissent souvent aujourd'hui dans un même corps de métier. En donnant au livret des ouvriers une forme plus précise et mieux arrêtée, on augmentera les garanties réciproques du maître et des travailleurs, et ces derniers euxmêmes auront vis-à-vis l'un de Tautre une position nette, parce que !e livret, dans sa véritable expression, contient l'abrégé des antécédents de l'ouvrier en même temps que l'énoncé de sa valeur morale et matérielle. Ces renseignements ne sont-ils pas d'une incontestable utilité lorsque les ouvriers veulent établir entre eux, par l'association, des liaisons plus intimes qui entraînent une certaine solidarité et qui confondent souvent les intérêts de tous les associés? Le livret doit donc être de la part du gouvernement et du pouvoir législatif l'objet d'études sérieuses, car nous sommes assuré que, bien conçu, il sera un moyen de sécurité et de moralité pour les maîtres et les ouvriers. L'établissement de règles fixes pour le contrat d'apprentissage serait égalen^ent une mesure d'ordre et de protection et pourrait avoir une heureuse influence sur le sort des ouvriers, surtout au début de leur carrière. Les apprentis ne sont que ^op souvent victimes de la cupidité des maîtres. Ils sont quelquefois l'objet de spéculations répréhensibles, excédés de travail et soumis à des traitements funestes à leur développement physique et intellectuel.

Il est inutile de nous étendre ici sur l'utilité des conseils de prud'hommes; c'est une institution qui est jugée depuis longtemps, et il n'y a qu'une voix sur sa bienfaisante action. Médiateurs entre Touvrier et le mattre, les conseils de prud'hommes débarrassent l'industrie d'une foule de conflits qui pourraient en entraver la marche. L'institution a fait ses preuves depuis quarante ans; il ne s'agit plus aujourd'hui que de la généraliser autant que possible et de l'appliquer à toutes les industries qui ont quelque importance dans l'ensemble de la production.

Examinons maintenant quels peuvent être les devoirs du gouvernement en ce qui concerne la police des manubctures, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Déjà nous avons, en suivant l'exemple de la Grande-Bretagne, fait une loi sur le travail des enfants dans jes manufactures, loi incomplète il est vrai, mais qui recevra sans doute des perfectionnements ultérieurs. Si les enfants ont été exposés et sont encore exposés, dans quelques cas, à une application excessive, si lessoins pour leur instruction et leur état hygiénique ont été négligés, et si la loi a voulu remédier à ces inconvénients dans un intérêt d'humanité.

qui est en mfiinc temps un intérêt social, il est évident que le législateur doit également porter ses regards sur la position des travailleurs adultes dans les manufactures, afin de préserver ces travailleurs des influences Funestes h leur santé et à leur moralité. Ce droit d'intervention de la part du gouvernement existe déjà en principe et en fait. Et n'y a-t-il pas une législation par exemple sur les établissements insalubres? N'y a-t-il pas certaines professions qui sont placées sous la surveillance de l'autorité pour ne pas compromettre la sécurité et la salubrité publiques? Ces mesures préservatrices sont prises dans rintérét collectif de la société. La loi sur le travail des enfants dans les manufactures renferme sans doute une pensée d*humanité ; mais elle a ensuite été dictée pour préserver la génération des travailleurs des maux qu'entraînent des fatigues précoces. On n'a pas seulement vu des victimes individuelles, on a encore voulu garantir d'un dommage certain le corps social tout entier. Nous concevons qu'il est plus difficile de limiter la durée dutravailde l'ouvrier adulte : ce serait enchaîner sa liberté. Hais l'Etat peut obliger le manufacturier k le placer dans de suffisantes conditions de salubrité ; il peut ordonner que certains ateliers soient construits de telle façon que l'ouvrier ait assez d'air et d'es* pace ; il peut encore intervenir pour exiger l'application d'appareils de salubrité qui diminuent les dangers de quelques industries. Tout cela doit se faire non-seulement dans l'intérêt spécial des travailleurs, mais, comme nous l'avons dit, dans l'intérêt collectif de la société et pour arrêter la dégénérescence et l'affaiblissement de l'espèce.

Le mélange des sexes dans les grands ateliers est une des circonstances qui contribuent le plus à la démoralisation des ouvriers ^ . Ce mélange n'est pas toujours une nécessité de l'industrie; car on peut citer un assez grand nombre d'établissements où il n'existe pas, et où les entrepreneurs ont pu établir la séparation sans s'imposer de trop grands sacrifices ^. Nous avons du reste déjà indiqué, dans la première partie de notre Mémoire, des cas où la séparation des sexes était praticable et ou elle se pratiquait en effet. Nous pensons donc que le gouvernement aurait aussi à intervenir dans cette question, et qu'apiès des informations précises, il serait possible de lui donner une so-

* M. VlUenné, dans son excellent livre sur VÉtat physique et moral des ouvriers , dit dans ses conclusions quMl existe trois usages pernicieux dans les ateliers des grandes manufoctures : le mélange des sexes; la durée journalière beaucoup trop longue du travail pour les enfants; et les prêts d'argent faits par certains maîtres à leurs ouvriers, à titre d*avanoes sur leurs salaires. Le premier de ces usages corrompt les mœurs, le second détruit la santé, le dernier produit la misère, et tous trois outragent la morale publique. Une loi particulière, dit M. Villermé, qui ordonnerait de séparer soigneusement lés sexes dans les ateliers des grandes manufactures ^ qui fixerait pour les enfants et diaprés r&ge un maximum à la durée joumalièro du travail, et qui déclarerait non privilégiées toutes les créances des maîtres inscrites sur les livrets des ouvriers, lorsque ces créances dépassent une certaine somme, pourrait seule mettre tin partout à des maux si déplorables.

* A Wesscrling, en Alsace, entre autres.

lulioii législative. De même que beaucoup d*entrepreneurs ont pris l'initiative pour réclamer une loi sur le travail des enfants dans les manufactures, de même on peut citer un assez grand nombre d'industriels disposés à accepter les modifications qu'on introduirait sous ce rapport dans le régime des manufactures. Le pouvoir est le gardien de la morale publique, et, à ce titre, il a évidemment le droit de veiller à la conservation des mœurs, surtout lorsque le danger est tel qu'il menace toute une classe de la société.

Les avances que font les maîtres aux ouvriers, nous l'avons déjà fait remarquer aussi, sont la source des plus graves abus, et le travailleur est très-fréquemment victime de la dépendance dans laquelle il se place lorsqu'il anticipe sur son salaire. Il perd sa liberté, et de là résulte que le fabricant ou l'entrepreneur ne se fait, dans une foule de circonstances, aucun scrupule d'abuser de cette position. L'ouvrier, on le conçoit, ne peut quitter le maître qu'après avoir acquitté sa dette envers lui, et si, malgré la dette, l'ouvrier reçoit son congé, celle-là reste mentionnée sur le livret, et dès lors il rencontre de très-grands obstacles pour se placer de nouveau, piarce que l'entrepreneur qui le reçoit est forcé de lui faire subir des retenues au profit du maître qu'il vient de quitter, jusqu'à l'extinction complète de la dette. En réalisant la pensée de M. Villermé, qui consiste à déclarer non privilégiées toutes les créances des maîtres inscrites sur le livret des ouvriers, on couperait le mal à sa racine. Il est vrai que les ouvriers, dans des cas difficiles ou dans des moments de détresse, ne trouveraient plus les mêmes facilités auprès des entrepreneurs. Ce se^ rait un inconvénient sans doute. Hais lorsqu'on sait que très-souvent les entrepreneurs conduisent l'ouvrier sur cette pente glissante pour l'exploiter ensuite et pour lui imposer les plus dures conditions, on conviendra facilement que les avantages exceptionnels que les ouvriers trouvent dans le mode actuellement usité, ne peuvent compenser les résultats funestes qui accompagnent presque invariablement les avances qu'ilsont reçues. Cet usage est beaucoup plus fréquentdans l'industrie parcellaire que dans la grande manufacture. Cependant, même dans celle-ci, les avances soit en argent, soit en objets en nature, sont une cause de spéculations répréhensibles, faites au détriment de l'ouvrier. Pour ce point, un changement dans les rapports est trèsfacile, et si une loi déclarait les créances ainsi fondées non privilégiées, ni les maîtres, ni les ouvriers ne pourraient s'en plaindre. Les seconds en éprouveraient bientôt la bienfaisante influence, et le petit nombre des premiers qui cherche aujourd'hui des bénéfices dans cet usage ne ferait que rentrer dans les conditions ordinaires auxquelles obéissent tous les manufacturiers honnêtes.

Il arrive quelquefois que des crises commerciales ou industrielles, des catastrophes ou des phénomènes physiques détruisent momentané* ment l'état normal d'une partie de la population. Dans ces cas, il est

aussi 'du devoir du gouvernement et de la société de venir au secours des victimes. Cette assistance se manifeste du reste assez fréquemment. Les inondations, les incendies, la grêle amènent presque toujours une action réparatrice de la part du pouvoir, et les différentes classes de la société interviennent aussi elles-mêmes spontanément pour adoucir les effets de ces désastres. Cette assistance est une obligation, et il ne faut même pas la considérer comme une charité qui n'implique jamais un devoir absolu. Par cela même que le gouvernement et la société viennent au secours des individus qui ont souffert dans leurs propriétés , par cela même aussi le pouvoir doit adoucir les souffrances des classes ouvrières qui ont été momentanément frappées par des événements en dehors de toutes les prévisions humaines. Mais, qu'on le remarque bien , une pareille assistance constitue un fait exceptionnel dans la vie du travailleur, et il ne faudrait pas que la production comptât d'une manière régulière sur des secours de cette nature. La charité elle-même est destinée à soulager des misères individuelles, et en agissant d'une manière permanente, elle ne doit s'étendre qu'aux individus qui sont hors d'état de travailler, aux invalides de la société qui n'ont pas la plénitude de leurs facultés intellectuelles et physiques. La charité, considérée comme élément de la production générale, se transforme en un impôt, et dès lors elle perd son efficacité et son caractère moral et religieux. Les établissements de bienfaisance, les hôpitaux, les hospices ne sont destinés qu'aux infirmes, aux malades et aux vieillards, et la charité privée doit surtout compléter l'insuffisance de ces établissements. Le pouvoir, sans doute, ne peut donner assez de sollicitude à ceux-ci ; mais il ne faut pas qu'il en itiéconnaisse la destination, et il ne faut -pas que la philanthropie leur assigne un rôle qui encouragerait la paresse on l'imprévoyance d'une certaine classe de la société aux dépens de la société tout entière.

Quand le pouvoir a rempli sa tâche à l'égard du travailleur, quand il a favorisé son éducation, quand il lui a fourni des moyens d'instruction, et lorsqu'enfin il le préserve, autant que cela est possible, des influences funestes à sa moralité et à sa santé, qu'il le protège, autant que cela est compatible avec la liberté industrielle, contre les abus qui résultent de la puissance hiérarchique du maître et du capital dont celui-ci dispose; quand le gouvernement a fait tout cela, disons-nous, Foûvrier, de son côté, doit aussi réunir ses efforts pour améliorer sa condition ; il doit user de tous les moyens pour accroître ses forces, son instruction et sa moralité. Car c*est dans ces efforts qu'il trouvera plutôt la source des améliorations auxquelles il aspire que dans une augmentation de salaire.

Si, par un calcul qui ne nous paraît guère possible, on parvenait à établir, d'une part, le nombre des journées que les ouvriers de toutes les classes perdent au cabaret et dans la débauche, et, de l'autre, les

sommcâqui sont ainsi dépensées improductivemcnt; on serait étonné de rénormité des pertes de temps et d'argent occasionnées par le désordre et la mauvaise conduite des travailleurs. Il y a à Paris seulement environ 6,000 marchands de vin qui n'existent pour ainsi dire que par les ouvriers. Sans doute, comme ceux-ci ne vivent plus dans la famille du maître, ils sont obligés de chercher leur subsistance ailleurs. Mais le tiers des marchands de vin qui sont actuellement dans la capitale répondrait et au delà aux besoins réels des ouvriers célibataires qui n'ont pas un ménage pour y prendre leur nourriture. Ces profits absorbés par 4,000 marchands de vins qui, loin d'être un élément utile dans la société, en sont au contraire la plaie, suffiraient pour faire exister un pareil nombre de familles. Maintenant, si les journées passées au cabaret étaient employées au travail, les ouvriers trouveraient là une nouvelle source de bénéfices et une sauvegarde contre de fréquents entraînements. L'Etat ne peut point, sans porter atteinte à la liberté industrielle, limiter le nombre des cabarets * , pas plus qu'il ne peut défendre aux ouvriers de les fréquenter. C'est donc à ceux-ci de prendre des habitudes d^ordre et de fuir des lieux qui compromettent à la fois leur santé et leur moralité. Les maîtres, sans doute, peuvent favoriser ces tendances, et nous avons vu que les manufacturiers de Sedan avaient réussi à détruire presque complètement l'ivrognerie chez les classes ouvrières de leur ville. Mal-* heureusement tous les manufacturiers ne sont pas animés du même esprit, et dès lors les ouvriers doivent chercher dans leur propre force les moyens pour combattre cet ennemi dangereux.

Les mariages précoces, nous l'avons déjà indiqué dans la première partie de notre Mémoire, ont les conséquences les plus graves pour le sort et l'avenir des classes ouvrières. Cet acte si important s'accomplit en général, chez les travailleurs, avec la plus grande légèreté. Dans les manufactures et les ateliers, le mélange des sexes conduit d'abord au concubinage ; cependant ces positions' se régularisent encore assez souvent. Dans les deux cas, des enfants viennent bientôt aggraver la situation, et jusqu'à ce que ceux-ci soient en Age de suivre les travaux de la fabrique, le sort des parents se trouve d'autant plus pénible que le nombre des enfants est plus grand. Si l'inconduite de l'ouvrier complique cette situation, alors la positionde la famille est dé-* plorable, et elle est inévitablement livrée à une misère afireuse. De pareils exemples sont plus nombreux encore dans les manufactures qtiè dans l'industrie parcellaire; mais ils se rencontrent aussi chez lesar^ tisans des grandes cités, oà malheureusement les occasions de dissi-

Ml y a des États où tos auberges et les cabarets constituent des monopoles. Le goiipveniement se réserve le droit d*en limiter le nombre, et il n*accorde Tautorisation d*éta«> blirdc nouveaux cabarets qu\iprès des enquêtes et lorsque la nécessité en estsufiisamroent démontrée. Cest ainsi que les choses se passent dans plusieurs cantons de la Suisse et dans quelques États de la Confi^lération germanique.

pation pour les otivriers sont aussi fréquentes que dans les foyers industriels. Ce sont les faits de cette nature qui frappent particulièrement les réformateurs et les philanthropes, et sans recourir aux causes d^. cesdouleui:s, ils en rendent la société responsable. Ils accusent les industries et les institutions, quelque étrangères que soient les unes et les autres à ces maux qui, pour la plupart du temps, ne prennent leur source que dans Timprévoyanceet ledésordre. La sobriété et Téconomie engendrent la prudence, et la prudence, dégagée même de toutes les consi-dérations morales, est un sufGsant préservatif contre le mariage, et à plus forte raison contre le concubinage, toutes les fois que l'ouvrier ne se sent pas en état de nourrir et d'élever une famille. Voyez les classes supérieures ! Avec quelle prudence et quelle circonspection ne contractent-elles pas des mariages! Les classes moyennes imitent cet exemple, et c'est là ce qui contribue à leur aisance et à leur prospérité. Pourquoi les classes inférieures ne marcheraient-elles pas dans la même voie? Pourquoi ne gouverneraient-elles pas leurs penchants par les mêmes considérations et avec la même énergie? Une meilleure éducation, de meilleurs exemples, et l'esprit d'ordre et d'économie sont une préparation nécessaire à la réforme fondamentale que nous indiquons ici. Il y a dans le monde un certain nombre de causes de prospérité

Su'il faut étudier soigneusement. Or, parmi ces causes, il n'y en a pas e plus efficaces que la continence et le choix judicieux de l'époque à laquelle l'homme peut contracter mariage et s'élever au rang de chef de famille.

Il est certain que la mauvaise distribution du sol en Irlande et dans quelques autres contrées de l'Europe, ainsi que l'oppression dans laquelle gémit le peuple, sont des causes actives de misère. Mais l'accroissement de là population irlandaise, résultat des mariages précoces, est une cause non moins active du profond dénûment qui accable ces populations. Ses forces prolifiques, qui ne sont contenues par aucune considération, réduisent successivement la part de chacun, et quoique nous n'admettions point ces prédictions sur une époque prochaine où les subsistances viendront à manquer au genre humain, nous pensons néanmoins qu'une population plus virile et qui suivrait une progression plus lente échapperait plus aisément aux causes et aux atteintes de la misère ; elle éprouverait surtout moins les influences des crises industrielles et des désordres dans la production. Dans ces agitations, les causes et les effets se confondent : l'imprévoyance engendre la misère, et la misère engendre à son tour l'imprévoyance et le désordre. On ne peut pas fairede lois préventives contre le mariage, et tout ce qu'on a dit et écrit à ce sujet est impraticable. Prescrire alors l'époque à laquelle l'ouVrier doit se marier, on lui interdire complètement le mariage, serait porter une atteinte grave à sa liberté et à sa dignité. De semblables mesures n*arrêteraient d^ailleurs pas l'accroissement de la population , et ne feraient qu'augmenter le nombre des enfants

illégitimes. Quelques gouvernements ailemands ont apporté de nom* breuses entraves aux mariages dans les classes inférieures, et ces entraves ne sont qu'une cause de désordres. Il y a en Alsace une foulé d'ouvriers étrangers qui n'ont pu se procurer les actes nécessaires pour se marier, précisément par suite des mesures prises par les pays aux^ quels ils appartiennent, et qui se trouvent engagés dans des unions illicites. Ainsi ces mesure^ préventives manquent complètement leur but. C'est dans Tindividu même qu'il faut chercher les sources des ré^ formes ; c'est en lui faisant connaître ses devoirs , ses intérêts, sa vé-* ritable situation, qu'on l'empêchera de contracter des mariages précoces, et qu'on lui donnera le sentiment des périls qui attendent un pèro de famille qui n'a que d'insuffisantes ressources pour nourrir et élever ses enfants. De pareilles considérations auront plus de valeur à ses yeux que tous les systèmes qu'on a imaginés pour arrêter le pouvoir prolifique des classes inférieures. Il faut bien le remarquer, le bien-* être et ta prudence sont des conditions qui^se déterminent réciproque* ment. Elles sont responsables l'une de Tautne. On n'a point en général à recommander la prudence à l'homme aisé. Le meilleur préservatif contre des actes inconsidérés se trouvédonc dans l'aisance même. Or, cette aisance, le travailleur peut se la procurer plus facilement lorsqu'il est seul et dégagé des soucis qui sont le cortège inséparable du ménage. Loin de nous cependant la pensée d'interdire à l'ouvrier le mariage. Il a plus que personne besoin des joies et des consolations de la famille; mais ces satisfactions il les trouvera lorsqu'il se sera fait un capital par l'épargne, lorsqu'il aura> autant que cela est humainement possible, écarté les mauvaises chances de l'avenir et fixé les incertitudes de sa condition. C'est ainsi que l'homme sage se gouverne , et l'ouvrier peut trouver l'exemple de cette sagesse dans les clauses moyennes.

Passons à un autre ordre d'idées et de faits. La question que nous venons de traiter implique de l'abnégation et une résistance morale ; celle que nous abordons exige au contraire de l'action et de l'initiative ; elle appelle l'expansion et l'application des forces Organi-^ ques de Thomme.

L'association est une des combinaisons qui ont le plus hAté les progrès de Tindustrie dans les temps modernes. Elle prête aux forces qui se réutiissent une nouvelle puissance, et en recueillant des éléments

Sour ainsi dire moléculaires, elle devient l'instrument le plus fécond e la production. L^épargne d'abord , l'association ensuite : voilà en grande partie le secret de ce prodigieux développement des richesses doût nous sommes témoins. Mais comme ces richesses se distribuent d'une manière inégale, que le capital semble toujours prélever une part plus forte que le travail ^ on a voulu agrandir le rôle de l'asso-^ ciation et étendre ses bienfaits à ceux-là même qui ne sont pas dans les conditions d'y participer. Lé travail et le capital obéissent à des lois naturelles, et il y a entre ces deux instruments de la production

une solidarité, une sorte d'équilibre qu*on ne peut détruire qu*en compromettant la production elle-même et en ruinant par conséquent la. richesse dans ses bases. Dès qu*on imposerait au capital, par la force ou même par des conventions spontanées, des conditions oné— reuses; si on enlevait aux profits une portion pour l'ajouter aux sa— laires, le capital disparaîtrait au bout d*un certain temps, et avec lui une des sources du travail. La condition de l'ouvrier, qui aurait été temporairement améliorée, empirerait bientôt, et il serait en définitive plus mal partagé qu'avant cette participation momentanée à des bénéfices qui, selon les lois économiques , auraient dû avoir une autre destination. Mais, dira-t-on, d'après cela cette merveilleuse combinaison sera toujours inaccessible pour Touvrier, et si le maître ne veut pas Tassocier, il restera éternellement en dehors de l'association. Cette hypothèse est beaucoup trop absolue.

Sans doute l'association ne s'impose pas; elle est un acte volontaire déterminé par une communauté d'intérêts. En industrie, le capital sans le travail est stérile, sans objet, et réciproquement le travail sans capital ne trouve aucune application dans l'activité des peuples arrivés à un certain degré de civilisation. Il s'établit toujoursentre ces deux agents une sorte de lutte, non pour l'accompUp^ément de l'œuvre, mais pour (a distribution et le partage des prodiiiis« Cependant ces efforts mutuels sont réglés, comme nous T^^yons dit, par des lois naturelles qu'on ne saurait enfreindre sans dqDgi^r. Les profits appartiennent an capital, les salaires au travail, et il est impossible de changer arbitrairement et au moyen de l'association les proportions entre les uns et les autres, ainsi qu'on le verra par les observations suivantes. • ,

Dans Tassôciation , les résultats pour chaque associé sont toujours proportionnels aux forces qu'il a apportées dans l'accomplissement de l'œuvre commune. Ces résultats sont en général positifs, c'est-à-dire fructueux pour les associés; niais ils peuvent également être négatifs, et se résoudre en pertes pour chaque membre de l'association. Selon les diverses formes de celle-ci, il y a solidarité entre les membres associés, ou chacun limite son concours et l'apport de son capital. Mais il existe dans toutes les associations une égalité proportionnelle, c'est-à-dire qu'en principe les droits Sont les même^ pour tous, et ils ne varient que dans la quotité des produits. Pour apprécier ces pro— dùitSy il faut que les opérations qui ont pour objet une fabrication déterminée, soient connues dans leurs plus grands détails par tous les associés* En effet, pour déterminer la part de bénéfice de chacun, il faut que chacun connaisse aussi l'ensemble des bénéfices. Même obser» vation pour la répartition et la réparation des pertes. La production^ dans ces diverses combinaisons, offre toujours quelque chose d'aléa*toire et d'incertain, et si l'association est complète et sérieuse, ces chances aléatoires doivent atteindre tous les associés sans exception.

Elles portent sur les bénéfices ; mais elles peuvent aussi affecter le ca« pital et le détruire complètement. Pour constater de pareils accidents, de même que pour établir la prospérité d'une entreprise ou sa situa^ tion périodique, il faut une comptabilité, des livres renfermant les détails numériques relatifs à l'entreprise et pouvant être mis à chaque instant , ou à des époques des, sous les yeux des associés. Ces arrangements et ces facultés sont eu général indiqués dans le contrat organique même de l'association , qui contient l'énoncé des droits et des obligations des associés.

Le plus ordinairement, et d'après la forme actuelle de la produc-^ tion, le capital s'associe avec le capital ; et une fois cet élément constitué, il appelle à lui le travail. Le travail salarié, rétribué d'une manière fixe, est dégagé de toutes chances aléatoires. C'est un nouveau contrat librement passé entre le capital créé par l'association et le travail qui ne stipule qu'un salaire. Dans ces conditions, il est évident que ce salaire ne peut s'accroître des profits du capital ou d'une portion de ces profits sans des stipulations expres$es. Or, quand l'association entre le capital et le travail a ainsi lieu, le travail subit égaleinent les chances aléatoires de l'opération. Le travail participe aux bénéfices industriels moins pour le labeur matériel qu'il apporte dans l'oeuvre commune, que pour le concours intellectuel et ar^W^ru^, et la surveillance qu'il apporte ; et ainsi personnifié, il recueille une part plus forte dans les résultats, que s'il s'était borné au simple rôle de salarié. Mais il ne faut pas oublier qu'une liberté complète préside de part et d'autre à de pareils arrangements, et que le travail ne fait pas plus la loi au capital que celui-ci ne fait la loi à celui-là. Il ne faut pas oublier non plus que c'est là une forme en quelque sorte exceptionnelle, qui ne se rencontre pas ordinairement dans les différentes branches qui composent la production. On la trouve dans les opérations commerciales où il ne s'agit plus guère de la transformation des matières, mais seulement de la distribution des produits nécessaires à la consommation.

En France, Tassociation rencontre plus d'obstacles qu'en Angleterre et dans les pays à grandes propriétés et à grandes cultures. L'extrême division du sol a pour conséquence inévitable l'extrême division des capitaux. La propriété est jusqu'à un certain point le régulateur des capitaux considérés sous le rapport des forces attractives. Une grande division du sol implique une grande division des fortunes, et par cela même un capital national excessivement fractionné. Or, plus ce capital est divisé, et plus l'association devient difficile, quoiqu'elle soit plus néceissaire dans un pareil état de choses pour exécuter de grandes entreprises, et donner au capital disponible toute sa puissance. Cette circonstance nous explique assez pourquoi Tassociation a produit jusqu'à présent de plus grands résultats dans la Grande-Bretagne qu'en France. Là, il faut moins de volontés collectives que chez

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nous jK>ttr réunir des capitaux, et les grands propriétaires deviennent plofs facilement de grands industriels que les petits propriétaires. Il est vrai qu'au'botit d'un certain temps, et lorsque les manufactures se sont dévelop^pées dans de fortes proportions, elles acquièrent un capital propre qui laisse aussi chaque année des excédants qu'on peut appliquer à de nouvelles entreprises. C'est ainsi que les choses se sont passées en France, où l'état de la propriété a été dans l'origine un obstacle à l'accroissement de l'industrie manufacturière et commerciale. Maintenant que ces deux branches ont une existence propre et indépendante, elles fournissent à leur tour des ressources pour leur développement ultérieur, en même temps que la propriété elle-même absorbe une partie des capitaux qu'elles font nattre ; car nous le répétons, le morcellement du sol contribue à la dissémination d'une partie des capitaux mêmes qui sont formés par l'industrie et le commerce. Quelque excellent que puisse être le principe de l'association, quel-

Sue merveilleux que soient les résultats qu'on en a obtenus depuis un cmi-siècle , il est néanmoins y lorsqu'il s*agit de son application , renfermé dans des limites qu'on ne saurait franchir sans compromettre la liberté industrielle, et sans amoindrir l'action du capital. En effet, et même abstraction faite de l'association, une mesure unique peut-elle s'appliquer uniformément à tous les^ travailleurs? Personne n'oserait l'affirmer ; et si l'association, dans une foule de cas, donne les résultats les plus satisfaisants, il n'en est pas moins vrai que, dans one infinité de circonstances aussi, elle est impraticable. On s'est fait sous ce rapport de dangereuses illusions, et il y a des hommes qui ont donné au principe de l'association une telle étendue, qu'ils lui ont sacrifié les institutions politiques, la liberté individuelle, et quelquefois des préceptes de morale sans l'existence desquels la société n'a aucune base solide. Il importe donc de bien connaitre les circonstances dans lesquelles l'association est possible, les cas où elle ne froisse point les lois générales de la production et la liberté individuelle. Pour éclairer le sujet, examinons les différentes conditions des travailleurs, leurs rapports avec les maîtres et les entrepreneurs dans les industries diverses, et adoptons ensuite quelques classifications déduites de la situation même des travailleurs.

Ceux-ci se divisent tout d'abord en trois catégories principales : ouvriers de l'agriculture, ouvriers de l'industrie et ouvriers du commerce. Ce simple énoncé établit déjà des dissemblances assez frappantes. Mais dans chacune de ces branches il faut établir d'autres distinctions encore.

Dans les campagnes, l'ouvrier est simplement journalier, m il est domestiqne. La domesticité, dans ses relations avec les travaux agricoles, n'a plus le même caractère que la domesticité dans les ville». Ce sont de part et d'autre des services de nature différente. Les domestiques attachés aux grandes exploitations rurales sont de véritables ou-

vriers industriels , tandis que ceux des villes ne rendent en générât que des services aux personnes, et ils ne contribuent point d'une manière directe à la production, Les premiers comme les seconds ont aliéné jusqu'à un certain point leur liberté, mais les résultats matériels du contrat ne sont pas les mêmes. Dans les deux classes d'ouvriers de la terre, le journalier a plus d'indépendance que le domestique!; maifli son existence et ses gains sont par cela même moins assurés^ et il est plus exposé à la fluctuation des salaires que le second.

L'industrie proprement dite se divise en industrie manufacturière et en iudostrie parcellaire. La première comprend toutes les fabriques et usinesqui ont de puissants moteurs, des capitaux considérable^^ un personùel nombreu^i^, des mécanismes perfectionnés, et oà lonçip* pliquele principe delà division du travail danssa plu9 grande rigueur* L'industrie parcellaire embrasse tous les métiers qui répondent aux consommations immédiates des hommes. Les tailleurs, les boîtiers, leti chapeliers, les serruriers, les maçons, les menuisiers, ne peuvent pas être assimilés aux ouvriers des manufactures ; leur travail répond à des besoins plus immédiats, plus directs ; il est d'ailleurs placé dans certaines conditions d'art qui exigent, sinon des études, du moins un^ préparation souvent assez longue et par cela même dispendieuse.

Parmi les ouvriers des fabriques, il y a encore des distinctions à établir. Dans les foyers industriels oii les population^ sopt fortement agglomérées, l'existence des travailleurs est moins assurée que d^ns les lieux où les usines sont isolées, et ou les n^oyens de subsistanca sont à des prix moins élevés. Dans ces dernières localité la vie des travailleurs est ordinairement mieux réglée, parce que les causes de dissipation et de débauche sont plus rares, que le vice a plus de peine à se dissimnlet, et que la difficulté de changer d'atelier permet au maître d'exercer une autorité et une surveillance qui ne peuvent exister dans les grands centres manufacturiers.

Dans l'industrie parcellaire on remarque aussi des nuances infinies, dans la condition des travailleurs, en passaTit d'une profession à une autre. Ces nuances sont en général déterminées, comme nous l'avons, déjà fait remarquer,, par ces difficultés plus ou moins grande que Touvrier doit vaincre pour arriver d'abord à la connaissance de son art» et pour l'exercer ensuite avec distinction. Les facultés individuelles constituent ensuite là, comme dans toutes les autres applications, des^ diiïérences multipliées, et, si l'on veut, autant de classes diverses de travailleurs.

Les ouvriers de l'industrie commerciale sont beaucouf) iqoins nom-: breux que ceux* qui dépendent immédiatement des deux, premières branches; ils se détachent ensuite, aussi, d'une manière moins précise, du reste des; agents qui appartiennent à la production générale. Il serait difficSe de saisir, dans les transports par eau et par terre, les ouvriers propremeut dits. Jions voyons bjen là dcjs honimes de peine^

des charretiers, des bateliers, des matelots, et une foule d*agents sans caractère précis, et dont le ministère est non-seulement utile , mais pour la plupart du temps indispensable*

En faisant abstraction de cette dernière classe de travailleurs, et en assignant une place k part aux domestiques, on voit qu'il y a encore assez de dissemblances entre les différents travaux des ouvriers pour nécessiter certaines classifications toutes les fois qu'il s'agit de constater la véritable situation des travailleurs, et de présenter les moyens d*amélioratioo morale et matérielle.

On peut admettre pour l'industrie agricole : 1® les travailleurs à Tétat de domesticité, et 2* les ouvriers libres ou journaliers.

Pour l'industrie manufacturière, 1*" les ouvriers des fabriques proprement dites, en classant spécialement ceux des grands foyers industriels ; Sr* les ouvriers des industries parcellaires , c'est-à-dire des métiers et des professions dont les produits concourent directement à la satisfaction des besoins de la vie. On peut également admettre une distinction pour ces ouvriers, selon qu'ils sont dans les grandes cités, ou dans les villes d'une étendue moyenne, ou dans de très-petites localités.

Enfin les domestiques, les nombreux agents du commerce qui re-çoivent des salaires sous des formes variées, appartiennent à une dernière classe de travailleurs dont le sort semble le moins intéresser les hommes qui s'occupent de questions sociales. '

Après ces distinctions incomplètes sans doute, mais suffisantes pour le but que nous nous proposons j nous devons encore tenir compte de la différence des sexes, et former sous ce rapport deux grandes catégories.

Jérémie Bentham a trouvé huit classes de pauvres , deux genres et cent trente-cinq espèces, et cependant dans la vie ordinaire, et même dans les discussions sur le paupérisme, les écrivains n'ont jamais songé à admettre une pareille classification. Nous n'examinerons point ici celle de Bentham; mais il est certain que si l'on se contente de la signification génénque de pauvre^ la plupart des discussions sur le paupérisme restent incomplètes, sinon stériles. Il en sera de môme de tous les plans de rénovation industrielle qui doivent s'appliquer au travail, aussi longtemps qu'on n'aura pas nettement précisé la situation des différentes c/aMe^ d'ouvriers qui concourent à la production.

Les chefs d'entreprise, les manufacturiers, les chefs d'atelier, les maîtres en un mot, ne sont pas non plus tous dans les mêmes conditions, et si l'on admet une classification pour les ouvriers, il est évident qu^il faut également assigner à ceux-là des catégories diverses. Les grandes industries ont en général des caractères nettement dessinés. Ainsi, par exemple, la production et le travail des métaux, la fabrication dès tissus , tout en ayant poussé la division du travail jusqu'à ses dernières limites, se renferment néanmoins daqs die rigou-

reases spécialités, et n'ont pas dans leur dépendance des industries complémentaires ou étrangères à la production principale. Dans Findostrie parcellaire, au contraire, le même atelier renrerme, depuis lia suppression des corporations , souvent les productions les plus variées, qui exigent de nombreuses aptitudes de la part de Tentrepreneur. Souvent aussi ce dernier se livre & une fabrication unique. Ces circonstances sont plus particulièrement déterminées par les besoins de la consommation et par remploi d'un capital plus ou moins élevé. Comme elles constituent des différences essentielles! , elles influent naturellement sur le sort des travailleurs, et deviennent un obstacle à Tapplication uniforme de certaines innovations. Car on ne propose que trop souvent de généraliser des mesures qui peuvent avoir une efficacité locale, convenir à des situations particulières, et qui dans une pratique plus étendue perdent entièrement leur valeur.

Les fonctions des maîtres, comme celles des ouvriers/ sont plus ou moins complexes, plus ou moins simples; il en est de même des combinaisons qui déterminent la production. Un cultivateur és^l souvent à }a fois propriétaire, capitaliste et travailleur, et il touche par conséquent en cette triple qualité la rente, le profit et le salaire; quefquefois il n'est que capitaliste et travailleur, alors la rente revient au propriétaire, et il ne hii reste que le profit et le salaire ; souvent encore il n'est que travailleur, il loue la terre, il emprunte le capital, il ne fournit à l'exploitation que son intelligence et ses bras, et alors \\ ne touche qu'un salaire plus ou moins élevé, selon qu'il est -plus ou moins intelligent. Ce salaire est entouré de chances aléatoires, tandis que celui du simple journalier, qui n'est point entrepreneur, n*est exposé à aucun risque. Dans la production manufacturière on trouve les mêmes nuances : souvent le capital fixe, le capital circulant et le travail se trouvent réunis ; mais souvent aussi ces trois éléments ^ontrepré-sentes par des personnalités différentes : l'une apporte le capital fixe, l'antre le capital circulant, et le troisième le travail.

Il y a parmi les ouvriers, outre les classifications que nous avons adoptées plus haut, d'autres nuances encore à faire ressortir. Il y a une catégorie d'ouvriers qui n'apportent à l'œuvre commune de la production que la force brute, la force musculaire, avec une très-faible portion d'intelligence. Ces ouvriers se trouvent plus particulièrement employés à une partie des travaux agricoles et à des occupations élé* mentaires dans les manufactures. Leurs travaux et leurs fonctions n'exigent aucun apprentissage. D'autres ouvriers, au contraire, même dans l'agriculture et les fabriques, doivent subir un temps d'épreuve pendant lequel ils dépensent un capital. Le salaire dé l'ouvrier sera' d'autant plus élevé que ce capital aura été plus considérable, et qu'il aura développé l'intelligence et l'habileté de l'ouvrier dans de plus fortes proportions. Quand il s'agit d'un métier ou d'un art, les étudeis pour former un ouvrier doivent être plus complètes encore, et exfgeri

par conséquent un capital également plus fort. C'est ainsi qa'on trouve dans l'industrie parcellaire, c'est-à-dire dans les métiers, des ouvriers qui ont un salaire dépassant souvent les bénéfices de certains entrepreneurs dans l'agriculture ou dans l'industrie. Ou voit que c'est plus particulièrement le capital employé à l'éducation de l'ouvrier qui détermine ces différentes nuances et les gradations dans les salaires.

Dans le pays où l'éducation industrielle des populations est incomplète, les salaires des ouvriers sont bien plus élevés qu'ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, la rétribution accordée à l'ouvrier artisan est hors de proportion avec celle qu'on donne au simple journalier qui ne loue en quelque sorte que ses forces musculaires. La même chose seTMDarquedans la plupart des colonies, où des aptitudes particulières sont d'autant mieux rétribuées qu'elles sont plus difficiles à acquiérir. Ces aptitudes sont k la fois le résultat de l'étude, de l'exercice et des focultés naturelles de l'individu : ces trois circonstances l'élèvent audessus de l'ouvrier qui n'a que ses forces brutes, et qui dès lors ne rend évidemment pas les mêmes services dans l'œuvre de la production.

Après avoir établi ces classifications, pénétrons davantage encore dans une partie du mécanisme de la production.

Les exploitations agricoles affectent des formes diverses, et sans parler ici de la différence qui existe naturellement entre la culture de la petite et de la grande propriété, nous avons trois modes principaux : l'exploitation par le propriétaire, le fermage et le métayage. L'association, si elle était possible, rencontrerait certainement dans ces trois modes des conditions diverses. Le propriétaire apporte à la fois la terre, le capital et une portion de travail. En admettant l'ouvrier au partage des bénéfices, il l'associerait par conséquent à la rente, au profit, et à une fraction de son propre salaire. Et quelle serait la compensation apportée par l'ouvrier? Son travail, qui déjà reçoit une rétribution fixe et indépendante de toutes le$ chances favorables et défavorables. Mais on voit sans beaucoup de réflexion que le propriétaire ^e s'engagera jamais volontairement dans une pareille voie; il n'abandonniera jamais une portion de la rente de la terre, du profit du capital, et même une partie de son propre salaire à l'ouvrier qui déjà touche une rétribution. Nous disons qu'il ne prendra pas volontairement un pareil parti. S'il y est contraint, on portera aussitôt une atteinte grave aux instruments les plus essentiels de la production, les capitaux se retireront, les efforts du propriétaire se ralentiront et les salaires se réduiront ; l'ouvrier n'aura rien gagné en définitive.

Le fermier ne peut pas plus admettre l'ouvrier associé que le propriétaire. Après avoir payé la rente à celui-ci, il faut qu'il retrouve les frais de culture, le profit du capital engagé dans l'exploitation, et enfin son propre salaire. Sur quoi prendrait-il la part qu'il allouerait à l'ouvrier ? Sur la rente destinée au propriétaire ? Sur les profits du capital ? Mais alors il serait obligé de remplacer ce prélèvement ; car il

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pcat se faire, et cela arrive rréquemment, que le capital ne lui apparlieiiiie pas et qu'il en paye rintérèt. Sur ses bénéfices? Mais ceux-(?î^ sont en générai tellement limités, que dans bien des cas ils ne suffisenl pas à satisfaire les besoins les plus impérieux du fermier. En effet, qu^on étudie la position du fermier en France, et Ton trouirera que souvent elle est plus précaire que celle dt Touvrier. Comment pourraitil alors partagerdans ce cas les produits de son travail avec ce dernier? Sans doute il y a en France un très-grand nombre de propriétaires qui exploitent leurs terres ; mais cela tient au morcellement du sol, et la situation de ces propriétaires n'est point en général meilleure que celle des fermiers qui payent la rente et Tintérét du capital qu'ils ont emprunté pour cultiver la ferme.

On a souvent dit que cet accroissement du nombre des propriétaires qui cultivaient par eux-mêmes était un symptôme favorable pour l'agriculture française, et l'on s'est appuyé sur co fait pour réclamer la création de banques agricoles et d'institutions de cr^it afin de développer tes industries qui se rattachent directement ji l'exploitation da sol. Mais on oublie que la grande majorité des propjriétaires dont il est ici question ne présente aucune des garanties nécessaires pour qu'on puisse les admettre au prêt ou à l'escompte des institutions de cràlit. C'est la multiplication même de ce nombre de propriétaires qui cultivent leur patrimoine qui motive l'exclusion. On comprend que la division infinitésimale du sol est une des circonstances les plus défavorables pour le capital , qui ne trouve d'emploi utile que dans les eu-* treprises où la division du travail est appliquée sur une vaste échelle, où les frais généraux sont réduits à leur plus simple expression, où les appareils sont construits avec le plus de perfection, et où l'exploitation se fait d'après les meilleures méthodes. Or, rien de tout cela n'existe dans la propriété morcelée. Pour savoir jusqu'à quel point les propriétaires cultivent eux-mêmes le sol qui leur appartient, il ne faut pas seulement les compter, il faut plutôt rechercher quelles sont les surfaces qui sont ainsi cultivées , quel est le nombre d'hectares soumis au fermage et au métayage. Si cette opération était faite, il en résulterait que la plus faible partie des terres en France estcultivQ^ par les propriétaires, et que les fermiers et les métayers jouent un rôle bien plus considérable dans la production agricole que tes ^opriétaires eux-mêmes. Aussi, en voulant associer le jpprn^Iier, le manœuvre aux bénéfices du fermier ou du métayer, ou est tombé tout simplement sur un problème insoluble. D'ailleurs, sait-on quelle est la proportion des ouvriers et des journaliers dans les campagnes, comparée à l'ensemble de notre population ? On s'accorde assez généralement à évaluer la population agricole de la France aux deux tiers de sa population totale, c'est-à-dire à 24 millions d'âmes. Les deux tiers de ce nombre appartiennent à la classe salariée, et en n'estimant qu'à 16 millions la population desmanouvriers, des journaliers, nousres-^

tons probablement au-dessous de Ja vérité, puisque le nombre des propriétaires tant dnns les villes que dans les campagnes n'est que de 1 1 millions, dont plus dé 6 millions et demi pour les maisons d'habitation ' .

Il faudrait donc, pour appliquer le principe de Tassociation, comme certains novateurs l'entendent, intéresser directement à peu près 16 millions d'individus dans les exploitations rurales, et leur assurer, en sus de leur salaire^ une portion dans les bénéfices, qui ne suffisent pas toujours pour faire rivre convenablement le fermier ou le propriétaire. Pour que cette participation aux bénéfices fût régulière, il faudrait établir autant de comptabilités exactes qu'il y a de propriétés rurales, et chaque propriétaire aurait à régler périodiquement on compte avec ses ouvriers : il suffit de présenter cette hypothèse pour reconnaître aussitôt l'impossibilité de sa réalisation. Mais l'association f&t^-elle librement consentie par les propriétaires, voiiiussent*ils compter avec les ouvriers, on rencontrerait encore d'autres difficultés dans l'application. Comment fixer la part de bénéfice de chacun? Les fonctions des ouvriers n'exigent pas toutes le même degré d'intelligence; les salaires sont, par cela même, variables; non-seulement variables en raison même de la capacité des

* Les révolutions polUiqoes, reUgiettscs et industrielles ont produit en France et en Angleterre des résultats diamétralement opposés relaUvement à la propriété. Pendant qu^en France chacune de ces révolutions a déterminé la division et le morcellement presque indéflnis du sol , elles ont eu en Angleterre un résuUat inverse en fovorisant la grande propriété territoriale. GeUe*d se forme au moment de la conquête à la fin du onzième siècle; elle est fortifiée dans le seizième siècle par les confiscations des biens du clergé, et au commencement du dix-huitième par Taliénaiion des propriétés communales. La révolution de 1688 a définitivement placé le pouvoir entre les mains de Taris^ toclntie, c*est*à-dire des propriétaires terriens, et à mesure que la puissance de ceux-ci 8*accnitt les fermiers formèrent également un cor|)s plus influent et plus considérable. La grande culture remplaça les cultures parcellaires; les petites fermes disparurent; les champs furent transformés en prés et eu p&turages, et le nombre des prolétaires s*accnit nécessairement de Jour en jour. Exclus de la posses^on du sol, ils se dirigèrent alors vers rindttstrie et le commerce. En France, au contraire, la propension vers la petite culture existait dès longtemps avant la Révolution, et les lois furent impuissantes pour la combattre. Mais le morcellement du sol date surtout de 1789, et Tégalité universelle a rendu la propriété accessible à tous les individus. Les capitaux se sont di'visés en même temps que la terre, et la grande majorité de la nation, au lien de les port^ vers rindustvie,.^mine cela a eu lieu en Angleterre, a préféré les consacrer à Tacbat de pro^ priétés territoriales* Le développement de Pindustrie même n'a pu mettre une barrière à ces tendances^ car à mesure que le manufacturier et l'artisan font des épargnes, ils les appliquent en partie à Tacquisition des terres. Eu Angleterre, les institutions, les lois, les tradiUons, et surtout TexisteAce de puissants capitaux, produisent des résultats contraires, et c'est ainsi que se forment et se mainlienuent les grandes exploitations agricoles. Les baux de longue durée sont ensuite un autre obstacle à la division idu sol. En France, chaque propriété ne contient pas en moyenne cinq hectares de terre; en Angleterre, cette moyenne est de quarante hectares, sans compter que chez nous la moyenne des cotœ foncières est formée de douze parcelles, tandis que de l'autre c^té du détroit la plupart ,d^ propriétés sont d'un seul tenant. En Angleterre, la population vouée k l'agriculture né représente que quarante pour cent de la population totale, tandis qoe cbe^t nous elle s^élève aux deux tiers de la masse des habitants.

tnivaiilears, mats encore par une foule de causes naturelles qui déterminent des fluctuations dans le prix de la journée.

Le métayage usité dans quelques parties de la France est, si Ton veut, une sorte d'association entre le propriétaire et le cultivateur, en ce sens que le premier partage, jusqu'à un certain point, les risques du second. Au lieu de recevoir le fermage en argent, le propriétaire le reçoit en nature, et il éprouve ainsi les effets de Tabondance ou de la pénurie des récoltes, en même temps que la capacité plus ou moins grande du fermier peut augmenter ou diminuer son revenu. Dans le métayage, le fermier est un entrepreneur qui dispose d'un capital et qui a des ouvriers auxquels il paye des salaires. Ceux-ci, pas plus que dans le cas du fermage ordinaire, ne juraient participer aux bénéfices du fermier sans détruire les effets du capital, et par conséquent l'économie de l'exploitation.

Nous savons très-bien que, à quelques exceptions près, les projets de réforme portent plus particulièrement sur les ouvriers des manufactures. Nous ferons d*abord remarquer que la situation des ouvriers employés aux travaux agricoles n'est pas, h beaucoup près, aussi bonne que celle des travailleurs des manufactures. Outre que leur nourriture est plus grossière, que leurs habitations sont moins commodes, ils sont exposés à bien plus de privations que ces derniers, et ils ne connaissent que très-rarement des jouissances de luxe dont les ouvriers des villes et des manufactures ne sont pas entièrement exclos. Certainement nous ne blAmons point cette sollicitude pour les ouvriers des manufactures; leur vie laborieuse, souvent traversée par des chômages et des crises commerciales, est digne d'intérêt et se recommande à Fétude de tous les hommes qui cherchent sérieusement et de bonne foi les moyens d'amélioration du sort des classes laborieuses. Mais^ pour être logiques, il nous semble que ces études doivent également se porter sur les ouvriers des campagnes, qui représentent un si large contingent dans Tensemble de la population.

Maintenant, Tassociation entre l'ouvrier est le maître, dans Pindustrie manufacturière, est-elle plus praticable que dans les exploitations agricoles? Nous ne le pensons pas. Les rapports entre les différents instruments de la production sont ici à peu près les mêmes que dans Tagricnlture. L'entrepreneur capitaliste fait avec l'ouvrier un contrat aléatoire; il assure h celui-ci un salaire fixe, indépendant du résultat final de son entreprise : le capital passe un traité avec le travail; il y a de part et d'autre, dans ces stipulations, une entière liberté. Les difficultés de l'association entre le maître et I ouvrier seraient bien plus grandes encore dans l'industrie manufacturière que dans l'industrie agricole. Prenons pour exemple une filature de coton. Il y a tels de ces établissements en France qui ont 600, 800 et jusqu'à 1,000 ouvriers. Ces ouvriers sont dans des conditions di-

verses et oot des salaires variables; ils viennent plus particulîèremcnl en aide aux machines et en complètent les fonctions. Leur tiBvail est» en général, très-élémen taire et n*exige aucun apprentissage, aucune étude préalable. Il est évident que Fouvrier n'apporte aucun capital dans l'entreprise ; il n'est pas impliqué dans les risques qu'elle peut courir. A quel titre demanderait- il donc une part des profits du capital, ou une part des bénéfices qui sont la rétribution légitiose du chef d'entreprise? L'abondance des capitaux et les effets de la concurrence ont réduit les profits des capitalistes et les bénéfices des entrepreneurs à leur plus simple expression. Et attribuant une part de ces profits, de ces bénéfices aux ouvriers, on atteindrait l'édifice dans sa base; on détruirait, lentement peut-être, mais inévitablement, le capital, et l'ouvrier qui aurait eu temporairement une rétribution plu3 élevée se trouverait, à un moment donné, non-seulement privé de cet excédant, mais encore de son salaire ordinaire. Ces exemples sont assez fréquents, et toutes les fois que, par une mauvaise gestion, on entame le capital circulant, et puis plus tard le capital de fondation, l'entreprise est détruite» et fouvrier reste sans travail. Nous ne parlons point ici des difficultés d*exécution et -des prétentions que 800 ou 1,000 onvriers pourraient Ûilbe valoir envers un chef d'entreprise qui aurait à rendre des comptes mensuels ou trimestriels. Tous ceux qui connaissent la hiérarchie et le mécanisme établis dans les manufactures, savent qu'un pareil arrangement serait radicalement impraticable et tout à fait incompatible avec Texistence de la fabrique ou de l'usine.

Cette vérité devient plus daire encore lorsque l'on compare différentes industries entre elles. Les unes exigent un capital fixe trèsfort; les autres, au contraire, demandent un capital circulant plus élevé; dans d'autres industries, enfin^ les salaires jouent un rôle plus considérable que les capitaux. Comment fixer les règles de l'associatipn en présence de circonstances et de faits qui varient à l'infini?

Dans l'industrie parcellaire, dans les professions manuelles, l'association de l'ouvrier au profit du capital et au bénéfice du maître présente des difficultés également graves, l^s salaires, dans ces professions, sont d'ailleurs en général assez élevés, parce qu'ils exigent, de la part de l'ouvrier, une certaine intelligence et des connaissances acquises. Le sort des ouvriers de l'industrie parcellaire est donc infiniment meilleur que celui des ouvriers des campagnes et des manufactures; mais, fût-il le même, l'association avec le mattre n'en deviendrait que plus impraticable pour cela. Dans l'industrie parcellaire, comme dans la fabrique, le mattre a besoin d'un capital qu'il possède lui-même ou qu'il emprunte; et, comme nous l'avons dit plus haut, ce capital a ses exigences qui varient selon l'étendue et l'abondance de ce genre de ressources. Il y a des époques où les

capitaux sont très-abondants; tandis que dans d^autres temps ils se détériorent et se retirent de la circulation. L'abondance des capitaux accroît les salaires, parce qu'elle donne plus d'activité et de surface aux entreprises industrielles. La rareté des capitaux, au contraire, restreint le travail et diminue nécessairement le taux des salaires. Les conséquences de ces fluctuations sont plus sensibles encore pour l'ouvrier de l'industrie parcellaire que dans la manufacture, parce que l'artisan suspend ou ralentit plus facilement sa production que le propriétaire d*usine ou de grande fabrique. Dans cell&-ci, le capital fixe est engagé dans des proportions énormes, et le chômage entraîne toujours des pertes considérables; de sorte que l'on continue le travail, même dans les moments dif6ciles, sans espoir de gain et même avec des sacriGces marqués, uniquement pour éviter de plus graves inconvénients encore. L'artisan, le serrurier, le menuisier, par exemple, congédient simplement leurs ouvriers lorsque la demande s'arrête ; ils se dispensent ainsi de payer des salaires qui ne seraient pas productifs, et, comme en général leurs capitaux fixes sont peu élevés, ils éprouvent un dommage moins sensible après s'être débarrassés de leur personnel ou d'une partie de ce personnel. Ces accidents, à la vérité, arrivent aussi dans la grande industrie ; mais, par les raisons que nous avons déduites, ils sont plus rares que dans rindustrie parcellaire. Les crises de l'une réagissent au surplus sur Tantre, et bientôt les souffrances deviennent communes, en conservant toutefois de chaque côté des caractères particuliers, qui dérivent de la constitution même des deux industries.

Un autre obstacle à l'association entre le maître et l'ouvrier, dans les termes où nous discutons ici cette association, c'est l'existence nomade des classes ouvrières. Les entrepreneurs sont liés à des éta-* blissements qu'on ne transporte pas facilement ailleurs. L'ouvrier, au contraire, change à chaque instant de lieu et de résidence, selon sa fantaisie ou selon les nécessités de sa condition. Il change de maître avec une facilité qui exclut toute idée d'association. Qu'il travaille aux champs, dans les manufactures ou chez l'artisan y il est toujours prêt à se déplacer et à porter ailleurs son activité, pour des avantages réels ou supposés. L'association exige la durée et la régularité des rapports, une suite de procédés non interrompus auxquels les ouvriers ne veulent pas en général s'astreindre. Les grandes industries, comme les industries parcellaires, ne se prêtent pas à des liquidations instantanées et à des règlements de comptes avec une foule d'intéressés qui n'auraient figuré que momentanément dans l'entreprise en qualité de simples travailleurs. Les salaires sont toujours indiqués par des chiffres déterminés, dont le payement ne soulève au fond aucune difBculté. Les profits et les bénéfices, au contraire, ne se présentent pas avec lia même régularité, et leur distribution ne peut se faire qu'à des intervalles assez longs et sous des formes en général complexes.

Quel est enfin le but que se proposent les hommes qui croient à la possibilité (l*assoeier le maître et l'ouvrier, sans que ce dernier apporte un capital dans Tentreprise, sans qu'il renonce h un salaire tl\c, et sans qu'il subisse aucune chance aléatoire défavorable? Il s'agit, d'après ces réformateurs, de grossir la part des ouvriers aux dépens de la part des maîtres; il s'agit d'enlever à ceux-ci une portion de leurs profits et de leurs bénéfices pour les appliquer à ceux-là. Eh bien! on n'atteindrait pas ce but avec la combinaison que l'on propose. La concurrence rétablirait bientôt l'équilibre un moment détruit par l'association; car il serait absolument impossible d'iden* tifier complètement les deux intérêts en conservant de part et d'autre une pleine et entière liberté, en se maintenant dans le système de l'industrie non réglementée, et en laissant aux maîtres comme aux ouvriers la pleine disposition de leurs facultés réciproques. La concurrence existerait donc toujours ; et comme on attribue à la concurrence le pouvoir de fixer le taux des salaires et de les faire descendre souvent au-dessous du chiffre nécessaire à la satisfaction des besoins du travailleur, elle diminuerait bientôt les salaires de toute la portion qae l'ouvrier prendrait sur les profits et les bénéfices de l'entrepreneur. La compétition restant la même, il est visible que la part de l'ouvrier, quels qu'en seraient d'ailleurs les éléments, ne se trouverait pas augmentée par la nouvelle combinaison. Les salaires ne se fixent pas arbitrairement, pas plus que les profits du capital. Des causes, variables à la vérité, mais impérieuses, déterminent toujours la part de chacun. Or, l'ouvrier qui reçoit 3 fr. par jour, et qui, par le fait de l'association, recevrait 1 fr. en sus, trouverait immédiatement un compétiteur qui se contenterait d'un salaire de 2 fr., et qui raooiènerait ainsi le prix total de la journée, y compris le bénéfice résultant de l'association, à 3 fr. Ce n'est point là une pure supposition; c'est, au contraire, unfatt confirmé par l'expérience. L'entrepreneur regagnerait sur les salaires la portion qu'il abandonnerait sur ses bénéfices, et au bout d'un certain temps, l'ancien niveau entre la rétribution de l'on— vrier et les profits de l'entrepreneur se rétablirait indubitablement : telles sont les lois rigoureuses de la production.

L'ouvrier, nous ne cesserons de le répéter, ne peut espérer une augmentation de sa part, dans les produits du travail, par un changement arbitraire ou violent des lois de la production. Il ne participera daiis une plus forte mesure à la distribution générale de la richesse que par un excédant dans la production , à condition que cet excédant n'amènera pas une augmentation dans la dépense. Pour bien comprendre cette vérité et pour arriver à de semblables résultats, il faut analyser soigneusement les faits qui intéressent la production ; il faut rechercher d'après quelles lois, dans quelles proportions se divisent les profits et les salaires sous l'empire de la libre concurrence ; il faut étudier les divers. phénomènes de l'association , et ne pas confondre

— Si —

irvec celifî-H^i des faits particuliers qui n*en ont ni le caractère' ni la portée.

Un de ces faits, utile dans ses conséquences et d'une généralisation facile dans une foule d^industries, a donné lieu à Terreur trop répandue que l'association entre le maître et l'ouvrier était facilement praticable, et que l'ouvrier pouvait avoir, outre son salaire, un bénélice dans l'entreprise sans y apporter un capital, sans y exercer une direction qui nécessite des connaissances et un talent spécial. Ce fait , le voici : On a dit aux ouvriers de quelques grandes exploitations : c< Nous obtenons, dans l'état actuel des choses, avec une quantité de matières brutes déterminée, à laquelle on applique un nombre fixe de journées de travail de toute nature, une telle quantité de produits manufacturés. Si, sans augmentation du prix de la main-d*œuvreetavec la même masse de matières brutes^ vous pouvez obtenir, avec plus de soin et d'intelligence, une quantité supérieure de marchandises manu* facturées, les bénéfices que donnera cet excédant seront divisés, dans une proportion déterminée, entre le maître et les ouvriers. » Ou en«eore : « Il nous faut pour notre fabrication annuelle 10,000 quintaux métriques de combustible minéral. Si, sans réduire notre fabrication, les ouvriers chargés du feu peuvent économiser, par une conduite in* telligente des moteurs de l'usine, un dixième de ce combustible , le bénéfice de l'économie sera partagé par égales portions entre Ten^e*pceneur et les ouvriers. » Ailleurs on a dit : « Le déchet des matières pr«mtères<, transformées en produits manufacturés, est de 15 pour cent. Si les ouvriers peuvent réduire, par une plus grande attention, ce déchet à 10 pour cent, ils participeront aux avantages de cette économie. »

C'est ainsi que les ouvriers des mines de Cornouailles ont depuis longtemps, outre leur salaire, une part dans les produits de l'extraction houillère,' basée sur les principes que nous venons d'énoncer. C'est ainsi que les entrepreneurs de quelques cristalleries de France sont parvenus à introduire de notables économies dans leur fabrication, en stimulant l'ouvrier par l'appât d'une pritnê; car, il faut trancher le mot, ce procédé ne constitue pas une association, mais uniquement une prime décernée à Tordre, a l'intelligence et à l'esprit d'économie. de l'ouvrier. C'est ainsi qu'on est parvenu à économiser le combustible sur les chemins de fer dans des proportions considérables, en faisant participer le personnel des locomotives au produit de cette économie. Les mêmes combinaisons ont été appliquées aux ateliers de construction. et à une foule d'usines de toute nature. Dans les<exploi-« tatioQS agricoles mêmes, l'application. partielle de ce procédé a don^é d^excellents résultats. Hais, encore une fois, ceci n'est point une assô-^ eiation, c'est [une prune d^encouragemenl qui, loin de diminuer les bénéfices du maître, les augmente ; c'est un progrès intelligent dans la fabrication, et la concurrence ne peut pas réduire des bénéfices de

cettef nature. En augmentant la masse des produits sans accroître les frais de production, l'ouvrier et le maître reçoivent une part relatî*^ vement plus forte, et la situation du premier est naturellement améliorée.

Il y a certains travaux pour lesquels un choix d^ouvriers, et plus particulièrement les contre-mattres, reçoivent, outre leur salaire, une rétribution proportionnelle aux produits qui sortent spécialement de la partie de T usine qui est confiée à leur direction. Dans un atelier de construction, par exemple, le mattre fondeur touche, outre son sa<^ laire, tant par chaque 100 kilogrammes de pièces de fonte. Quand la pièce ne réussît point, il perd cette portion de sa rémunération. Il est donc intéressé à obtenir la meilleure fabrication possible, à surveiller exactement tous les ouvriers et à perfectionner sans cesse les procédés. Icienoorece n*est point Fassociation, mais un salaire seulement qui se divise en salaire fixe et en salaire à la tAche.

Quand l'ouvrier, dans les manufactures et dans l'industrie parcellaire , est à la tAche , ou , pour nous servir d'une expression plus usitée, quand il travaille à ses pièces, et qu'il partage avec l'entrepre* neur la rétribution qui est allouée pour un travail convenu, il n'est pas pour cela l'associé de l'entrepreneur. Il touche simplement un salaire^ c'est-À-dire la rétribution afférente à son travail, d'aprèd d'autres conditions ; mais il n'y a point d'association dans la signifi-^ cation réelle du mot. L'entrepreneur fournit toujours, soit directement* soit indirectement, le capital fixe et le capital circulant ; il prélève son propre salaire, et la part de l'ouvrier n*est , en définitive, autre chose qu'un prix qui varie selon son application , son intelligence et son habileté. En supposant que les conditions du marché restassent ton-* jours les mêmes, que le prix des matières premières et de la maind'œuvre n'éprouvât aucun changement, et que le mattre pût compter sur l'assiduité soutenue de l'ouvrier^ il pourrait alors sans difficulté donner à celui«-ci uu prix de la journée qui équivaudrait à la part proportionnelle du salaire qu'il reçoit pour son travail à la tAche. Le contrat entre le maître et l'ouvrier est encore aléatoire ; l'ouvrier est toujours certain d'être payé pour le travail qu'il fait et de toucher le prix convenu : il n'y a donc pas association. L'engagement réci«* proque est simple de sa nature, et la rétribution de l'ouvrier n'a rien d'éventuel. Ce mode est souvent préféré par l'entrepreneur et l'ou-* vrier. Le premier n'est point exposé à payer un temps qui ne serait pas consciencieusement employé ou un travail qui serait mal exécuté ; l'ouvrier, de son côté, lorsqu'il est laborieux, y trouve un stimulant ; il travaille davantage, avec plus d'ardeur, et il augmente ainsi son revenu. Le travail à la tAche est du reste fort usité dans l'industrie parcellaire, c'esfr-à-dire dans la plupart des professions manuelles. Les tailleurs, les cordonniers, les ébénistes, les imprimeurs, etc. , payent leurs ouvriers à la tAche ; mais il ne s'ensuit pas qu'il y ait Téell&-

«nènt dS$o€iation entre les uns et les autres. Dans les tnanufactares «ussî^ les f] leurs à la main, les tisserands et plusieuis autres catégories d'ouvriers, travaillent à la tâche dans des conditions diverses , et obtiennent une part proportionneUe du prix alloué à l'entrepreneur pour ce travail. Ils éprouvent naturellement les fluctuations de ce prix, et, selon qu*il s'élève ou qu'il baisse, leur part est plus forte ou plus faible; en un mot, les variations sont les mêmes que pour les salaires, dont le taux est principalement déterminé par Tofire et par la demande \

Quel Gue soit, au reste, le nom qu'on donne aux procédés qui sti«^ «nulent I activité de l'ouvrier, il faut les encourager s'ils ont une in-<fluence salutaire et s'ils réagissent d'une manière favorable sur l'en^ ^semble de la production. Il faut naturellement , pour les mettre en pratique, le concours simultané des maîtres et des ouvriers ; mais les premiers seuls peuvent prendre l'initiative. Comme le système est éga^ jement favorable aux deux parties contractantes, il ne peut que se gé- «léraltser par la suite. Mais il ne faut pas perdre de vue que , sauf quelques exceptions très-rares, il ne peut s'appliquer qu'î un obj^ spécial et déterminé. Il faut que la prime soit la conséquence d'un 4icte nettement caractérisé, qui laisse une pleine et entière liberté k J'entrepreneur et à l'ouvrier, et qui n'oblige point celui-là à initier les travailleurs salariés dans les détails intimes de sa fabrication. La prime ainsi accordée, car nous lui conserverons désormais ce nom, ne change rien aux rapports établis entre les proBts du capital et les sa-^ laires; elle ne contrarie point les lois naturelles de la production, pas plus que les principes rigoureux de l'offre et de la demande, qui ont une si puissante influence sur le taux des salaires. Le principe.» quoi* que simple dans son essence^ peut néanmoins recevoir les applications Jes plus variées ; il peut s'étendre à la plupart des catégories d'ouvriers dont nous avons parlé plus haut, et les travailleur^ mêmes qui n'en auraient pas directement le bénéBce en éprouveraient encore la salutaire influence , parce que la production s'exécuterait dans des proportions plus larges, d'une manière plus intelligente, et que, par cela même^ la part de chacun serait plus forte dans la distribution générale des richesses. Car^ nous ne saurions trop le répéter, ce

* Dans une des séances de rAcadémie des sciences morales et politiques, du mois de ^septembre 1S45, Ml. H. Passy a signalé le fait suivant : En Normandie, il y a des filatu^ res de laine, où les nanufaciuriers ne spéculent pas. La laine est apportée à la fabrique ;rouvrieF est à la tâche; il a une portion fixe dans la rétribution payée au maître pour le cardage et le filage de la laine. Le cours des prix auxquels le maître a consenti •est affiché dans les ateliers. L*ottvrier, qui a une portion fixe dans ces prix, en connaît ifNir conséquent toutes les fluctuations, «t il les accepte. Dans ces manuiactui^, ajoute M. Passy, la situation des ouvriers est bonne, et il est facile de calculer le gain de cbax|ue famille. D'après le relevé fait sur les registres d'une filature, les bénéfices de pinrieurs familles, pendant dix années, sont, en moyenne, de 12 à 1,400 francs. Cette rétrièution est à peu près la même que celle des ouvriers des filatures qui sont simplement salariés. Ainsi la concurrence se charge de mainlenir le 4kiveau entre Ic3 prcfnief« et les seconds.

n'est pas en prenant violemment aux uns pour donner aax autres qu*on parviendra à améliorer la condition des classes inférienres , mais bien en rendant la production plus abondante et plus économique , en perfectionnant les procédés et en donnant à chaque travailleur une habileté technique plus grande.

Maintenant que nous avons nettement établi le genre de participation des ouvriers aux bénéfices d'une entreprise; que nous avons déterminé le caractère de la rétribution qui leur est allouée en dehors de leur salaire, il nous reste à examiner si l'association proprement dite, et abstraction faite de l'existence industrielle des maîtres, peut également fournir des ressources aux classes ouvrières et leur offrir les bienfaits qu'y trouvent les capitalistes et les entrepreneurs.

Chez les ouvriers agricoles, les associations, qu'elles aient un bat moral et intellectuel, ou un but simplement économique, sont plus difficiles à réaliser que chez les ouvriers des manufactures et de l'industrie parcellaire. En général, disséminés sur de grandes surfaces, les premiers ont peu de moyens et d'occasions pour se réunir. L'état de domesticité d'un grand nombre d'entre eux est d'ailleurs un obstacle aux assemblées régulières ; ensuite il^ n'ont pas à se concerter autant que les ouvriers des manufactures sur des intérêts communs , sur des questions qui touchent à lafluctufition et à la fixation des salaires, à la durée du travail journalier, à la défense mutuelle, etc. L'amélioration du sort de l'ouvrier des campagnes dépend plus de l'autorité, du propriétaire, du fermier, et des conditions générales où se trouvera placée l'agriculture, que de lui«-même. Il ne s'ensuit pas qu'il n'ait rien à faire de sa personne pour rendre sa situation plus supportable ; qu'il doive rester étranger aux établissements de prévoyance et de secours mutuels ; qu'il ne doive pas s'appliquer à la sobriété, à l'ordre et à l'économie. Sa tâche, sous ce rapport, restera, au contraire, encore trèsimportante; et quand il aura reço, par les soins de l'autorité, une instruction suffisante , des principes de morale et de religion, il pourra d'autant plus facilement combattre ses penchants vicieux , suivre les règles de la prudence et perfectionner les procédés de son travail.

Les associations entre les ouvriers peuvent avoir un triple but : un but moral et intellectuel , un but économique et un but de prévoyance.

Quand l'ouvrier a reçu une éducation appropriée à sa situation ; lorsqu'il a des habitudes d'ordre et de moralité, il doit nécessairement chercher à accroître ses connaissances et à se maintenir dans les voies d'amélioration et de perfectionnement. Lorsqu'il a accompli l'œuvre de la journée ou l'œuvre de la semaine, il doit chercher à employer ses loisirs d'une manière intelligente, afin d'accroître sa force et sa dignité. L'association lui offre pour cela d'incontestables ressources. L'Angleterre et l'Amérique ont donné, sur ce point, un salutaire exemple. C'est dans le premier de ces deux pays surtout que les asso-

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cidtions entre oavriers, pour la récréation et Tétade , ont pria une grande extension. Nous trouvons là les Méchantes institutions ^ destinées à perfectionner l'instruction technique des ouvriers. Elles sont ensuite un point de réunion pour la lecture et la conversation , et un centre pour ha formation de bibliothèques et de collections

* Sous reproduisons ici.sous forme de note, quelques-uns des détails que nous «vons déjà publiés ailleurs sur les Meehanicê institutions. Od s'occupe dans ces établissements de rinstructio» technique des adultes. Cependant elles concourent quelquefois au développement intellecluel des enfants. Les cours qu'on y fait sont du reste assez variés. Ainsi on enseigne, sous le titre de Scientific suf^ects^ lliistoire naturelle, les mathématiques, la physique, la chimie; la technologie. Dans quelques-unes de ces iustitulk>BS on fait des cours d'économie politique et de droit public. Souvent les leçons sont appropriées aux industries locales: ainsi Ton fait à Leeds un cours sur la teinture des toiles; à Sbefileld,on en fait un sur la métallurgie; à Manchester, les leçons ont pour objet la filature du coton. Pour avoir une idée plus exacte de renseignement des Méchantes insfitiUions , nous «itérons ici des fragments de quelques programmes. Dans Tinstitution de Bradford, oa a fait quatorze leçons: six sur la chimie, trois sur Téducation, une sur les passions , une sur rinfluence de la lumière et du calorique sur le règne organique, etc. A Shefbeld^ on a exposé, dans trois discours, les résultats d'un voyage dans les Iles et sur les côtes de la Méditerranée. A Leeds, on a fait trois leçons sur la géographie, Phistoire, la géologie et la mécanique. Le programme de l'institution de Londres d'un des derniers trimestres renfermait quatre leçons sur la théorie de la machine à yapeur^ deux sur le polythéisme des anciens, quatre sur Panatomie comparée et la zoologie, deux sur l'histoire et la religion chinoise , quatre sur la musique instrumentale et vocale , quatre sur les alcalis, et deux sur la littérature burlesque anglaise.

En 1839, la Société pour la dt/fution des connaissances utiles, célèbre par la part ac^ tive qu'elle prend à l'éducation du peuple en Angleterre, s'est mise en relation avec les Mschonies institutions. Ce lien nouveau a facilité à celles-ci Tacquisition d'instru-^ menis, de livres, et la Société pour la diffusion des connaissances otilés a prêté dopnis t^e époque le plus solide appui à tous les établissements <)e ce genre, soit ea leur donnant d'utiles directions, soit en leur procurant des professeurs. Les résultats de ces rapports mutuels ont été publiés dès 1840, par le secrétaire de la Société pour la diffusion des connaissances utiles. Déjà précédemment, Frédéric Bill, le frère de Rowland Hill , si connu par la réforme postale, avait adressé à ui certain nombre de Meehanies institua tions une série de questions, atin d'obtenir des réponses qui promissent d'établir de l'uniformité dans l'enseignement technique destiné aux classes ouvrières. L'Association cen^ traie de Londres pour l'éducation s'est également mise en relation avec les associations des comtés. Enfin, un acte du Parlement, du 38 juillet 1843, affranchit de toute contribution locale les Meehanies institutions^ ainsi que les associations qui ont pour objet l'instruction du peuple. Ce bill avait été proposé par G. W. Wood et lord Sandon, et son adoption par la Chambre est due à l'appui que lui a donné sir Eobert Peel.

D'après un rapport fait en 1841 par le secrétaire de la Société pour la diffusion des connaissances utiles, il y avait en Angleterre et en Ecosse SSl Meehanies institutions , c'est-à-dire 36 à Londres, 179 dans les comtés d'Angleterre et dans le pays de Galles, et 7 en Ecosse. L'Irlande n'était pas, à beaucoup près, aussi bien partagée. En 1839, Dublin n^avait qu'une seule association composée de 700 membres, et ayant une bibliothèque de six cents volumes. A Cork, l'institution avait 350 souscripteurs et une bibliothèque à% 1^500 volumes. Les associations de Limerick, de Belfast, et de plusieurs autres villes de Tlrlande, sont dans un état si déplorable, qu'on ne peut pas en tenir compte. La Retme de ff^estnUnster estime qu'il y avait, en 1844, 400 Meehanies ins* mutions dans la Grande-Bretagne, ayant ensemble 80,000 affiliés. Plusieurs de ces institutions, comme cdle de Liverpool, par exemple, sont devenues de véritables écoles industrielles ; d'autres se sont transformées en musées, en cercles littéraires, et ont pris le titre de Literary^ ou Seientifc^ ou PhUosofkical institutions. Les établissements ainsi transformés devinrent donc à peu près sans objet pour les ouvriers ; mais ils furent biontôt remplacés par d'autres établissements, tels que le Brougham institute de Liverpool, *l les lycées de Manchester.

La plupart, ou pour mieux dire, toutes les Meehanies institutions , ont des biblio-

de toat genre. On voit au premier abord combien de semblables réunions sont utiles, et quel puissant préservatif elles peuvent offrir contre les désordres et les entraînements auxquels les ouvriers sont exposés. Ces réunions où Ion trouve, outre la lecture, divers moyen» d'instruction , adoucissent les mœurs , développent l'intelligence , et accroissent par cela même les capacités des travailleurs. Les ouvriers anglais qui appartiennent aux Méchantes institutions ont , en général, renoncé au compagnonnage, source de troubles, de désordres et de violences.

thèques. Od évalue à 400,000 le nombre des volumes qu^elles possèdent Ce sont des ouvrages qui appartiennent à toutes les branches des connaissances humaines. La bibliothèque de Manchester, forte de 6,000 volumes, se compose d'ouvrages de philologie, de rhétorique, de logique, de métaphysique, de morale, d'histoire naturelle, d'économie politique, d'histoire, de belles-leUres ; on y trouve aussi un grand nombre de romans et de documents parlementaires. Les ouvrages les plus demandés sont: les romans de Walter Scott, de Gooper, de Dickens et d'Edgeworth. Les cabinets de lecture sont, dans les Meehanies institutions^ une dépendance immédiate des bibliothèques. En général , ils ne sont ouverts que le soir. On y reçoit les Revues, les Magasines, et très-fréquemment les feuilles quotidiennes politiques. Cependant celles-ci sont bannies de quelqbes institutions, de celles de Londres, de Birmingham, de Leeds et de Dublin entre autres.

L'organisation des Méchantes institutions ressemble en général à celle de toutes les associations anglaises. Les détails qui leur sont particuliers peuvent se résumer de la manière suivante; ils sont empruntés aux statuts de l'institution de Londres : le personnel de l'association se compose de membres et d'écoliers, de fils et d^apprentis de membres. Les membres doivent avoir au moins dix-huit ans. Ils sont présentés par un associé an secrétaire, qui les reçoit. Lorsqu'un individu a moins de dix -huit ans, Il peut entrer comme écolier ; mais alors il paye ki même cotisation qu'un membre, c'est-à-dire 30 frtncs par an, et 9 francs 15 cenL de droit d'entrée. Les écoliers et les apprentis payent poor la fréquentation des cours et des leçons, 7 francs 50 cent, par trimestre. Ils doivent être présentés par leurs pères, leurs maîtres, leurs panants ou leurs amis. Les membres, seuls sont électeurs et ont voix dans les assemblées périodiques. L'administration de chaque association est composée d*un président, de quatre vice-présidents, d'un caissier et de trente administrateurs; il y a de plus trois contrôleurs des comptes qui sont entendus par le comité. Les deux tiers des administrateurs doivent être choisis parmi les classes ouvrières. Tous les membres de l'administration sont élus pour un an. Le comité expédie les affaires en votant par assis et levé. Aucun membre du comité ne peut être fournisseur de l'association pendant la durée de ses fonctions; les assemblées générales se tiennent àTexpirationdechaque trimestre. Cependant des assemblées extraordinaires ont lieu lorsqu'elles sont demandées par quarante membres. Les statuts ne peuvent être changés qu'après deux délibérations successives à trois mois d'intervalle. Il en est de même pour l'aliénation des propriétés et la dissolution de l'institution, et dans ce cas, la magoritédoit être formée par les neuf dixièmes des membres présents. On voit que, théoriquement, l'élément populaire domine dans la composition des statuts; mais il n'en est pas toujours de même dans la pratique. A Londres par exemple, en 1899, le président, quatre vice-présidents et le caissier étaient des gentiemen, parmi lesquels il y avait uo baronnet et deux membres du Parlement. Des circonstances à peu près semblables se retrouvent à Dublin, à Sheffield, à Bradford, à Birmingham, à Glasgow, à Belfast et dan» beaucoup d'autres cités. En un mot, la gentry, quoiqu'elle évite le contact avec les classes laborieuses, cherche néanàiôins à exercer une influence sur la marche des Méchantes institutions, k Manchester, le directeur sir Benjamin Hywood a fait, par une exception fort honorable sans doute, plusieurs tentatives pour remettre l'administration de l'institution entre les mains des ouvriers ; mais, dans l'année même où il croyait arriver à ce but, il a été de nouveau élu directeur de l'institution, en même temps qu'on lui donnait pour collègues un assez grand nombre d'autres gentlemen.

Noas ne citons ici qu'on exemple, et sans vouloir prétendre que des institutions identiques conviendraient aux ouvriers français. Nous^ avons à consulter, chez nous, dans de pareilles entreprises, les mœurs et le caractère national ; nous avons à former des habitudes qui n'existent pas encore. Mais il est certain qu'une fois que l'on serait d'accord sur l'établissement même de ces associations, il serait facile d'approprier les détails organiques aux besoins des classes ouvrières , et l'on trouverait, par l'étude des analogies et des dissemblances qui peuvent exister entre les ouvriers français et anglais, lés moyens de former des associations favorables à l'instruction et aux mœurs des travailleurs. Il s'agit principalement de soustraire ceux-ci aax plaisirs bruyants , à l'intempérance et à la débauche. Cette réforme une fois obtenue, les améliorations se succéderont ensuite rapidement. Au reste il y a déjà des traces de ces sortes de réunions en France, et un grand nombre d'ouvriers montrent des goûts et des inclinations pour Tétude et les discussions utiles. Ils suivent, par exemple, à Paris, certains cours du Conservatoire des arts et métiers, ainsi que d'autres leçons qui ont été organisées par quelques professeurs de l'Ecole centrale des arts et manufactures. Il s'agirait, pour donner plus de développement à ces dispositions, de constituer des centres et d'obtenir l'appui de l'autorité. L'initiativedans une œuvre pa<reille appartient sans doute aux ouvriers ; mais elle doit être appuyée par le gouvernement, et surtout par les entrepreneurs et les manufacturiers. En Alsace, ceux-^i ont favorisé ces tendances, et là, plus que dans toute autre contrée de la France, le fabricant porte sa sollicitude sur les combinaisons qui peuvent améliorer la condition du travailleur.

Quand l'ouvrier aura compris la nécessité d'acquérir sans cesse de nouvelles connaissances utiles à sa profession , qu'il aura le désir d'élever son intelligence , de conserver sa moralité, les occasions et les moyens de raffermir sa situation économique se présenteront aussi avec plus de clarté à son esprit. En renonçant à des habitudes dispendieuses et irrégulières, il aura plus de ressources pour satisfaire ses besoins réels ; il aura aussi plus de loisir et plus de lumières pour diriger ses facultés vers les choses matérielles; il saura mieux les affaires^ et il jugera surtout mieux les différents projets qui lui sont chaque jour présentés à l'effet d'accroître son salaire et d'améliorer sa position. Alors l'association recevra de nouvelles applications ; elle viendra favoriser le travail, et protégera les efforts individuels des ouvriers.

Il y a à Paris une imprimerie établie sur des dimensions assez vastes, et exploitée par des ouvriers associés. Tous les ouvriers qui y sont employés ne participent cependant pas aux bénéGces de l'entreprise. Un certain nombre d'entre eux forment une société en nom collectif. Outre qu'ils se sont partagé la direction des ateliers , ils exécutent

encore, dans la mesare du temps que leur laisse cette direetion , les travaux de simples ouvriers. C'est là une combinaison économique et ingénieuse* Mais il a fallu à ces ouvriers un capital, et en prenant la direction de l'affaire, ils se sont élevés au rang d'entrepreneurs. L'établissement, au lieu d'avoir un chef unique, en a douze ou quinze, et les bénéfices se divisent par conséquent en autant de portions. Le sort de ces ouvriers s'est évidemment amélioré ; mais îl ne faut pas oublier que c'est eu passant d'une condition à une autre, et dans le cas spé* dal que nous citons, il n'y a pas d'association entre le maître et Touvrier. Il n'en est pas moins vrai que cette forme peut recevoir des applications très-étendues au profit des travailleurs , et dès qu'un certain nombre de ceux-K^i ont acquis un capital, l'association devient possible et fructueuse, d'autant plus fructueuse que les ouvriers, ainsi associés, comprendront mieux la valeur de l'ordre, de l'économie et de la sobriété. L'association , nous l'avons déjà dit, peut recevoir les applications les plus variées ; mais il faut, autant que possible, réunir des éléments homc^ënes, et se conformer aux lois de la production en faisant la part du capital. Ce qui a eu lieu dans l'imprimerie que nous citons, peut se faire dans une foule de professions de Tindustrie parcellaire, et moins il faudra de capitaux dans les exploitations ainsi entreprises, et plus l'association sera facile. Lorsqu'il faut une mise de fonds très-considérable, soit comme capital fixe engagé dans les bâtiments et les machines, soit comme capital circulant, destiné à l'achat des matières premières et aux frais journaliers de l'entreprise, Tintervention du capitaliste, qui devient en général enUrepreneur, est presque toujours indispensable, car le simple ouvrier n'a ordinairement que de modiques épargnes, et dès lors, quand il vise à l'association avec sas camarades, il faut qu'il s'adonne à une industrie dont l'importance des salaires l'emporte sur celle du capital. En choisissant le moyen que nous venons d'indiquer, le passage de la condition d'ouvrier à celle dé maître devient singulièrement facile, et le nombre des entrepreneurs pourra ainsi se multiplier rapidement. San» doute, quand dix ou quinze personnes se trouver^fil^^il^ tète d'un établissement, les bénéfices se diviseront en auta^pti ;de parts ; mais ils viendront s'ajouter aux salaires des ouvriers directeurs, et procure-* rottt à la fois plus d'indépendance et de bien-être à ces nouveaux élus.

Dans les manufactures, ce genre d'association est beaucoup plus difficile, sinon impossible. rli;f^ pour l'établissement de grandes usines, d'immenses capitaux; puis, quand il s'agit de les mettre en activité, il faut un pouvoir concentré, ferme et unique. Il faut^ pour maintenir l'harmonie et la confiance entre douze ou quinze associésdirecteurs, des circonstances presque exceptionnelles , et qu'on rencontrerait difficilement à&m une fabrique établie sur de vastes dtmeusioQS, où. le capital absotbe une large portion des profits, et où la

promptitude des décisions et la rapidité de ractioo soût nécessaires au succès de l'entreprise. Dans les établissements de cette nature, il faut donc, autant que possible, généraliser le système des primes dont nous avons parlé plus haut.

Dans les exploitations agricoles, l'association entre plusieurs entrepreneurs est plus praticable, car là le capital fixe , c'est-à-dire la terre, est naturellement séparé du capital circulant et du travail. Il n'est pas nécessaire que le fermier soit en même temps possesseur du sol. Plusieurs exploitants peuvent dès lors s'associer ensemble, en apportant chacun un capital modique dans l'entreprise. Les anabaptistes nous offrent quelquefois l'exemple de semblables réunions , et elles présentent invariablement des résultats prospères* Nous ne parlons point ici de quelques établissements spéciaux, tels que la communauté des Jault ou de certaines colonies agricoles, où le travailleur se soumet à une règle qui enchaîne sa liberté, et lui ravit la disposition du fruit de son travail.

On a quelquefois invoqué, à l'appui de certaines formules d'association, l'exemple des Frères moraves. La citation manquait de justesse; les familles moraves ne sont pas associées entre elles ; elles conservent une entière liberté, et exercent des professions de leur choix, sans solidarité aucune avec les autres familles. Dans les communautés composées de célibataires^ la production et le travail se font en commun , cela est vrai ; mais ce sont alors des couvents industriels ou les travailleurs ont aliéné jusqu'à un certain point leur liberté en obéissant à une règle et en se soumettant à une discipline assez sévère \ Ce régime est exceptionnel , et s'éloigne trop de notre organisation industrielle pour qu'il soit possible de l'introduire chez nous; il exige d'ailleurs un état social à part qu'il est absolument impossible d'établir sur une vaste échelle. Mais ce qui est digne de remarque chez les famlUê moraves, qui naturellement sont en dehors des communau-

^ Bans les communautés, les membres sont divisés en chœurs diaprés le sexe, Tâge et la position sodale ; de sorte qu^on trouve dans chaque communauté des chœurs d*en~ faiits,d*adolesceuts, de filles nubiles, de oélilMitaires, de filles, d*époux, de veufs et de veuves. Le chœur a son ministre, ayant la direction suprême des affaires religieuses et morales, et son servant, chargé des intérêts matériels et extérieurs du chœur. Dans les chœurs féminins, ces fonctions sont remplies par des femmes qui ont droit d'assister aux assemblées générales delà communauté. Les frères célibataires demeurent ensemble dans un grand édifice, où ils exercent en commun une foule dUndustries avec le plus grand succès. Les femmes non mariées forment également de semblables réunions. C'est de ces maisons chorales que sortent des toiles d^une merveilleuse finesse, d'admtrablés rubans, de la tabletterie, de la ganterie, de la parfumerie, de la bijouterie, et une infinité de produits rechercha dans le monde entier à cause de leur remarquable con~ fection. De vastes magasins, formant de séduisants bazars, renferment toujours des approvisionnements complets, et des prix Inflexibles avertissent Tacbeteur que les Frères ne eonnaissent pas les ruses commerciales. Jamais on ne vit dans des magasins plus d'élégsnoe féanie à plus de simplicité, et chez le vendeur plus de bonhomie alliée à plus de gravité.

tés, c*est qu elles vivent dans une parfaite aisance, qu'elles résistent à la concurrence des plus habiles producteurs ^ avec des instruments souvent très-imparfaits , et cela uniquement par la puissance de Tordre, de Téconoraii^, et par l'eflet aussi de leurs habitudes morales et de leur piété, qui exercent une si salutaire influence sur toutes les actions de Tbomme. D'autres sectes religieuses, telles que celles des quakers et des anabaptistes , ont du reste également accompli des choses merveilleuses en matière d'industrie sons les latitudes les plus diverses. L'association y a contribué sans doute autant qu'une espèce de solidarité qui règne entre tous les membres de chaque secte, et qui reçoit, par suite de l'existence d'un pouvoir hiérarchique, des applications fréquentes et réelles. Mais à côté de cela, nous le répétons, ce sont surtout ta moralité, l'esprit d'ordre, l'amour du travail et les sentiments d'équité, de justice et de charité, qui font prospérer les membres de ces diverses sectes, et les mettent à même de soutenir la concurrence avec les manufactures les mieux organisées. L'eiistence de ces hommes laborieux et paisibles nous présente un enseignement qui vaut mieux que toutes les combinaisons des socialistes. Nous faisons ici abstraction des opinions religieuses de ces sectaires, et nous nous attachons uniquement à constater les conditions favorables de leur existence matérielle, conditions qu'il serait facile de faire passer dans les classes ouvrières, et qui ne changeraient rieii à leurs croyances et à leur situation politique. Pour cela il ne faudrait que de l'instruction, une volonté ferme et des habitudes morales.

Nous venons de présenter quelques-unes des combinaisons qui peuvent accroître le salaire de l'ouvrier, augmenter son revenu , et partant améliorer sa situation. Ces moyens sont plus spécialement , comme on l'a vu, la création de primes qui sont un stimulant pour l'ouvrier et une économie pour le fabricant, et l'association directe des ouvriers d'une même profession qui parviennent à former un capital. Nous sommes loin d'avoir épuisé par ces deux indications toutes les combinaisons du même ordre; mais comme ce sont deux formes essentielles pour arriver à l'accroissement des salaires et au passage de l'état d^ouvrier à celui d'entrepreneur , nous avons dû les exposer avec certains détails.

Mais dans l'état actuel de la question, il y a un autre but encore k poursuivre : àcêté de l'augmentation de salaire, il faut placer Técouomie dans les dépenses. C'est ici surtout que l'association peut fournir des ressources neuves et inattendues. L'isolement et la dissémination des travailleurs, leur existence mobile, sont autant de causes d'augmentation de dépenses. Dans la situation présente des choses, les dépenses et les consommations collectives n'existent pour ainsi dire pas chex eux. Le principe de l'association n'a trouvé d'application ni pour la demeure, ni pour la nourriture, ni pour le vêtement de l'ouvrier, et, à quelques rares exceptions près, le travailleur est^

pour ses achats et ses approvisionnements, dans des eondîtions iiiBnîment moins bonnes que les ctasses moyennes et supérieures. Cela tient principalement à Tabsence du capital qui est une condition fon* damentale de toute association, et sans lequel Téconomie est impossible. Que dix ouvriers célibataires se réunissent dans la même demeure, qu'ils soient propriétaires de leur mobilier, et ils dépenseront sensiblement moins que dix ouvriers vivant dans des logis éparpillés. Même observation pour la nourriture. Dans certaines villes manufacturières, des ouvriers se sont associés, et au moyen de quelques avances ils se sont réunis à la même table organisée par les soins d*une personne choisie par eux. On voit sans beaucoup de peine que ce principe peut recevoir des applications nombreuses et variées, et qu'il suffit d'une conduite intelligente pour réaliser de notables économies dans les consommations de tout genre. Hais, en entrant dans un semblable système, letravailleurdoitavanttoutconserver sa liberté, être son propre fournisseur, si nous pouvons nous exprimer ainsi, et ne pas se mettre dans la dépendance des mattres qui, dans beaucoup de localités^ fournissent des objets en nature aux ouvriers. L'expérience a prouvé que ce mode donnait lieu aux abus les plus graves, et que la facilité d'avoir des avances en nature exposait les ouvriers aux mêmes inconvénients que les avances en argent. Nous ne saurions trop le répéter, ce' qui donne de la force à l'association, ce qui réalise des économies dans les consommations collectives, c'est surtout la présence du capital. Ce capital permet de supprimer les intermédiaires parasites et de débattre rigoureusement les conditions des transactions, queique importantes ou quelque minces qu'elles soient. Ce qui aggrave la situation de l'ouvrier, c'est qu'il acquiert les objets dont il a besoin en quantités tellement fractionnées , qu'il perd tous les avantages qui découlent toujours d'un approvisionnement de quelque importance. Il paye ces quantités infinitésimales quelquefois le double et le triple de ce qu'elles valent réellement , et comme il y a des dépenses qui se renouvellent chaque jour, il se trouve qu'à la fin de l'année il a fourni un bénéfice considérable à la dernière classe des détaillants. Dans l'établissement de Wesserling, en Alsace , les ouvriers, au moyen d'une retenue, achètent en commun du blé, et la boulangerie qu'ils ont élevée leur fournit, ainsi qu'à leurs familles, d'excellent pain à meilleur marché que celui qu'ils prendraient chez le boulanger. Yoilà un genre d'association qu'il est facile de propager et d'étendre à d'autres consommations. De pareils arrangements ont l'avantage de présenter une économie et de soumettre l'ouvrier à une règle et à des habitudes d'ordre qui exercent une salutaire influence sur toutes ses actions. Ils aiguisent ensuite son esprit, et le portent à rechercher de nouveaux moyens pour améliorer sa condition et pour ne pas payer les profits souvent exorbitants des fournisseurs détaillants. Ces associations, qui, nous le>épétons, peuvent s'appliquer à la fabrication d'au-

très objets, établissent ensuite entre les ouvriers une confraternité fort utile aux mœurs. Une gestion de cette nature les familiarise également avec le régime administratif et leur procure des connaissances pratiques qu'ils appliquent ensuite à d'autres transactions. I/association donnera enfin plus de fixité à l'existence de l'ouvrier. Il changera moins souvent de condition et de lieu, et dans l'industrie parcellaire, il lui sera alors plus facile de passer de l'état d'ouvrier à celui d'entrepreneur, parce qu'il se sera fait connaître, et que les personnes qui l'entourent auront pu apprécier sa capacité et sa moralité.

Le combustible et le vin sont deux objets entre autres pour lesquels les ouvriers se sont placés, dans les grandes cités surtout , dans de f&cbeuses conditions économiques. Ils se procurent l'un et l'autre par des achats tellement fractionnés que le prix s'en trouve accru dans des proportions énormes. Rien ne serait cependant plus facile que d'éviter cet inconvénient, en se conformant simplement aux habitudes des familles prévoyantes. Â cette proposition nous entendons dire que l'ouvrier manque d'argent pour faire ses achats dans les moments opportuns et dans de bonnes conditions. Nous prions le lecteur de ne pas oublier nos prémisses. Les réformes ne s'improvisent pas : elles sont le résultat d'une succession d'efforts et d'une règle de conduite invariable. L'ouvrier ne peut pas avoir la prétention de boire à la fois du vin dans sa famille et au cabaret. Qu'il transporte à l'intérieur les consommations qu'il fait à l'auberge, et alors il lui sera bientôt facile de se procurer le vin à de meilleures conditions et de faire participer les siens à un régime où l'intempérance sera remplacée par des jouis-* sances fortiGantes. Nous pourrions d'ailleurs nous appuyer encore en ce point sur de nombreux exemples choisis dans toutes les industries sans exception. Nous trouvons parmi les ouvriers des manufactures autant que parmi ceux de l'industrie parcellaire, des familles qui sui- Tent le régime que nous conseillons, sans avoir pour cela un salaire plus élevé que d'autres familles qui croupissent dans la misère et l'abjection. Nous avons cité, dans la première partie de notre Mémoire, des faits à l'appui de cette assertion, et nous avons donné Sedan et Lille comme les termes extrêmes du régime de famille et de la vie de cabaret chez les classes ouvrières. Il résulte de cette comparaison que la réforme que nous conseillons est parfaitement compatible avec la situation économique de l'ouvrier, et qu'elle est devenue à Sedan et dans plusieurs autres villes manufacturières une source de bien-être et de moralité. Â Lille, au contraire, comme dans la plupart des cités industrieuses, l'ivrognerie et la débauche sont une source de misère et de dégradation.

En Angleterre, les associations appelées Trades unions et qui se sont du reste souvent distinguées par leur violence dans les moments de coalition, ont au nombre des moyens de coercition contre les maîtres, le Trampy c'est-à-dire le déplacement des ouvriers. Le Tramper reçoit

de la caisse de l'association les secours nécessaires pour quitter la lo* cal i té et se rendre dans des lieui où il espère trouver de Touvrage. Il est clair que, pour ne pas faire voyager les ouvriers au hasard, le Comité qui dirige \el\ramp possède certaines informations sur la demande du travail dans les foyers manufacturiers ; il connaît les besoins, et règle la marche des travailleurs en conséquence. Ce principe et ces informations, qui conduisent en Angleterre à des prati» ques nuisibles au fabricant, et au fond très-peu profitables à Touvrier^ renferment cependant le germe d'utiles applications. On coi)(oit que si Ton était toujours au fait des besoins sur les différents points d'un territoire, les ouvriers sans travail dans une localité pourraient en trouver ailleurs, et ils ne se déplaceraient qu'à bon escient. Des informations de cette nature font partie de la science des débouchés, et au lieu de s'appliquer aux marchandises et aux denrées, c'est-à-dire au marché, elles sontrelatives au travail dont le prix plus ou moins élevédépend aussi de l'offre et de la demande. Or, il s'agit de bien connaître cette offre et cette demande afin d'utiliser une partie des forces oisives, et d'obleiiir la répartition la plusrationnelledestravailleurs.il ne serait pa» difficile d'organiser des centres pour chaqne corps de métier, pour chaque fabrication où l'on recueillerait les renseignements qui pourraient guider l'ouvrier cherchant du travail. Puisque le fait existe en Angleterre dans une pensée hostile au fabricant, on pourrait bien le réaliser chez nous dans une vue d'utilité pour l'ouvrier et l'entrepreneur. Cela ne peut être, du reste, que la tâche d'associations , ,et le gouvernement' ne saurait prendre aucune part à ce mouvement des ouvriers. On sent que dès qu'il fournirait des indications , on lui en attribuerait la responsabilité, et on le rendrait en quelque sorte solidaire de ces indications. Mais l'intervention du pouvoir est tout à fait inutile dans cette circonstance ; les associations aidées des manufacturiers, et en correspondant entre elles, arriveraient au but proposé.

Nous ne présenterons point ici tous les cas ou l'association entre les ouvriers est possible et profitable. Les exemples que nous avons don-> nés SAiffisent pour établir qu'elle peut s'appliquer à la nourriture , au fétement, au blanchissage, et nous verrons plus tard qu'avec l'aide des maîtres on en peut tirer parti pour réaliser de^ économies sur les frais des logements.

Le concours^du pouvoir et des entrepreneurs est sans doute nécessaire, comme nous l'avons déjà fait remarquer plusieurs fois, pour arthier à la régénération des classes inférieures et améliorer leur ^itualiou matérielle. Mais il serait absurde de prétendre que l'ouvrier ne doit faire aucun effort pour accomplir cette œuvre ; qu'il doit se comporter comme une masse inerte, et attendre que des forces exté-* rieures viennent le soulever et le sortir du milieu où il persiste à croupir. C'est là cependant ce qu'exigent une foule de réformateur»

quiaccusent sans cesse le gouvernement et les classes supérieures de perpétuer la misère des ouvriers. Selon eux, le pouvoir doit trouver remède à toul;^ et si quelqu'un souffre, si des besoins sont mal satisfaits, c*est inévitablement la faute de l'autorité. C'est ainsi qu'on gAte les meilleures causes, et en dénaturant les faits, en exagérant le mal, on s'égare de plus en plus dans la recherche des moyens qui pourraient conduire à des solutions rationnelles et praticables.

La mission du gouvernement et son intervention obligatoire en ce qui concerne les soins et la protection dus aux classes ouvrières sont déjà assez importantes, sans qu'il soit nécessaire de les étendre au delà des limites tracées par la liberté de l'industrie ^ et en arrivant aux associations qui ont un but de prévoyance et de secours mutuels, nous trouvons encore l'autorité qui protège et qui favorise les établissements de ce genre.

Indépendamment des caisses d'épargne dont personne ne conteste plus aujourd'hui la salutaire influence et la puissante action pour la formation des capitaux, il y a d'autres combinaisons qui peuvent servir utilement le travailleur dans des moments de détresse et dans des cas exceptionnels. Les ouvriers ont souvent fait en Angleterre et même en France des fonds considérables pour se coaliser contre les fabricants ; ces fonds ont presque invariablement été dévorés d'une manière stérile^ et il suflit de lire l'histoire des coalitions d'ouvriers pour se convaincre que le résultat le plus ordinaire, nous dirons la fin unique, de ces sortes de conspirations industrielles a été la destruction de capitaux considérables. Si les sommes ainsi dépensées improductivemeut eussent été employées à la fondation d'établissements de prévoyance et de secours mutuels, combien les résultats eussent été plus favorables aux travailleurs ! C'est alors qu'ils eussent trouvé des ressources réelles dans les moments de crise et de détresse, et les produits de l'épargne, dissipés au milieu des troubles^ leur auraient aidé à supporter les mauvais jours. Dans les deux cas, le point de départ est le même. Mais quelle différence dans les résultats ! Les coalitions violentes, qui d'ordinaire se font dans les périodes prospères, détruisent la prospérité. Hais les fonds soigneusement accumulés dans un but pacifique fructifient, conjurent la misère dans les circonstances difficiles, ou contribuent à soutenir par des voies permises une cause légitime. C'est là ce qu'il faut considérer quand on est de bonne foi, et qu'on a plus à cœur de résoudre un problème difficile que de flatter les passions des masses populaires.

Les sociétés de secours mutuels sont assez nombreuses en France. Ce sont des associations d'ouvriers dont les membres mettent en commun chaque mois ou chaque semaine une faible fraction de leur salaire pour ceux d'entre eux qui deviennent malades ou infirmes. Ce sont des établissements d'assurance qui fonctionnent dans les cas de maladie ou dans l'intérêt dé la vieillesse. Ces associations sont surtout très**

multipliées en Angleterre *. Cependant la constitution de ces sociétés est en général assez incomplète. Dans presque toutes les associations de ce genre, là loi de mortalité est un élément trës*i m portant, et devrait servir, en partie du moins, de base aux calculs Gnanciers qui régissent l'institution. Malheureusement, et nous l'avons déjà dit dans d'autres écrits, on ne possède de bonnes tables de mortalité ni en France, ni en Angleterre. C'est un travail à faire, et comme il est au-dessus des forces d'un seul individu, l'autorité devrait inviter les corps savants à s'en occuper.

Les associations de prévoyance peuvent avoirdes formes très- variées, et les classes supérieures, dans l'intérêt des ouvriers, sont appelées à y prendre une part active. Cela se voit en Angleterre, et dans les derniers temps la Prusse a donné un pareil exemple. On a fondé Ji Berlin une association centrale dont lebut est de favoriser l'établissement de caisses d'épargne et de caisses de pensions.. L'association s'occupera également de l'éducation et du placement des enfants pauvres, de la propagation des connaissances utiles soit par des leçons orales, soit par des publications appropriées aux besoins des classes inférieures. Les hommes les plus considérables de la capitale sont placés à la tète de cette association, à laquelle le roi lui-même a fait un premier don de 60,000 francs. L'institution s'est propagée dans les provinces, et partout on a organisé des associations, locales pour le soulagement des classes ouvrières. C'est principalement la détresse des Gleurs et des tisserands de la Silésie qui a provoqué ce mouvement ^ • Les associa-

* EUes sont connues sous le nom de Friendly societies. Pour apprécierleur constitution et leur action, on peut consultei{: Report on fHendly and benefit soeietieê, etc. Rapport sur les Sociétés amicales et de bienfaisance montrant la loi de la fréquence ou de la durée des maladies, déduite des secours que ces Sociétés ont distribués à leurs membres dans diverses parties de TEcosse. — De la bienfaisance publique, par M. de Gérando.— M. Villermé nous dit, en parlant des sociétés de secours mutuels : « La ville de Paris en compte un peu plus de deux cents, et il y en a dans presque tontes les villes manufacturières que j'ai visitées. En général leurs règlements sont calqués les uns sur les autres et sont très-bons, excepté à Lille, où Ton y a introduit des articles qui semblent plutôt propres à propager l'ivrognerie qu'à la détruire. » M. Villermé fait remarquer que deux causes nuisent au succès de ces établissements. D'abord, les associations fondées par un certain nombre de personnes ne cherchent point, dans les premiers temps de leur existence, à s'adjoindre de nouveaux membres. Il en résulte qu*après un certain nombre d'années, les fondateurs vieillissant ensemble et étant plus souvent malades, la Société, prospère d'abord, docline ensuite. On avait calculé sur des recettes et des dépenses toujours égales; mais celles-là diminuent et celles-ci augmentent, en sorte que la décadence arrive. Pour prévenir cette décadence, il faudrait l'admission continuelle de nouveaux membres encore jeunes. Une autre cause de.ruiue est l'entrée dans les Sociétés de secours mutuels d'ouvriers d'âges très-différents à des conditions à peu près semblables. On reçoit en effet, dans la plupart d'entre elles, absolument aux mêmes conditions, l'individu qui n'a pas vingt ans, comme celui qui en a quarante ; en sorte qu'on fait avec le plus jeune, cela se conçoit, un marché bien meilleur qu'avec le plus âgé.

' M. Schnoer, qui déjà avait publié un écrit plein d'intérêt sur la situation des ouvriers en Silésie, vient de faire une brochure sur la situation des ouvriers de Breslau. C'est une monographie très-curieuse, à la suite de laquelle il propose une série de mesures ,

lions dont il s*agit ont une double tâche : d*abord celle de concourir à l'éducation, et de faire naître des habitudes morales chez les classes ouvrières, et puis de venir à leur aide dans des moments de détresse et de crise. Cette dernière intervention n*est qu accidentelle et temporaire, et il est évident qu*il ne s'agit point de distribuer aux ou-vriers des secours réguliers et permanents, mais uniquement de faire une œuvre de réparation et de paralyser les funestes effets de circonstances extraordinaires.

Nous arrivons maintenant aux obligations et aux devoirs des maîtres envers les ouvriers, car le concours des premiers est indispensable pour accomplir Tœnvre de la réforme. Nous avons déjà dit quels étaient les cas dans lesquels le gouvernement devait user de son autorité pour protéger les travailleurs contre les exigences et les duretés des entrepreneurs. Cependant cette intervention a ses limites, et il y a une foule d'améliorations qui dépendent uniquement du bon vouloir des maîtres.

Les chefs d'entreprise peuvent exercer une salutaire influence sur l'instruction et l'éducation des enfants par l'organisation d'écoles dans le voisinage des ateliers. En Alsace, plusieurs grands industriels entretiennent à leurs frais des écoles pour les enfants employés dans leurs fabriques. En Suisse, cet usage est assez répandu. Depuis la promul* gation de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures, la fréquentation des écoles est obligatoire. Mais souvent cette disposition devient inutile, faute d'écoles, et il n'y a que les chefs d'indus* trie qui puissent y suppléer ^ Il serait essentiel que les propriétaires des grandes manufactures où les ouvriers ont peu d'exercice, et où ils gardent presque invariablement la même position, voulussent aussi favoriser les exercices gymnastiques. Outre que ces exercices rétablissent l'équilibre dans l'économie physique, ils ont encore l'inappréciable avantage de devenir une'récréation pour les ouvriers de tout âge, et de les détourner des plaisirs funestes du cabaret. Nous ne pensons pas que les chefs d'entreprise français aient fait jusqu'à présent des essais de ce genre, et cependant ce serait une légère dépense ; un emplacement et quelques appareils simples se trouvent toujours, même dans les plus grands centres manufacturiers, et le développement des forces

la plapart empruntées à Pexpérience, pour améliorer Télat des ouvriers. Nous recommandons ce travail à tous les hommes qui s^occupent de celte grave question. Il contient d'excellentes vues pratiques, et une appréciation très-exacte de certains faits essentiels à la solution du problème. -^ Ueber die Zustaende der arbiitenden Klassen in Brestaut von Alexander Schneer. In-8«. Berlin, 1845.

* A Gucbwiller, chez M. Nicolas Schlumberger, la journée de travail est moins Ion* gue qu'ailleurs d*une heure et demie. On y a soin, en outre, pour faire passer chaque jour tous les enfants à Técole sans nuire à la fabrication, d'en avoir, proportion gardée, un plus grand nombre que dans les autres filatures. De cette manière, on varie les attitudes de ces petits ouvriers, leurs exercices, les objets de leur attention ; on les repose du traTail de Tatelier, et par conséquent, on sert à la fois leur santé et leur instruction.— Villermé, Tableau de létal physique et moral dee ouvriers.

qu'on obtiendrait par ces exercices deviendrait toujours un avantage pour le manufacturier qui trouverait ainsi des travailleurs moins énervés^ Si le gouvernement introduisait la gymnastique dans les écoles élémentaires, cet exempte serait probablement imité par les fabricants j et ce serait un moyen d'améliorer Tétat physique des classes ouvrières et de paralyser jusqu'à un certain point les fâcheux effets du travail des fabriques.

Nous avons dit plus haut que Tisolement et les goûts inconstants des ouvriers étaient des causes graves de malaise et de désordre, et que partout où il avait été possible d'écarter ces causes, le sort des travailleurs s'était amélioré. Il est vrai que le concours du chef d'établissement est pour ainsi dire indispensable pour arriver à ce résultat. Ici encore nous nous appuierons sur des exemples pour rester fidèle à la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent. LMsole-ment des ouvriers existe plus particulièrement dans les villes et dans les grands centres manufacturiers, et il est beaucoup moins fréquent chez les ouvriers attachés aux exploitations manufacturières situées dans les campagnes. Nous trouvons dans le département du Haut- Rhin des établissements exploités depuis cinquante ans par une maison respectable, et qui occupent environ cinq cents ouvriers \ Ces ouvriers, de génération en génération, s'y sont attachés d'une manière invariable. Ils sont presque tous devenus propriétaires d'un petit immeuble, ou tout au moins ils se trouvent à Tabri de la misère. Ces faits se présentent dans beaucoup d'établissements isolés de l'Alsace. Dans cette province la vie de famille subsiste encore à côté de la vie des ateliers. L'ouvrier élevé au milieu d'une population agricole n'a d'autre ambition que de devenir à son tour petit propriétaire. Ce désir est si vif, que l'ouvrier manufacturier de la campagne achète à longs termes une pièce de terre ou une petite habitation, et dès lors tous ses efforts tendent à réaliser les économies nécessaires pour se libérer.

Il est clair que, si les grands ateliers s'écartaient peu à peu des cités populeuses, les conditions dont nous venons déparier se généraliseraient. Cette espèce de révolution n'est pas sur le point de s'accomplir ; cependant il existe une tendance marquée pour l'établissement des grandes manufactures au milieu des populations agricoles, et ce fait se remarque plus particulièrement en Alsace. C'est ainsi qu'il sera possible de faire cesser l'isolement de l'ouvrier, de reconstituer la vie de famille et de fixer l'existence mobile des travailleurs '.

• Voyez la brochure de J. Zuber tils : Par gueU moyens^ soit législatifs, soit.antreêt peut-on faire cesser l'isolement dans lequel se trouvent aujourd'hui les ouvriers, les attaeher aux grands établissements industriels^ comme le propriétaire est attaché au sol, et contribuer à leur amélioration sociale ?

* Nous empruntons à ia petite brochiire de M . Zuber un passage qui nous paratt caractéristique. « Dans le pays d'Appcnzell, dit M. Zuber. où se fabriquent ces belles mousselines brodées, répandues dans tout Vunivers, chaque fumillc est à la fois agricole et manufacturière; cl puis elle possède des trésors que chacun peut se donner, el qui sont

L'inciustrie manufacturière, nous l'avons ditplus haut, n*est point en-* core arrivée à son expression définitive ; elle vient de naître et subira par conséquent encore de nombreuses transformations. Combien de raisons ne militent pas en faveur de l'établissement des grandes manu* factures au milieu des populations agricoles ! Les denrées sont là à plus bas prix que dans les villes, et la main-d'œuvre par conséquent moins dispendieuse ; les mœurs se conservent mieux, les occasioas de désordre sont plus rares, et les conditions hygiéniques sont infiniment meilleures que dans les cités populeuses. L'intérêt même du manufacturier le conduira insensiblement vers des voies nouvelles, et déjà plu— sieurs industries comprennent la nécessité d'échapper à la pression des populations urbaines. Il y aura donc certainement sous ce rapport de remarquables transformations qui modifieront , nous n'en doutons {>a8, les préventions qu'inspire la grande manufacture à certains philanthropes.

Nous signalerons ici un fait qui exerce une notable influence sur le sort des classes ouvrières : nous voulons parler des jours de paye. Dans les manufactures situées au milieu des campagnes, le choix de ce jour est en général assez indifierent, parce que les occasions de dissipation et de désordre sont moins fréquentes que dans les villes. Mais dans les foyers industriels ce choix est très-important. Le samedi est, comme jour de recette, le plus mauvais de toule la semaine, en ce qu'il précède un jour de repos qui est pour les ouvriers une occasion de dépenses et un prétexte d'oisiveté qui se prolonge souvent jusqu'au lundi, quand la dissipation ne va pas au delà. Des manufacturiers ont donc pensé qu'il serait utile de déplacer le jour de payement et de le prendre au commencement ou vers le milieu de la semaine, en s'arrangeant toutefois de façon que l'ouvrier pût faire immédiatement son dépôt à la Caisse d'épargne. Il échappe ainsi jusqu'à un certain point à la tentation du dimanche. Ces mêmes manufacturiers ont aussi rapproché, autant que possible, les jours de payement, afin de ne jamais laisser que de faibles sommes entre les mains des ouvriers. Enfin, ilsont proscrit tout payement dans les cabarets, où malheureusement les entrepreneurs ne donnent que trop souvent rendez-vous aux ouvriers pour régler leurs comptes. C'est un des usages les plus pernicieux qui existent dans l'industrie^ à la fois ennemi di3 l'épargne et de l'ordre, un stimulant actif pour l'ivrognerie et la débauche. On

la base de son bonheur : elie est insiruite^ religieuse et éCune sokriété incroyable. L*ouvrier du canton d^Appensell, qui est cependant d^une vigueur proverbiale, ne dépense que S3 centimes par jour pour sa nourriture. Cette nourriture consiste en trois repas de Uit assaisonné de café à la chicorée, et de pommes de terre. Le pain n'apparaît que le dimanche, la viande aux grandes fêtes. Ce même ouvrier qui réduit ainsi son salaire quand les circonstances Texigent, et qui lutte pour ses produits industriels avec le monde entier, gagne environ S fr. S5 cent, par jour, c'est -à-<lire, quand les affaires vont bien, 'dix fois plus quMl ne lui faut pour vivre. Aussi est-ce dans ces moments-là qu'il jette la base de la modeste fortune qui le met à Tabri de la misère. »

comprend que, en présence d'un pareil usage, tous les efforts des ra-<brîcants pour isoler les manufactures afin de détruire l'agglomération des ouvriers et d'arriver à leur moralisation, demeurent stériles. C'est tlonc une des réformes les plus urgentes à introduire dans Tadminis-^ tration industrielle. Car cet usage, nous le répétons, est l'antipode de toute amélioration, il perpétue tous les autres abus, et est également fuueste ap maître et à l'ouvrier.

L'agglomération des ouvriers dans certains quartiers, on le comprend, est une cause de démoralisation, et l'on trouve là, en général, beaucoup plus de désordre qu'ailleurs. Le contact intime avec les mauvais sujets est plus difficile à éviter. La malpropreté, la grossièreté des manières et du langage, les habitudes d'intempérance et d'ivrognerie, se rencontrent là le plus habituellement. La misère et le dénument sont toujours la conséquence inévitable des vices qui prennent leur source en partie dans l'agglomération trop forte des ouvriers. C'est une des circonstances qui ont le plus frappé les manufacturiers qui désirent sérieusement l'amélioration du sort des travailleurs. En Angleterre, les faabitationstle ceux-ci ont même été l'objet d'une enquête ^ curieuse et affligeante, à la suite de laquelle le Parlement a voté une loi {Building ad) pour régler dans une certaine mesure la construction des maisons destinées à loger les classes inférieures dans les grandes cités.

De consolantes expériences ont déjà été faites en France et dans les pays étrangers pour procurer aux ouvriers, et spécialement aux travailleurs des manufactures, des habitations plus saines, plus commodes et plus spacieuses. C'est une amélioration qui dépend pour ainsi dire uniquement de l'entrepreneur, car elle exige de grands capitaux et des sacrifices temporaires qui sont au-dessus des facultés de l'ou-^ vrier. Dans plusieurs localités de l'Alsace, les manufacturiers ont fait bâtir des logements pour les familles d'ouvriers. Dans les essais qui

* Report of the commissianners for inquiring into the state of larges tovohs, andpopulous districts. —• Ainsi on trouve dans la paroisse de Saint-George ( Ha no ver ^nare), à Londres, 1,465 familles, qui n'ont pour se loger que 2,175 pièces» pourvues de S,510 lits. Voici les détails de cetle distribution : 929 familles n'ont qu'une seule pièce ; iOS, deux chambres; 94, trois; 17, quatre ; S, cinq ; 4, six ; 1, sept, et 4 huit. Quant aux lits, ils sont répartis dans les proportions suivantes : 623 familles n'ont qu'un seul lit ; «3S, deux lits; 154 trois; 21, quatre; et le reste un plus grand nombre. Cet état de choses engendre une déplorable immoralité, et de cruelles maladies parmi lesquelles on remarque surtout des affections scrofuleuses et des maladies de consomption. La di«* mension des pièces habitées par les pauvres dans les environs de Field-Lane est de 2 mètres 50 centimètres sur environ 3 mètres, avec une hauteur de 2 mètres à 2 mètres 50 centimètres. Des familles entières s'y trouvent entassées. Le loyer en est déi franc jusqu'à 2 francs par semaine, et lorsque ces pièces sont un peu plus spacieuses, ce prix «'élève jusqu'à 4 et 5 francs.

Pour avoir une idée de l'influence qu'exerce Texiguité des habitations sur la mortalité, on a fait les rapprochements dont voici les résultats. On a pris un certain nombre de rues et de places, habitées par des négociants et par des professions savantes. Dans l'espace de cinq ans, il y a eu dans ce'quarlier sur 1,432 habitants, 95 décès. Dans un autre quartier où la population est plusdcnse, sans cependant être excessive, et qui est habité

ont été faits à Malbouse, chacun de ces logements a deux chambres, une petite cuisine, on grenier, une cave et un petit jardin. Le prix des loyers est fixé de 12 à 13 francs par mois, prix bien inférieur à celai que payent les ouvriers pour des habitations beaucoup moins commodes situées en ville ou dans les environs. Mais pour obtenir un de ces logements, l'ouvrier s'engage à cultiver le jardin de ses propre? mains, et à envoyer ses enfants à Técole. Cette heureuse innovation a été imitée dans plusieurs autres villes manufacturières, et dans quelques grandes fabriques situées dans les campagnes. On comprend que si ce système pouvait se généraliser, l'ouvrier non-seulement serait mieux et plus économiquement logé, mais il serait encore soustrait à une foule de causes de misère et de désordre.

Le directeur des usines de la Vieille-Montagne, en Belgique , a fait «construire un certain nombre de maisons destinées au logement des ouvriers : elles sont louées à raison de 60 francs par an, payables par douzièmes, que le locataire acquitte dans les bureaux de l'usine MJn ,aotre grand manufacturier de la Belgique a également fait construire des habitations pour ses ouvriers : c'est H. Raimond Biolley. Raimond- Ville est une rue située au pied d'une riante colline et au bord d'une eau limpide : elle est composée de petites maisons bâties uniformément, ayant cuisine, grenier, chambre à coucher, tout ce qu'il faut pour un ménage, mais rien de plus. Derrière chaque maison il y a qd jardin rempli de fleurs et de légumes, cultivé par les habitants de ces modestes demeures *.

Puisque nous avons parlé de la Vieille-Montagne et des usines de M. Biolley, présentons quelques autres détails sur ces établissements qui sont dans une remarquable prospérité, et dont les travailleurs se

par dçs marchands {Respectable Tradeêmen), il y a eu sur 1,465 habitants 119 décès. Dans Cromer street, où il y a déjà une forte agglomération d'ouvriers, il y à eu 155 décès sur 1,U8 habitants. Enfin, dans une quatrième circonscription, exclusivement peuplée de pauvres ouvriers, la mortalité dans la même période a été excessive, c*est-à-dire qu*ii y a en 1S9 décès sur 1,386 individus. Les enfants au-dessous d*un an figurent seuls pour 55 dans le chiffre {des morts. Ainsi la mortalité dans la dernière circonscription est une fois plus forte que dans la première. Les maisons habitées par les classes inférieures manquent en général d*air et de lumière ; les immondices s'y entassent, et les cours etles allées sont de véritables foyers d'infection. Le Building act a principalement pour objet de prévenir Tentassement des populations dans les habitations malsaines, de régler uniformément la construction deségouts, et certains détails des maisons particulières destinées aux classes pauvres. On trouve dans \e rapport une série de dessins relatifs à la distribution ^des eaux, à la ventilation des maisons et des fabriques, ^à la construction des égouts, et à l'établissement d'édifices où on logerait collectivement des familles d'ouvriers. C'est un document qui peut être consulté avec fruit pour éclairer la question qui s'agite. Il est cependant à regretter qu'il n'y ait pas plus de clarté dans cette enquête. Les résultats des interrogatoires ne sont pas classés, et ce n'est pas sans peine qu'on parvient à retrouver les faits généraux dans cette immense série de questions et de réponses qui se rapportent, sans ordre et sans suite, aui sujets les plus divers.

1 Lettre à M. le comte Jean Arrivabene, sur la condition des travailleurs, par Charles de Brouckère, page 15.

' Coup d'ail sur la situation delà classe ouvrière de f^erviers, par A.-J. Lepas, page 55.

trouveni dans d'excellentes conditions. Tous les ouvriers ne sont pas reçus indislinctement dans les ateliers de H. Biolley . Pour y être admis, il faot avoir de bonnes mœurs et nne réputation irréprochable. Mais aussi une fois que l'ouvrier appartient à l'établissement, son existence esl presque assurée. Il est soigné dans ses maladies, et après un certain nombre d'années de service ou en cas d'infirmités, on lui donne une pension qui lui permet de finir tranquillement ses jours. Tont cela se fait sans aucun prélèvement sur les salaires, sans ancnne cotisation, et uniquement aux dépens et par les soins du chef de l'établissement S Dnns les usines de zinc de la Vieille-Montagne, qui emploient environ huit cents ouvriers, il existe également plusieurs combinaisons émi«« nemment favorables aux travailleurs. Voici, entre autres, ce que dit M. de Brouckère , en parlant des salaires, dans sa lettre adressée à H. Arrivabene : « L'ouvrier reçoit d'abord un salaire fixe et rég«* lier ; en second lieu, il touche un bénéfice calculé sur le résultat de son travail; enfin, une fois par an, il participe à un fonds de gratifications. Le bénéfice est réel, parce que son prindpe est immuable. Ainsi on a pris pour pointde départdu bénéfice alloué an brigadier ou chef de four, la production de 250 kilogrammes de zinc, dans un temps où le rendement général ne dépassait pas cette quantité. Quand je suis arrivé à la fin de 1841, la production moyenne atteignait 288 kilo^ grammes, et le brigadier se faisait un bénéfice de 22 à 23 francs par mois; en 1844, le rendement était de 325 kilogrammes, et le brigadier n'emportait pas moins de 45 francs pour sa portion mensuelle de bénéfice ^. »

Voilà un exemple frappant de l'efficacité des primés d^mcaurage^ ment qu'il ne faut pas confondre cependant avec l'association. Les ov^ vriers dont nous venons de parler ont reçu leur salaire sous deux formes difTérentes : d'abord un prix fixe, et puis un prix éventuel basé sur un excédant de la production. On distribue encore, à la Vieille- Montagne, des gratifications, et le fonds dç celles-ci n'a pas été inférieur à 67,000 francs, en 1844, répartis entre 350 ouvriers. Cette somme a été employée à vêtir les familles, à acheter des meubles, à acquérir de petites propriétés, et une portion a été déposée à la caisse d'épargne fondée par les soins du directeur des usines de la Vieille-Montagne.

On voit que le bien-être des travailleurs peut très-bien se concilia* avec la prospérité des établissements industriels, et qu'il suffit d'une direction bienveillante et éclairée pour écarter les causes de misère qu'on trouve dans un grand nombre de districts manufacturiers. Il faut sans doute aussi le concours de l'ouvrier pour obtenir les effets complets des bonnes intentions de l'entrepreneur ; mais l'action est

• Coup d*œil sur la situation delà classe ouvrière de Verviers, par A.-J. Lepas» p. S3.

* Lettre sur la condition des travaiUeurSt par Charles de Brouckère, p. 35.

fondant constamment sur rexpérience et en respectant surtout la liberté du travail et les lois naturelles de la production. Dans une matière comme celle que nous venons de traiter, les théories ne sont pas exclues de la discussion ; mais il serait téméraire de vouloir leur donner la priorité sur les faits et de les substituer par une application brusque au système actuel de la production. Ce système n'est pas le fruit d'un moment, ou le résultat de combinaisons purement spéculatives ; il em* brasse la tradition elles principes, la règleet la liberté, et rexpérience enfin qui nous présente une succession de faits, c'est-à-dire le point d'appui le plus solide pour les transformations ultérieures. Les révolutions dans le travail sont aussi funestes que les révolutions dans l'ordre politique. Le progrès exige des réformes et des innovations sagement calculées. En France, les unes et les autres doivent être puisée dans nos institutions et dans l'organisation actuelle de l'industrie. Ces réformes, comme nous l'avons dit plus haut, soni d'une nature complexe, et leur réalisation appartient à la fois au gouvernement, au travailleur et au chef d'entreprise. Ces trois forces sont solidaires l'une de l'autre, quoique chacune doive avoir une action particulière. Cette action a un double caractère : elle est, d'une part, morale et intellectuelle, et, de l'autre, purement matérielle et économique. Le concours des trois forces que nous invoquons doii se manifester sous ce double aspect, et alort on entrera d'un pas ferme dans le champ des réformes, on rapprochera le mattre de l'ouvrier et l'ensemble des producteurs du pouvoir, c'est-à-^lire de l'autorité. Ce ne sera pas une harmonie complète ou une fusion absolue de tous les intérêts , mais on aura réduit les luttes à leur expression nécessaire ; elles subsisteront encore comme stimulant et comme moyen d'émulation et de perfectionnement , elles n'auront rien de destructeur, rien d'inique, et la concurrence deviendra ainsi la cause de toutes les améliorations dans la production, et par conséquent une des sources du bien-être des populations.

Nous sentons très-bien que nous ne résolvons pas le problème à la façon des socialistes et des philanthropes. Nous respectons les institutions et la liberté, et nous ne rançonnons pas une portion de la société nu profit de l'autre. Nous maintenons ensuite l'ouvrier dans sa condition ; nous lui conservons sa tftche pénible et laborieuse, et nous ne visons pas aux moyens qui le dispenseraient de la fatigue et du travail pour le placer dans l'oisiveté et l'abondance. La nature humaine est organisée de manière à rendre le travail indispensable. Nous dépendons 4u monde extérieur ; nous avons à lutter avec la faim et la soif, avec le froid et les éléments, et aucun de nos besoins ne peut être satisfait sans un pénible labeur. Et que serait le monde, que seraient les sociétés, que deviendrait la dignité de l'homme, quelle serait notre destinée enfin, si le travail n'était pas une nécessité impérieuse et si notre existence n'était dans la création qu'un épisode inerte, un phénomène

passif, où le corps et Fesprit resteraient dans un perpétuel engourdissement? Telle ne saurait être notre condition : nous sommes nés pour raction et le travail, et condamnés à subir les fatigues et même les privations. Hais Dieu nous a aussi donné l'intelligence, la raison et les forces pour soutenir la lutte, et c'est dans ces facultés, appuyées par le sentiment religieux et moral, que nous trouverons les moyens les plus sûrs pour accomplir notre existence terrestre.

Théodore FIX.

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