PRÉFACE DU TRADUCTEUR
La médecine est, de toutes les sciences, celle qui a eu le plus dé sectes. U n'y a point d’âge , de siècle , j’ose même dire d’année, qui n’ait \m éclore quelque nouveau sentiment. Il n’est point d’auteur célèbre qui la’ait son système. Chacun tâche de faire des prosélytes ; il interprète la nature selon ses idées; il voudrait même qu’elle se conformât à son hyj[)othése : la nature en vain en appelle à l’expérience; il veut lui imposer ;le joug , au lieu de la suivre exactement. Tel est l’aveuglement où le plus »rand nombre des physiciens est tombé pendant long-temps ; suite né- [jessaire de la vanité et de la présomption de l’esprit humain.
Les médecins des premiers temps , Hippocrate et ses disciples , connaissant les bornes étroites de l’esprit de l’homme , se sont appliqués à observer la nature. Ils l’ont suivie pas à pas, et ayant le bon sens et l’expérience pour guides , ils ont moins donné dans l’erreur que ceux qui isont venus après eux.
I Galien, un des plus vastes génies de l’antiquité , ne pouvant renfermer ses idées élevées et sublimes dans le chemin étroit et long de l’expérience , confondit tout , étendit à tout des principes dont l’expérience devait fixer l’étendue, et établit enfin un système composé d’hypothèses sans nombre. Le sec , le chaud , le froid et l’humide ; la bile , le sang , la mélancolie et la pituite , furent les fondements sur lesquels il construisit son ouvrage.
Les sciences, bientôt après lui, tombèrent dans la barbarie. Les Arabes s’emparèrent de la médecine , accumulèrent hypothèses sur hypothèses , et la transmirent à l’Europe , au renouvellement dés sciences , encore plus défigurée. Ce n’est pas que la médecine ne fît des progrès pendant tout ce temps , mais ils furent si médiocres et si confondus avec des inutilités, qu’on doit les compter pour peu de chose. La doctrine de Cœlius Aurélianus ( ou , pour mieux dire , de Soranus ) aurait certainement plus avancé la médecine , si elle avait été cultivée par des génies vraiment observateurs; mais elle n’avait pas le brillant de celle de Galien.
Après le renouvellement des sciences en Europe , quelques médecins observateurs tâchèrent de rétablir la doctrine d’Hippocrate dans sa pu-
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reté. Mercurialis, Martial, Prosper Alpin, Houlier, Jacot et Duret, l’éclaircirent et la confirmèrent par leurs observations. Les écoles néanmoins étaient toujours couvertes de la rouille de Galien. Il parut enfin un génie vif, éclairé , sublime , qui , voyant de loin la vérité , purgea la médecine de mille erreurs, c’est Van-Helmont. Cet homme unique, dont le plus grand défaut était trop d’imagination , combattit les sentiments des écoles avec des armes la plupart du temps victorieuses. Il avaiC à l'aide de la chimie , poussé ses connaissances sur la nature des corps plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs. Son génie observateur lui fit découvrir certaines lois dans l’économie animale , que son imagination trop vive lui fit exprimer un peu trop métaphoriquement. Ses chapitres : Cusior errans ^ jus duiUÜviraliis ^ catharri deliramenla , aciio regiminis ^ etc., soni la preuve de ce que j’avance.
Peu de temps après , Harvé s’immortalisa par la découverte de la c circulation du sang. On crut qu’une nouvelle lumière venait éclairer le ^ monde. On se flatta qu’à la faveur de cette découverte, tout allait chanif ger de face dans la médecine, et que les hypothèses allaient faire place é des certitudes qui émaneraient de cette brillante vérité. On secoua h j joug de Galien , on n’admit que ce qui paraissait conforme à la décou- ( verte d’Harvé ; Hippocrate et les observateurs subirent le même sor dans les points où leurs observations ne s’accordaient point avec la cirs culation. Van-Helmont fut oublié, ou plutôt regardé comme extravagant
Lorsque les esprits furent revenus de cette illusion , on reconnut que la pratique avait fait bien peu de progrès, ou, pour mieux dire, point du tout. Le temps fit voir qu’on s’était flatté de vaines espérances , il fallut recommencer sur nouveaux frais. C'est alors que les hypothèses priren un nouvel éclat. La géométrie, les mécaniques, la statique, l’hydrostatique leur fournirent un brillant séducteur qu’elles n’avaient point et jusqu’alors. Quelques faibles suppositions, à l’aide d’un calcul laborieux^ en ont imposé à plus d’un savant.
La chimie fournit encore une abondante matière aux hypothèses. Dei ferments mal entendus s’emparèrent de l’économie animale ; l’un attribuait les causes des maladies à un alcali, l’autre à un acide; on ne s’accordait point, ou, pour mieux dire, on ne s’entendait point.
Les fauteurs du mécanisme excluent indistinctement tout ce qui vient de la chimie. Les chimistes à leur tour regardent comme des chiméreî tout ce qui n’est point ferment, acide ou alcali.
Une troisième secte attribue à l’âme tous les mouvements de la machine, soit dans l’état sain, soit dans l’état malade : c’est l’école de Stahl.
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iVaulres enfin, renouvelant la doctrine de Van-Helmont, l’éclaircissant ît l’appuyant par des observations pratiques, admettent un certain rap- )ort, une certaine dépendance entre toutes les parties, dont l’estomac îst le centre et le principal directeur. Ils excluent tout vice des humeurs, )t ils regardent toutes les maladies comme un vice des solides.
II paraît que toutes ces diflerentes sectes ont donné également dans les excès opposés , en s’excluant mutuellement. Celui qui ramasserait ous les faits dont chaque parti appuie son sentiment, qui les examineait, les discuterait et les éclaircirait par la pratique , rendrait certainenent à la médecine le plus grand service qu’elle puisse espérer. On voit isément qu’un tel ouvrage serait la critique de la médecine , et qu’il lemanderait un esprit éclairé , dont le savoir profond renfermât la conlaissance de tous les faits que la saine physique , la chimie , Tanatomie , tla médecine pratique présentent aux yeux de l'observateur scrupuleux. Le docteur Lind nous donne une ébauche d’une pareille critique dans es premiers chapitres de l’ouvrage dont on présente la traduction au lublic. Le scorbut avait été si confondu avec d’autres maladies , et il tait si enveloppé d’épaisses ténèbres , qu’on doit avoir la plus grande ibligation à notre docteur d’avoir débrouillé ce chaos. Il examine les lescriptions que les auteurs ont données de cette maladie, il les compare, es analyse et découvre la source de toutes les erreurs. Eugalenus , dont ouvrage en a imposé depuis si long-temps, est enfin réduit à sa juste aleur. M. Lind fait voir que cet auteur a confondu un nombre prodiieux de maladies avec le scorbut. Il fait plus , il prouve qu’il n’a point écrit cette maladie , et qu’on ne peut s’empêcher de l’accuser d’ignoance et de mauvaise foi.
Notre auteur examine ensuite la doctrine de Willis , d'Hoffmann , de •oerhaave , etc. Il fait voir que les distinctions du scorbut en froid et haud, acide et alcalin , etc. ; qu’ils^ on( introduites , sont entièrement ihimériques : la raison les désavoue, et l’expérience les contredit.
1 Après avoir fait voir le peu de solidité et le ridicule de pareilles distinctions, il démontre qu’il n’y a qu’une seule espèce de scorbut, c’est-àllire le scorbut putride, et que cette maladie est entièrement la même tant iir mer que sur terre.
' Il nous rassure sur la crainte de l’infection, en prouvant que cette malîdie n’est ni contagieuse ni héréditaire.
M. Lind passe ensuite aux causes du scorbut. Il n’a point recours ici ux hypothèses : les expériences, les faits, voilà ses guides. Après avoir iolidement établi les causes de cette maladie, il donne les moyens de la
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prévenir. Ces moyens sont appuyés sur les faits les plus authentiques.
Je ne prétends point donner un extrait, ni faire l’apologie de l’ouvrage. Les amateurs du vrai, les connaisseurs décideront mieux que moi du mérite de l’auteur (1). Je ne saurais cependant m’empêcher de remarquer qu’il serait à souhaiter que nous eussions beaucoup de maladies traitées comme celle-ci. Nous avons lieu d’espérer que le génie observateur qui règne généralement aujourd’hui parmi les physiciens portera la médecine à un haut degré de perfection dans ce siècle. Nous pouvons observer, à cette occasion, que cet art si utile à l’humanité a eu quatre âges. On peut appeler le premier , l’âge de l’observation : c’est celui où ont vécu les premiers médecins; le second, l’âge de l’igno- i rance ; c’est celui de la barbarie des sciences ; le troisième, qui commence vers l’ère chrétienne, peut être nommé le second âge de l’observation les Duret, les Baillou, etc., l’ont illustré. Mais quel nom donnerons-nous ^ au quatrième, c’est-à-dire au dernier siècle, et à une partie de celui-ci? ^ Nous avons fait voir ci-devant que la plupart des médecins de ce temps l s’étaient plus occupés à faire briller leur esprit qu’à perfectionner réellement l’art de guérir : nous pouvons donc l’appeler l’âge des hypothèses ^ Cet âge est remarquable par les puérilités dont les écoles se sont occu ^ pées. On a disputé sérieusement, et avec la plus grande chaleur, poui* ^ savoir si le cœur se raccourcissait ou s’allongeait pendant la contraction ^ b On n’a pas fait moins de dissertation pour savoir si les artères coronaires recevaient Je sang en même temps que les autres artères. La théorie di l( mouvement musculaire, des secrétions, etc., a fait perdre à un très-granc si nombre de médecins un temps qu’ils auraient pu mieux employer. D(
(1) Yoici le jugement qu’on en porte dans le journal étranger (août 1764) la « L’art , la candeur et le jugement caractérisent cet ouvrage. Tout ce que di [j » M. Lind est eî^posé avec clarté et précision. Ses ordonnances sont simples e « vraisemblablement fort bonnes à suivre. Les précautions qu’il recommande son y sages et appropriées à l’état des malades. Suit après cela une théorie tout naturelle i) ment déduite des observations précédentes, et rendue sensible par des dissection » anatomiques, par la nature des symptômes judicieusement expliquée. Latroisiènnl » partie contient un abrégé fort clair de tout ce qui a été écrit sur ce sujet, depui I 3) l’origine de cette maladie jusqu’à présent. Cet abrégé est exécuté de façon à fain » honneur à la justesse et à l’exactitude du compilateur, et à rendre de bons servi ces aux médecins , qui, sans être obligés de parcourir des monceaux de livres 3) trouvent ici une histoire complète et instructive d’une maladie qui jusqu’à pré n sent n’a jamais été bien connue. »
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savants hommes ont voulu appliquer la géométrie au corps humain. Ils ont fait des calculs infinis pour apprécier la force du cœur et la vélocité du sang ; mais leurs travaux ont été inutiles. Borelli, par exemple, avait démontré , suivant sa supposition, que la force du cœur était égale à un poids de 135,000 livres. Keil la réduit à un poids de cinq onces; et, par un autre procédé , à celui de dix-huit onces. On ne peut donc s’empêcher de regretter le temps que tant de savants hommes ont employé si inutilement. Car enfin, quand on saurait certainement quelle est la force du cœur, comment se font les sécrétions, etc., l’art de guérir en serait-il plus avancé? On sait que le tartre émétique fait vomir, que le séné purge , que les cordiaux raniment le mouvement du cœur et excitent les forces, que les diurétiques évacuent par les urines , etc. ; quand on connaîtrait parfaitement la manière d’agir de ces remèdes, je doute fort qu’on en retirât une grande utilité. Connaître les cas où ces remèdes conviennent , voilà , je crois , le seul but qu’on doit se proposer dans la pratique; le reste n’est qu’une pure curiosité physique. L’expérience nous a appris qu’une langue chargée , une amertume , un mauvais goût dans la bouche, étaient des signes de la présence de mauvaises matières dans l’estomac. Elle nous a appris encore que ces mauvaises matières contenues dans l’estomac produisent des maux de tête , un assoupissement et mille autres symptômes qui disparaissent dés qu’on a excité le vomissement. Peu nous importe de connaître la force des fibres de l’estomac, puisque nous savons qu’un émétique met en jeu toutes les puissances qui servent au vomissement. Quel vaste champ, disons-le en passant, n’otfrent point aux observateurs la région épigastrique et le pouls I La doctrine de Solano, si négligée, mérite une attention particulière.
L’observation est donc le seul moyen de perfectionner la pratique de la médecine , et il est certain que c’est dans les deux âges de l’observation que cette science a fait le plus de progrès. On conviendra de cette vérité pour peu qu’on soit versé dans l’histoire de la médecine. Mais j'oubliais que j’écris une préface.
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