Observations sur les géoghages des Antilles
ï’arraîde-de-canip. Moreau de Jonnès, chevalier d® Saint-Louis et de la Légion-d’Honneur , membre correspondant de la Société Médicale d’Emulation de Paris, etc. (i)
On savait déjà > par les relations de plusieurs Missionnaires , qu’il existait, parmi les habitans des diverses contrées de la zone torride le goût bizarre et l’habitude de manger de la terre j mais ce sont les details intéressans que M^. le baron dô Hiifnboldt a donnés sur les Ottomaquas de l’Orénoque , et M, de Leschenault sur les Javanais, qui ont éveillé l’attention des observateurs sur ce sujet, et qui attireront sur lui désormais celle des voyageurs, que 1 amour des sciences n aura point abandonnés loin de leur patrie , et sous le ciel brûlant des tropiques»
Bulletin de k Société de Médicale d’Emulation, de Mai ibi6»
Cette singulière dépravation se retrouve clans toutes les îles de rArchipel des Antilles. Un long séjour dans celles de la Martinique et de îa Guadeloupe ra’en a offert des exemples tellement multipliés , que je crois pouvoir assurer que cette appétence est indépendante de tout besoin journalier d’alimens , et c|ii'eile est produite par des causes pathologiques, générales et permanentes.
Les individus dans lesquels elle se manifeste, sont presqu^uniquement des nègres libres ou esclaves, et des gens de couleur de diverses îiitances. Elle montre rarement parini les blancs 5 dans le cas où ils en sont atteints , elle paraît l’effet d’altérations de l’économie animale résultant de maladies antérieures j la grossesse et l’absence de la menstruation la produisent quelquefois dans les femmes de la même castes mais on ne peut douter qu’elle n’ait alors pour causes les perturbations que ces circonstances font éprouver à leur constitution, et dont les effets font naître en Europe des goûts analogues.
Dans les individus provenant d’origine africaine , le désir et l’habitude de manger de la terre ne paraissent point être, comme dans les blancs, l effet d’une maladie, mais au contraire en être la cause immédiate.
Cette différence provient sans doute de celle du régime auquel les uns et les autres sont som mis. Une nourriture plus succulente et surtout l’usage des liqueurs alcoolisées , ont vraisemblablement l’avantage de prévenir dans les blancs les affections gastriques d’où résulte cette étrange appétence, et ils n’y sont exposés que lorsqu’un état de détresse, dont on
Toit anx Antilles peu d’exemples ^ impose tm autre régime à quelques-uns d’eiitr’eux.
Dans les originaires d’Afrique , l’usage de poissons secs , et d’alimens tirés presque sans exception du régime végétal , semble favoriser la disposition physiologique produite par le climat ; ce qui peut porter à le croire , c’est que par-tout où l’on a observé le goût bizarre de manger de la terre ^ on a trauvé que ceux qui Font contracté, sont soumis à un régime d’où sont exclues presque entièrement les substances apimales et les liqueurs spirkueuses-
Si l’on rapproche cette observation de celle du gisement des contrées habitées par des individus ou des peuplades adonnés à ce goût singulier, et qui toutes sont situées sous la zône torride , on est porté à en conclure que les forces vitales appelées sans cesse du centre à la périphérie par les vives excitations d’une température ardente, laissent le système viscéral dans une sorte d’inertie d’où résultent des altérations qui sont vraisemblablement les causes de cette appétence dépravée.
Quoi qu’il en soit du fondement de cette conjecture , dont la vérité ne pourra être démontrée que par l’observation lumineuse de quelques-uns des médecins éclairés dont s’honore aujourd’hui l’art de guérir, on peut au moins tracer ici avec exactitude les effets de ces causes encore obscures et douteuses..
Les dispositions pathologiques qu’on peut présumer exister avant la naissance du désir ardent de manger de la terre , ont toujours échappé à mon observation. Il fallait sans doute pour les saisir une étude plus suivie , et sur-tout un coup-d’œil plus exercé. Cependant
plusieurs faits positifs mont donné lieu de croire. que ce goût se "développait particulière-ment parmi les individus , dont la constitution est éminemment lymphatique , la fibre lâche , le corps mal ou faiblement animalisé , l’esprit paresseux , et les facultés généralement inertes. Dans ceux qui n’avaient pas contracté cette manie depuis long-temps , et que j’ai examinés avec quelque soin , je n’ai remarqué aucun symptôme d’affection, gastrique j mais dans «n grand nombre d’autres qui s"y livraient depuis un laps de temps assez considérable , on trouvait réunis les caractères des maladies viscérales et^ intestinales ; leur peau était sèche , aride , d’un aspect terreux , et d’une teinte jaune qui se combinait d’une manière plus ou moins apparente avec la couleur naturelle du tissu dermoïde : le regard était languissant , la respiration difficile , fhaleine souvent infecte , les extrémités grêles et amaigries , le pouls intermittent , le ventre balonné et par fois douloureux J l’habitude du corps était celle de la souffrance , et il y avait une paresse et une difficulté extrême dans toute espèce de mouvempns.
Dans cet état , ces malheureux conservent continuellement la pensée et le désir insatiable de se livrer l’étrange manie qu’ils savent pourtant devoir encore empirer leur situation j ils en sont sans cesse occupés , et ne songent , quand l’habitude a pris un certain degré de force , qu’aux moyens de tromper la surveillance qu’on exerce sur eux.
Cette survedtance les oblige souvent à satisfaire leur penchant avec la première terre qui 86 trouve sous leur main , et dont ils mangent
de grandes quantités. Cependant fe me s»îs assiue qu ns n en agissent ainsi que par (a né cessite qui les prive de la faculté du choil ou bien par un eléfaut de discernement o,; 5e comiaissance dont les enfans et Ipc ^
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que cette dépravation funeste étant considérée
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Ces laves sont à base argileuse ; elles contiennent des pyroxènes , del’arnpliibole, des micas liésagones } et de gros feld-spatlis j blancs et amorph.es J <5^ui constituent la plus grande partie de leur masse.
La terre magnésienne contenue dans les micas , devenant libre par la décomposition des laves, forme, par son mélange avec l’argile , une terre stéatiteuse qui est savonneuse et grasse , sur-tout quand elle est humectée. Ces caractères n’ont point échappé aux habitans des Antilles ; ils ont appelé Morne-savon , tout relief dont la surface est formée de cette terre j et ce nom signale au voyageur , principalement dans la saison des pluies , des chemins dont la pente rapide est glissante et dangereuse.
Le caractère d’onctùosité qui distingue cette espèce d’argile stéatiteuse, diminue sans doute son goût terreux et ^ridej on conçoit du moins que cela doit être, quoique cette différence , qui est perceptible au toucher , ne m’ait paru l’être ainsi au goût.
L’onctuosité qui semble , à quelques égards, rapprocher cette terre des substances végétales et animales, a peut-être contribué à rendre moins grand l’éloignement naturel qu’on devait avoir à faire un aliment d’une matière privée d’ailleurs de toutes les qualités nécessaires pour le devenir.
Il est très-remarquable que cette argile stéatîteuse est analogue, sinon entièrement semblable à la terre sigillée de Lemnos , si fameuse dans l’antiquité. Elle est , comme elle, d origine volcanique , et n’aurait probablement pas d’effets plus funestes que les siens, sur l’économie animale , si ceux qui s’en servent aux Antilles
n’en mangeaient des quantités considérables. L’estomac une fois habitué à cette espèce de lest ne peut plus s’en passer , sans éprouver des contractions douloureuses qui rappellent le même appétit; la présence fréquente , ou même presque continuelle , d’une terre absorbante dans les intestins , épuise les sucs gastriques , nuit d’abord aux digestions , les rend bientôt impossibles , et amène rapidement , sous un climat dont la température est brûlante , des maladies dysentériques presque toujours incurables et promptement mortelles.
L’usage médicin ai des bols sigillés prouve que c’est l’abus ou seulement la continuation prolongée de l’usage de cette terre, qui devient nuisible, et la consommation qu’en font les originaires d’Afrique ne pouvant être attribuée au besoin d’alimens dans des îles où la fertilité de la terre et l’abondance des comestibles donnent à l’homme une subsistance assurée et facile , il ne serait peut-être pas dénué de vraisemblance de supposer que cette appétence est une sorte d’instinct naturel qui entraîne vers l’usage d’une substance absorbante, des hommes affligés de toutes les incommodités résultant d’un tempérament pituiteux, développé par un climat extrêmement humide.
Cette considération donne lieu de penser qu’on combattrait avantageusement un penchant dont l’excès est à-ladois inévitable et funeste , en in troduisant parmi les améliorations qu’indiquent la politique et f humanité, dans le régime intérieur des nègres esclaves de nos Colonies occidentales , l’usage habituel d’une boisson spiritueuse mêlée avec l’eau. Le tafia , dont les guildi varies Isont aussi nombreuses que
les grands ateliers des sucreries, ofïreun moyen local , approprié , facile , et iniiniment peu dispendieux. Plusieurs colons ont commencé à en faire distribuer à leurs nègres , comme ration journalière , une certaine quantité dont le flimange avec de 1 eau se fait en leur présence.
On croit que cet usage serait très-avanta* geux, sur-tout dans les contrées humides et marécageuses, comme la Guyane et plusieurs parues de la Martinique et de la Guadeloupe. Il serait à desirer qu^il se répandît et qu’il fût établi généralement. Il aurait pour effet immédiat , dans des individus doués d’une constitution excessivement lymphatique, de ramener périodiquement vers 1 épigastre tes forces vitales rendues sans cesse divergentes par }eS excitations qu’exerce le climat sur l’organe cutanée. °
^ Jointe a 1 execution de diverses mesures qui font le sujet des méditations d’un homme d^état , dont le caractère et la sagesse rappellent 1 illustre Franchlin cette amélioration aurait sans doute 1 heureux effet de prévenir une* perversion de goût, qui, chaque année, ajoute a^ la perte irréparable que font nos colonies d’un nombre considérable de leurs cultivateurs.
iVoTÆ ADDITIONNELLE , paV MM. BkESCHET et Hippol. Cloquet.
Le mémoire de M. Moreau de Jonnès nous offre l’observation remarquable d’une dépravation de l’appétit, consistant en un goût décidé pour une substance tout-à-fait impropre à
servir à la nourriture des individus qm etl chargent leur estomac. Cette espèce de maladie paraît bien plus fréquente dans les contrées équatoriales que dans les régions du Nord , et cela peut tenir à ce que le besoin d’alimens réels se fait sentir avec beaucoup moins d^énergie sous la zone torride que dans les pays froids ou tempérés. Nous croyons cependant que souvent aussi l’action de manger de la terre p'est point du tout décidée par un goût particulier, mais bien véritablement par la faim , par un besoin impérieux. Nous connaissons maintenant plusieurs peuples très-éloignés les uns des autres qui se lestent Testomac, qifonno'us passe cette expression , avec de la terre pure. Ils trompent ainsi leur faim pour quelque temps 5 du moins M. delà Billardière raconte que les liabitans de la Nourelle Calédonie n’ont que cette espèce d’aliment pendant certains temps de disette. Lorsque l’Orénoque est débordée , quedes eaux sont trop hautes pour qu’on puisse pêcher des tortues , ce qui dure environ trois mois, la nation des Otomagues est réduite à se nourrir presqu’exclusivement d'une espèce de glaise. M. deHumholdt^ à qui l’on doit la connaissance de ce fait , assure que chaque individu en consomme à-peu*près sept hectogrammes (une livre et demie), dans* la journée , sans y rien mêler absolument , ni graisse de crocodille , ni substance végétale. La seule préparation^ qu’on lui fasse subir consiste à la faire légèrement griller et à l’humecter ensuite.
M. Golherjy dit quelque chose d’analogue au sujet des nègres des îles de los Idoles^ à 1 embouchure du Sénégal. Ils mêlent à leur riz une substance minérale , qui semble leur tenir lieu de beurre.
( lO )
Au rs.pport de Bro^n ^ les crocodiles de FAmérique méridionale avalent également des petites pierres ou des morceaux de bois^ lorsque les lacs qu’ils habitent ordinairement sont desséchés , et qu’ils manquent de nourriture.
Non loin de Krasnoiarsk , sur le fleuve Yenissey , et dans quelques montagnes des environs du fleuve Amour , on trouve une matière que les Russes appellent karnennoïé maslo , c’est-à-dire , beurre de roche. Les élans et les chevreuils en sont singulièrement friands , et le voyageur Patrin nous apprend que les chasseurs l’emploient comme appât pour s’emparer de ces animaux.
Nous sommes conduits à tirer de ces ditferens faits une conclusion generale assez cu-
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parlons , soit pour inac et tromper la faim, soit pour satisfaire un * 2oût déréglé J sont onctueuses au toucher y grasses , homogènes, et contiennent beaucoup de magnésie ou d’alumme.
Ainsi , à la Martinique et à la Guadeloupe , M. Moreau de Jonnès a reconnu que c était une terre analogue à la stéatite , et formée par la décomposition des laves porphyroides des anciens volcans de ces îles, qui était sur-tout
recherchée par les nègres. , , i,
M. Vauquelin a analysé celle de la Nouvelle- Calédonie , et y a reconnu 0,37 de magnésie , 0,36 de silice, 0,17 d’oxide de -fer. C est une stéatite verte , friaole et tendre.
La terre des îles de los Idolos est aussi une vraie stéatite , mais blanche , molle et onctueuse. M. Golbery en a mangé sans dégoût et sans en être incommodé.
(il)
Le beurre de roche forme des stalactites dans les cavités des montagnes dont nous avons parlé. C'est tm mélange d’argile, de sulfate d’alumine, de sulfate de fer, et d’une petite quantité de pétrole.
Enfin, run de nous a mangé, après s’être laissé gagner par la faim, environ cinq onces d’un talc laminaire, d’un verd argenté, trèsflexible, et qu’on trouve dans les montagnes du Tyrol en abondance. Son appétit a été satisfait sans aucune espèce d’inconvénient.
Ajoutons encore ici que la plupart des variétés des terres bolaires, sigillées, etc., qui ont été si souvent et si long temps préconisées dans îa tliérapeiîtiqoe, et qu’on donnait à l’intérieur pour une foule de maladies , rentrent dans la même classe j mais il est plus que probable que les propriétés médicales don t elles peuvent jouir tiennent au fer qu’elles renferment.