‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 128 sur 142 · LA FÉE · texte numérisé non relu

LA FÉE

L'Occident nébuleux est ma patrie heureuse.

Là, Yariant dans l'air sa forme vaporeuse, Fuit la blancbe nuée,... et de loin bien souvent Le mortel isolé qui , radieux, ou sombre ,

Poursuit un' songe ou pleure une ombre,

Assis, la contemple en rêvant !

Car il est des douceurs pour les âmes biessées Dans les brumes du lac sur nos bois balancées ; Dans nos monts où l'hiver semble à jamais s'asseoir ; Dans l'étoile, pareille à l'espoir solitaire,

Qui vient, quand le jour fuit la terre,

Mêler son orient au soir.

Nos cieux voilés plairont à ta douleur amèrc , Enfant, que Dieu retire et qui pleures ta mère ! Viens, l'écho des vallons, les soupirs du ruisseau, Et la voix des forêts au bruit des vents unie ,

Te rendront la vague harmonie

Qui t'endormait dans ton berceau !

Crains des bleus horizons le cercle monotone. Les brouillards , les vapeurs, le nuage qui tonne , Tempèrent le soleil dans nos cieux parvenu ; Kt l'œil voit au loin fuir leurs lignes nébuleuses,

Comme des flottes merveilleuses

Qui viennent d'un monde inconnu !

C'est pour moi que les vents font, sur nos mers bruyantes , Tournoyer l'air et Tonde en trombes foudroyantes; La tempête à mes chants suspend son vol fatal ; L'arc-en-ciel pour mes pieds , qu'un or fluide arrose ,

Comme un pont de nacre , se pose

Sur les cascades de cristal.

Du moresque Alhambra j'ai les frêles portiques; J'ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques t Où la mer de Staffa brise un flot inégal ; Et j'aide le pécheur, roi des vagues brumeuses ,

A bâtir ses huttes fumeuses

Sur les vieux palais de Fingal.

Épouvantant les nuits d'une trompeuse aurore , Là , souvent à ma voix un rouge météore Croise en voûte de feu ses gerbes dans les airs , Et le chasseur, debout sur la roche pendante , Croit voir une comète ardente Baignant ses flammes dans les mers !

Viens, jeune âme, avec moi, de mes sœurs obéie,

Peupler de gais follets la morose abbaye;

Mes nains et mes géants te suivront à ma voix ;

Viens , troublant de ton cor les monts inaccessibles , Guider ces meutes invisibles Qui la nuit chassent dans nos bois.

Tu verras les barons, sous leurs tours féodales, De l'humble pèlerin détachant les sandales; Et les sombres créneaux d'écussons décorés; Et la dame tout bas priant , pour un beau page ,

Quelque mystérieuse image

Peinte sur des vitraux dorés.

C'est nous qui , visitant les gothiques églises , Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises; Quand la lune du tremble argenté les rameaux , Le pâtre voit dans l'air, avec des chants mystiques ,

Folâtrer nos chœurs fantastiques

Autour du clocher des hameaux.

De quels enchantements l'Occident se décore ! — Viens , le ciel est bien loin , ton aile est faible encore ! Oublie en notre empire un voyage fatal.

Un charme s'y révèle aux lieux les plus sauvages ; Et l'étranger dit nos rivages Plus doux que le pays natal !

Et l'enfant hésitait, et déjà moins rebelle Écoutait des esprits l'appel fallacieux ; La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle ! — Soudain il disparut à leur vue infidèle...

Il avait entrevu les cieux !

Juillet 1824.

FIN

ODES

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