‹ OceanieChapitre 31 sur 172 · LES ANCIENNES CIVILISATIONS · texte numérisé non relu

LES ANCIENNES CIVILISATIONS

Restes d'une civilisation ancienne. - - On s'est demandé si une race supérieure aux indigènes actuels n'a pas occupé avant eux l'Océanie ou si euxmêmes n'auraient pas dégénéré. On trouve dans certaines îles des monuments que les habitants d'aujourd'hui n'élèvent plus et ne seraient plus capables d'élever. Des menhirs se dressent à Rapa, et, à Hawaii comme aux Tonga, il y a de véritables dolmens. A Tongatabu, la porte monumentale de Hahake, construite en blocs monolithes, étonne par ses dimensions : 5 mètres de haut sur 9 de large. Près de Mua, les Langi, tombeaux des Toui-Tonga, anciens chefs religieux, sont formés d'énormes cubes superposés en degrés d'escaliers. Des ruines d'allées pavées et de murs cyclopéens abondent à Malden, dans les Sporades, et, dans les Carolines, à Ualan et aussi à Ponape, où l'on voit des colonnes couchées, d'un seul morceau de basalte de 11 mètres de longueur, des restes de plates-formes longues de 400 mètres, des îlots encore entourés de digues massives et les débris de maisons de 65 mètres de côté, avec des murs de plus de 6 mètres d'épaisseur €t les traces d'anciennes voûtes. A Pitcairn (Polynésie orientale anglaise), à Tubuai et à Raivavae, dans les îles Australes françaises, et à Hiva-Oa, clans les Marquises, des statues regardent l'horizon de leurs yeux de pierre depuis des temps inconnus ; on a signalé depuis longtemps les colonnades de Tinian, une des Mariannes, doubles rangées symétriques de piliers carrés, hauts de 4 à 5 mètres et surmontés de demi-globes renversés ; elles remontent sans doute aux anciens Chamorros. Certains marae polynésiens paraissent anciens. Ce sont, en général, des espaces rectangulaires pavés cl entourés «l'un mur de dalles madréporiques de 1 à 2 mètres de hauteur ; celui d'Oama à Tahiti, décrit par Cook, ne mesurait pas moins de 100 mètres dans les deux sens et entourait une pyramide dont la base, longue de 80 mètres, était large de 26. Il y en a aussi qui si ml des constructions rectangulaires massives. Enfin, en Nouvelle-Calédonie, suide grosses pierres lavées par l'écume des torrents ou brûlées par le soleil au sommet des montagnes chauves, Marius Archambault a vu des signes étranges, croix simples ou doubles, spirales, étoiles, poissons, tètes humaines grossièrement dessinées, écriture idéographique peut-être, dont le sens est aujourd'hui perdu

Géographie uni vF.nsnLi.E. — Ot'éanie. Régions polaires australes.

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pour les indigènes. Près de Canala, une falaise est couverte de ces caractères, gigantesque page d'écriture de 300 mètres de long, qui rappelle les rochers où les anciens Perses sculptaient pour les générations futures les annales de leurs victoires et de leurs conquêtes. Un grand mystère pèse de la Micronésie à l'île de Pâques sur l'antique histoire du Pacifique.

Le « mystère » de l'île de Pâques. — L'île de Pâques (Easter Island) surtout surprend et intrigue. C'est une toute petite île (120 km2, une fois et demie la superficie de Paris), ne comptant que quelque 250 habitants, et prodigieusement isolée : 1 850 kilomètres de Pitcairn, 2 400 des Gambier, 3 700 du Chili.

Quand Roggeveen y arriva, le jour de Pâques 1722, il fut frappé d'y voir de longues murailles, les ahus, surmontées de statues de 2 à 10 mètres de hauteur ; elles sont aujourd'hui en ruines, et les statues gisent à terre parmi les dalles brisées. On a retrouvé les restes de 263 monuments, qu'on suppose avoir été des tombeaux. 113 sont des murs formés d'énormes pierres assemblées sans ciment, longs parfois d'une centaine de mètres, hauts de 5, épais de 3, et souvent précédés d'une surface dallée ; 150 sont des tumuli, les pakaopa, terrasses dont les blocs pèsent jusqu'à 5 tonnes ; Pinart en a vu une ayant 200 mètres de longueur, 10 mètres d'épaisseur et 5 mètres de hauteur, et surmontée d'une seconde plate-forme haute de 1 m. 50.

Les seules statues intactes, 150 sur les 525 trouvées dans l'île, toutes d'un seul morceau, se rencontrent sur les flancs extérieurs et intérieurs du cratère d'un volcan éteint, le Ronororaka. La plus haute a 21 mètres et pèse quelque 60 tonnes. Le front est bas et aplati, parce qu'il devait recevoir un chapeau de pierre, cylindre atteignant parfois 3 mètres de hauteur sur 3 de diamètre. Il y avait là, sans doute, un atelier. Certaines statues sont inachevées ; il y en a même qui ne sont pas entièrement dégagées de la roche dans laquelle on les taillait. On ramasse sur le sol les ciseaux d'obsidienne des anciens sculpteurs (pl. X. A et C).

L'île de Pâques réservait une autre surprise : les vestiges d'une écriture que les Rapa Nuis d'aujourd'hui ne peuvent pas lire. En 1864, le Fr. Eugène Eyraud découvrit des tablettes et des bâtons couverts de signes inconnus et d'images d'animaux et de plantes. Ce sont les fameux « bois d"hibiscus parlants », dont on ne trouve plus guère d'exemplaires qu'au Musée de Santiago du Chili. On a rapproché ces signes des hiéroglyphes péruviens et de ceux des Maya du Yucatan. D'autre part, on en a signalé de semblables à Celebes. Mgr Tepano Jaussen. évêque de Tahiti, et d'autres savants, dont Mrs. Scoresby Routledge, ont essaye de les traduire, aidés par les vieux indigènes ; ce seraient des sortes de poèmes célébrant les exploits de guerriers illustres. Mais ces interprétations appellent des réserves (pl. X, B).

Certains auteurs, parmi lesquels Mrs. Routledge, qui a résidé dans file seize ou dix-sept mois en 1914 et en 1915, croient pouvoir expliquer d'une manière naturelle les singularités de l'île de Pâques. Les luttes des clans auraient ruiné les monuments, les vainqueurs détruisant ceux des vaincus. Les statues des ahus sont toutes renversées sur le dos et dans le même sens, alors que celles du cratère n'ont pas souffert ; cela suffit à révéler une dévastation systématique, qui ne s'est d'ailleurs produite que peu à peu. Elles étaient, semble-t-il. au complet au temps de Roggeveen ; lors du passage de Kotzebue en 1S16, celles qu'avait vues Lisiansky sur la côte Ouest en 1804 n'existaient plus, mais celles

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de la côte Sud étaient intactes ; le plus grand nombre ne serait donc tombé qu'au cours du xixe siècle. D'après les traditions locales, la population a été assez forte autrefois, puisqu'une partie des habitants aurait dû émigrer. Roggeveen les évaluait à 3 000 en 1722, et la Pérouse à 2 000 en 1786. C'est bien plus qu'il n'en fallait pour traîner, sur des rouleaux de bois flottés ou sur des lits de cailloux arrondis, les statues qui ont été dressées sur les murailles. Quant à l'écriture mystérieuse, les chefs enlevés par des pirates péruviens en 1862 la lisaient couramment, à ce que prétendent les indigènes, ce qui ne plaide pas en faveur de son antiquité. Les statues, d'ailleurs, présentent le plus souvent un type que l'art polynésien a fréquemment reproduit et qu'on retrouve dans les sculptures sur bois des Marquises et de la Nouvelle-Zélande. Certaines ont le lobe de l'oreille distendu et percé par un disque, mode pratiquée encore par les vieux Rapa Nuis. En résumé, il y aurait eu tout simplement une décadence de la race, causée par l'anarchie et la misère progressive de la population.

D'autres auteurs, comme J. Macmillan Brown, qui est resté cinq mois à Pâques en 1921 et en 1922, ne se contentent pas de ces explications. Pâques est pour eux « l'île mystérieuse ». Mystère double : géographique et ethnographique.

Énigme géographique, d'abord : n'a-t-U pas existé, dans cette partie de l'Océan, un archipel qu'on n'a pas retrouvé et qui aurait disparu ? Davis, en 1687, a signalé une terre à la même latitude, mais à une longitude plus orientale ; on sait combien la détermination des longitudes était incertaine à cette époque. Peut-être serait-ce l'île de Pâques qu'il aurait découverte. Mais il a vu une île basse et, au loin, à l'Occident, une rangée de terres élevées. Or Pâques, telle que nous la connaissons, est escarpée et montueuse (500 m.) et complètement isolée. Roggeveen a d'ailleurs fait des recherches à la latitude indiquée par Davis, sans rien trouver en dehors de l'île qu'il a baptisée.

Il y a aussi une énigme ethnographique. On ne peut insister sur la difficulté de rouler les statues, de les dresser et de leur mettre un lourd chapeau de pierre, dans un pays qui ne produit pas de bois pour faire des échafaudages et à peine ce qu'il faut pour tresser des cordes, car Roggeveen signale des forêts, anéanties aujourd'hui. Mais ce qui déconcerte, c'est l'importance de ce « Campo Santo » sur une terre très petite et très pauvre, et le nombre et la somptuosité des tombeaux qui semblent la marque d'une population nombreuse et riche.

De là on conclut qu'un cataclysme a dû se produire entre 1687 et 1722. Pâques est volcanique, et les fonds marins qui l 'environnent sont, d'après J. Thoulet, sillonnés de fosses profondes, longues et étroites et semées de mofettes. Le travail des statues paraît avoir été brusquement interrompu. C'est d'ailleurs une tradition vivante dans le pays qu'il aurait existé au Nord-Ouest un archipel, siège d'un empire puissant. Il n'en serait resté qu'un îlot, qui servait de cimetière.

Aucune conclusion sûre ne s'impose. Le « mystère » subsiste.

Le dépeuplement de l'Océanii:. Les Océaniens disparaissent peu à peu. Il faut sans doute se défier des évaluations des premiers navigateurs : ils ne voyaient guère que les rivages, c'est-à-dire la région la plus peuplée des îles et où, à la nouvelle de leur arrivée, on accourait de toutes parts. Cook attribuait 200 000 habitants à Tahiti et 300 000 à 400 000 aux Sandwich ; ce sont là des chiffres inadmissibles. Mais la disparition progressive des indigènes est incontestable ; môme aux Fiji, pacifiées par l'Angleterre, le nombre des « natifs »

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pur sang est passé, entre 1901 et 1926, de 96 627 à 89 401, et aux Hawaii, pays sagement administré par les Américains, de 40 014 en 1884 à 20 931 en 1927.

Des causes de la dépopulation, certaines sont antérieures à l'arrivée des Européens, qui en ont parfois atténué l'effet : hygiène lamentable de l'habitation, du vêtement et de l'alimentation, polygamie des chefs, qui diminuait le nombre des femmes disponibles dans une société où elles font déjà défaut, débauche, avortements, infanticides, sans compter les guerres incessantes de tribu à tribu, d'île à île, d'archipel à archipel. Il y a, en outre, des maladies spécifiquement indigènes, comme la lèpre et l'éléphantiasis, celle-ci apportée, dit-on, par les Chinois. La syphilis, que Cook a trouvée en Nouvelle-Zélande, paraît ancienne, et également la phtisie. Ce sont peut-être les deux principales causes du dépeuplement du Pacifique.

Il y a aussi des maladies, la rougeole et la petite vérole notamment, qui proviennent des Européens. Les indigènes, moins immunisés que nous, sont victimes d'épidémies terrifiantes. A l'île de Pâques, sur un millier d'habitants, la variole en a, en quelques semaines, enlevé environ 800.

Les Blancs ont des responsabilités plus directes encore. Ils ont vendu des armes, qui rendent les guerres plus meurtrières, et de l'alcool, dont pourtant l'action néfaste est contestée, au moins pour certaines régions, par des hommes compétents ; ils ont pratiqué, surtout en Mélanésie, le recrutement des travailleurs, une véritable traite d'esclaves, avec d'atroces abus ; parfois même, ils ont commis des actes de piraterie — kidnapping, comme on dit dans le Pacifique — caractérisée. Entre autres exemples, des Péruviens ont enlevé en 1862, pour leurs exploitations de guano, la moitié des Rapa Nuis, un millier d'indigènes, et, en 1863, les trois quarts de la population de Nukulailai dans les Ellice ; Penrhyn a été presque dépeuplée par eux, comme les Gilbert l'ont été en partie au profit des plantations du Guatemala.

On s'est demandé si, comme on l'observe souvent dans le monde végétal et dans le monde animal, le simple contact d'une race supérieure et d'une race inférieure ne suffit pas à détruire cette dernière. Il s'agit ici d'une action d'ordre psychologique, bien mise en lumière par Ëlisée Reclus, un grand divinateur, W. H. Rivers et J. Danes. L'industrie européenne, avec ses articles à bon marché, tue l'industrie des indigènes et les laisse sans occupations et sans buts d'existence. Hésitant entre la tradition qu'on leur fait perdre et des nouveautés qu'ils comprennent mal, ils flottent incertains et comme à la dérive. Pourquoi vivre quand les raisons de vivre ont disparu ? Ces âmes molles voient venir le crépuscule de leur race et se livrent sans réagir à une destinée qui leur paraît inéluctable. « Le rat blanc, disaient les Néo-Zélandais, a expulsé le rat indigène, le trèfle fait peur à la fougère, la mouche d'Europe fait fuir la mouche du pays ; de même devant les Blancs disparaissent les Maoris. »

Il y a des exceptions. Certaines îles ont vu leur population croître, parfois sans doute grâce aux missionnaires. Le fait est très net en Nouvelle-Zélande, où les Anglais ont su, en respectant la mentalité des indigènes, les associer à leur œuvre. C'est de cet exemple qu'il faudra s'inspirer. D'ailleurs, le métissage sauvera en partie le sang océanien. Les métis augmentent en nombre, alors que les indigènes pur sang disparaissent. On le voit très bien aux Hawaii : 4 218 demicastes en 1884 et 24 645 en 1927. Dans ce « creuset » du Pacifique, comme on a appelé l'archipel hawaiien, il se prépare peut-être une fusion des races.

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Voir la bibliographie du chap. III.

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