‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 188 sur 216 · A MONSIEUR J. F · texte numérisé non relu

A MONSIEUR J. F

Douce est la mort qui vient en bien aimant I Desportes, Sonnet, ,

« Monseigneur le duc de Bretagne A, pour les combats meurtriers, Convoqué de Nante à Mortagne, Dans la plaine et sur la montagne, lï arrière-ban de ses guerriers.

« Ce sont des barons dont les armes Ornent des forts ceints d'un fossé ; Des preux vieillis dans les alarmes, Des écuyers, des hommes d'armes ; L'un d'entre eux est mon fiancé.

« Il est parti pour l'Aquitaine Comme timbalier, et pourtant On le prend pour un capitaine, Rien qu'à voir sa mine hautaine, Et son pourpoint, d'or éclatant!

« Depuis ce jour, l'effroi m'agite.

J'ai dit, joignant son sort au mien :

a Ma patronne, sainte Brigitte, « Pour que jamais il ne le quitte, « Surveillez son ange gardien ! »

« J'ai dit à notre abbé : « Messire, « Priez bien pour tous nos soldats ! »

Et, comme on sait qu'il le désire, J'ai brûlé trois cierges de cire Sur la châsse de saint Gildas.

« A Notre-Dame de Lorette

J'ai promis, dans mon noir chagrin,

D'attacher sur ma gorgerette,

Fermée à la vue indiscrète,

Les coquilles du pèlerin.

« Il n'a pu, par d'amoureux gages, Absent, consoler mes foyers ; Pour porter les tendres messages, La vassale n'a point de pages, . Le vassal n'a pas d'écuyers.

« Il doit aujourd'hui de la guerre Revenir avec monseigneur ; Ce n'est plus un amant vulgaire ; Je lève un front baissé naguère, Et mon orgueil est du bonheur 1

« Le duc triomphant nous rapporte Son drapeau dans les camps froissé;

Venez tous sous la vieille porte Voir passer la brillante escorte, Et le prince, et mon fiancé 1

« Venez voir pour ce jour de fête Son cheval caparaçonné, Qui sous son poids hennit, s'arrête, Et marche en secouant la tête, De plumes rouges couronné !

« Mes sœurs, à vous parer si lentes, Venez voir près de mon vainqueur Ces timbales étincelantes Qui, sous sa main toujours tremblantes, Sonnent et font bondir le cœur !

« Venez surtout le voir lui-même Sous le manteau que j'ai brodé.

Qu'il sera beau î c'est lui que j'aime!

Il porte comme un diadème Son casque de crins inondé !

« L'Égyptienne sacrilège, M'attirant derrière un pilier, M'a dit hier (Dieu nous protège!) Qu'à la fanfare du cortège Il manquerait un timbalier.

« Mais j'ai tant prié, que j'espère!

Quoique, me montrant de la main Un sépulcre, son noir repaire,

La vieille aux regards de vipère M'ait dit : « Je t'attends là demain! »

< Volons ! plus de noires pensées !

Ce sont les tambours que j'entends.

Voici les dames entassées,

Les tentes de pourpre dressées, Les fleurs et les drapeaux flottants !

< Sur deux rangs le cortège ondoie :

D'abord, les piquiers aux pas lourds ; Puis, sous l'étendard qu'on déploie, Les barons, en robes de soie,

Avec leurs toques de velours.

« Voici les chasubles des prêtres ; Les hérauts sur un blanc coursier.

Tous, en souvenir des ancêtres, Portent l'écusson de leurs maîtres, Peint sur leur corselet d'acier.

« Admirez l'armure persane Des Templiers, craints de l'enfer; Et, sous la longue pertuisane, Les archers venus de Lausanne, Vêtus de buffle, armés de fer.

« Le duc n'est pas loin : ses bannières Flottent parmi les chevaliers ; Quelques enseignes prisonnières, Honteuses, passent les dernières. ...

Mes sœurs! Voici les timbaliers!... »

Elle dit, et sa vue errante Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ; Puis, dans la foule indifférente, Elle tomba, froide et mourante....

Les timbaliers étaient passés.

Octobre 4825.

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