‹ Odes et balladesChapitre 10 sur 152 · LES VIERGES DE VERDUN · texte numérisé non relu

LES VIERGES DE VERDUN

Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; — J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez. Qu'il ait rejailli sur ma tète ?

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?

Ce sang... je n'en suis point coupable ! Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable : Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor. Qu'exigez- vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ; Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?

Pourquoi troublez-vous mon repos ?

Pourquoi m 'apportez- vous ma lyre frémissante ? Demandez-vous des chants à ma voix innocente,

Et des remords à vos bourreaux ?

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes.

Siège le sombre tribunal.

L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes

S'agitent d'un rire infernal.

C'est Tin ville : on le voit, au nom de la patrie. Convier aux forfaits cette horde flétrie

D'assassins, juges à leur tour ;

Le besoin du sang le tourmente ; Et sa voix homicide à la hache fumante

Désigne les têtes du jour.

Il parle : ses licteurs vers l'enceinte fatale

Traînent les malheureux que sa fureur signale ;

Les portes devant eux s'ouvrent avec fraoas ;

Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées. De leurs compagTics entourées.

Paraissent parmi les soldats.

6o ODES ET BALLADES

Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;

Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,

Et repose sur l'innocence Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées. Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers, Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées.

Rendu les monstres aux enfers !

Que faisaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ; Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire. Voyait Moreau monter au char de la victoire.

Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères.

Couvrant nos cyprès de lauriers.

Vers Paris lentement reportaient leurs bannières, Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers. Verdun, premier rempart de la France opprimée. D'un roi libérateur crut saluer l'armée. -

En vain tonnaient d'horribles lois ; Verdun se revêtit de sa robe de fête.

Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête

Au monarque vengeur des rois.

Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime !) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.

Ah ! pareilles à la victime, La hache à vos regards se cachait sous des fleurs. Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance. Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence. Combattaient nos tyrans encor mal affermis. Vos nobles cœucs ont plaint de si nobles misères ;

LES VIERGES DE VERDUN 6i

Votre or a secouru ceux qui furent nos frères Et n'étaient pas nos ennemis.

Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme, Sera donc l'arrêt de leur mort !

Mais non, l'accusateur, que leur aspect enflamme. Tressaille d'un honteux transport.

Il veut, vierges, au prix d'un affreux sacrifice,

En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;

Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.

Du mépris qui le couvre acceptez le partage.

Souillez-vous d'un forfait, l'infârne aréopage Vous absoudra de vos vertus.

Répondez-moi, vierges timides ; Oui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ? Dites, qui fit rouler dans vos regards humides

Les pleurs généreux du courroux ?

Je le vois à votre courage :

Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait. Coupables de pitié pour des français fidèles. Vous n'auriez pas voulu, devant des lois cruelles.

Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'an'êt dicté par la fureur.

Dans un muet murmure, étouffé par la crainte. Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures,

O vierges ! cncor quelques heures...

Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans rémord.

Coupez ces longues chevelures.

Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures. Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ;

Les anges vous rendront ces symboles touchants ;

Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête

Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants.

Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence,

Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ;

Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ;

Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudâmes

Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ;

Martyres, dont l'encens plaît au Martin: divin î

Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres ;

Des visions troublaient mes sens épouvantés ;

Les spectres sur mon front balançaient dans les om.bres

De longs hnceuls ensanglantés.

Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres,

M'apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ; Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ; Je me retrouvai seul, et je pleurais encore

Quand ma lyre ne chantait plus 1

Octobre i8i{

ODE QUATRIÈME

Un des effets des révolutions est d'attrister le caractère des peuples. Cela se voit en France, cela s'était vu en Angleterre. Ces grandes comnaotions ouvrant violemment le cœur de l'homme, on en découvre le fond qu'on n'aperçoit jamais sans effroi et sans douleur.

F, DE La Mennais. Pensées diverses.

Pudor inde et miseratio.

Tacite.

Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile ; Dans le démon vainqueur on voit l'ange proscrit ; L'anatlième éternel, qui poursuit son étoile.

Dans ses succès même est écrit.

Il est, lorsque des cieux nous oublions la voie.

Des jours, que Dieu sans doute envoie

Pour nous rappeler les enfers ; Jours sanglants qui, Voués au triomphe du crime. Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme.

Apparaissent sur l'univers.

Poëtes qui toujours, loin du siècle où nous sommes, Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités, Cherchez des attentats tels que la voix des hommes

N'en ait point encor racontés.

Si quelqu'un vient à vous vantant la jeune France,

Nos exploits, notre tolérance.

Et nos temps féconds en bienfaits.

Soyez contents ; lisez nos récentes histoires, Évoquez nos vertus, inteiTogez nos gloires :

Vous poun-ez choisir des forfaits !

Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre Votre lyre de bronze, ô chantres des remords ! Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre,

Et venger la cause des morts.

Je voudrais, un moment, troublant l'impur Génie,

Arrêter sa gloire impunie

Qu'on pousse à l'immortalité ; Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides. Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides.

L'esquif sur les mers emporté !

Quiberon vit jadis, sur son bord sohtaire, Des français assaillis s'apprêter à mourir. Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire.

Et les rangs désarmés s'ouvrir.

Pour sauver ses soldats l'rm d'eux offrit sa tête ;

L'autre accepta cette conquête.

De leur traité gage inhumain ; Et nul guerrier ne crut ^a promesse frivole. Car devant les drapeaux, tém.oins de leur parole.

Tous deux s'étaient donné la main !

La phalange fidèle alors hvra ses armes.

Ils marchaient ; une armée environnait leurs pas,

Et le peuple accourait, en répandant des larmes.

Voir ces preux, sauvés du trépas.

Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ;

Ce fut un vieux temple, sans prêtres.

Qui reçut ces vengeurs des rois ; Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte. Et, pour se consoler, dans cette prison sainte,

Leurs yeux en vain cherchaient la croix.

Tous prièrent ensemble, et, d'une voix plaintive. Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux. Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :

C'était lui qui mourait pour tous ; C'était Sombreuil, leur chef. Jeune et plein d'espérance,

L'heure de son trépas s'avance ;

Il la salue avec ferveur.

Le supplice, entouré des apprêts funéraires, Est beau pour un chrétien, qui, seul, va pour ses frères

Expirer, semblable au Sauveur.

« Oh ! cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches. Guerriers ; votre salut prévient tant de doideurs ! Combien à votre mort vos amis et vos proches.

Hélas ! auraient versé de pleurs !

Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;

A vos épouses, à vos mères,

Conservez vos jours précieux.

On vous rendra la paix, la liberté, la vie ; Tout ce bonheur n'a rien que mon cœur vous envie ;

Vous, ne m'enviez pas les cieux. »

Le sinistre tambour sonna l'heure dernière,

Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir.

La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère, —

Et le héros devint martj-T.

L'exhortant de la voix et de son saint exemple.

Un évêque, exilé du temple.

Le suivit au funeste lieu ; Afin que le vainqueur vît, dans son camp rebelle,

fleurir, près d'un soldat à son prince fidèle. Un prêtre fidèle à son Dieu !

Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire. Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ; Celui qui monte au ciel, brillant de tant de gloire.

N'a pas besoin de chants de deuil !

Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ;

Captifs, la liberté chérie

Se montre à vous dans l'avenir.

Oui, de vos longs malheurs cha.ntez la fin prochaine ; Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;

Chantez ! votre exil va finir.

En effet, — des cachots la porte à grand bruit roule. Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ; Des chefs et des soldats l'environnent en foule,

En invoquant la liberté !

« Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... >)

Quelques-uns s'empressent de suivre

Les bourreaux devenus meilleurs.

« Adieu, leur cnait-on, adieu, plus de souffrance ; Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France !

Ils 'devaient se revoir ailleurs.

Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières.

Arrive un sourd fracas, par l'écho répété ;

C'étaient leurs fiers vainqueurs qui déhvraient leurs frères. Et qui remplissaient leur traité !

Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les sm-prendre Aucun d'eux ne savait comprendre Qu'on pût se jouer des serments ;

Ils disaient aux soldats : « Votre foi nous protège ! »

Et, pour toute réponse, un lugubre cortège Les traîna sur des corps fumants !

L e jour fit place à Tombre et la nuit à l'aurore.

Hélas ! et, pour mourir traversant la cité.

Les crédules proscrits passaient, passaient encore.

Aux jreux du peuple épouvanté 1 Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire,

A ses compagnons de martyre

Les malheurs qu'il avait soufferts ; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Regrettant seulement qu'il fallût un parjure

Pour les im.mcler dans les fers.

A coups multipliés la hache abat les chênes. Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil. Égorge lentement le lion dont ses chaînes

Ont surpris le noble sommeil.

On massacra longtemps la tribu sans défense.

A leur mort assistait la France,

Jouet des bourreaux triom.phants ; Comme jadis, aux pieds des idoles impures. Tour à tour, une veuve, en de longues tortures.

Vit expirer ses sept enfants.

C'étaient là les vertus d'un sénat qu'on nous vante !

Le sombre esprit du mal sourit en le créant ;

Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante.

En son sein portait son néant.

Le colosse de fer s'est dissous dans la fange.

L'anarchie, alors que tout change.

Pense voir ses œuvres durer ; ' Mais ce Pygmahon, dans ses travaux frivoles. Ne peut donner la vie aux horribles idoles

Qu'il se fait pour les adorer.

On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes^ Prier au champ fatal où ces preux sont tombés, Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes.

Et les vieillards lents et courbés. Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence.

Là, nul n'implore la vengeance,

Tous demandent le repentir ; Et chez ces vieux bretons, témoins de tant de crimes, Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes.

Souvent lui-même est un mart^T.

Du II au 17 février 1821.

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