‹ OceanieChapitre 19 sur 172 · LA FLORE · texte numérisé non relu

LA FLORE

Origine de la flore. — Comment l'Océanie, avec ses îles parfois distantes de plusieurs milliers de kilomètres, s'est-elle peuplée d'êtres vivants, végétaux et animaux ? Il a pu y avoir un continent méridional, unissant l'Australasie à l'Amérique du Sud et peut-être à l'Afrique ; cette hypothèse, formulée par Huxley en 1868, a été admise par la plupart des naturalistes, surtout pour des raisons zoologiques. Un continent polynésien peut avoir existé, lui aussi. Toutefois, la flore n'est pas venue d'Amérique. C'est tout au plus si, dans les extrêmes archipels orientaux, certains groupes, dont les vents et les courants d'aujourd'hui suffiraient à expliquer la migration, présentent des affinités américaines : telles les gesnéracées de la Polynésie française et certaines composées des îles Hawaii. L'Australie a pas mal rayonné autour d'elle ; mais, après tout, la flore ou les flores australiennes successives provenaient de l'Asie. Dans l'ensemble, la flore océanienne est originaire de la riche région indo-malaise, avec laquelle l'Australie et les terres voisines ont dû communiquer, au moins partiellement, à une époque relativement récente.

Pour Wallace, dès les temps secondaires, l'Australie était isolée de l'Ancien Continent. A coup sûr, il y a eu, au Tertiaire, une union ou des unions temporaires. Sans doute alors, comme le suppose Hedley, la Nouvelle-Guinée se prolongeait par l'Australie, d'une part, et, d'autre part, par l'arc mélanésien ; d'où l'arrivée jusqu'en Nouvelle-Zélande d'une flore tropicale, qui, dans la suite, fut plus ou moins supprimée par le climat.

La ligne, dite de Wallace, qui passe par le détroit de Lombok, entre les îles Bali et Lombok, et par le détroit de Macassar, entre Bornéo et Celebes, sépare, bien que son importance ait été exagérée, la flore proprement malaise d'une flore à la fois malaise et australienne.

Le peuplement végétal. — Les terres océaniennes auraient-elles toujours été dans l'état fragmentaire qui est aujourd'hui le leur, elles se seraient pourtant peuplées. Il suffit des vents, des courants marins et des oiseaux pour apporter aux îles les plus lointaines un grand nombre de plantes. Johow, sur 212 espèces des Juan Fernandez, n'en a trouvé que 13 dont la présence ne puisse s'expliquer par un de ces trois modes de propagation.

LE GRAND OCÉAN

Le vent transporte les graines légères des orchidées, des graminées, des cypéracées, les graines à aigrettes des composées, les spores, si ténues, des fougères. Les îles sont ordinairement très riches en fougères, plantes d:humidité, qui, aux Fiji, représentent, avec les espèces affines, un quart de la flore. Abondance d'ailleurs relative : la pénurie des insectes, à Tahiti et aux Hawaii, par exemple, réduit le nombre des plantes à fleurs. Les orchidées sont assez rares dans l'archipel hawaiien.

La mer charrie des graines, comme celles des légumineuses, et des fruits qui résistent bien à l'action de l'eau salée. C'est de la sorte que le tamanou (Calophyllum inophyllum) se rencontre dans tout le Pacifique et l'océan Indien, et que tous les atolls du Grand Océan ont été envahis par un liseron. Ylpomea. Un tiers des espèces de la flore littorale des palétuviers occupe tout le domaine tropical. La noix de coco peut flotter des mois sans s'altérer : avec des courants marchant à raison de 50 kilomètres par jour, elle peut ainsi faire des trajets de 9 000 à 10 000 kilomètres.

Les oiseaux sont d'actifs agents de transport. Les grands voiliers emportent sur leurs pattes et dans leurs plumes des graines légères ou munies de crochets ou de piquants. D'autre part, les graines des fruits succulents, que mangent les oiseaux, sont disséminées un peu partout. Les chauves-souris, qu'on trouve jusqu'aux extrémités de l'Océanie et qui sont très friandes des fruits du jacquier (Artocarpus integrifolia), ont dû contribuer à étendre son domaine.

L'homme, lui aussi, a introduit beaucoup de plantes, mais nous sommes mal renseignés sur l'œuvre des anciens indigènes. En Polynésie française, un grand nombre de cocotiers ont été plantés dans les îles basses. Au xixe siècle, les Européens ont répandu largement diverses plantes océaniennes ou même totalement étrangères. C'est à eux que Tahiti doit le manguier (Mangifera indica). la pomme-cannelle (Anona squamosa), le papayer (Carica papaya), le rocouyer (Bixa orellana), l'avocatier (Persea gratissima), la sapotille (Achrus sapota). la barbadine (Passiflora quadrangularis) et bien d'autres végétaux qui font aujourd'hui partie intégrante du paysage végétal : la flore tahitienne, en dehors des espèces spéciales, est pour les trois quarts une flore introduite. Certaines de ces importations ont été désastreuses : les pâturages calédoniens sont envahis et détruits par le Lantana borbonica, que répandent les merles des Moluques, introduits eux aussi et très avides de ses fruits.

La flore indigène tend à disparaître devant des espèces plus fortes. Une terrible bataille pour la vie se livre silencieusement dans ce monde lointain. L'homme, lui aussi, est un grand destructeur par l'exploitation sauvage à laquelle il se livre. Le tamanou des Loyalty, le bois de rose des Fiji (Thespesia populnea), le santal des Fiji, des Loyalty et de la Nouvelle-Calédonie (Santalum austro-caledonicum), qui a été le premier objet du commerce avec les indigènes, ne seront bientôt plus qu'un souvenir.

La répartition des plantes. — C'est le climat qui joue le rôle capital dans la répartition des plantes, dont beaucoup occupent des domaines approximativement disposés suivant les zones de latitude1. Toutefois, l'ancien état des terres et des mers introduit une variété parfois déconcertante dans ce dessin régulier. L'hémisphère méridional, bien qu'essentiellement océanique, est plus compliqué qu'on ne le croyait.

Très vite, les plantes s'affaiblissent et disparaissent vers le Sud. L'influence

1. Drude, Pflanzengeograplue, p. -480, donne la carte des régions floristiques.

LA VIE VÉGÉTALE ET LA VIE ANIMALE

australe se fait rapidement sentir : la masse océanique tempère la chaleur de l'été, et les grands vents qui courent sur l'immense Océan dessèchent et tuent les arbres. Des îles à la latitude de l'Angleterre septentrionale présentent déjà un aspect subpolaire. A l'île de Pâques, par 27° latitude Sud, on ne trouve guère que des buissons, et, à cause du vent, on n'y cultive que des jardins dans les fonds. La répartition de quelques végétaux met bien en lumière l'influence du

40* 0*Gr. 40* 80* 120* 160' 180* 160' 120* 80* 40* O'Or 40* 80*

Fig. 14. — Limites des palmiers, du cocotier, du pandanus et de l'arbre à pain dans le Pacifique 1, Limites des palmiers ; 2, Limites du cocotier ; 3, Limites du pandanus; 4, Limites de l'arbre à pain. — D'après O. Drude, A. F. \V. Scliimper et les Atlas de Meyer et de M. Baratta et L. Visentin. — Échelle, 1 : 200 000 000.

climat (fig. 14). Les palmiers, qui, en Europe, au bord d'une mer régulièrement chaude, dépassent, à Nice, 43° latitude Nord, sont limités, dans le Pacifique, par des lignes qui coïncident à peu près avec le 30e degré de latitude Nord. Ils ne montent pas plus haut sur les côtes de Chine, par suite des tendances continentales du climat; même au Japon, en Californie, au Chili et dans l'Australie orientale, l'influence océanique, qui adoucit les étés, les empêche d'atteindre 40° latitude ; clans le Pacifique Nord, les deux dernières espèces se trouvent aux Sandwich, sur le tropique ; l'île de Pâques, par 27° latitude Sud, et les Galapagos, sur l'équateur même, mais influencées par le courant de Humboldt, restent en dehors de la zone des palmiers. Par contre, en Nouvelle-Zélande et aux Chatham, ils arrivent jusqu'à 44° latitude Sud ; c'est le reste d'une flore tropicale, conservée dans la moiteur douce de l'atmosphère.

Les limites du cocotier (Cocos nuciferà), espèce particulière de palmier, sont plus resserrées. 11 n'atteint ni le Japon ni les États-Unis, et il n'en existe qu'une espèce aux Sandwich. Au Sud, il reste sur la côte septentrionale de l'Australie, sans arriver jusqu'en Nouvelle-Zélande. En Nouvelle-Calédonie, près du tropique, vigoureux au Nord, il pousse mal au Sud, puis disparaît. On le voit

LE GRAND OCÉAN

encore à Rapa, par 28° latitude Sud, mais c'est une survivance du passé, et il ne mûrit pas (pl. IV, B).

Le pandanus, dont la principale espèce est le Pandamis odoratissimus ou vaquois, est borné à l'Océanie. Il accompagne à peu de chose près le cocotier, tout en s'étendant plus au Sud, jusqu'en Nouvelle-Zélande (pl. V, A).

C'est l'arbre à pain (Artocarpus incisa) qui possède les limites les plus étroites, ne dépassant pour ainsi dire pas le tropique. Confiné dans l'Océanie, comme le pandanus, il n'atteint même pas l'Australie, et, dans l'archipel hawaiien, il est petit et peu productif (pl. V, B).

L'Océanie est pauvre par rapport à l'Asie et à la Malaisie. Mais la diminution vers l'Est du nombre des groupes végétaux, que l'origine occidentale de la flore et l'émiettement progressif des îles rendent naturelle, ne suit pas une marche régulière : même à l'Ouest, il y a beaucoup d'îles basses très pauvres, et, d'autre part, en Polynésie française comme aux Hawaii, de nombreuses plantes ont été introduites. Tout de même, dans l'ensemble, et malgré ces exceptions qui masquent la règle sans l'infirmer, la flore se réduit à mesure qu"on s'éloigne de son lieu d'origine. La Nouvelle-Guinée compte les phanérogames par milliers ; aux Hébrides et aux Fiji, il y en a encore plus de 1 000, environ 800 aux Hawaii et quelque 600 dans les îles françaises de la Polynésie. De 200 espèces de palmiers en Malaisie, on passe à 18 aux Salomon et à 3 aux Sandwich, le cocotier compris. Les îlots coralliens sont tous très pauvres : ils manquent de terre végétale et d'eau douce, et, quand on a planté des cocotiers aux Tuamotu. il a fallu parfois y apporter de la terre. Il y a, aux Marshall, quelque 60 espèces de plantes à Heurs, une trentaine aux Gilbert et aux Ellice, presque rien dans les îles nues et désolées de l'extrême Polynésie Sud-orientale.

En 1835, Darwin, arrivé sur le Beagle aux îles Galapagos, remarqua que la flore et la faune, avec un caractère général américain, présentent des types originaux, tout à fait particuliers à cet archipel, et variables d'une île à une autre. Variation parfois très rapide, puisque les rats échappés du navire naufragé le Keeling étaient déjà différenciés. C'est là « l'endémisme », effet de la variation locale d'un type primitif commun. Ce « caractère insulaire », cette « insularité » est tout naturellement un des traits les plus frappants de cet ensemble d'archipels qu'est l'Océanie. Il arrive aussi que certains types n'aient pu atteindre des régions éloignées, ou que, les ayant atteintes, ils aient disparu dans la suite. D'où ces aires florales ou fauniques « discontinues » et ce « caractère fragmentaire » si fréquents dans la biologie océanienne. De nombreuses plantes du Pacifique manquent dans l'archipel hawaiien. En Polynésie française, un tiers des espèces, et plus encore aux Hawaii, sont endémiques, c'est-à-dire spéciales. Certaines îles conservent seules des êtres vivants disparus partout ailleurs. Ce sont les « îles-musées », véritables musées funéraires en effet, peuplées, comme le dit Drude, de « fossiles vivants ».

Page 1