QUESTIONS
On peut avoir la variole dans le sein de sa mère.
Il y a de fausses varioles.
Peut-on avoir la fièvre jaune dans Je sein de sa mère?
Y a-t-il de fausses fièvres jaunes ?
J’abandonne ce parallèle, qui ne saurait se soutenir sur des points importons , relativement aux saisons, aux climats, etc., qui n'apprend rien d'ailleurs sur les principes des deux maladies, et n’est propre tout au plus qua disposer les esprits à ne pas rejeter pour la lièvre jaune, ce que l'on a depuis long-temps adopté pour la petite vérole. Je ne tairai pas du reste qu’il s’est trouvé des médecins qui, trop séduits peut-être par les aualogies que je viens d’exposer, en ont tiré pour la pratique des inductions hasardées, tandis que d’autres en ont déduit sur la lièvre jaune des vues théoriques fort iugéuieuses, mais appuyées sur des fonderaeos peut-être encore trop peu solides. Comme dans presque toutes les maladies contagieuses il se
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produit des exanthèmes , sans que d ailleurs ces exanthèmes en soient toujours des symptômes inséparables ou essentiels, deux jeunes médecins de Cadix, pleins d'ardeur et de sagacité , ont conçu l’idée que la fièvre jaune pouvait bien n’ètre qu'un exanthème intérieur, dont le caractère, bénin. dans la trèsgrande majorité des cas, ne deviendrait dangereux que par certaines conditions individuelles, telles qu’une pléthore excessive, un tempérament irritable, inflammatoire, etc. Je rapporte cette hypothèse, non pour la développer ni pour la défeudre, mais pour en faire honneur à ses propres auteurs, et la livrer aux méditations d’hommes plus éclairés que moi, et mieux placés que je ne le suis pour la comparer avec les faits , et la juger d’après eux.
C’est ici que s’arrêtent mes observations sur la fièvre jaune d’Andalousie } et c’est encore ici , qu’après avoir consigné plus d’une fois dans ce mémoire l’expression de ma vive gratitude pour les personnes de Cadix avec qui la nature de notre mission nous avait liés, je dois rendre hommage aux vertus des habitans de cette ville. L'Europe n’a pas vu sans admiration le dévouement de son respectable évéque. Touchés d un si bel exemple, et mus d’ailleurs par leurs propres sentimens, les citoyens ont prodigué de bonne heure aux familles indigentes, aux veuves, aux orphelins, aux infortunés qui avaient survécu à la perte des leurs, et à leur propre ruine, tous les secours et toutes les consolations que le malheur peut se promettre de l’humanité la plus tendre et la plus attentive. Des négocians d’une médiocre fortune ont fait des dons que leur envierait la magnificence des plus grands et des meilleurs princes. De si nobles sacrifices ont trouvé partout des imitateurs. Lorsque nous étions à Madrid, dès le mois de novembre, on avait ouvert une souscription en faveur des malheureux Andaloux ruinés par la fièvre jaune. L’empressemeut était universel , et nous aurions été bien fâchés, M. Mazct et moi, de ne pas offrir le denier de la veuve.
Peut-être s’étonnera-t-on de ne rencontrer dans ce mémoire aucune vue sur les précautions que les provinces, les villes et les particuliers ont intérêt de prendre contre un fléau aussi redoutable que le typhus ictérodes. Relativement aux provinces et aux villes bâties soit dans l’intérieur, soit sur les bords de la mer, il est aisé de sentir que les mesures en question rentrent dans celles dont j’ai parlé précédemment, et que doivent prendre de concert tous les gouvernemens européens, dans la double rue d’empêcher l’introduction des maladies contagieuses, et, dans le cas où elles auraient pénétré,
d'en étouffer sur-le-champ les progrès : deux choses qui nécessitent , i\ un bon système de quarantaines; a*, une bonne police médicale et une organisation bien entendue de lazarets. Or cette double matière serait le texte d'un travail considérable et d une toute autre nature qu’un simple recueil de remarques sur le typhus ictérodes. Quant aux précautions que doit s'imposer lift voyageur que ses affaires ont conduit dans les lieux que cette fièvre ravage, je n’en connais que deux : la première est de fuir sans tarder; et si la fuite est impossible, la seconde est de vivre avec uue extrême sobriété, sans rien changer du reste à ses habitudes. Dans des cas semblables , il faut toujours avoir k l’esprit ces belles paroles d’Hippocrate : * Lorsqu’une épidémie » s’établit, n’en accusez point le régime, mais l’air que vous respirez, et qui a » reçu quelqu émanation morbifi<ptc. Le seul précepte à suivre alors est de n rendre le corps plus dispos et plus léger, en diminuant par degrés les aliw mens solides et liquides dont l’usage lui est familier. Une diminution trop » brusque serait dangereuse, parce quelle serait trop vivement ressentie. La « moindre innovation peut’ décider le mal. Gardez donc votre régime habituel. » Évitez seulement les excès qui le rendraient nuisible. » De cette sobriété si nécessaire naîtra non-seulement la liberté des mouvemens intérieurs, mais encore cette paix, cette sérénité d’esprit qu’il est plus que jamais à propos de conserver; et si enfin la maladie est inévitable, l’économie se trouvera du moins dans les plus heureuses conditions pour en élaborer le principe, et en opérer l'élimination finale. Cet art de se préparer aux maladies, sinon de les éluder, est bien supérieur aux petites ressources des fumigations beaucoup trop vantées, ou de ces parfums ou ces liqueurs que la tromperie conseille et vend à la crédulité. En 1800, un*Italieu vint à Cadix proposer un préservatif de sa façon. A l’entendre, c’était un spécifique infaillible. Quelques jours après son arrivée, cet homme si sûr de la vie des autres, l’était si peu de la sienne, qu'il tomba malade et mourut.
Il est temps de reprendre l’histoire de notre voyage. Tout le mois de décembre avait été employé soit à des visites d’hôpital, soit à des études ou à des entretiens de science et de littérature. Je songeais cependant à sortir de Cadix, et à visiter les lieux environnaus où avait régné l'épidémie. Je 111e proposais surtout de m’arrêter à l’ile de Léon qui en avait été le berceau. Je voulais vérifier par mes propres yeux tous les détails que j’ai rapportés précédemment, et exécuter d’autres travaux dont je parlerai tout à l’heure. Uu hasard très-
O BSERVATIONS
heureux m'ayant rapproché de M. Haurie, Français d’origine, et riche négociant de Xérès, je le consultai sur l’excursion que je voulais faire. M. Haurie me décida, par de bonnes raisons, à commencer par Xérès, nous offrit sa maison, et prit les devants pour la préparer. Nous arrivâmes chez lui dans la soirée du iç) décembre. Nous y trouvâmes M. le docteur Rancé, homme plein de savoir et de modestie, qui eut la bonté de me remettre d’excellentes notes sur l’épidémie, et de me confier un traité manuscrit qu’il avait composé sur les maladies des yeux. Le lendemain, nous visitâmes le magnifique établissement de M. Haurie. Je doute qu’il y ait dans le monde entier des hâtimens d'une structure plus hardie , et uu amas comparable de richesses exquises. Les tonnes de toute grandeur y sont faites avec du bois des Etats-Unis d’Amérique, et reliées avec du fer de Suède. Les vieux vins de Xérès que le temps a mûris sans l’intervention de l’art , et qui là se trouvent à profusion , sont certainement la plus délicieuse liqueur qui puisse flatter la sensualité de^lhomme. Dans les langueurs d’une longue convalescence , quel vin médicamenteux serait préférable à ces vins suaves et pleins de chaleur qu’ont préparés les seules mains de la nature? Nous allâmes ensuite visiter la prison et la maison des orphelins : deux établissemens qui attendent de grandes améliorations. Satisfaits des éclaircissemens que nous avions obtenus , et comblés des bontés de notre hôte , mais impatiens de parcourir d'autres lieux, nous reprîmes le 3i décembre la route de Cadix ; et le gros temps ne nous permettant pas de nous embarquer au port Sainte-Marie , nous fûmes encore une fois contraints de passer par l’île de L^on.
Chemin fesant, nous nous entretenions, M. Mazet et moi, sur l’état actuel de l’Espagne. Je venais de relire l’histoirç de cette monarchie, partie dans Mariana, et partie dans l’abrégé fort imparfait d’Ortiz. Ces deux écrivains ue parlent presque point de ce qui fait la vie des nations; je veux dire, du gouvernement et de l’administration intérieure. Je ne connaissais sur cet important objet que la Ley agraria de Jovellanos : admirable traité dont je venais de faire l’extrait avec beaucoup de soin. Cet ouvrage , plein de sens et de modération , peut être considéré comme un tableau très-fidèle de la situation de l’Espagne, telle quelle était à l’époque où il parut, il y a aujourd'hui vingt-cinq ans. Il nous était permis de supposer que les changemens survenus depuis , n'avaient pas été favorables, et par conséquent nous pouvions raisonner d’après les données que Jovellanos a consignées dans sa Loi agraire. Or, il faut l’avouer; à moins d’avoir suivi jusque dans les moindres détails des guides tels que Jovellanos, il serait
impossible d’imaginer à quel point presque toutes les parties de la législation espagnole étaient et sont encore défectueuses , bizarres, oppressives, absurdes. Jamais peut-être la triste industrie de rhomme n'a mis tant d’obstacles à sa propre force, à sa richesse, à son bonheur, et n'a mieux étouffé les dons d’une nature prodigue et inépuisable. Quel admirable pays serait l'Espagne dans d'habiles mains! Et que manque -t- il an peuple qui l’habite, pour être un des premiers peuples de la terre? Avec les rares qualités qui le distinguent, il avait plus de lumières qu'il n'en fallait pour sentir tout le malheur de sa position ; et l’expression de ce sentiment venait à nous de toutes parts , sans que nous la provoquassions le moins du monde , car nous nous étions imposé la loi , mon jeune ami et moi , de tout respecter daos cette nation généreuse , jusqu’à ses préjugés et ses erreurs , ou ce qui uous eût semblé tel. Singulier et inévitable effet des guerres, et des mélanges quelles occasionent entre les peuples ! Les prisonniers espagnols que nous avions eus parmi nous avaient pris de plus justes idées et de notre caractère , et des vrais intérêts des sociétés humaines. Les souvenirs qu'ils avaient rapportés de France nous avaient réconciliés depuis long- temps avec leurs compatriotes; mais ils en tiraient des comparaisons de notre état avec le leur, et ces comparaisons les faisaient soupirer. Combien de fois, à la nouvelle de notre arrivée, des officiers sont accourus à nous , pour nous parler avec affection du bonheur de leur ancienne captivité ! Combien de fois ce mot si connu de Chartes -Quint leur est échappé : « Tout >i abonde en France , tout manque en Espagne ! » Ce qu’il fallait surtout déplorer, c’est que le gouvernement actuel ne songeait pas à tirer l'Espagne de ce chaos de barbarie et de misère. Comment en sortira- 1- elle ? disions-nous. Certainement le roi ni l’armée ne voudront rien changer à un état de choses qui est en partie leur ouvrage. Le clergé le voudrait moins encore. On ne peut rien attendre de ces deux cotés. Qu’attendre du peuple , qui ne sait que supporter ses maux, et en ignore également les causes et.lc remède? Qu’attendre des hommes éclairés d'Espagne, qui, à tout prendre, sont en petit nombre, ont les mains liées, et osent à peine se plaindre? Entre tant d’élémens hétérogènes, quels liens communs? Quelles communications desentimens, d’idées, de volontés, de conseils , de projets ? Comment s’entendre ? et comment agir ? En pesant ces difficultés, nous en tirions cette conclusion finale, que l’Espagne serait encore plongée dans le néant pendant des siècles. lie lendemain , et sur le terrain même ou nous raisonuions ainsi , la révolution éclata.
L'effet de cette explosion fut singulier. Ce fut d'ahurd de letonnement et de U joie; presque tout de suite ce fut de la froideur. On se défiait d'une révolution faite les armes à la main, par des hommes qui, au retour du roi, avaient mis sous ses pieds et sous les leurs la constitution qu'ils relevaient aujourd'hui. Je n'attaque point la pureté de lenrs senlimens. Franck 1m et Washington ont existé (quels noms plus glorieux !} , et je crois aux vertus politiques. Louis XVlll est sur le trône de ses ancêtres, et je crois aux Princes fondateurs des saintes lois , et pères des peuples. Mais plus grands sont les désordres dans nne nation, plus les remèdes sont dangereux et difficiles; plus il faut de sagesse , de prévoyance , de modération et de probité dans les réformateurs : et une déplorable expérience ne prouve que trop qu’ils manquent ou de vertus, ou d'habileté, souvent plus que les rois eux-mêmes. Détruire est l'œuvre de la force. Édifier , conserver , perfectionner , est l'œuvre de la sagesse : et la sagesse est partout une qualité trop rare. Puisse le ciel éloigner de l'Esjiagne les conseils inhumains et téméraires ! Puisse cette glorieuse mouarchie fleurir à l'ombre de scs lois nouvelles ! Et puissent ses généreux enfans ne jamais lever le glaive pour l'opprimer et l'asservir ! Le spectacle le plus ravissant pour un cœur d'homme est celui d’une nation où régne la justice, et par clic la liberté, qui n'est que le pouvoir d'être juste! Est-il au contraire une destinée plus affreuse que celle d'une nation qui, se laissant corrompre par les flatteries d'une poignée d'imposteurs, court sur leurs pas de piège en piège, et se précipite enfin dans la servitude qn’ils lui ont préparée ? Où la foi publique sera-t-elle jamais plus sacrée que dans ces graudes entreprises où l'on jette les peuples pour les régénérer ? Et si les rois sont inexcusables de ue pas prévenir, à force de sagesse, de si périlleuses catastrophes , où sera l'excuse des novateurs, lorsqu après s'être indignement parjurés, ils substituent des crimes à des fautes, trempent leurs mains dans le sang, et osent t iinilec ce qu'ils ont osé punir?
Dans les premiers jours de janvier i8ao, nous avions pris nos arrangemens pour faire le voyage de l ile de Léon. M. Aréjula nous avait promis des lettres pour MM. les administrateurs de l’Observatoire, et pour les principaux médecins de la ville. Notre dessein était de visiter les hôpitaux, et les autres élablissemeos publics. Je voulais surtout (aire à l'Observatoire le relevé de la température moyenne depuis quarante ans. Nous aurions constaté par ces recherches, s'il est vrai, comme on nous lavait dit, que la température
SUR LA FIÈVRE JAUNE. t3g
de Cadix ait changé depuis 171)4 : s ' autrefois les hivers étaient sensiblement plus froids, et les étés moins chauds qu'ils ne le sont & présent : et, comme il est probable que l'Observatoire de l'ile de Léon entretient une correspondance en Amérique avec des étahlissemens analogues, nous eussions sûrement appris quels sont les degrés constans ou variables de la température observée à la Havane et à la Vera-Crax : car on nous avait affirmé que la chaleur est quelquefois plus forte à Cadix, que dans l’ile de Cuba et dans les basses régions du Mexique. 11 était importaut d’éclaircir ces différons points; d’y joindre des notes tidèles sur l’état électrique et hygrométrique de l’atmosphère , et de rattacher le tout à l'histoire des maladies depuis un demi -siècle, afin d'en tirer, s'il était possible, quelques résultats utiles à l’administration. J’espérais, outre cela, qu’il me serait permis d'obtenir des tableaux de mortalité, depuis le même nombre d’anneés, etc. Enfin nous devions visiter l'arsenal de la Carraque, et passer quelques jours de repos et d'étude à Chiclana. M. Costa, notre banquier, avait dans ce village une maison qui eût été la uôire : et cette maison,, la première du village du cû té de San -Fernando , était précisément celle où s’étaient montrés les premiers malades de Chiclana. Telles étaient donc nos dispositions le a janvier: le 3 , nous apprîmes que les insurgés étaient maîtres de l'ile de Léon , et qu’ds s'étaient même présentés devant la Cortadure, à une demi-lieue de Cadix.
Dès ce moment, je jugeai que nos voyages n'étaient plus praticables, et qu’il fallait même renoncer au projet de retourner en France par l’intérieur de l'Espagne. Nous abandonnâmes avec les plus vifs regrets, l’espérauce de revoir nos bons amis de Xérès, de Séville, de Madrid; d’interroger sur les beux les témoins de 1 épidémie, au port Sainte-Marie, à Rota, à San- Luçar; et finalement d’étudier à loisir une infinité de choses que la rapidité de notre course nous avait contraints de voir à la volée, ou de négliger complètement. A la vérité, je recevais de Séville les lettres les plus pressantes pour que je ne changeasse rien à mon premier plan : mais on parlait de dispositions militaires, de mouvemens de troupes , d'attaques projetées. Eutre Cadix et Madrid, je voyais deux Espagnes armées lune contre l’autre; et passer de celle-ci dans celle-là, ne me paraissait pas sans danger. Les deux partis nous auraient vus comme on voit des transfuges, et nous serions devenus l’objet d'une otiQosité inquiète, ombrageuse, très-incom-
nia
mode, et peut-être malveillante. Os justes craintes m'affermirent dans résolution. A l'expiration de la quarantaine , nous cherchâmes une embarcation pour retourner soit par l’Océan, soit par la Méditerranée. Un patron catalan s’oflrit. Nous conclûmes avec lui. En deux jours, le capitaine uous fit uos provisions de voyage, et le vingt -deux janvier, à huit heures et demie du matin, notre bateau voguait pour Barcelone.
C'était la première fois de ma vie que je voyageais de cette façon. Je m'attendais à éprouver le mal de mer, et je voulais étudier attentivement sur moi-même l'origine et les progrès de ce mal. Comme je n’avais pris le matin qu'un peu de café sur les quatre heures, je puis dire qu'en m’embarquant j’avais l'estomac libre : et l'extrême sobriété avec laquelle je vivais depuis mon départ de France, me donnait le droit de penser que le mal de mer, si je l’avais, serait indépendant de toute irritation dans le système digestif. Je ne pris rien de tout le jour, et je me trouvai bien. Assis, jambe de-çà, jambe de-là, sur un tonneau, au pied du mât, je suivais et des yeux et de tout mon corps les balancemens de tangage, et les roulis que fesait le bateau, eu fendant les ondes. Si je n’eusse coupé mon jeune, je me persuade que ce premier jour, ui peut-être les jours suivans , le mouvement extraordinaire qui m’emportait ne m’eût pas incommodé le moins du monde. J'osai manger un peu de biscuit; après quoi, ayant fait un mouvement pour descendre de mon tonneau, sur-le-chainp et avec la rapidité de l’éclair, je ressentis le vertige, la faiblesse, la sueur; et les convulsions des muscles du ventre , du diaphragme et de l'estomac commencèrent. Je vomis à plusieurs reprises et avec les efforts les plus douloureux , quelques mucosités filantes , dans lesquelles étaient comme empâtés les petits firagmens du peu de biscuit que j’avais avalé. Dans ce mal donc, s’il m’est permis de conclure du particulier au général, la secousse est si brusque, et la force qui l’imprime est si vive, qu’il est impossible de la prévoir et d’y résister. Ce qu’il y a d’incompréhensible dans ce mal, c’est l’extrême et subit anéantissement des forces. On dirait que toute l’énergie vitale est concentrée dans les organes digestifs, et employée à leur faire subir les plus rudes saccades. Il fallut que des matelots me j>ortassent sur leurs bras dans la petite chambre du patron ; et une fois jeté dans le réduit qui m’avait été réservé, je n’en bougeai plus do deux à trois jours. Vers minuit, ou nous cria terre des deux eûtes. Je n’ei£ «jamais le courage de remonter sur
le tillac pour voir k gauche la pointe d’Europe, cl k droite la côte d'Afrique, que la lune éclairait également.
Que si l’on me demande de quelle nature est raiTection que l'on appelle mal de mer, je répondrai quelle est purement nerveuse, et quelle résulte d’une de ces liaisons qui se forment de très-bonne heure entre nos impressions intérieures et les mouvemeus de nos organes. Dans le plus grand nombre des cas , le vertige qui frappe le cerveau lui est commuuiqué sympathiquement par le malaise d’un estomac actuellement irrité par des saburres : et l’eflet de cette transmission sympathique est de provoquer par les convulsions des muscles abdominaux l’expulsion des matières qui siégeut dans l’estomac , et blessent la sensibilité de ce viscère. Cette série d’impressions et de mouveinens produite une seule fois, l'est encore une seconde, une troisième fois, ainsi de suite, et par ces fréquentes répétitions, elle constitue désormais ce qu’on appelle une habitude. Maintenant tpi une cause accidentelle et inattendue, telle que les oscillations d’un bateau, d’une escarpolette, d’une voilure ordinaire, d’une chaise mal assurée, ou simplement la vue d’un objet qui se balance dans l’air, ou de certains assortimens de couleurs; qu’une cause de cette nature soit substituée k la cause habituelle qui est l’irritation gastrique, et que par l’impression de cette nouvelle cause, le vertige soit produit, le vomissement le sera lui- même, quel que soit d’ailleurs l’état de l'estomac. Peu à peu , ce vertige perd de sou intensité sur la mer, et l’équilibre se rétablit. Mais il semblerait que ce vertige ne cesse d’étre senti, que parce qu’il est partagé par toute l'organisation; car, après que je fus descendu à terre, j’éprouvais dans tous mes muscles et dans tout mon être, excepté dans le cerveau, des oscillations plus prononcées et plus incommodes que celles que j’avais éprouvées sur le bâtiment. Cette espèce de souvenir, ou plutôt ce singulier effet survécut à sa cause pendant plus de trois jours : et , pour le dire en passant , je pense avoir observé de ces persistances d’efTets, après que la cause est éteinte, dans une infinité de cas plus importans , tels que des reproductions de mouvemeus fébriles, de douleurs, derésypèles, de gonflemens glandulaires, etc.
Après une navigation de treize jours pleins, .très- douce et très - heureuse pour la saison, nous entrâmes le quatorzième jour, k quatre heures du .matin, dans le port de Barcelone, au pied du magnifique fort de Monjui. Des lettres écrites de Cadix par MM. Coll et Arejula, et, de Madrid , j>ar
O BSERVATIOSS
M. Luzuriaga , avaient prévenu de notre arrivée des médecins et des négocians, qui vinrent avec empressement nous offrir leurs services. Je nommerai particulièrement ici M. Fontanelle, à qui notre excellent Luzuriaga nous recommandait, et qui, avec cet accent qui part du coeur, accourut mettre, pour ainsi dire, à notre discrétion tous les moyens qu’il avait de nous être utile. Grâces à de si vives recommandations et à la protection que nous accorda M. le vicomte de Gasville, consul de France, nous ne fûmes assujettis qu'à une quarantaine d’observation de quatre jours ; et dans la soirée du sept février, nous entrâmes dans la ville et primes nos logemcns dans une hôtellerie française appelée la Fontaine d’Or. Le lendemain nous reçûmes la visite de MM. les docteurs Salva, Carbon nell , Piguillem, Estevà, et Bahi. M. de Gasville ne voulut pas permettre que nous eussions une autre table que la sienne. Le 9 nous allâmes, sous les auspices du médecin en chef, M. Salva, visiter l’hôpital général, où sont réunies, i°. les personnes des deux sexes affectées de maladies aigues ou chroniques; 3 °. les aliénés des deux sexes; 3°. les orphelins. La population de cet hôpital est, terme moyen, de a5o malades: celle de la ville est de rao à i3o mille âmes. Anlillon la porte à t4o mille. Le prix de chaque journée de malades est de 5 à 6 réaux ( a5 à 3o sous). Les aliénés occupent des cellules trop petites, trop pressées, trop obscures. Quelques-uns portent aux jambes des chaînes de fer, comme en portent les criminels condamnés. Les folles sont occupées à filer, à coudre, à tricoter; et le travail les rend plus attentives, plus calmes, plus dociles. La majeure partie de ces pauvres femmes perd la raison par amour. Sur le nombre total des aliénés , il y a un tiers d’hommes, et deux tiers de femmes; et du reste, ici, comme à Bordeaux , comme à Paris , le nombre des fous augmente d’année en année. On estime que le nombre annuel des orphelins , ou enfaus trouvés, est de 4oo, terme moyen. La plupart sont, en naissant, infectés de vérole: et dans la première année seulement , on en perd la moitié. En général , ce grand établissement est tenu avec une propreté remarquable; mais il pèche par des vices originels de distribution. Près de l'hôpital est une maison de convalescence , qui est le fruit d’une fondation particulière , et qui n’est que trop magnifique. Vis-à-vis est le collège de chirurgie, qui a un bel amphithéâtre, des salles de dissection , un petit muséum , une bibliothèque , etc. Mais un établissement stqiérieur , et digne d’être proposé pour modèle à l’humanité des nations les plus civilisées , c’est la maison de charité , que nous allâmes
visiter le jour suivant, 10 février. On admet dans cette maison des enfans {tauvres , orphelins ou autres , et de quelque nation qu'ils soient, Espagnols , Français, Anglais, Allemands, Italiens; et ce qui marque mieux encore dans quel esprit de tolérance cet établisse ment est conduit , je crois me souvenir qu’on y reçoit même les enfans des Israélites. On enseigne à ces heureux enfans les principes de la religion, ceux de la morale qui en sont inséparables , et les premiers arts; la lecture , l’écriture , le dessin, le calcul. On les forme à la discipline , à l’obéissance, au travail. On leur apprend des métiers, et déjà, dans l’intérieur de la maison , ils en pratiquent de si profitables que la maison en est presque totalement défrayée. Tout défalqué , leur journée ne revient pas à plus de huit sous de France. Je ne me lassais pas de contempler ces centaines d’enfans, propres, polis, laborieux , et pleins de sauté. J’ai obtenu un exemplaire des régleinens de cette admirable maison : peut-être ne seront-ils pas inutiles parmi nous. Elle a été fondée par les négocians de la ville. Ils ont également fondé un jardin botanique, et une école de dessin que le temps ne nous a pas permis de voir. Nous approchions des jours gras; les écoles étaient en partie fermées, et toute la ville était dans la joie. Heureux citoyens qui, dans le seiu de leur opulence, savent en relever le prix par le divin plaisir de bien faire! Ce même jour, nous eûmes le double honneur d’être aggrégés à l’académie royale de Barcelone, en qualité, l’un de membre, l’autre d’associé, et d’être présentés par M. de Gasville à Son Excellence M. Castaiioz, capitaine -général de la Catalogne. 11 nous reçut avec cette politesse pleine de simplicité qui lui conciliait tous les cœurs, et je dois à ses bontés un exemplaire, le seul qui restât, d’un règlement fort estimé en Espagne sur les mesures de santé publique. J’achevai raa journée, partie chez M. Piguillem, et c'est là que je vis le respectable Muciùo, partie chez M. le docteur Sa! va. Ce dernier voulut bien me lire quelques morceaux d’un manuscrit de sa composition , où il discute les points suivans : i*\ de la nouveauté de la fièvre jaune; a°. de l’exoticilé de cette maladie; 3*. de l’instabilité de son caractère contagieux. J’ai déjà dit que M. Salva décide ces questions comme le font les écrivains des États-Unis. Ce travail important doit bientôt paraître, si même il n'a déjà paru. J’attends l’exemplaire que veut bien me réserver l’auteur.
Dp no* cailloux frottes il sort des étincelles : I.a lumière en peut naître.
Malgré les instantes invitations que l’on nous faisait de toutes parts pour prolonger notre séjour à Barcelone, malgré le désir que nous avions de visiter les édifices de cette ville opulente, ainsi que ses manufactures, et ses riantes cam pagnes couvertes de palais et de maisons de plaisance, l’impatience de revoir et la France, et ma famille, dont je n’avais plus de nouvelles depuis sept semaines, d’autres raisons encore qu’il serait superflu dénoncer, nous déterminèrent à partir le onze février pour Perpignan. Malgré la difficulté des chemins, pendant plus de vingt lieues, entre notre première couchée et Figuières, nous arrivâmes le quatrième jour à Perpignan, c’est-à-dire le quatorze février. M. le marquis de Villeneuve, préfet, dont le nom était héni de tous ses administrés, eut la bonté de nous prévenir, en nous honorant de sa visite *. Le lendemain, conduits par MM. les docteurs Massot, frères, et par M. le docteur Bonnafos, nous allâmes visiter la prison et l’hôpital. Ces messieurs nous prodiguèrent toutes les marques de leur bienveillance. Le seize février, nous quittâmes Perpignan. Le dixneuf nous étions à Toulouse, et à Paris le vingt- six de fort bonne heure. U y avait précisément quatre mois, jour pour jour, que le voyage dont je viens de rendre compte, avait été résolu.
* Son secrétaire particulier, M. Henri, a composé , sur le* Gitano*, un petit traité plein de Miroir et d'intérét. Il m’a fait l'honneur de m’en envoyer , à Pan» , plusieurs cinuplairc».
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