Observations sur la curation des maladies organiques de la langue
Dans un mémoire sur les nouvelles applications de Vacide phinique (1) j'ai rapporté deux cas d'affection cancéreuse de la langue, et j'ai fait mention de douze autres malades atteints de cette maladie, auxquels je donnais ou avais donné des soins.
Depuis l'impression de mon travail, le hasard et peut-être aussi la notoriété qu'ont acquise les faits que ce travail renferme, m'ont procuré l'occasion d'observer un certain nombre d'autres malades atteints d'affections de la langue, sur lesquels j'ai pu poursuivre une expérimentation commencée sous des auspices favorables, et qui a réalisé une partie des espérances que mes premières tentatives m'avaient fait con* cevoir.
Sans doute, les résultats que j'ai obtenus sont loin de combler tous mes désirs et de répondre complètement aux nobles aspirations de la médecine ; mais tels qu'ils sont, ils m'ont paru consacrer un progrès important dans la thérapeutique des affections organiques, et je crois devoir les signaler à toute l'attention de ceux de mes confrères qui s'intéressent aux per-
(i) Paris, iS63, chez Adrien Dblahatb, libraire-éditear, place de TEcole-de-
fectionnements de notre art, qui veulent y concourir eux-mêmes ou tout au moins en faire profiter leurs clients. D'ailleurs, Tobservation attentive de chaque nouveau cas particulier et une expérience qui s'agrandit chaque jour me suggèrent des modifications qui me font espérer que ces résultats deviendront plus satisfaisante dans un avenir prochain.
Les observations cliniques qui servent de base à ce nouveau travail ne sont pas aussi complètes que Texigeraient les principes rigoureux d'observation adoptés aujourd'hui dans la science, et que, pour mon compte, j'approuve entièrement. Je n'ai pu, notamment, me livrer, faute de temps et d'une suffisante conGance dans mon habileté, à Texamen microscopique des productions qui ont passé sous mes yeux (1), ce que j'aurais désiré faire, malgré la faible importance pratique que j'accorde à cet examen; je n'ai même pu faire qu'une fois l'examen nécroscopique ordinaire de celles de ces productions qui ont entraîné la mort des malades. Â bien des égards donc, ces observations ne me satisfont pas moi-même. J'espère, toutefois, que ceux de mes lecteurs, — et tous les médecins sont dans ce cas, — qui connaissent les difficultés de l'observation complète, dans la pratique privée, laquelle présente tant d'exigences et demande tant de ménagements, seront indulgents pour ces observations ; ils trouveront même, j'ose le croire, qu'au milieu d'une pratique très-active et très-absorbante, qu'il ne m'est pas permis de négliger ni de restreindre, j'ai donné, en recueillant et en mettant au net les faits que je soumets à leur appréciation, une aussi grande preuve de dévouement à la science que me le permettaient les conditions difficiles dans lesquelles je me suis trouvé placé. Gr&ce à Dieu et à de persévérants efforts,
(1) Cet exameo a été fait chez deux malades, une fois par M. Broca, à ma soUicitatiou, et une autre fois, chez un malade auquel s'intéressait mon ami, M. do Gastelnau, par M. Ch. Robin. Dans ces deux cas, du reste, le résultat de l'examen a été celui que Ton pouvait prévoir Âprfori; en sorle que Tabsence de cet examen ne peut nuire en rien aux déductions que j'aurai à tirer des laits que je rapporte.
ces conditions s'améliorent assez pour que je puisse consacrer désormais plus d'instants à la science, et si la faveur publique réserve une seconde édition à ce travail, comme elle a bien voulu en réserver une h mes nouvelles applicaiians de l'acide phinique, je ne désespère pas de justifier cette faveur, en montrant que je n'ai pas seulement fait de la science pour faire de la pratique, mais aussi de la pratique pour faire de la science.
Les difficultés de la pratique privée sont telles, surtout à Paris, que, malgré tous mes soins, toute mon activité, je n*ai pu recueillir, même incomplets, que la plus petite partie des faits que j'ai vus, et que, notamment, je n'ai pu suivre que quelques-uns des quatorze malades que j'ai mentionnés dans mon livre sur l'acide phénique.
Malgré ce qui leur manque et malgré leur nombre restreint, les observations qui servent de base k ce nouveau travail n'en forment pas moins la collection la plus considérable qui existe sur les maladies organiques de la langue, et il me parait possible d'en tirer des enseignements précieux.
Dans les ouvrages de médecine, les faits sont trop souvent considérés comme une luxueuse superfluité; à mon sens, elles en sont la partie essentielle, celleque le lecteur devrait toujours lire de préférence, car les faits apportent avec eux des éléments de conviction que les plus éloquentes généralisations ne possèdent pas. Je me permets donc, une fois encore, d'appeler l'attention du lecteur sur ceux que j'ai consignés dans ce travail. Pour ne rien laisser d'incertain ou de contestable dans l'enseignement qui résulte de leur analyse, je m'efforcerai de n'en tirer que les déductions rigoureusement légitimes. Les faits sont toujours complets, à certains points de vue, et pourvu qu'on se borne k les considérer sous ces points de vue et qu'on n'en force point les conséquences, ils conservent toujours leur valeur.
Mon unique ambition étant de concourir aux perfectionnements de la pratique de la médecine, c'est-à-dire de la partie de cette science directement utile aux malades, je pourrais^ à la rigueur, me contenter d une des conséquences des faits que je rapporte, à savoir : l'utilité à peu près constante et la fréquente efficacité radicale de la nouvelle méthode de traitement que j'ai appliquée contre une maladie universellement tenue pour incurable. Mais, dans une science aussi compliquée que la médecine,'et où l'art tient encore une place si grande, qu'un de nos thérapeutistes que la mort nous a prématurément enlevé, Trousseau, a pu dire qu'elle était exclusivement un art, il est difficile de trouver une question tellement isolée et simple, qu'elle n'en soulève pas une ou plusieurs autres, auxquelles elle est indissolublement unie. Celle que j'ai essayé d'éclaircir dans les pages qui vont suivre est loin de faire exception à la règle générale ; la méthode de traitement que j'ai appliquée n'a point été, en effet, ainsi que cela est souvent arrivé, le résultat du hasard; elle est la conséquence d'une idée que je me suis faite des causes et de ce que quelques-uns appellent la nature des maladies, idée dont je ne prétends pas, assurément, avoir la priorité, mais que j'appuyerai peut-être sur des probabilités plus grandes qu'on ne l'a fait encore, sans parler même du grand argument, en sa faveur, qui résulte de l'efficacité de mon traitement, d'après cet aphorisme, l'un des plus profonds de la médecine : nalura morhorum ostendit curatio.
Cette idée est celle qui attribue au parasitisme la plupart des maladies, et le cancer en particulier; les conséquences thérapeutiques de cette idée ne sont donc pas spéciales aux
à tous les
cancers et k beaucoup d'autres maladies, quoique les cancers de la langue soient peut-être ceux où elles s*appliquent avec le plus d'avantages, pour des raisons que j'aurai soin de développer ultérieurement.
L'idée de parasitisme, pour être même incomplètement exposée, demandait nécessairement la critique des doctrines, et surtout des doctrines micrographiques récentes, qui ont été professées sur le cancer; j'ai donc été conduit à examiner sommairement ces doctrines, et a prouver qu'elles ne sont pas établies sur des bases solides : la seule incurabilité, à peu près universellement reconnue^ des maladies organiques de la langue aurait déjà suffi pour cela; mais il y a bien d'autres raisons décisives contre ces doctrines, qui ont manqué de dominer, un instant, une portion de la pathologie, mais dont l'étoile a grandement p&li, depuis la grande discussion académique de 1854, sur le cancer.
Quant aux faits qui témoignent en faveur de la méthode parasiticide que j'ai proposée, et par conséquent en faveur de la doctrine qu'elle implique, j'ai lieu d'espérer que ces faits ne laisseront de doute dans l'esprit d'aucun lecteur impartial, retranch&t-on de ces faits tous ceux qui peuvent ne point paraître, au premier abord, suffisamment concluants. Je n'entrerai pas, pour le moment, dans le détail de ces faits, mais je crois utile de dire, dès à présent, que sur les dix-neuf malades (des trente-sept dont je rapporte les observations), qui ont suivi mon traitement pendant un .temps suffisant pour qu'on en pût bien constater les effets, dix-neuf dont quinze complètement guéris, en ont éprouvé les plus grands avantages, et quatre seulement ont succombé aux suites de leur mal; et, dans ces cas même, j'ai la conviction d'avoir procuré quelque soulagement aux malades et d'avoir prolongé leur existence. Même chez ceux, au nombre de cinq, dont l'état était si grave, qu'ils ont succombé sans qu'il restât h aucun traitement le temps d'agir profondément sur le mal, et c\ue^
pour ce motif, je ne fais pas entrer en ligne de compte» le traitement phéniqué a encore produit un bien relatif, en sorte que j'ai eu la satisfaction de constater que ce traitement n'a été complètement inutile à aucun des malades qui s'y sont soumis.
Après cet aperçu sommaire, nous allons, maintenant, entrer dans quelques détails sur la théorie et la pratique dont le cancer a été l'objet.
Mon intention, on le suppose bien, n*est pas, à propos des maladies d'un seul organe, de discuter h fond toutes les questions qui se rattachent à Thistoire générale du cancer; mais je devrai pourtant effleurer les plus importantes de ces questions, dire ce que j'en pense, et démontrer que ce que j'en pense est juste; cela est absolument indispensable pour prouver que ma méthode (1) de traitement a réalisé un progrès important et procuré des guérisons qu'on n'a jamais obtenues, que les hommes les plus instruits ne cherchent même plus, depuis longtemps, à obtenir si ce n'est h l'aide de la méthode des opérations, la pire de toutes, en général, ainsi que nous espérons le prouver ultérieurement.
11 me ibudra donc, ai-je dit, effleurer les principales questions qui se rattachent à l'histoire du cancer, et, puisque je crois avoir guéri des malades atteints de cette terrible maladie,
(l}On me permettra de dire «ma méthode» sans exiger que je donne une nouvelle démonstraUon de mes droits à la priorité d*apptication de Tacide phéniqué à la thérapeutique, et notamment à la thérapeuUque des affections organiques; c'est une question aigourd*hui jugée par quiconque n'est pas dénué de tout jugement et de tout sentiment d'impartialité. 11 est donc parfaitement inutile d*y revenir. Ceux que cette question pourrait intéresser et qui ne seraient pas fixés encore, voudront bien se reporter à mon mémoire sur les applications de Vaàde phéniqué.
montrer, d'abord, que je ne me suis pas fait illusion et que ce sont bien des malades atteints de véritables cancers que j'ai traités. À la rigueur, j'aurais pu me dispenser de faire cette démonstration en ce qui concerne les cancers de la langue, puisque la presque universalité des praticiens pensent que cancéreuses ou non cancéreuses, les maladies chroniques, non syphilitiques, de cet organe sont toujours incurables. Mais cette preuve indirecte ne saurait me suffire; d'ailleurs, comme je suis loin de borner l'application de ma méthode de traitement aux cancers de la langue; que j'en ai, au contraire, traité beaucoup d'autres et guéri quelques-uns, je dois placer ici des jalons pour l'histoire de la thérapeutique générale du cancer et en poser les indications, pour le cas où les circonstances ne me permettraient pas de réaliser l'intention que j'ai d'écrire un jour cette histoire, lorsque mon expérience aura acquis une étendue qu'elle n'embrasse pas encore, et qu'il me sera permis de consacrer plus de loisirs à la science,
Qu'est-ce donc que le cancer en général, et le cancer de la langue en particulier? Telles sont les questions préliminaires que j'ai à résoudre, avant d'exposer ma nouvelle méthode de traitement, d'en faire connaître les résultats.
A cette question, qu est-ce que le cancer? la réponse, quoiqu'en disent des novateurs de mérite, n'était pas extrêmement difficile, il y a trente ans, après les travaux de Bayle et de Laennec,pour ne parler que des médecins français: le cancer, sous le règne de ces grands observateurs, qui est celui pendant lequel nous avons commencé l'étude de la médecine.
Une maladie le plus ordinairement (1) caractérisée par l'évolution de deux tissus de nouvelle formation, sans analogues dans les tissus normaux de l'économie, et pour ce motif A^(^rologues, affectant la marche et donnant lieu aux phénomènes pathologiques suivants :
1^ Ces deux tissus se forment aux dépens des tissus normaux qu'ils envahissent; ils se les assimilent ; ils les détruisent; ils ne les écartent pas, ne les repoussent pas, ils se substituent à eux;
2® Ces tissus ont une vitalité, un mode de formation, d'organisation, de nutrition assez propres, pour se ressembler beaucoup dans les divers organes où ils se forment, souvent pour être complètement identiques d'aspect, malgré la différence des tissus où ils se développent;
3° Livrés à leur évolution naturelle, ils affectent une marche presque constamment envahissante, présentant seulement parfois des temps d'arrêt, même des rétrogradations dans quelques-uns de leurs phénomènes, mais non une rétrogradation totale, par conséquent, sans résolution ; très-rarement même restent-ils longtemps stationnaires ;
4^^ Ces deux tissus sont assez différents, surtout à une certaine période de leur évolution ; cependant, à leur début. Us sont durs tous les deux (2) au point qu'il serait fort difficile, sinon impossible de distinguer, même à la dureté et à la vas-
(i) Je dis le plus ordinairement, car les médecins de ce temps et même lears prédécesseurs avaient reconnu et distingué des cancers Ûbreux et Ûbro-cartilagî- Deux, et aussi un cancer spécial de la peau, que les micrograpbes ont rayé, sans motifs suffisants, de ta liste des cancers.
(3) M. Lebert croit, il est vrai, que les tissus cancéreux, même Tencéphalolde ne se ramollissent pas, et que les mots période de ramollissement de rencéphalcide consacrent une immense erreur; quand TencépbaloXde est ramolli, c'est qui! Tétait dès le début; mais nous croyons, avec Tuniversalité des clinicieus. que Terreur est da côté de M. Lebert, et que jamais ou à peu près, l'encéphalolde n'est mou à son
cularisation, ce qui est ou sera un encéphaloïde de ce qui est ou sera un squirrbe; ils se ramollissent tous deux plus tard; cependant, le ramollissement est généralement peu prononcé dans le squirrbe, ou même assez souvent n'a pas lieu ;
So Quand ces productions ont leur siège près delà périphérie delà peau ou d'une muqueuse, elles s'ulcèrent et les ulcères auxquels elles donnent lieu ont des caractères spéciaux et une marche envahissante comme les productions elles-mêmes ;
6^ Quand ils disparaissent et que les malades sont rendus à la santé, c'est que ces tissus se sont détruits spontanément ou l'ont été par les secours de l'art.
Nous verrons, en parlant du traitement, quelles restrictions il y a à faire k ce principe» incontestable du reste, dans sa généralité ;
7^ Mais quand l'art se borne à les détruire mécaniquement, ils se reproduisent à peu près toujours, soit sur la place qu'ils occupaient, soit dans le voisinage, soit dans des points plus ou moins éloignés ;
8^^ Non-seulement, quand on les enlève, ils se reproduisent, mais quand on en a enlevé un , c'est l'autre qui peut se manifester à la récidive, de même qu'ils peuvent se rencontrer tous les deux ensemble dans la même tumeur ; cette circonstance est néanmoins rare ;
9^ Tous deux altèrent, quoique h des degrés divers et avec une rapidité bien différente, la constitution des malades, et tous deux semblent dus à une altération primitive de l'économie; tous deux semblent se transmettre par hérédité ;
10° Puisqu'on a vu qu'ils ne rétrogradaient jamais définitivement dans leur marche, on a pu prévoir que tous deux sont à peu près incurables et entraînent à peu près constamment la mort.
Tel est, moins la description anatomique de chacun de ces
caractères auxquels tous les cliniciens reconnaissaient le cancer, il y a trente ans, et auxquels la plupart d'entre eux ont encore la prétention de le reconnaître aujourd'hui. Dire que ces caractères sont toujours si bien dessinés, si complets, qu'on ne puisse jamais éprouver la moindre hésitation à se prononcer, en présence d'une tumeur ou même d'un ulcère qu'on suppose cancéreux, ce serait prétendre h une précision qui n'existe malheureusement pas encore en médecine ; on ne saurait même prétendre h une telle précision, quand on peut joindre îi l'examen séméiotique du malade l'examen anatomique du tissu. Mais, abstraction faite de cette précision, encore inconnue dans notre art, nous croyons qu'on trouve, dans les caractères que nous venons d'énumérer sommairement, les bases d*un diagnostic aussi légitime que celui que tous les médecins, sans exception,considèrentcommesuffisant dans l'immense majorité des maladies, dans le rhumatisme et la fièvre typhoïde, par exemple. Pour mon compte, le diagnostic m'a paru suffisant. Mais telle n'est point l'opinion d'une catégorie, d'une petite catégorie d'observateurs qui, h la suite de leur chef,M. Lebert, ont la prétention de faire école et d'avoir opéré une révolution radicale daiis rhistdro- et Fétùde du cancer. Quelque petite que soit cette école, par le nombre du moins des observateurs dont elle se compose, il faut que l'ancienne se justifie devant elle et maintienne les droits de la vieille médecine, très-injustement contestés ou plutôt niés par cette école, dite des micrograpbes, quoique les observateurs dont elle se compose ne soient que des ouvriers de la deuxième heure, en fait de micrographie. Cette justification, nous devons le dire, a déjà été k peu près complètement faite dans la grande discussion qui eut lieu à TÂcadémie de médecine de Paris, en 1854, pas assez complètement cependant, parce que la défense de la médecine a surtout, sinon exclusivement été faite par un chirurgien, qui n'était pas parfaitement au courant des questions de médecine générale^ et qu'en outre, ce chirurgien, malgré son
grand talent a été malheureusement amené h user de subterfuges (1) et d'équivoques, qui ont nui aux arguments excellents, irrécusables qu'il a réunis dans ses discours.
Je ne développerai pas cependant, ainsi que je l'ai précédemment dit, tous les argumsntsqui justifient Topinion des anciens praticiens sur le cancer, et de ceux qui adoptent leur doctrine; il suffira au but que je me propose de montrer les erreurs et les inconséquences de la nouvelle école; sUl m'est donné, un jour,' de traiter du cancer en général, il sera temps d'entrer dans des détails qui seraient déplacés dans un opuscule consacré à un sujet aussi restreint que celui des maladies organiques de la langue.
Avant d'entreprendre cette réfutation sommaire de l'École micrographico-médicale dont M. Lebert est le chef, j'éprouve
(1) réprouve un vif regret d*avoir à m'exprimer ainsi sur le compte â*un homme que la mort devrait protéger. Mais ce n'est pas ma faute si les circonstances ne m*ont pas permis de qualifier plus iù% la conduite que M. Velpeau a tedue à mon égard, comme à Tégard de beaucoup d'autres, et si je dois tarder encore la justification de mon jugement sur lui. Je crois respecter les morts autant que qui que ce soit; tnais mon respect nn va pas jusqu'à leur sacrifier la
considération des yvrànis^lKKIKÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊffÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊtKÊÊÊÊÊ
Au reste, le jugement que je porte ici sur le savant chirurgien n'a rien de bien nouveau : il a été nombre de fois formulé de son vivant, tantôt d'une manière parlementaire, tantôt d'une manière violente, notamment pendant la grande discussion de 1S54 sur le cancer, à l'Académie deméducioe; et depuis sa mort même, ce jugement a été exprimé de nouveau d'une manière bien sanglante, puisqu'il l'a été par un membre très-rapproché de sa famille, par le frère de sa femme. Voici, en effet, ce qu'on lit dans le Moniteur scientifique du 15 déc. 1867, t. IX, p. 107 : « M. Velpeau avait de la valeur de M. Guérin la plus haute opinion^ et s'il venait le contre-carrer, quand il voulait faire de la chirurgie, c'était plutôt par hàbû tude que par une conviction bien arrêtée. Donner à M. Guérin le fauteuil qu'occupait M. Velpeau à l'Académie, ce ne serait donc pas affliger son ombre courroucée, mais l'honorer et la faire sourire, selon nous ! »
Ainsi, pour le docteur Quesneville, beau-frère de M Velpeau, ce chirurgien faisait de l'opposition aux personnes, non parce qu'il croyait l'opposition juste, mais parce qu'il en avait pris Thabitudc et contre toute justice, et dans sou for iotériear. il riait de son iniquité. J'espère qu'après un pareil jugement, b m^on
le besoin de dire toute Testime que j'ai pour la personne de cet honorable et savant observateur, toute l'admiration même que m'inspirent ses laborieuses, persévérantes et délicates recherches; partisan du progrès en tout es. choses, nul n'a accueilli avec plus de sympathie que moi les faits intéressants ou curieux dont M. Lebert et quelques-uns de ses disciples ont doté Tanatomie pathologique ; mais ce légitime tribut d'éloges sincèrement donné, je ne puis me dispenser d'ajouter que les recherches micrographiques, si curieuses soient-elles, non plus que beaucoup d'autres encore plus curieuses, plus importantes ou plus difficiles, n'apprennent point h raisonner, et que lorsqu'on les a faites ou qu'on s'en est pénétré, il n'est pas moins facile que lorsqu'on les ignore d'enfreindre les règles de la logique. Cette infraction, l'école micrographique l'a commise plus d'une fois ou pour mieux dire, elle la commise une première fois, quand elle a voulu établir la base même de son système, et cette première fois a entraîné toutes les autres. C'est ce qui ressortira clairement des rapides considérations qui vont suivre.
Ce que les micrographes appellent Vancienne école ou même assez dédaigneusement Vicole clinique reconnaissait donc, comme chacun sait, le cancer à Tensemble des phénomènes que je viens de résumer. Sans représenter la perfection, cet ensemble, ai-je dit, suffit ordinairement aux exigences de la pratique et place, dans tous les cas, au jugement des cliniciens les plus judicieux, l'histoire du cancer au niveau de celle delà plupart des maladies qui passent pour assez bien connues. Or, ^itt-ofl savoir comment les micrographes jugent la doctrine
OU pour mieux dire Tétat des connaissances des médecins qui les ont précédés ? Qu on en juge :
Voici d'abord comment s'exprime M. Lebert :
« Lorsqu'on n'a pas d'autres termes de comparaison en anatomie morbide que l'aspect, la couleur, la consistance, le volume, en un mot les caractères purement extérieurs, on doit nécessairement confondre entre elles des lésions foncièrement différentes et séparer au contraire les formes variées d'une seule et même altération. » (Lêbbrt, Mal. cancer., p. 13.)
Cette première appréciation se présente sous une forme modeste et pourrait donner à croire que M. Lebert n'est qu'un adversaire très-modéré de ses prédécesseurs et un novateur de peu de prétentions ; mais déjà, sous cette forme si circonspecte, perce une grande ambition, entée sur une fondamentale erreur. Tous les caractères que nous avons énumérés, en y ajoutant même ceux de la dissection anatomique ordinaire des tissus cancéreux, M. Lebert appelle cela des « caractères purement extérieurs, » c'est-à-dire, en résumé, des caractères superficiels, qui n'ont que peu ou point de valeur, les caractères intérieurs ne commençant, naturellement, qu'aux limites franchies par le microscope. Il y a, dans cette première appréciation, une erreur ou plutôt un vice capital de philosophie qui explique toutes les erreurs subséquentes dans lesquelles est tombé M. Lebert et ses adhérents avec lui.
Dans quelle philosophie naturelle M. Lebert a-t-il vu que les caractères extérieurs fussent moins importants que les intérieurs? oh a-t-il vu, surtout, que les caractères résultant de la dissection anatomique d'une tumeur fussent des caractères extérieurs? Si rtneffteur commence, pour M. Lebert, seulement où l'œil nu cesse d'y voir, il lui fallait d'abord procéder à la réforme delà langue; nous ne croyons pas que la réforme eût été heureuse, et M. Lebert en est sans doute bien convaincu ; mais du moment qu'il ne la faisait pas, il valait mieux, sans
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simplement regardé un peu plus avant que les autres-, le mérite aurait été moindre, mais du moins il eût été vrai.
Malheureusement Tambition du microscope était plus grande ; il voulait absolument opérer une révolution :
« Deux idées fondamentales, dit ailleurs M. Lebert, nous ont dirigé dans ces efforts :
'c La première est la supériorité que nous reconnaissons à la méthode employée en histoire naturelle et à la nécessité de son application à toute science d'observation et par conséquent à la médecine.
« Dans cette méthode, il s'agit non-seulement de constater rigoureusement chaque phénomène, d'arriver à des généralités par la comparaison bien plutôt que par les vues de Vesprit et de les établir par Tanalyse et la coordination de tous les caractères bien plutôt que par des principes trop absolus et trop théoriques, ce qui arrive lorsqu'on ne prend qu'un seul caractère comme point de départ d'une classification.
« La seconde, c'est l'obligation imposée pour ainsi dire à tout médecin de chercher autant que possible l'application utile et pratique dans ses investigations scientifiques » (Lebert, Malad. cancer. y p. 16.)
Je ne suis pas absolument certain que de Jussieu et Cuvier fussent entièrement satisfaits de la manière dont M. Lebert entend la méthode naturelle ; mais ce n'est pas ce qu il importe de rechercher pour le moment, pas plus qu'il n'importe d'examiner si la comparaison diffère beaucoup d'une vue de Vesprily comme le dit implicitement, mais très clairement M. Lebert; ce que nous voulons seulement faire ressortir dans ce passage, c'est que M. Lebert croit avoir appliqué à la médecine la méthode naturelle, tandis que tous ses prédécesseurs n'auraient forgé que des systèmes, et qu'il a cherché l'application ulile et pratique de ses observations, tandis que ses prédécesseurs avaient sans doute observé par pure curiosité. Nous verrons, dans un instant, que les disciples de M. Lebert ont encore
accentué davantage, en quelque sorte, la prétention d'avoir introduit dans la médecine la méthode naturelle, et nous dirons alors ce qu'il faut penser de cette prétention. Bornonsnous, pour le moment, à examiner celles de M. Lebert.
Ayant défini, à sa façon, la méthode naturelle et le but de ses recherches, on doit supposer que M. Lebert va tracer du caucer un tableau tout nouveau, plus clair, plus saisissant, plus pratique que celui dont nous avons présenté la réduction, d'après tous les auteurs; voici, en effet, le tableau de M. Lebert ; il le place à l'entrée, c'est-à-dire à la première page de son livre :
« Le cancer est une maladie spéciale (1), différente de toutes les autres, se développant en vertu d*une prédisposition particulière. Le caractère fondamental du cancer comme tissu est de constituer une véritable substitution d'une matière nouvelle aux tissus normaux au milieu desquels il est déposé. Aussi le tissu cancéreux est-il différent dans son aspect àVcril nu et dans ses éléments microscopiques de tous les autres tissus tant normaux que pathologiques. Cette substitution montre une tendance prononcée à la propagation, d'abord locale, en faisant disparaître de plus en plus les tissus qui l'entourent en atteignant ensuite par irradiation des parties voisines un peu plus éloignées telles que les glandes lymphatiques, la peau, le tissu cellulaire sous-cutané ou sous-muqueux, etc., et en se propageant en dernier lieu à l'économie tout entière. Cette infection générale entraîne le dépérissement et produit eu outre trèsfréquemment des dépôts cancéreux secondaires dans les par-
ti) Spéciale n'est pas ici l'équivalent de locale, puisque M. Lebert admet, avec i«te raison, que le cancer est une maladie générale, totius substanciœ; mais dans ce sens, fp(WaI ne veut rien dire autre chose sinon distinct, et alors je voudrais bien savoir en quoi le cancer diffère de tout autre maladie, et quelle est celle qui nCestpas spéciale, du moment qu'on peut la distinguer de toute autre? ^'^ * ' pM moi qui l'ai dit, mais je me plais à le r(*i»éter : rin»"'*''
— loties éloignées du siège primitif de la maladie. Le cancer récidive à peu près constamment après les opérations, soit dans le voisinage du point primitivement affecté, soit dans un ou plusieurs autres points plus éloignés. Il conduit enfin fatalement à la mort.»
Un peu plus loin, M. Lebert entre dans quelques détails sur les caractères du cancer qu'il a sommairement énumérés dans le passage précédent, et il ajoute, sur Tanatomie des tissus cancéreux, les développements suivants -.
« Les caractères constants et fondamentaux sont bim simples : une trame molle ou plus ou moins dure, presque homogène, d'apparence fibreuse, généralement infiltrée d'un liquide trouble, lactescent et blanchâtre, tout h fait fluide ou mêlé avec une substance molle et incomplètement transparente. Ce tissu, avec sa trame solide et son suc infiltrant, différencie le cancer de tous les tissits de Viconomie. Qu'on le compare, en effet, aux tissus simples, tels que le tissu cellulaire, fibreux, musculaire, cartilagineux; qu'on les compare ensuite à des tissus plus composés, aux membranes séreuses, muqueuses, au tissu glandulaire : il suffira toujours d'avoir les notions les plus élémentaires en analomie générale, pour ne retrouver nulle part des caractères du tissu cancéreux. On pourrait objecter que, si celui-ci diflfère des tissus normaux à l'état de développement complet, il offre cependant de la ressemblance avec les tissus embryonnaux. Il faut avoir peu présent à l'esprit le développement des tissus et des organes pour commettre une pareille erreur, et si cette comparaison a eu pendant longtemps des partisans, c'est qu'on n'avait pas suffisamment étudié la vraie texture des tissus naissants des êtres vivants en voie de formation. » (Lebert, Malad. cancer., p. 9.)
Que trouve-t-on dans ces passages, sinon l'ensemble de caractères qu'on peut lire, exposé en termes plus heureux, dans tous nos bons auteurs, surtout dans Laennec et dans
M. Cruveilhier, à qui l'on doit la mention du suc cancéreux auquel on attribue, d'ailleurs, une importance un peu exagérée? Absolument rien; je me trompe, on y aurait trouvé, si j'avais allongé un peu la citation du premier de ces deux passages, les lignes suivantes :
a Cltacun (le ces caracicres, pris isolément, les élémenis 'micro$copiques exceptés, n'a aucune valeur palliognoinonique, et encore verrons-nous plus tard qu'il y a des circonstances dans lesquelles les cellules cancéreuses n'offrent point leur aspect typique. > (Lerert, Ioc. cil., p. 2.]
Les caractères microscopiiiues. quoique sujets it faillir, ériges eu caractères patliognomoniqucs, voilà la véritable pensée dominante qui se trouve au fond de ces passages comme au fond de tout l'ouvrage de M. Lebcrl, malgré des restrictions nombreuses et de nombreuses protestations de respect pour la Clinique, qui semblent être dues au désir de ne pas choquer trop ouvertement les principaux représentants des opinions reçues, mais qui ne font, en réalité, qu'entraîner l'auteur dans de nombreuses contradictions. L'opposition de M. Lebert aux anciennes idées, ou plutôt aux anciennes connaissances est si radicale ; il est, au fond, si peu disposé aux transactions; il se croit appelé ii opérer une réforme si absolue, qu'il emploie les termes les plus énergiques pour rompre avec, la médecine classique; pleine de modestie et de circonspection, celle-ci avait employé les mots de bénignité et de malignité, n'osant pas toujours se prononcer sur le caractère cancéreux Ou non cancéreux de certaines productions, mais croyant pourtant reconnaître, dans ces productions, h certains égards douteuses, des caractères qui les rendaient dangereuses pour la vie des malades, et qui, sous ce rapport, capital en clinique, les rapprochait du cancer proprement dit. Celte classification était donc innocente, modeste et, assurément, utile, puisqu'elle ne préjugeait rien et se bornait h. rappeler ce que les praticiens et les malades avaient le plus d'intérêt à connal-
tre. Ceux qui remployaient n'y attachaient pas d'autre importance. Or, veut-on savoir comment M. Lebert en parle, dès les premières pages de son livre, sauf à y revenir maintes fois ailleurs ?
« Nous stigmatiserons, dès à présent, dit-il, comme contraire à une saine classification la division des tumeurs en bénignes et malignes. » {Malad. cancer. y p. 4.)
Nous stigmatiserons! Ne dirait-on pas que les pauvres médecins et chirurgiens qui ont proposé cette classification, comme une sorte de témoignage de leur ignorance et des imperfections de la science, ont tenté de renverser Tordre moral et scientifique !
Les disciples de M. Lebert ne se sont montrés ni moins sévères pour leurs devanciers, ni moins ambitieux. Voici comment s^exprime un des plus distingués, on pourrait même dire le premier d'entre eux :
Parlant d'abord de l'époque qui a précédé celle des grands anatomo-pathologistes contemporains, « en accumulant hypothèse sur hypothèse, dit M. Broca, subtilité sur sublilitéj on n'était arrivé qu'à la confusion et à la contradiction. D'où venait cette impuissance? De la méthode suivie par les chirurgiens. Exclusivement préoccupés des caractères cliniques, ils classaient les tumeurs d'après les symptômes, sans se préoccuper de la nature des lésions. Ils avaient échoué pour avoir négligé l'anatomie pathologique. » (Broca, Dict. de Mid. viL, t. III, p. 3.)
Hypothèse sur hypothèse, subtilité sur subtilité ! Lors mémo que la critique serait entièrement vraie, ne serait-elle pas un peu sévère?Quoi qu'il en soit,M. Broca, un peu plus philosophe que son maître, ne se borne pas à stigmatiser, — ici, c'est à peu près le mot, — la médecine et la chirurgie classiques des Corvisart, des Desault et des Boyer, voire même un peu celle de Dupuytren, il nous dit, en deux lignes, d'où venaient leurs
^r^x\(\r.\\wî\\PT\t naa Ha la nature des
lésions, c*est-k-dire qu'ils négligeaient Vanalomie pathologique. Je ne voudrais pas garantir que Bayle, Laennec, Desault, Boyer, Dupuytren et d'autres se soient occupés de la nature des lésions, car ce mot nature que mon savant confrère emploie un peu à tout propos (1), est un des plus vagues et des plus malheureux en médecine, tellement malheureux, que ce qu'il y aurait de mieux à faire, ce serait de l'en bannir; je ne voudrais donc pas garantir, je le répète, que les devanciers de M. Broca aient étudié la nature des lésions; mais qu'ils ne se soient pas préoccupés des lésions du tout, l'accusation me parait un peu violente, et il se trouvera, croyons-nous, peu de médecins pour l'approuver. Même avant Bayle et Laennec, M. Broca l'ignore
(I) Sans préjadice de ce que nons dirons bieotôl à ce sujet, voici quelques échantillons de la philosophie, toute physique, de M. Broca :
« Nous désignerons les productions accidentelles diaprés la nature des éléments qu'elles renferment»; mais a il est impossible de songer à donner à chaque pseudoplasme un nom exprimant la nature de tous les éléments qu^il renferme ! »
(f Hétéromorphe veut dire forme différente, rien de plus ; il ne signifie pas difftrence essentielle, nature opposée. »
c C*est la nature du blastème et de ta tendance y> — (la nature de la tendance! je eopie exactement), — dont il est animé, qui constitue la nature du travail morbide, et qui constitue par conséquent la nature des tumeurs. »
« La distinction des espèces pathologiques )) — (cVst Tauteur qui souligne] — « repose sur la nature des éléments autogènes. »
« n est bien entendu que nous ne comparons ici que des tumeurs de même
espèce, dues à des causes de même nature. » — Et M. Broca déclare que les causes des tumeurs et spécialement du cancer, dont il 8*agit spécialement dans ce passage, « sont inconnues! »
c Les éléments adventices peuvent modifier les caractères et même la marche êet tomeuri; mais il n>n modifient pas la nature. »
« ^expérience a démontré qu'il y a souvent tout un abîme entre deux productioDS accidentelles, semblables d^ailleurs par la nature de leurs éléments. »
J*ai ainsi compté |u8qu*à quarante-'Six natures, dans les cent cinquante premières pages du livre de M. Broca; c*est un assez joli chiffre, pour un écrivain qnl ne fait pas profession de métaphysique.
Ou ift me tromoe forL ou mon savant confrère aura hinn dA la npinA k édifipr. sur
moins que moi, on avait fait de l'analomie pathologique ; seulement les bons esprits de ce temps, pas plus que ceux du nôtre, ne font consister la nature des maladies dans la nature des lésions, d'abord parce qu'ils ne savent pas très-bien ce que signifie le mot nature^ appliqué aux maladies et aux lésions, et ensuite, parce que les lésions étant des effets, ce ne sont pas elles qui peuvent constituer la nature des maladies, si nature il y a, et si, par nature, on doit entendre, comme je le suppose, ce qu'il y a de particulier dans une maladie, ce qui la distingue de toute autre, ce qu'il suffirait de connaître pour savoir qu'une maladie est curable ou incurable, et pour la guérir, dans le premier cas. En adoptant une philosophie contraire, M. Broca tombe, non seulement dans ces confusions et ces contradictions qu'il reproche, non tout à fait sans raison, à ses devanciers, et pour lesquelles son esprit, d'habitude si lucide, semble si peu fait; mais de plus, il vogue à pleines voiles dans la pure métaphysique, ce qui est un tort grave pour tout le monde, mais surtout pour un savant comme M. Broca, qui reproche à ses contradicteurs de n'être pas des « professeurs de physique. » Laissons, pour le moment, cette philosophie, très-peu physique, sur laquelle nous allons avoir à revenir, et achevons l'exposé des prétentions du très-distingué disciple de M. Lebert. M. Broca arrive à Tépoque de Laennec et de ses contemporains; il leur accorde d'avoir compris qu'il fallait, avant tout,
— avant tout est de trop, historiquement et scientifiquement,
— déterminer la structure des tumeurs pour en faire une étude complète; il rappelle les deux tissus hétérolpgues (1) définis par Laennec (squirrhe et encéphaloïde) ; leur fait une trèsmauvaise objection, en disant qu'ils ne comprennent ni le cancer hématode, ni le cancer mélanique, ni le cancer colloïde, —
(1) Hétérologue, c'esl-à-dire différents des tissus normaux de Téconomie, par "^-^'iéîoa à homologues^ nom que Laennec donnait aux tissus morbides sembla*
objection qui ne serait, du reste, pas moins applicable, ainsi que nous le verrons, h la classification des micrographes qu'à celle de Laennec; il leur en fait une autre qui n'est pas beaucoup plus fondée, en disant « qu'on ne parvenait guère à décrire les deux tissus » admis, et il continue, enfin, sa critique par les lignes suivantes, bien étranges sous la plume d'un esprit aussi distingué :
« Peut-on sortir de cette difficulté en ajoutant aux deux tissus lie Laennec quelques autres tissus, tels que le tissu colloïde et le tissu mélanique? Non, car s'il y a dans l'espèce humaine des tumeurs mélaniques évidemment malignes, on trouve fréquemment chez les animaux des tumeurs mélaniques parfaitement bénignes^ c'est-à-dire n'exerçant sur l'ensemble de l'économie aucune action nuisible particulière. Il en est de même du tissu colloïde qui tantôt est bénin, tantôt malin. D'ailleurs, mpre^ nant les choses d un point de vue plus élevée on ne comprend pas que la MÊME maladie puisse être consiUuie dans les divers cas par des lisions aussi étrar^ement dissemblables. Quoi! le tissu squirrheux serait absolument différent du tissu encéphaloïdCy et cependant ces deux tissus donneraient lieu à une maladie absolument identique? Mais s*il en était ainsi, I'anatomie pathologique ne mériterait plus aucune confiance ! Il faut de toute nécessité que les lisions ESSENTIELLES, soicnt les mêmes ou que les maladies soient dissemblables. Or, il est positif que les maladies ne sont pas dissemblables. Lesquirrhe tue exactement de la même manière que l'encéphaloïde, le cancer héréditaire revêt indistinctement sur divers individus de la même famille, tantôt la forme encéphaloïde, tantôt la forme squirrheuse. On enlève un squirrhe et c'est unencéphaloïdequise reproduit sous la cicatrice et dans les ganglions. A l'autopsie, enfin, on trouve quelquefois plusieurs centaines de tumeurs dans les viscères, les unes franchement encéphaloïdes, les autres franchement squirrheuses; il y en a beaucoup qui participent à la fois des caractères du tissu
nouvelle preuve? On rencontre tous les jours des malades qui ont été guéris quelque temps auparavant, et chez lesquels la récidive est survenue après Tablation totale de la tumeur. On examine ces malades^ on les suit jusqu'au moment de leur mort, et finalement on en fait Tautopsie ; eh bien, aucun caractère chimique ou anatomique ne permet de deviner si la tumeur primitive était squirrheuse ou encéphaloïde. »
« Gela démontre sans réplique Tunité de la maladie cancéreuse. » (Broca, Nouveau Dictionnaire de Médecine vétérinaire, t. III, p. 5.)
Malgré des velléités mordicantes auxquelles une plume aussi facile que celle de M. Broca a bien de la peine à échapper, mais que, fort heureusement, elle ne pousse pas aux dernières extrémités, on ne peut se défendre, et je ne cherche nullement à me défendre d'une grande estime pour le talent de ce savant professeur; mais j'avoue que ce sentiment megéne pour l'appréciation du passage qu'on vient de lire ; je vais l'essayer cependant, en tâchant de concilier la mesure que commande le mérite deTauteuravec les exigences de la science et de la raison, que sa sévérité me reprocherait certainement d'avoir trahie, si je les défendais trop mollement. Ces exigences sont grandes, il faut bien le reconnaître :
Que dire, en effet, pour respecter la raison et la science, d'un raisonnement comme le suivant :
« On ne comprend pas que la même maladie puisse être constituée par des lésions aussi étrangement dissemblables que le squirrhe et l'encéphaloïde ;
« S'il en était ainsi, l'anatomie pathologique ne mériterait plus aucune confiance;
« Or, il est démontré sans réplique qu*il en est ainsi ;
« Néanmoins, l'anatomie pathologique mérite toute confiance! »
Voilà il quoi se réduit, dans son squelette, le raisonnement Principal de ce singulier passage, pour ne pas nous occuper,
quant il présent, des erreurs de fait et de déiaîl qu'il renferme. Lu parure dont l'avait revêtu M. Uroca n'était pas de nature à exercer de grandes séductions; mais on voit que, dépouillé de ses ornements, ce raisoimemenl rend vraiment inutile toute critique.
Il faut tout dire cependant, car nous serions au désespoir de commettre la moindre apparence d'injustice à l'égard de M. Broca; la parure dont nous avons dépouillé sa doctrine à deux faces, n'est pas la seule dont il l'ait revêtue; il lui en a donné une autre sur les vertus séduisantes de laquelle il a sans doute compté beaucoup, mais qui est encore bien insuffisante pour en cacher les difformités. Cette parure, c'est que leslésions etsentieltes qui doivent, de toute k(x:£ssitë, être les mêmes, pour que les maladies soient les mêmes, existent en effet daus le squirrhe et rencépbaloïde; seulement on ne les connaissait pas, on ne les avait jamais vues, etc.. C'est le microscope qui les a dévoilées ! Dt!s lors, tout se simplifie, tout s'harmonise, tout se naturalise, et la classification des tumeurs devient parfaite; voici comment M. Broca annonce cet heureux événement ; « L'élude microscopique des tumeurs, /"aiie sans iWeprc'cûMfue, dévoila des différences notables de forme et do volume entre les diverses espèces de cellules pathologiques; puis l'examen à l'œil nu permit de reconnaître que des différences extérieures coïncidaient avec celles que révélait le microscope; ainsi, pour la pren»ère foi», les tumeurs so trouvèrent divisées méthodiquetNffJt en un certain nombre de groupes 6tm définis. » (Bboca, Nouv. Diel. de M(-d. vétMn., t. III. p. 10.)
Ainsi donc, c*est parce que\e microscope, appliqué sans idée préconçue, a révélé des différences notables — et sans doute aussi des analogies, — entre les diverses cellules pathologiques, que le squirrhe et l'encépUaloïde, dont la réunion sous une même dénomination était autrefois le comble de la déraison, forment désormais un « groupe bien défini » et appartiennent h « une maladie absolument idemique! »
Quand une fois les micrographes se sont accordé à euxmêmes ce point important^ ils deviennent moins sévères envers Vanatomie pathologique ordinaire et la clinique, et ils ne sont même pas éloignés de chercher à étayer le microscope de Tune et de l'autre. H. Lebert avait déjà dit : « Je cherche à démontrer que déjà à Tœil nu, on peut distinguer, dans la grande majorité des cas, le tissu cancéreux de tout autre (t55u pathologique. » {maladies cancer etises, p. 18.) Et M. Broca répète à son tour le même aveu, mais en faisant un mot en l'honneur du microscope ; « Le microscope , dit-il , a rendu de si grands services qu'il a presque cessé de nous être utile; il nous a enseigné à nous servir de l'œil nu. » {Traité des tum., p. 40.) Avant le microscope, l'œil nu n'y voyait pas clair, et encore aujourd'hui, faut-il faire une résçrve, c'est que l'œil nu n'y voit clair que lorsqu'il confirme tout ce que le microscope établit ou plutôt ce que M. Lebert et ses disciples lui font établir; car, on le sait, tous les micrographes ne voient pas de même; c'est à cette condition qu'on réhabilite la clinique et l'anatomie pathologique ordinaire : « La clinique, dit M. Broca, mise simultanément à contribution, découvrit de notables différences, sous le rapport des symptômes et surtout sous le rapport de la gravité, entre les tumeurs de ces divers groupes » — - les groupes bien définis. — {Dict. de Méd. vit. y t. III, p. 11.) Ainsi, la clinique, qui n'avaitrien distingué avant le microscope, distingue maintenant les groupes bien définis par lui ; elle sait se servir de l'œil nu; mais elle est une clinique nouvelle, car après le groupement micrographique, bien défini,
« La doctrine classique du cancer et la doctrine unitaire des micrographes allemands (1) disparurent du même coup. » — Voilà un bon coup! — « A leur place s'éleva une doctrine nouvelle et NATURELLE, c'cst-à-dirc basée sur Yensemhle des carac-
(1) Car il y a une doctrine de micrographes allemands, dont font partie M. Huiler et V, Virchow, et qai n'admet nullement la spéciiicité des cellule^capcéreuses.
tères anatamiques ^ microscopiques et cliniques, et non plus COMME ON l'avait FAIT JUSQU'ALORS, SUT uu sBul ordfe dt caruLcières. » {Dict. de Méd. vétirin, t. II(, p. 11).
M. Broca renouvelle donc, comme je le disais il y a un instant, ou plutôt continue, malgré beau coup de concessions qui ne se trouvent que dans son plus récent travail, où elles forment de flagrantes contradictions (1), la prétention élevée par son maître, M. Lebert, d'avoir fondé sur le microscope une doctrine naturelle; nous allons apprécier dans un moment toutes ces prétentions, que nous avons surtout exposées jusqu'à présent; mais disons d'abord comment la nouvelle doctrine apprécie l'accueil qui lui a été fait.
On le comprend sans peine, des prétentions aussi élevées, des procédés aussi violents n'ont pas été accueillis ni subis sans mot dire, au gré des novateurs. La résistance s'est donc manifestée, et il n'est pas sans intérêt de voir comment elle est appréciée par Téloquent disciple deM.Lebert? Son appréciation complétera, du reste, l'idée que la nouvelle école se fait de la méthode naturelle en médecine.
« Tant que la micrographie était restée h l'état de science spéculative, les chirurgiens l'avaient accueillie avec une curio-
(i) Pour n'en citer qa'un fraient : « Les classifications, quoique basées priacii>aleinent sur TobserYation anatomique, dit-il (lisez microscopique, puisque pour rauatomie ordinaire, cela n*a jamais fait question], ne peuvent se passer du contrôle incessant de Texpérience clinique, » — ce qui veut dire Texpérience tout court. — « Il est donc indispensable, quand on se trouve pour la première fois en présence d*un tissu accidentel non encore décrit, d*attendre, avant de le classer et de le caractériser, le témoignage de la clinique. » El pour preuve, M. Broca cite Terreur célèbre — il paraît que Terreur est célèbre — de M. Lebert et de lui-même, qui avaient considéré les tumeurs flbroplastiques comme très-bénignes, parce qu^elles sont formées d'éléments homœomorphes, tandis qu'elles sont, au contraire, d'après le témoignage de la clinique, fort malignes, aussi malignes que le cancer, et je dis rnaUnnM AAr v p
site bienveillante. Ils avaient même accepté avec satisfaction la théorie unitaire de MuUer, qui paraissait confirmer leurs idées traditionnelles sur le cancer (1). Mais lorsque des applications pratiques se dressèrent devant eux, lorsquils virent paraitre des espèces nouvelles qu*il deve?(ait nécessaire de distingl^r AU LIT DU malade, lorsqu'Us virent leurs diagnostics inhemés chaque JOUR, parle témoignage du microscope , alors la résistance commença. » (Broca, Traité des tum., 1. 1, p. 40.)
Ainsi, voir :
Des applications pratiques se dresser.
Des espèces nouvelles apparaître.
Des dislinctions de ces espèces devenir nécessaires, au lit des malades.
Des diagnostics infirmés, chaque jour, par le microscope.
Voilk donc les motifs de la résistance aux prétentions des micrographes! on avouera que les motifs ne sont guère nobles, s*ils sont vrais (2), mais on avouera aussi que s'ils ne sont pas réels, les micrographes ne brillent pas par la charité. Or, quoique je n'aie pas été payé pour être trop charitable, je n'hésite pas à déclarer que les motifs , ou plutôt le seul motif qu'allèguent les micrographes, c'est-à-dire l'intérêt mercantile, enté sur l'ignorance et la paresse, est un motif imaginaire, et, par conséquent, une accusation injuste envers l'immense majorité des praticiens, à la loyauté desquels je me plais, ici, k rendre témoignage ; quant aux moyens de résistance, H. Broca ne les expose pas avec beaucoup plus d'exactitude que le motif :
(1) La théorie cellulaire ne coaûrmait nullement, ni ne paraissait confirmer les idées traditionnelles sur le cancer, pas plus quelle ne confirme quoique ce soit; la théorie cellulaire peut être résumée par ces quatre mots qui ne sont pas nouveaux : tout est dans lout : cela confirme la doctrine classique sur le cancer comme cela confirme tout, ce qui veut dire que cela ne confirme rien.
(i) On verra, quand nous parierons du trjiitcment, que M. Broca et les micrographes ne sont pas les seuls à rapporter à de pareils motifs certaines opinions chirurfcicalcs.
« Bientôt on objecta, dit-il, que les observations microscopiques étaient inutiles, que les tissus pathologiques étaient caractérisés par leur couleur, leur consistance, leur structure extérieure, en un mot par les caractères que constate l'étude faite à l'œil nu, et non point par les apparences moléculaires des atomes que montre le microscope. L'objection n'était pas entièrement sans valeur, car il est certain que la ipicificiti des formes s'arrête a un certain degré de petitesse^ et qu*à côté des éléments anatomiques proprement dits, on trouve dans la plupart des tissus et des blastimes, des granulations moléculaires beaucoup plus petites qui n'ont aucune fixité et aucune signification. On pouvait donc se demander, jusquà un certain point, si les noyaux et les cellules étaient situés en deçà ou au delà de la ligne de démarcation qui sépare l'organisation proprement dite des ébauches les plus inférieures où la matière organique n'a pas encore de formes caractéristiques. (Broca, Traité des tum., p. 40.)
C'est « pour répondre à cette objection spécieuse, » — singulière réponse ! — que M. Broca, s'est « attaché à démontrer que les différences anatomiques appréciables à Tœil nu coïncident le plus souvent avec les différences élémentaires que révèle le microscope (ibid.). » Déjà M. Lebert (voir la page 24), s'était déjà attaché à « démontrer qu'on peut distinguer à Tœil nu » ce qu'on distingue au microscope; c'est la même chose dite en d'autres termes !
Si cela avait été entièrement vrai, le microscope aurait été inutile, mais comme cela n'est vrai qu'en partie, le microscope est en partie trompeur; dans l'un comme dans l'autre cas, ce serait une singulière manière de prouver que les cellules cancéreuses sont ou ne sont pas placées à la limite de petitesse de la spécificité des formes, que de démontrer que les différences cliniques coïncident ou ne coïncident pas avec les différences microscopiques.
Sans doute, ainsi niiû *' ^ '- .. — «a
mentionne n'est pas « entièrement sans valeur » ; elle en a même une très-grande, et ce n'est pas ce qu'il lui oppose qui pourrait la diminuer beaucoup; mais cette objeclion, surtout ainsi formulée, n'est ni la seule que les cliniciens aient faite, ni la seule qu'ils puissent faire; c'est ce que nous espérons prouver sans trop de peine, en serrant, maintenant, d'un peu plus près la doctrine fort hétérogène, sinon hétérologue ou hétéroclite, des micrographes, et en passant, ensuite, en revue, une à une, les principales propositions, très-contradictoires, sur lesquelles elle prétend s'appuyer. Ces propositions sont même tellement contradictoires, on l'a déjà pu voir par celles que nous avons citées, qu'en vérité, la réfutation deviendra impossible, quand on les aura placées les unes à côté des autres ; car après la confrontation de ces propositions il ne restera rien, et quand il ne reste rien, il n'y a rien à réfuter. M. Broca dit quelque part, dans son livre, que les hypothèses de ses devanciers, se détruisent l'une l'autre, ce qui est une erreur : de deux hypothèses contraires, l'une peut être une erreur et l'autre peut être une vérité, comme elles peuvent être des erreurs toutes deux; mais ce qui serait détruit, ce serait une théorie fondée sur des hypothèses ou des propositions contradictoires les unes des autres; c'est précisément le cas de la doctrine micrographique, h supposer qu'il y ait, dans la micrographie, un corps d'idées qui mérite le nom de doctrine. Gela ressort si évidemment, ainsi que nous l'avons dit, de la comparaison des principales propositions des micrographes, que nous aurons à peu près tout fait pour notre démonstration, quand nous en aurons placé le tableau sous les yeux du lecteur; c'est ce que nous allons faire. Nous aurions voulu disposer dans un ordre logique les éléments de ce tableau; on reconnaîtra probablement que ce n'est pas tout h fait notre faute si nous n*y avons pas réussi. Nous ne reproduirons pas ici toutes celles des propositions des micrographes relatives h la nature des maladies^ à la nature
des tumeurs, à la nature des causes^ à la nature des éléments, à la nature des blastèmes, et même h la nature de la tendance des blastèmes et des éléments, ni h plusieurs autres natures» mais nous engageons le lecteur à se reporter à ces propositions (page 19); elles compléteront avantageusement le tableau suivant :