‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 186 sur 216 · LE SYLPHE · texte numérisé non relu

LE SYLPHE

Soulevant d'un bras fort une pierre inutile ,

Traîne en sa tombe ouverte un tremblant fossoyeur.

c Bientôt, nains monstrueux, noirs de poudre et de cendre, Dans leur gouffre sans fond les Gnomes vont descendre. Le follet fantastique erre sur les roseaux.

Au frais Ondin s'unit l'ardente Salamandre, Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.

« Oh!... si pour amuser son ennui taciturne, Un mort, parmi ses os , m'enfermait dans son urne ! Si quelque nécromant , riant de mon effroi , Dans la tour d'où minuit lève sa voix nocturne , Liait mon vol paisible au sinistre beffroi !

« Que ta fenêtre s'ouvre !... Ah ! si tu me repousses, 11 me faudra chercher quelques vieux nids de mousses , A des lézards troublés livrer de grands combats.. .* Ouvre !... mes yeux sont purs , mes paroles sont douces Gomme ce qu'à sa belle un amant dit tout bas.

« Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes

Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles !...

J'ai la blancheur des lis où, le soir, nous fuyons;

Et les roses , nos sœurs , se disputent entre elles

Mon souffle de parfums et mon corps de rayons.

« Je veux qu'un rêve heureux te révèle ma gloire. Près de moi (ma Sylphide en garde la mémoire), Les papillons sont lourds, les colibris sont laids. Quand , roi vêtu d'azur, et de nacre, et de moire , Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.

« J'ai froid : l'ombre me glace, et vainement je pleure. Si je pouvais t'offrir, pour m' ouvrir ta demeure , Ma goutte de rosée ou mes corolles d'or !

Mais non : je n'ai plus rien, il faudra que je meure. Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.

« Que veux-tu qu'en dormant je t'apporte en échange? L'écharpe d'une fée, ou le voile d'un ange?

J'embellirai ta nuit des prestiges du jour !

Ton sommeil passera, sans que ton bonheur change > Des beaux songes du ciel aux doux rêves d'amour.

« Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide ! O Vierge, crois-tu donc que,* dans la nuit perfide, La voix du Sylphe errant cache un amant trompeur ? Ne me crains pas, c'est moi qui suis faible et timide, Et si j'avais une ombre, hélas ! j'en aurais peur. »

H pleurait. — Tout à coup, devant la tour antique , S'éleva, murmurant comme un appel mystique , Une voix.... ce n'était sans doute qu'un esprit ! Bientôt parut la dame à son balcon gothique : — On ne sait si ce fut au Sylphe qu'elle ouvrit.

Page 1