‹ Octave Crémazie [microforme]Chapitre 1 sur 1 · SEE À · texte numérisé non relu

SEE À

La circonstance qui rous rét: té opportune, trop solennelle, et par -el&* de en inspirations pour que j'aie eu la pen rober à l'honneur de devenir l'interprète des sentiments du Club Crémazie, en même temps que l'écho de ces âmes généreuses qui, vivant en communauté d'idées avec lui, s'associent, de près ou de loin, au tribut d’hommages qu'il vient rendre à la mémoire vénérée du plus grand comme du plus malheureux de nos poètes : OcrAvE CRÉ-

MAZIE.

*) Les RR. PP Morard, Duchaussoy et Cormerais, O. P.

Je vous en ferai l’aveu sincère j'ai été très heureux et singulièrement fatte de me voir nel à porter la parole devant vous Ce soir, non pas que je me Sentisse des aptitudes supérieures, mais parce qu'on niroitrait là une occasion que j'ai longtemps rec herchée: celle de pouvoir faire un naoe aux tunis des lettres canadiennes et ttix admirateurs de nos gloires nationales, ma pen ée franche et entiere sur Île compte d'un compatriote trop odieusement méconnu, trop vite oublié, == non pas A Etats- Unis, Dieu merci, mais au Cana la où la reconnaissance littéraire semble aujourd hui une lettre morte. La lecturt de son fameux ‘ Journal du Siège de Paris,” et surtout celle de sa Correspondance privée où il nous a révélé, avec cette franchise et cetle bonhomie qui lui étaient propres, toute Vamertume de sa cruelle destinée, a éveillé en moi des sympal thies tellement vives, tellement profondes, qu'elles mont fait prendre l'engagement Se ret d'essayer de le venger de l'oubli aussi injuste que reurettable dns lequel gi aujourd'hui sa mémoire el d'essayer en mème temps de faire revivre dans tous Îles cœurs se ‘nsibles et bons le so venir d'une oloire d'autant plus belle, d'autant plus grande, amelle à été régénérée

dans les larmes cu plus sub line «es repentirs avantd'etre sanetiliée par seize années d'un navrant exil. Je remercie donc le Club Crémi re d'avoir : -‘Aucé, .à son insu, il est vrai —le plus ardent de tunes vœux, € j'ose espérer que, de votre côté. Mesdames et \essieurs, VOUS SOUSerirez, avec non moins de Honrvelliiioe. aux sentiments que je vous viens exprimer en SON NOM, COnvaineus que vous devez être déjà de l'excellence de mon sujet et de ses IHNINENSES proportion s el) race de Fhistoire,

Une légende nous ‘apprend ( Deiphes fut pe ndantlongtemps inf tee dela présence d'un serpent qui épi andait partout la consternation et la terreur. Quand les habitants l'aperce: tn dans leurs environs,

=. = 1 ile la ville SAaecree CE

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ils lui faisaient une chasse des plus acharnées. Mais le reptile dangereux Lrouvait toujours moyen de s'échapper assez vite pour arriver jusqu'à une statue de Minerve. lacée quelque part dans la ville, et enlacer de ses replis tortueux ie marbre du monument. La foule ameutée contre lui cessait an même instant de Île harceler, par respect pour la déesse dont elle aurait cru s’aliéner les bonnes orÂces en ASSOUVISSANT SA fureur sous ses Yeux. Et jamais, conclut la légende, jamais ce serpent ne fut mis À mort, ear il recherchait toujours, comme par instinct, au moment du danger, son salut anx pieds de Minerve.

De même, Mesdames et Messieurs, je sens le besoin de placer d'avance ma faiblesse sous l'égide de ce nom que vous aimez et vénérez autant, sinon plus que moi. Si, dans le cours de cette conférence, il tombait de mes lèvres quelque propos trop dur, quelque parole trop amère, j'ai la confiance que vous pardonnerez À l'humble panégyriste par respect pour la mémoire du grand poète, j'ajouterai : par tunour (le Crémazie.

Nous repasserons d'abord ensemble toutes les scènes, joyeuses et tristes, de ce drame d'une vie chère qui a préludé sur les bords ensoleillés du St Laurent pour avoir le dénouement lugubre que lon sait sur cette côte de l'Atlantique où la mer creuse de si âpres sillons. Après nous être bien rendus compte ces dispositions de cœur et d'esprit de notre héros, nous l'étudierons au point de vue des services rendus par lui à la cause des lettres canadiennes, nous efforçant (le saisir le véritable caractère : de ses œuvres et leurs titres aux honneurs de la postérité. Nous chercherons enfin à nous expliquer pourquoi nous sommes constamment et invinciblement assaillis par le souvenir de cette loire qui a disparu dans un nuage sombre, comme l'astre du jour à l’approche de la tempête, sur Îles rives de ce même océan où s'éteignait, quelque soixante ans auparavant, celui que la France y devait aller cher-

cher plus tard, pour l'aimer toujours, après l'avoir trop longtemps méconnu.

Octave Crémazie naquit à Québec, le 16 avril 1827, d'une famille originaire du Languedoc. C’était donc hier le soixantième anniversaire de la naissance du poète.

Notre Club salue pour la première fois le retour de cette date qui lui est chère, et il à voulu donner à la commémoration des souvenirs qu’elle évoque pour lui toute la solennité, toute la publicité possibles, car l’égoïsme ne saurait entrer dans la célébration de nos fêtes patriotiques. Votre attluence ici ce soir, Mesdames et Messieurs, est une preuve évidente que vous n'avez pas de moindres sympathies que ses membres pour la mémoire du malheureux exilé sur la terre de France, qu'ils ont entrepris de réhabiliter, si tant est qu’il ait besoin de réhabilitation. Permettez-moi de vous remercier de suite de cette marque de considération qui nous honore autant que celui à qui elle est adressée.

Crémazie entra, tout jeune encore, au Petit Séminaire de Québec pour y faire ses études. Son biographe ne nous dit pas quels succès il y a remportés, mais il est permis de croire que cet esprit ardent, qui dévorait tous les auteurs qui lui tombaient sous la main, se signala au moins par ses compositions littéraires. Quant aux autres branches du programme des études, je ne veux risquer aucun éloge car, si l’on en juge par le passé de tons les poètes, le goût de rimailler dut l'emporter souvent sur eelui de faire un thème ou une version. Et ce n’est pas moi qui l'en blâmerai. Cependant, il paraît qu'il répara noblement plus tard les accrocs faits À son éducation classique par sa muse friponne. Ceux qui ont véeu dans son intimité rapportent, en effet, des choses

étonnantes sur son érudition. Ainsi, nous dit l’un d’eux, les littératures allemande, espagnole, anglaise, italienne, lui étaient aussi familières que la littérature française ; il citait avec une. égale facilité Sophocle et le Ramayana, Juvénal et les poètes arabes et scandinaves. IT avait étudié jusqu’au sanscrit !

Notre jeune québecquois sauta des bancs du collège au comptoir d’une maison de librairie tenue par ses deux frères Jacques et Joseph dont il devint l'associé. La passion de l'étude, qui fut presque l'unique occupation de sa vie. le poursuivit jusque là. ‘Tout au fond de sa librairie,” dit M. l'abbé Casgrain qui a vécu plusieurs années dans son intimité, ‘‘ s’ouvrait un petit bureau à peine éclairé ‘ par une fenêtre percée du côté de la cour, et où l'on se ‘ heurtait contre un admirable fouillis de bouquins de «tout Âge, de tout format et de toute reliure. C'était le ‘ cénacle où il donnait ses audiences intimes. On s’as- «‘ Seyait sur une caisse ou sur une chaise boîteuse, et on «« laissait la causerie chevaucher à tous les hasards de ‘ l’imprévu. C’est alors, dans ces cercles restreints, que ‘ Crémazie s’abandonnait tout entier et qu'il livrait les ‘‘ trésors de son étonnante érudition.”

C’est 1à que venaient l’y rencontrer, pour goûter ses réparties fines ou entendre ses observations autorisées sur le mouvement littéraire &äu jour, toutes les intelligences d'élite que renfermait alors Québec et que Crémazie #ppelait plus tard ‘* la petite république littéraire de Québec.” L’historien Garneau, -Etienne Parent, l’abbé Ferland, J. O. Chauveau, Gérin-Lajoie, Jean Charles l'aché, Alfred Garneau, et Fréchette et Lemay, les légataires du talent poétique de Crémazie :, tels étaient les habitués de la camera obscura de la rue de la Fabrique.

Ces nombreuses distractions, jointes à son inaptitude reconnue pour le commerce, devaient malheureusement causer sa ruine. ‘Il oublia d’escompter un billet à Îa

banque, dit son biographe, pour courir après une rime qui lui échappait. Quand il se réveilla de ce long rêve. il était trop tard.”

L'étonnement fut grand dans la vieille capitale quand on apprit qu'Octave Crémazie avait choisi de s’exiler. Pendant plus de dix ans. le publie ne put savoir où il s'était réfugié.

Arrêtons-nous un instant ici. Mesdames et Messieurs: pour nous demander si réellement le barde canadien qui venait de s’arracher ainsi volontairement à l'estime ©: à l'admiration de ses compatriotes, mérite les traits acerbes que certaines langues, moins obligeantes que malignes, ont lancés contre sa probité commerciale.

Crémazie s’est trouvé un jour dans la voie de Ia ruine et du déshonneur, &’est vrai ; mais à qui la faute? Sait-on de quelles sollicitations on à usé auprès de lui, et pour quelles fins ? Connaît-on tous les violents assauts QUu'a subis sa conscience d'homme d'honneur durant l'année qui précéda son départ de Québec? Ah! ne soyons pas trop pressés de souiller son nom d'une épithète honteuse. Attendons que le temps soit venu de dénoncer les vrais eoUpables qui semblent, à l'heure où je vous parle, indemnes de tout blâme et jouissent de la vie sans que le souvenir de la victime qu'ils ont inmolée à leur eupidité et à leur faux honneur méveille en leur cœur le moindre remords. Oui, attendons que la lumière se fasse plus vive sur ce sinistre événement, et nous verrons bien si lon a raison de traîner sur la elaie du déshonneur la réputation d'un homme aussi sincère, aussi intègre que l'était Crémazie.

J'ai l'intime conviction, pour Ina part, que si le pauvre libraire a succombhé, c’est qu'il a été abusé, trompé, tenté au-dessus de ses forces. Et, je vous le demande, Mesdames et Messieurs. est-ce time défaite si honteuse que celle de rendre les armes après avoir été aceulé dans ses dernières limites? Tou: les effort: faits, auparavant ne doivent-1ls

donc compter pour rien f Ce sang qui coule des blessures du vaincu doit-1l tourner honte ? Vous vous garderiez bien de le croire, j'e nauis sûr. Eh bien! Crémuszie a lutté

brave.—d{lu chos } par ait établie aujourd'hui contre les viles séductions des politiciens trés qui exploitèrent son inpéritie dans les affaires avec d'autant plus d'audace qu'ils Ia savaient plus grande. Le poète avait du cœur, beaucoup trop de cœur pour son malheur; il n'a voulu rien refuser à ceux'qu'il croyait être ses amis ; mails, COMME il arrive trop souvent, il fut victime de sa oéucrosité ; il fut trahi, honteusement trahi:

\ oilà ce qu Of! Me à C'rémazie, \Mesdames et Messieurs. Souscririez-vous à une telle condamnation ? Je He VEUX pas Héme A penser,

en quittant ( Québec. Crémuzie se rendit directement à New-York Où 1 E taenta sui le premier paquebot en France. Huit jours après, ilentrait dans un petit logement près de l'église Notre-

Dame. Hi venait de passer par trop d'émotions pour ne pas en faire une mi aladie. Aussi fut-il pris, dès son arrivée, d’une fièvre cérébrale qui mit sa vie en g'and danger.

{| destination de fi:

Paris et pts

+ Reléoué seul, dit son biographe, dans une mansarde

d'où il n'apert evait que les toitures et les cheminées de ‘e Parts, abandonné de tout le monde, étendu sur un lit + de camp où il ne recevait d'autre secours que des SCT vices mercenaires, 6e Qi eut à souffrir pendant cette

++ maladie peut se conjecturer, mais ne SEX! ime pas. Les + événements implacables qni l'avaient jeté sur les rivages de France apparaissaient dans son délire comme un + rôve dont il ne pouvait se réveiller.

Une ancienne connaissance dont le nom est familier à tous ceux qui ont visité la Sub du monde civilisé, M. Honri Bossange, vint tendre une main secourable au trop ù il sy attendait le moins.

inalheureux extié, au inontent o!

Li Le fit transporter, sans retard, à son château de Citry,

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en Champagne, et l’entoura de soins si assidus que le pauvre malade en réchappa. Le calme de cet intérieur où l'amitié s’épuisait en bons soins pour lui et dans lequel Crémazie trouva, à sa grande joie, une bibliothèque remplie de livres et de documents de toute nature sur l’Amérique, ramena le calme dans son esprit ; mais, d'aprés M. l'abbé Casgrain qui l’a revu plusieurs fois depuis cette date, il lui resta toujours une débilité générale et une tendance à des maux de tête qui ne lui permirent plus de se livrer à aucun ‘ravail continu.

Quand il fut bien rétabli, il reprit le chemin de Paris. M. Bossange lui procura alors quelques emplois passagers, et il parvint lui-même à obtenir quelques agences particulières ; mais tout ce petit labeur ne lui rapportait que'de maigres émoluments, et, sans les secours constants qu’il recevait de ses frères, il se fft assurément trouvé dans une grande misère. Il vécut toujours à Paris sous le pseudonyme de Jules Fontaine, toujours seul, sans confident pour épancher sa grande douleur, sans distractions, endurant toutes les tortures de l’exilé, existant mais ne vivant pas.(t) ‘ Bien des fois, disait-il à quelqu'un qui était allé le voir, si je n’avais eu une foi canadienne, je serais allé me pendre comme Gérard de Nerval au réverbère du coin, ou je me serais abandonné comme Henri Murger ; mais quand le noir m’enveloppait de trop près, quand je sentais le désespoir me saisir à la gorge et que le drap mortuaire semblait me tomber sur la tête, je courais à Notre-Dame des Victoires, j'y disais une bonne prière, et je me relevais plus fort contre moi-même. Je ne suis pas un dévôt, mais je suis un croyant !?”

Est-ce là le langage d’un misérable? Ce serait une insanité que de le croire. Non, il y a dans ces paroles un

(t) “J'ai existé, mais je n’ai pas vécu” (Lettre du 2 avril 1864, à M. l’abbé Casgrain).

En

sentiment trop chrétien pour qu'il ne sauve pas notre patron des flétrissures de l’histoire.

Pendant la saison d'hiver, il suivait habituellement un ou deux cours du collège de France, preuve qu'il a toujours cherché dans l’étude le moyen d'oublier le grand deuil de sa vie.

Crémazie était à Paris lors du siège de 1870. Il aurait bien souhaité en sortir, mais quand il y pensa, il était trop tard. C’est dans set intervalle qu’il rédigea son ‘‘ Journal du Siège ” lequel couvre près de 200 pages du volume contenant ses œuvres. À la suite de ses observations quotidiennes sur les mouvements des deux armées en campagne, notre compatriote ne manquait jamais de placer une note personnelle, triste ou gaie, suivant le cas. C’est par là que nous avons appris qu’il eut à end” «, pendant ce long siège, toutes les rigueurs du froid, toutes les tortures de la faim. Pendant longtemps, il n’eut d'autre chose à manger que du steak de cheval et du fricot de rats. C’est que les victuailles coûtaient les yeux de la tête. Ainsi an œuf se vendait 1 franc; une livre de beurre, 4 francs; une dinde, 100 francs! La classe des prolétaires était réduite à se nourrir de vermine.

À la date du 25 déc. 1870, Crémazie écrivait: ‘‘ On « ge familiarise avec la viande de chien. Le pâté fait avec « les restes mortels d'un azor quelconque se vend 4 francs « la livre. C’est assez cher, comme vous voyez. Pour moi ‘ je mange du chevel une fois par jour. Il faut avoir des ‘“ rentes pou: se payer deux repas par jour Le soir, je + mange du pain sec avec du thé. Je n’ai pas besoin de ‘ vous dire que le beurre se vendant 4 francs la livre, + n’est pas pour des petites gens comme moi.”

Quel triste Noël !

À la date du 1er janvier, 1871, il écrivait encore : « Pour mes étrennes, j'ai mangé du chien. Ce n’est nas « mauvais. Pourtant, il faut se faire violence pour avaler

LE

les premières bouchées de laut de l'homme, car nous ** avons une répugnance instinetive pour cette viande, ** On vend au prix def francs la livre une espèce de tête ** de cochon en fromage. Ca vous einpeste À centimètres. De quelles substances hétéroclites peut bien se compo- ** ser cette ratatouille infernale? Je n'ai pas besoin de ** vous dire que le pore n'existe plus, depuis longtemps, * dans la bonne ville de Paris.”

Ce pauvre Crémazie essayait de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais, quelques jours plus tard, sa plurie tracait de navrants aveux.

Pour moi, disait-il Le 29 janvier 1874, j'ai enduré

plus de misère dans les deux derniers mois que dans ** tout le reste de ma vie. Jamais je n'ai autant souffert du froid, jamais je n'ai eu l'estomac démantibulé comme pendant ces soixante jours d'anxiétés et de privations.

+ Nous ne serons pas ravitaillés avant huit jours... [| * nous faudra done, pendant toute la semaine prochaine, ** continuer à manger notre affreux pain noir et les laimbeaux de chien et de chat que nous pourrons RADRES <

Crémazie faillit se faire tuer durant Le siège. C’est Iniméme qui nous l'apprend. * Un jour, dit-il, je voulus maventurer du côté du Luxemhour2 pour voir Le combat de plus près; pendant que je m'amusais à écouter le grondement du canon, un projectile vint tomber devant moi, tuant une femme qui traversait La rue et emportant la tête d’un cheval. J'en eus assez.” — ++ La counrdise des poètes ne s'est guère démentie depuis Horace,” ajouta invariablement quand il rappelait cet incident de sa vie

d'assiéoc,

Le barde canadien se trouvait au Hâvre, où ilétait allé prendre un peu de repos, quand ilfut atteint de la péritonita airs à la: its +1 x 1 ? = 1 1 1 A

IIUC étig tie à iebtj tit HEC EE -BÜCCOTIENE., EOHDE indiacdie ie Î janvier 1879, il expira le 16, à 11 heures du matin, après avoir reçu les derniers secours de la reloion, Crémaszie

ni.

est mort sans avoir la consolation de voir un seul de ses compatriotes À ses côtés ; une main étrangère lui a ferme les yeux. Ce qui ajoute encore au cent de cette perte. c'est que le malheureux exilé a emporté avec lui dans la tombe la cruelle pensée que Le Canada ne lui ferait pas mème l’aumône d'un tombeau. Le Canada, sa patrie ! Ne peut-il qu'elle se rende coupable d'une aus ssi monstrueuse ingratitude envers cette muse qui à ch unité son pays tant aimé dans des vers conne ceux-C1 :

IL nous faut quelque chose en cette triste vie

Qui nous parlant de Dieu, d'art ci ce poésie,

Vous élève au-dessus de la réalité; Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie, Echo pur et lointain de la lyre intinie,

l'ransporte notre esprit dans Fidéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime ? Qui suit de notre cœur le sanetuaire intime,

‘est le ciel du pays, le village natal:

1 e fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d'une pure alégresse : Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

Vous aimions à cueillir la rose et Faubépine:

Le clocher du vieux temple et sa voix argentine: Le vent de la forêt glissant sur les te lus,

Qui passe en éfleurant les tombeaux de nos pères It nous jette, au milieu de nos tr istes inisères,

Le parfum consolant de leurs nobles vertus,

Que faut-il done faire pour sa patrie pour ne pas en être oublié? Le Canada, qui devait malheureusement réaliser les tristes prévisions de son poète moribond, n'eûtil pas mérité qu'il lui jetât du fond de son exil, comme

une vengeance anticipée de Findifférence dont ses cendres seraient plus tard l'objet, ces paroles fières de limmort tel

Scipion à l'adresse de Rome : ‘‘ Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os !”

O cruelle destinée ! voilà de tes coups.

En face de cette mort isolée, trop semblable vraiment à la vie que je viens de vous retracer, comment ne pas sentir toute la vérité de ces mots de Crémazie lui-même que j'ai choisis comme épigraphe de ce panégyrique : ‘ Qui peut dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire ! ”

Au physique, rien n’était moins poétique que Crémazie, dit M. l’abbé Casgrain. ‘‘ Courtaud, large des épaules, la tête forte et chauve, la face arrondie et animée, un Collier de barbe qui lui courait d’une oreille à l’autre (le portrait'que vous voyez ici ne répond pas à cette partie de la description parce qu’il a été dessiné d’après une photographie parisienne), des yeux petits, enfoncés et myopes, portant lunettes sur un nez court et droit, il faisait l’effet au premier abord d’un de ces bons bourgeois positifs et rangés dont il se moquait à cœur-joie: ** hraves gens, disait-il,

Qui naissent marguillers et meurent échevins.”

et qui ‘* ont toutes les vertus d’une épitaphe.”

Nature sympathique et ouverte, ajoute le même auteur, modeste comme le vrai talent, n’ayant jamais rêvé, pour son malheur, que lecture et poésie, toujours disposé à accueillir les nouveanx venus dans l'arène, tel était Crémazie. L'étude fut sa compagne sous la bonne comme sous la mauvaise étoile. Quand tout le reste l’eut abandonné, elle s’assit à son chevet pour animer sa solitude. endormir sa douleur, calmer ses insomnies et adoucir les amertumes de l'exil.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce qne fut Crémazie, en tant qu'homme, en tant que citoyen.

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J'en viens maintenant au rôie qu'il a joué dans la littérature de notre pays.

Octave Crémazie est sans contredit l’une des plus grandes figures littéraires du Canada. Ses poésies ont fait époque, et elles resteront, comme on l’a dit avec raison,

tant qu’il y aura une nationalité canadienne-française, à

‘ause précisément de leur caractère éminemment patriotique. Elles furent réunies ensemble pour la première fois en 1864, dans un volume ayant pour titre : La Littérature Cunaudienne, que le Foyer Canadien donna en prime à ses abonnés. Elles furent rééditées en 1882, sous le patronage de l’Institut Canadien de Québec, dont il fut l’un des fondateurs, et par les soins de M. l’abbé Casgrain qui a eu l’heureuse idée de réunir dans ce même volume toute la correspondance intime du défunt, sans oublier son fameux ‘‘Journal du Siège de Paris,” la plus sérieuse de ses œuvres, celle qui nous fait le mieux-voir l’immense envergure de son talent. Plaise au ciel que la France, qui lira certainement avec enthousiasme ces pages où s’est peint avec de si vives couleurs l’amour de notre poète regretté pour sa mère-patrie, trouve pour son tombeau un coin de terre moins obscur, moins ignoré, que l'humble cimetière du Hav re !

Personne n’a eu une plus large part que Crémazie au réveil de la littérature canadienne en 1860. Ses talents transcendants qui lui donnaient sur tous les autres écrivains une supériorité admise d’eux tous, en avaient fait le confident de chacun. ‘Que de pas hésitants il a raffermis! Que d'écrivains de mérite il a révélés à euxmêmes !” fait remarquer son biographe. Il fut non-seulement le Père de la poésie canadienne, le chantre par excellence de nos gloires nationales, mais encore un mo-

ns LE

dérateur précieux pour le monde des lettres qui recevait tous ses jugements comme des oracles et s’inclinait toujours avec respect devant Ta majesté de son incommensurable talent.

Crémazie aimait à dire, avec Alfred de Musset :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans inon verre.

I disait vrai. Il n'a jamais bu que dans son verre, c'est-à-dire que toutes ses compositions ont un caractère original, L'hmitation n'était pas son fait, encore moins le plagiat, l'écueil de toutes les ambitions littéraires.

Il faut admettre, cependant, que son verre n'était pas grand. ‘* Avec Ia somme presque incroyable de connaissances qu'il avait acquises et le travail assidu auquel 11 se livrait chaque jour,” a dit M. Olivier dans une conférence donnée, il y a quelques semaines, devant linstitut Canadien de Québec, son talent serait certainement arrivé à une plus grande fécondité, mais, tel qu'il eut le temps de se révéler, il ne cultiva guère que deux'genres : il n'avait dans son imagination que deux types : le vieux soldat et le cadavre.”

M. l'abbé Casgrain est d'opinion que Crémazie n'a été vraiment original que ‘ans ses poésies patriotiques. En elfet, c'est à elles qu'il a dû sa popularité et qu'il devra de vivre dans Pavenir. Le genre horrible qu'il a cultivé dans sa Promenade des Trois Morts n’était qu'un écho de la mélancolie dans laquelle sa vie allait trop tôt sombrer. On a beaucoup vanté ce poème fantasmagorique, mais, maloré l'excellence de sa forme, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il soit venu après la Comédie de la Mort de Théophile Gautier, c’est-à-dire le second.

A côté de cette ‘ Juimnière noire ” de sa muse égarte dans les cimetières, if nous fait plaisir de voir des rayons aussi doux que ceux qu'il a répandus dans sa charmante pièce

Re

des Müile-[les, véritable perle de (iolconde, dont l’'éblouissant éclat donne un prix inestimable à l’écrin poétique où il l'a laissée tomber, comme par distraction. Peut-on imaciner quelque chose de plus charmant, de plus gracieux que ces vers:

Quand Eve à l'arbre de la vie De sa main eut Cueilli la mort, Sur la terre à jamais flétrie On vit paraître le remord.

Puis Adi s'en fut sur la terre Qui déjà pleuruit avec Tui, S'abreuver à lt source ainère,

Où nous allons boire aujourd'hui.

Et les archanges sur leurs ailes Prenant l'Eden silencieux

Au bout des sphères éternelles Le déposèrent dans les cieux.

Mais en s'élançant dans l'espace, ils laissèrent'<ur leur chemin Fomber, pour indiquer leur trace, Quelques fleurs du jardin divin,

Et ces fleurs aux couleurs mobiles, Fombant dans le fleuve géant

Eirent éclore les Mille-fles, Ce paradis du Saint-Laurent: .....

La pièce se termine par l'élan patriotique.que voici :

€) patrie! 6 rive natale,

PA

ue d'harmonieuses voix !

Chants étrangers que la rafale

Nous apporte du fond des bois!

O souvenirs de la jeunesse, Frais comme un ravon de printemps!

db | héétésree au

O fleuve ! témoin de l'ivresse De nos jeunes cœurs de vingt ans!

O vieilies forêts onâcyantes Teintes du sang de nos aïeux !

O lacs ! Ô plaines odorantes

Dont le parfum s'élève aux cieux!

Bords, où les tombeaux de nos pères Nous racontent le temps ancien, Vous seuls possédez ces voix chères Qui font battre un cœur canadien !

N'’est-il pas à regretter qu’il ne lui soit pas arrivé plus souvent d’être aussi gracieusement distrait? Mais, dans ce ciel sombre que lui faisait déjà la perspective de l’avenir, la grande âme du poète ne pouvait aimer les sujets tendres ; sa muse ne pouvait chanter quand son cœur pleurait.

C’est sous le coup de telles impressions que fut écrite la Promenade des Trois Morts dont j'ai parlé. On trouve dans ce cauchemar poétique des peintures saisissantes comme celles-ci :

La femme a sa beauté; le printemps a ses roses

Qui tournent vers le ciel leurs lèvres demi-closes ;

La foudre a son nuage où resplendit l'éclair ;

Les grands bois ont leurs bruits mystérieux et vagues.

La mer a les sanglots que lui jettent les vaguex;

L'étoile a ses rayons, mais la mort a son ver!

Le ver, c’est la couronne épouvantable et sombre

Qui brille sur nos fronts comme un œil noir dans l'ombre.

C’est le baiser reçu dans ce lugubre jour

Où la mort nous dit: Viens, je suis ton épouse. Et ce baiser fatal, cette reine jalouse ,

Veut que nous le gardions comme un gage.

0 00000000 0000 6000, eee 0...

ee

pe

mile.

Le public ne sut trop à quelle cause attribuer ces accents lugubres de la muse de Crémazie qu’il n’était pas habitué à voir entonner des chants de deuil. ‘‘ Les faits ne vinrent que trop tôt livrer le mot de l’énigme,” dit M. Olivier. ‘‘ Le poète s'était peint lui-même ; l’analogie était parfaite.”

Tout ce poème étrange est basé sur l'hypothèse —fantaisiste, il faut l’admettre— que le cadavre souffre encore après la mort. Crémazie s'était demandé si, de même que le soldat sent toujours des douleurs dans la jambe emportée par un boulet sur le champ de bataille, l’âme, dans le séjour mystérieux de l’expiation, n’est pas atteinte par les frémissements douloureux que doit causer à la chair la décomposition du tombeau, juste punition des crimes commis par le corps avec le consentement de l’âme. C'est cette idée qu’il a tâché de rendre dans la partie connue de son poème. Il voulait le terminer en démontrant que, du moment que l'expiation est finie, la souffrance du cadavre cesse en même temps, et que les vers ne peuvent plus toucher à ces restes sanctifiés par l'âme qui vient d’être admise à jouir de la présence de Dieu. (f)

Mais ce genre ‘* horrible ” était le côté le moins beau de son talent. C’est par ses poésies patriotiques, comme je l’ai dit déjà, qu’il a réellement conquis la place d’honneur qui lui revient dans les fastes littéraires de notre pays. Son Drapeau de Carillon,—‘*une pauvre affaire,” si on voulait l'en croire —($) restera commele plus beau témoignage de son patriotisme et de l’incontestable excellence de sa muse à chanter les exploits de nos aïeux. Nous ne pourrons jamais lire, non plus, sans attendrisse-

(+) Lettre du 29 janvier 1867, à M. l'abbé Casgrain.

($) Crémazie disait encore à propos de cette pièce : ‘Je crois que si je n’a. vais pas autre chose pour me recominander comme pote que ce malheureux DRAPEAU DE CARILLON, il y a longtemps que ma pe tite réputation serait morte et enterrée aux yeux des littérateurs sérieux.

ment cette page émue de ses œuvres poétiques où le Vieux Soldat Cinadien.

Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom dè leur patrie,

ce fait l'illusion qu'il pourra revoir Le drapeau blane.-- la gloire de nos pêres,—

avant de inourir.

ses regards affait is interrogerient Ja rive, Cherchant si les Français, que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, Venaient sur nos remparts déployer leur bannière. Puis. retrouvant le feu de son ardeur première, Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir :

… Pauvre soldats aux jours de ma jeunesse,

« Pour vous, Français, j'ai combattu longtemps: “Je viens encore, dans tua triste vicillesse,

« Attendre ici vos guerriers triomphants.

A SR EE D nr TON tn ON LU ONE RENE EE

Ces aceents soulevèrent un enthousiasme que l'on

Le

s'explique facilement. L'évocation de

Fout ce monde de gloire où vivaient nos alex

arracha à la jeunesse d'alors des transports d'admiration

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que l’on ne peut réprimer, encore aujourd'hui, même en relisant ces vers pour la millième fois.

Crémazie composait la nuit, couché dans son lit. II trouvait ses meilleures inspirations dans l'obscurité et le silence. Il n'écrivait jamais en composant, mais seulement au moment de livrer ses vers à l'impression. ‘Ils étaient gravés dans sa mémoire mieux que sur des tablettes de marbre,” dit son biographe.

C’est malheureusement à cause de cette fantaisie du poète que nous ne connaîtrons jamais tout ce que son imagination hardie avait enfanté dans ses méditations nocturnes. En quittant Québec, ilavait bien 2,000 v vs qui traînaient, suivant sa propre expression, dans les coins et recoins de son cerveau. A ceux qui lui demandaient de les publier, il faisait cette réponse désespérée : ‘ Laissez donc ces pauvres vers pourrir dans la tombe que je leur ai creusée dans ma “moire.”

Son imagination travaillait toujours, mais les violentes douleurs de tête auxquelles il fut sujet, après son entrée en France, l'empêchaient de ne rien finir. Il ne faisait qu'ébaucher. Je ne chante que pour moi,” disait-il. C'est que la poésie était pour lui un refuge. Il se comparait au trappeur qui chante les refrains naïfs de son enfance pour oublier la longueur de la route solitaire, sans s'inquiéter si l'oiseau dans le feuillage ou le castor dans [a rivière prête l’orcille à ses accents. (|) ‘* Rêver en écoutant chanter dans mon âme l'oiseau bleu de la poésie,” écrivait-il encore ; ‘ essayer quelquefois de traduire en vers les accords qui bercaient mes rêveries, tel eût été le bonheur pour moi.” Malheureusement les hasards de la vie ne lui permirent pas de réaliser ces beaux rêves de SOI CŒUr.

Crémazie appartenait à l’écote romantique qui a fait

(ID Œuvres de Crémazic, p. 26.

éprouver à son âme * les jouissances les plus douces et les plus pures qu'elle ait jamais senties.” 1 professait une grande admiration pour les chefs-d'œuvre du XVIe siècle, la littérature classique, mais il lui préférait celle du XIXe. Si on l'en croit lui-même, la lecture d'une nuit d'Alfred de Musset ou d'une méditation de Lamartine lui donnait plus de calme et de sérénité qu’il n’en pouvait trouver dans toutes les tragédies de Corneille et de Racine. [] aimait les hommes de son temps, parce qu'il les comprenait. 1eurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations. leurs regrets, trouvaient un écho sonore dans son me parce que lui, qui se croyait à une distance énorme de ces srands génies, avait caressé les mêmes illusions. s'était bercé dans les mêmes rêves et avait ouvert son “our aux mêmes aspirations pour adoucir l'amertume des mêmes regrets. I trouvait qu'il n'existait aucun lien entre lui et les héros des tragédies. Les idées des hommes d'un autre temps ne disait rien ni à son âme ni à SON cœur. (9)

I regardait le romantisme comme le fils légitime des classiques : il laimait parce qu'il‘ nous à délivrés de la mythologie et de la tragédie.” En matière d'auteurs païens, il était «le l'opinion de Fabbé Craume : il n’en voulait pas.

Crémazie a porté, en IS66, sur l'aveni des lettres Canadiennes, un jugement que je ne puis m'empêcher de rappeler ici, car il montre bien dans quelles conditions inégales se trouvent nos littérateurs français au Canada. et nous fait regretter en même temps ce triste état de choses pour le poète malheureux qui eût pu faire une véritable fortune avec son talent poétique, s'il fût né sur les hords de la Seine et même sur ceux du Rhin.

[n'a jamais cru À l'existence, même possible. dune

T) Lettre du 29 juin 1867, à M. l'abbé Casgraiu.

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littérature nationale. Le milieu, presque toujours indifrérent, dans lequel se trouvent placés ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence au Canada, lui paraissait devoir être un obstacle constant à la réalisation de ce vœu de tous les amis de notre pays. Il ajoutait : ‘* MM. Garneau et Ferland ont déjà, il est vrai, posé une base de granit à notre édifice littéraire, mais si un oiseau ne fait pas le printemps, deux livres ne font pas une littérature.” Il avait raison.

Ce pénible état de choses, il m'en coûte de le dire, ne s'est guère amélioré dans les vingt années qui ont suivi cette déclaration de (Crémazie. Non, nous ne pouvons point dire que nous avons, de fait, une littérature nationale : mais siles Mécènes se faisaient moins rares au Canada, il serait peut-être permis d'espérer d’en avoir une, car, disons-le avec orgueil, chez nous, c’est le fonds qui manque le moins.

Et comment ne pas déplorer tunèrement cette lacune dans notre organisme national, cette apathie qui déflore nos jeunes talents et les jette hors de leur voie, quand on pense au triste lot fait par elle à Crémazie. Dites-moi, Mesdames et Messieurs, croyez-vous que, si les productions de nos écrivains étaient mieux rémunérées dans notre pays, notre poète regretté n'aurait pas trouvé dans son carnet littéraire es ressources plus que suftisantes pour échapper aux étreintes de cette res angusta domi qui, comme une Gorgone échevelée, & fini par tordre le cou à son génie? Aurait-il eu l'exil pour partage? se serait-il atfaissé dans cette tristesse noire qui avait envahi sa grande âme et quile fit descendre prématurément au tombeau ?

Ab ! pourquoi faut-il dire que notre pays x, lui aussi, contribué—bien qu'inconsciemment — À faire à Crémazie cette malheureuse destinée ? Cette seule pensée devrait lui inspirer d’autres sentiments que ceux qu'il nourrit, à cette

heure éloignée de sa faute, à l'égard de celui qui a consacré à sa patrie, sans encouragement aucun, les plus beaux efforts de sa plume, les meilleurs élans de son cœur. I n’en est rien pourtant, car, comme je Île disais au début de cette conférence, la reconnaissance littéraire est morte au Canada, si elle y a jamais existé. La victime ne trouvera pas même dans la mort la récompense de son patriotisme !

Et que d’autres de nos écrivains ont également subi les rigueurs de ceite indifférence qui a tant retardé l'avènement d’une littérature nationale chez nous et empêché que le bruit de certaines renommées ne transpire jusqu'à nos cousins d'outre-mer! Fréchette, me direz-vous, a été récemment couronné par l'Académie Française. Je le veux bien ; mais les Ælewrs Boréales ont-elles plus fait connaitre nos œuvres canadiennes, et avez-vous oublié que la muse de notre lauréat a traîné pendant longtemps les ailes dans les eaux croupissantes de l'exil? Chicago a-t-il été moins sombre pour le bave de Nicolet que Paris pour son maitre(t) Avouons-l*, tous nos poètes ne sont pas à Tibur, et souhaitons qu'aucun d’eux ne chante plus sous un ciel de Tomes.

Le mérite de nos écrivains finira peut-être par être apprécié À sa juste valeur, mais je ne crois pas que le Canada ait jamais l'honneur d’en enterrer un de millionnaire comme la France l’a fait de son Victor Hugo. Le: médiocrité semble seule avoir droit à la fortune dans notre pays ; les géants n’y seront toujours que des pygmées, à moins d’un revirement inesp‘r# de l'opinion, à moins d’un reMchement dans l’égoïsne : OS épiviers, comme Crémazie appelait ces gens qui cncouragent une œuvre moins pour l’exalter que pour satisfaire leur propre vani-

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(t) “Muigré ses inégalités et ses imperfections, Crémazie vivra parmi nous çouune le père de la poésie nationule.”’—M. Pabbé Casgrain.

té, et accoler ieur nom obseur à une renommée qui peut les jimmortaliser avec elle,

Raison de plus pour nous, Mesdumes et Messieurs, de ramasser sur tous Les chemins de la patrie canadienne les lambeaux de gloire qui v gisent dans l'obscurité et sont comme souillés par Foublis Nous avons le devoir de véparer les fautes de notre nationalité. Celle qu'elle à commise à l'endroit du pauvre martyr du Hâvre nous hupose une obligation sacrée: celle de réhabiliter sa mémoire avant de tresser pour son front dénudé une couronne immortelle. Et cominent pourrions-nous étoutfer un nos cœurs les sentiments d'une aussi belle justice? comment hourrions-nous refuser à l'auteur du Drapear de Carille sr les hominages de notre admiration, I consécration posthume de son talent ?

Vous êtes-vous jamais demanté pourquoi vous vous sentez constamment et invinciblement assaillis par le souvenir de cette gloire dont les premiers coups de soteil ont illuminé de si vives clartés le promontoire du Cap Diamant? Avez-vous cherché à vous expliquer pourquoi votre âme éprouve toujours de si étranges tressaillements à la pensée de cette muse solitaire qui s'est tue avant d'avoir chanté tous ses chants? Avez-vous compris pourquoi le seul nom de Créimazie amène à vos paupières une larme que vous ne pouvez retenir? Ah! cest que le poite a été plus grand que le citoyen, c'est que Crémaszie a conquis des titres inaliénables à l'admiration de tous ses compatriotes. Qu'il ait eu des torts, je ne le nierai pas ; mais je protesterai toujours —et je suis sûr que vous ferez de mème avee moi—contre lostracisme de sou nom parce qu'à une heure néfaste il dut dire un suprème adieu à son pays.

Bien que votre cœur ait saigné de toutes les blessures de l’exilé de France, vous voulez oublier aujourd’hui, n'est-ce pas, le libraire malheureux pour ne penser qu'au poète, qu’au patriote ; vous ne voulez évoquer, en ce jour de joyeux anniversaire, d'autre souvenir que celui de la muse qui exalta, avec les mêmes accents et le même enthousiasme patriotique, la valeur des braves de Carillon et d’Inkermann, Solferino et Castelfidardo. Comme pour la vieille garde de Napoléon, Waterloo n’a jamais existé pour vous, et le soleil d’Austerlitz et de Marengo ne se couchera jamais sur la tombe du héros devenu victime des rigueurs du sort.

Ce sont là vos sentiments, j'en ai l’intime conviction, Mesdames et Messieurs, mais sont-ce Ceux de nos frères du Canada? Crémazie y a-t-il reçu et y reçoit-il aujourd'hui les hommages auxquels ila droit par son talent, sinon par sa vie? Ah! je regrette de le dire, nous sommes malheureusement les seuls à saluer en ce moment le retour de cette date qui devrait faire tressaillir, jusque dans ses entrailles, le monde des lettres canadiennes qui garde encore sur son front les reflets de la pensée du grand poète et s’abreuve tous les jours aux sources vives qu’il a fait jaillir pour lui, aux heures de paix et de bonheur. Oui, nous sommes les seuls à venir déposer la fleur du souvenir sur cette tombe où le digne protégé de M. Bossange dort de son dernier sommeil et où

Le vent de la douleur, le souffle de l'envie Ne vient plus dessécher, comme au temps de la vie, La moëlle de ses os. (*)

Pourquoi cela? Crémazie aurait-il des titres purticu-

+) “Les Morts,” poésie de Crémazie.

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liers à notre admiration * serait-il plus pour nous que pour nos frères du pays ?

Disons-le, sa condition d’exilé ressemble un peu à la nôtre en ce que, comme lui, bien que pour des motifs différents, nous avons dû abandonner une patrie qui voulait bien encore de nous, mais dont les ressources étaient moins grandes que son cœur. Au reste, les sympathies des Canadiens des Etats-Unis sont acquises à toutes les causes justes, comme à toutes les infortunes. Ils ne sauraient refuser de les accorder à Crémazie, le plus malheureux des malheureux.

Et c'est précisément à cause de ces rapprochements avec notre condition actuelle que notre Club a voulu choisir Crémazie pour son patron. Il a voulu placer sous Ja tutelle de son nom l’œuvre qu'il entreprenait, il y a trois ans, dans une double pensée: la réhabilitation du grand poète, d’abord, celle de la langue française ensuite ; œuvre éminemment sérieuse, comme vous le voyez, et que, grâce à des sympathies ardentes comme celles qu’il recoit de vous ce soir, il compte pouvoir accomplir. J’ajouterai qu’à titre d’un des fondateurs de l’Institut Canadien de Québec, Crémazie méritait encore de devenir le patron de notre jeune société ; mais c’est plus au malheur qu’au talent que nous avons voulu rendre hommage. Les vers admirables tombés de sa plume, nous les aimons, nous les vénérons ; mais sa mémoire nous est plus chère encore. C'est elle que nous voulons tirer de l'oubli, si toutefois le cercle de notre petite influence peut s'étendre assez loin. J’ai la confiance que si, dans ce nombreux auditoire qui m’a fait l'honneur de venir m’entendre, il se trouve quelqu'un qui ne connût pas déjà Crémazie, non plus que la nature de l’œuvre que nous avons entreprise, il ne quittera pas cette enceinte sans nous accorder ses sympathies.

Jusqu'ici, malheureusement, nous n'avons pu faire

autant que nous l’aurions souhaité : mais nous comptons que notre Club aura désormais des jours mieux remplis. On a parlé déjà d'élever un monument sur le tombeau du poète. M. Sylva Clapin émettait de nouveau ce vœu, il y a quelques jours, dans un journal de Montréal dont il est le correspondant parisien. Nous applaudissons de tout cœur à cette idée; mais s’il ne fallait compter, pour sa réalisation, que sur les sympathies du Monde auquel ce nouvel élan de justice en faveur du poète malheureux «a dû arracher pour sûr quelque secrète indignation, Île projet serait encore ajourné pour longtemps. En effet, c'est ce même journal qui, au mois de février 1889, quelque temps après la fondation de notre Club, discutait l’opportunité de notre choix de Crémazie comme patron. L'opportunité ! Dérision ! Mais faudra-t-il attendre qu'une génération ait passé par-dessus le souvenir du poète pour consacrer sa mémoire? Quand la pauvre petite croix de bois, qui est le seul ornement d’une tombe vénérée, aura été emportée par les vents d'automne et qu'on ne saura même plus où retrouver les restes du martyr du Hâvre, sera-t-ce alors le temps de lui ciseler un monument? Non, uous ne devons pas nous laisser arrêter par de telles considérations, basées plus sur la crainte de perdre tant d'abonnés que sur le sentiment d’un devoir d'honneur à remplir. Que les messieurs du Monde gardent leur encens pour les hourreaux de Riel, nous le voulons bien ; Wais pour nous, Canadiens des Etats-Unis, nous obéirons aux lois de la justice et de la reconnaissance, De mème que nous ne nous sommes pas inspirés du patriotisme de nos frères du Canada pour flétrir le meurtre judiciaire de Régina, de même nous ne consulterons encoré personne pour accomplir notre dessein. Et, je veux m'en tenir garant, vous verrez encore cette fois une unanimité qui jettera le trouble dans bien des cœurs et allumera

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peut-être des remords «ans les consciences qui en seront capables.

Esse quèm videri: telle est Ia devise du Club Crémazie et tels nous entendons être, comme notre patron a toujours été lui-même. Si là-bas on veut et l’on n’agit pas, ici nous voulons et nous agirons.

Oui, Mesdames et Messieurs,—et c'est mon dernier mot—nous avons voué un culte à la mémoire d’Octave Crémazie, et non seulement nous serons toujours orgueilleux de travailler sous son regard inspirateur, mais nous saluerons encore publiquement, chaque année, cette date du 16 avril, parce qu’elle est pour nous pleine de consolations et d’'espérances. Puissiez-vous vous associer encore à nos joies ; c’est le vœu que je forme en vous quittant, convaincu que vos sympathies tourneront autant à votre honneur qu’à celui de Crémazie.

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