A MONSIEUR LOUIS BOULANGER
Dames, oyez un conte lamentable.
Baïf.
C'était l'instant funèbre où la nuit est si sombre, Qu'on tremble à chaque pas de réveiller dans l'ombre Un démon , ivre encor du banquet des sabbats ; Le moment où , liant à peine sa prière , Le voyageur se hâte à travers la clairière ; C'était l'heure où Ton parle bas !
Deux francs-archers passaient au fond de la vallée , Là-bas! où vous voyez une tour isolée, Qui, lorsqu'en Palestine allaient mourir nos rois, Fut bâtie en trois nuits , au dire de nos pères , Par un ermite saint qui remuait les pierres Avec le signe de la croix.
Tous deux, sans craindre l'heure, en ce lieu taciturne, Allumèrent un feu pour leur repas nocturne ;
Puis ils vinrent s'asseoir, en déposant leur cor, Sur un saint de granit dont l'image grossière , Les mains jointes , le front couché dans la poussière , Avait l'air de prier encor.
Cependant sur la tour, les monts , les bois antiques, L'ardent foyer jetait des clartés fantastiques ; Les hiboux s'effrayaient au fond des vieux manoirs; Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame, Volaient , et par moments épouvantaient la flamme De leur grande aile aux ongles noirs !
Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune : « Portes-tu le cilice ? — Observes-tu le jeûne ? » Reprit l'autre , et leur rire accompagna leur voix. D'autres rires de loin tout à coup s'entendirent. Le val était désert, l'ombre épaisse; ils se dirent : « C'est l'écho qui rit dans les bois. »
Soudain à leurs regards une lueur rampante .
En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ; Les deux blasphémateurs , hélas ! sans s'effrayer, Jetèrent au brasier d'autres branches de chênes , Disant : « C'est, au miroir des cascades prochaines, Le reflet de notre foyer. »
Or cet écho (d'effroi qu'ici chacun s'incline ! ) C'était Satan , riant tout haut sur la colline ! Ce reflet , émané du corps de Lucifer, C'était le pâle jour qu'il traîne en nos ténèbres , Le rayon sulfureux qu'en des songes funèbres Il nous apporte de l'enfer !
Pource airaez-moy, cependant qu'estes belle.
Ronsard.
Écoute-moi , Madeleine !
L'hiver a quitté la plaine Qu'hier il glaçait encor.
Viens dans ces bois d'où ma suite Se retire , au loin conduite Par les sons errants du cor!
Viens ! on dirait , Madeleine , Que le Printemps, dont l'haleine Donne aux roses leurs couleurs, A cette nuit, pour te plaire , Secoué sur la bruyère Sa robe pleine de fleurs !
Si j'étais , 6 Madeleine , L'agneau dont la blanche laine Se démêle sous tes doigts!...
Si j'étais l'oiseau qui passe , Et que poursuit dans l'espace Un doux appel de ta voix ! . . .
Si j'étais, ô Madeleine, L'ermite de Tombelaine Dans' son pieux tribunal , Quand ta bouche à son oreille De tes péchés de la veille Livre l'aveu Virginal ! . . .
Si j'avais, ô Madeleine, L'œil du nocturne phalène, Lorsqu'au sommeil tu te rends , Et que son aile indiscrète De ta cellule secrète Bat les vitraux transparents ; . . .
Quand ton sein, ô Madeleine, Sort du corset de baleine, Libre enfin du velours noir; Quand , de peur de te voir nue , Tù jettes , fille ingénue , Ta robe sur ton miroir !
Si tu voulais , Madeleine, Ta demeure serait pleine De pages et de vassaux ; Et ton splendide oratoire Déroberait sous la moire La pierre de ses arceaux !
Situ voulais, Madeleine, Au lieu de la marjolaine Qui pare ton chaperon, Tu porterais la couronne
De comtesse ou de baronne, Dont la perle est le fleuron !
Si tu voulais, Madeleine,
Je te ferais châtelaine ;
Je suis le comte Roger;
Quitte pour moi ces chaumières ,
A moins que tu ne préfères
Que je me fasse berger!
Septembre 4825.