‹ Odes et balladesChapitre 110 sur 152 · PREFACE DE FEVRIER · texte numérisé non relu

PREFACE DE FEVRIER

Ce livre a obtenu le seul genre de succès que l'auteur puisse ambitionner en ce moment de crise et de révolution littéraire : vive opposition d'un côté, et peut-être quelque adhésion, quelque sympathie de l'autre.

Sans doute, on pourrait quelquefois se prendre à regretter ces époques plus recueillies ou plus indifférentes, qui ne soulevaient ni combats ni orages autour du paisible travail du poëte, qui ] 'écoutaient sans l'interrompre et ne mêlaient point de clameurs à son chant. ^lais les choses ne vont plus ainsi. Qu'elles soient comme elles sont.

D'ailleurs tous les inconvénients ont leurs avantages. Oui veut la liberté de l'art doit vouloir la liberté "de la critique ; et les luttes sont toujours bonnes. Malo periculosam lihertatem.

L'auteur, selon son habitude, s'abstiendra de répondre ici aux critiques dont son li\Te a été l'objet. Ce n'est pas que plusieurs de ces critiques ne soient dignes d'attention et de réponse ; mais c'est qu'il a toujours répugné aux plaidoyers et aux apologies. Et puis, confirmer ou réfuter des critiques, c'est la besogne du temps.

Cependant il regrette que quelques censeurs, de bonne foi d'ailleurs, se soient fomié de lui une fausse idée, et se soient mis à le traiter sans plus de façon qu'une hypothèse, le construisant a pnori conune

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une abstraction, le refaisant de toutes pièces, de manière que lui, poëte, homme de fantaisie et de caprice, mais aussi de conviction et de probité, est devenu sous leur plume un être de raison, d'étrange sorte, qui a dans une main un système pour faire ses livres, et dans l'autre une tactique pour les défendre. Quelques-uns ont été plus loin encore, et, de ses écrits passant à sa personne, l'ont taxé de présomption, d'outrecuidance, d'orgueil, et, que sais-je ? ont fait de lui une espèce de jeune Louis XIV entrant dans les plus graves questions, botté, éperonné et une cravache à la main.

Il ose affirmer que ceux qui le voient ainsi le voient mal.

Quant à lui, il n'a nulle illusion sur lui-même. Il sait fort bien que le peu de bruit qui se fait autour de ses livres, ce ne sont pas ces livres qui le font, mais simplement les hautes questions de langue et de littérature qu'on juge à propos d'agiter à leur sujet. Ce bruit vient du dehors et non du dedans. Ils en sont l'occasion et non la cause. Les personnes que préoccupent ces graves questions d'art et de poésie ont semblé choisir un moment ses ouvrages comme une arène, pour y lutter. ]\îais il n'y a rien là qu'ils doivent à leur mérite propre. Cela ne peut leur donner tout au plus qu'une importa.nc6 passagère, et encore est-ce beaucoup dire. Le terrain le plus vulgaire gagne un certain lustre à devenir champ de bataille. AusterJitz et Marengo sont de grands noms et de petits villages.

Février 1829.

24. Alors le Seigneur fit descendre du ciel saf Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu.

23. Et il perdît ces vïlïes avec tous leurs habitants, tout le pays à l'entour avec ceux qui l'habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur la terre.

(Genèse, xix.)

rLA voyez-vous passer, la nuée au flanc noir ? Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir.

Morne comme un été stérile ?

On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit. Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit De l'embrasement d'une ville,

D'où vient-elle ? des cieux, de la mer ou des monts ? Est-ce le char de feu qui porte des démons

A quelque planète prochaine ?

O terreur ! de son sein, chaos mystérieux, D'où vient que pai" moments un éclair furieux

Comme nn loag serpent sô déchaîne "

'^La mer ! partout la mer ! des flots, des flots encor. L'oiseau fatigue en vain son inégal essor.

Ici les flots, là-bas les ondes ; Toujours des flots sans fin par des flots repoussés ; L'œil ne voit que des flots dans Tabîme entassés

Rouler sous les vagues profondes.

Parfois de grands poissons, à fleur d'eau voyageant, Font reluire au soleil leurs nageoires d'argent.

Ou l'azur de leurs larges queues.

La mer semble un troupeau secouant sa toison : Mais un cercle d'airain ferme au loin l'horizon ;

Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues.

Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu. Non ! — Il reprit son vol sous le souffle de Dieu.

Un golfe aux vertes collines Se mirant dans le flot clair ! — Des buffles, des javelines.

Et des chants joyeux dans l'air !

C'était la tente et la crèche, La tribu qui chasse et pêche.

Oui vit libre, et dont la flèche Jouterait avec l'éclair.

Pour ces errantes familles Jamais T air ne se corrompt.

Les enfants, les jeunes filles, • Les guerriers dansaient en rond.

Autour d'un feu sur la grève Que le vent courbe et relève, Pareils aux esprits qu'en rêve On voit tourner sur son front.

Les vierges aux seins d'ébène.

Belles comme les beaux soirs.

Riaient de se voir à peine Dans le cuivre des miroirs ; D'autres, joyeuses comme elles, Faisaient jaillir des mamelles De leurs dociles chamelles Un lait blanc sous leurs doigts noirs-

Les hommes, les femmes nues.

Se baignaient au gouffre amer. — Ces peuplades inconnues.

Où passaient-elles hier ? — La voix gi-êle des cymbales.

Qui fait hennir les cavales.

Se mêlait par intervalles Aux bruits de la grande mer.

I,a nuce im moment hésita dans Tespace.

— Est-ce là ? — Nul ne sait qui lui répondit : — Passe !

L'Egypte ! — Elle étalait, toute blonde d'épis. Ses champs, bariolés comme un riche tapis,

Plaines que des plaines prolongent ; L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent Se disputent l'Egypte : elle rit cependant

Entre ces deux mers qui la rongent.

Trois monts bâtis par l'homme au loin perçaient les cieu: D'un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux

Leurs bases de cendre inondées ; Et, de leur faîte aigu jusqu'aux sables dorés, Allaient s'élargissant leurs monstrueux degrés.

Faits pour des pas de six coudées.

Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert, Les gardaient, sans qu'il fût vent de flamme au déserl

Qui leur fît baisser la paupière.

Dix vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port Une ville géante, assise sur le bord.

Baignait dans l'eau ses pieds de pierre.

On entendait mugir le semoun meurtrier, Et sur les cailloux blancs les écailles crier

Sous le ventre des crocodiles.

Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet. Comme une peau de tigre, au couchant s'allongeait

Le Nil jaune, tacheté d'îles.

L'astre-roi se couchait. Calme, à l'abri du vent, La mer réflécliissait ce globe d'or vivant.

Ce monde, âme et flambeau du nôtre ; Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,

Comme deux rois amis, on voyait deux soleils Venir au-devant l'un de l'autre.

— Où faut-il s'arrêter ? dit la nuée encor.

— Cherche ! dit une voix dont trembla le Thabor»

Du sable, puis du sable !

Le désert ! noir chaos Toujours inépuisable En monstres, en fléaux !

Ici rien ne s'arrête.

Ces monts à jaune crête, Quand souffle la tempête.

Roulent comme des flots I

Parfois, de bruits profanes Troublant ce Heu sacré.

Passent les caravanes D'Ophir ou de Membre.

L'œil de loin suit leur foule Qui sur l'ardente houle Ondule et se déroule Comme un serpent marbré.

Ces solitudes mornes.

Ces déserts sont à Dieu ; Lui seul en sait les bornes.

En marque le milieu.

Toujours plane une bnime Sur cette mer qui fume Et jette pour écume Une cendre de feu-

— Faut-il changer en lac ce désert ? dit la nue.

' — Plus loin ! dit l'autre voix du fond des cieux venue.

Comme un énorme écueil sur les vagues dressé, Comme un amas de tours, vaste et bouleversé.

Voici Babel, déserte et sombre.

Du néant des mortels prodigieux témoin, Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin

Quatre montagnes de son ombre.

L'édifice écroulé plongeait aux cieux profonds. Les ouragans captifs sous ses larges plafonds

Jetaient une étrange harmonie.

Le genre humain jadis bourdonnait à l'entour, Et sur le globe entier Babel devait un jour

Asseoir sa spirale infinie.

Ses escaliers devaient monter jusqu'au zénith. Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit

N'avait pu fournir qu'une dalle ; Et des sommets nouveaux d'autres sommets chargés Sans cesse surgissaient aux yeux découragés

Sur sa tête pyramidale.

Les boas monstrueux, les crocodiles verts. Moindres que des lézards sur ses murs entr'ouverts.

Glissaient parmi les blocs superbes ; Et, colosses perdus dans ses larges contours. Les palmiers chevelus, pendant au front des tours.

Semblaient d'en bas des touffes d'herbes.

Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ; Une forêt croissait sous ses piliers obscurs

Multipliés par la démence ; Des essaims d'aigles roux et de vautours géants Jour et nuit tournoyaient à ses porches béants,

Comme autour d'une ruche immense.

— Faut-il l'achever ? dit la nuée en courroux.

— Marche ! — Seigneur, dit-elle, où donc m'emportez-vous ?

Voilà que deux cités, étranges, inconnues. Et d'étage en étage escaladant les nues, Apparaissent, dormant dans la brume des nuits. Avec leurs dieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruits. Dans le même vallon c'étaient deux sœurs couchées. L'ombre baignait leurs tours par la lune ébauchées ; Puis l'œil entrevoyait, dans le chaos confus. Aqueducs, escaliers, piliers aux larges fûts. Chapiteaux évasés ; puis un groupe difforme D'éléphants de granit portant un dôme énorme ; Des colosses debout, regardant autour d'eux Ramper des monstres nés d'accouplements hideux ;

Des jardins suspendus, pleins de fleurs et d*arcades

Et d'arbres noirs penchés sur de vastes cascades ;

Des temples, où siégeaient sur de riches carreaux

Cent idoles de jaspe à têtes de taureaux ;

Des plafonds d'un seul bloc couvrant de vastes salles.

Où, sans jamais lever leurs têtes colossales.

Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous,

Des dieux d'airain, posant leurs mains sur leurs genoux

Ces rampes, ces palais, ces sombres avenues

Où partout surgissaient des formes inconnues,

Ces ponts, ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours.

Effrayaient l'œil perdu dans leurs profonds détours ;

On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres.

Monter comme des caps ces édifices sombres,

Immense entassement de ténèbres voilé !

Le ciel à l'horizon scintillait étoile.

Et, sous les mille arceaux du vaste promontoire,

Brillait comme à travers une dentelle noire.

Ah ! villes de l'enfer, folles dans leurs désirs !

Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs.

Chaque toit recelait quelque mystère immonde,

Et, comme un double ulcère, elles souillaient le monde

Tout dormait cependant ; au front des deux cités, A peine encor glissaient quelques pâles clartés. Lampes de la débauche, en naissant disparues, Derniers feux des festins oubliés dans les nies. De grands angles de mur, par la lune blanchis. Coupaient l'ombre, ou tremblaient dans une eau réfléchis. Peut-être on entendait vaguement dans les plaines S'étouffer des baisers, se mêler des haleines, Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour. Murmurer mollement d'une étreinte d'amour ; Et le vent, soupirant sous le frais sycomore. Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe.

C'est alors que passa le nuage noirci,

Et que la voix d'en haut lui cria : — C'est ici !

Le nuage éclate 1 La flamme écarlate Déchire ses flancs, L'ouvre comme un gouffre, Tombe en flots de soufre Aux palais croulants, Et jette, tremblante.

Sa lueur sanglante Sur leurs frontons blancs.

Gomorrhe ! Sodome !

De quel brûlant dôme Vos murs sont couverts [ L'ardente nuée Sur vous s'est ruée, 0 peuple pervers !

Et ses larges gueules Sur vos têtes seules Soufflent leurs éclairs.

Ce peuple s'éveille.

Qui dormait la veille Sans penser à Dieu.

Les grands palais croulent.

Mille chars qui roulent Heurtent leur essieu ; Et la foule accrae Trouve en chaque me Un fleuve de feu.

4i6 LES ORIENTALES

Sur ces tours altières, Colosses de pierres Trop mal affermis, Abondent dans l'ombre Des mourants sans nombre Encore endormis.

Sur des murs qui pendent Ainsi se répandent De noires fourmis !

Se peut-il qu'on fuie Sous l'horrible pluie ?

Tout périt, hélas !

Le feu qui foudroie Bat les ponts qu'il broie.

Crève les toits plats, Roule, tombe, et brise Sur la dalle grise Ses rouges éclats.

Sous chaque étincelle Grossit et ruisselle Le feu souverain.

Vermeil et limpide, Il court plus rapide Qu'un cheval sans frein ; Et l'idole infâme, Croulant dans la flamme.

Tord ses bras d'airain.

Il gronde, il ondule.

Du peuple incrédule Rompt les tours d'argent ; Son flot vert et rose.

Que le soufre arrose.

Fait, en les rongeant.

Luire les murailles Comme les écailles D'un lézard changeant.

Il fond comme cire Agate, porphyre, Pierres du tombeau.

Ploie, ainsi qu'un arbre.

Le géant de marbre Qu'ils nommaient Nabo, Et chaque colonne Brûle et tourbillonne Comme un grand flambeau !

En vain quelques mages Portent les images Des dieux du haut Heu ; En vain leur roi penche Sa tunique blanche Sur le soufre bleu ; Le flot qu'il contemple Emporte leur temple Dans ses plis de feu.

Plus loin il charrie Un palais, où crie Un peuple à l'étroit ; L'onde incendiaire Mord l'îlot de pierre Qui fume et décroît.

Flotte à sa surface.

Puis fond et s'efface Comme un glaçon froid.

4i8 LES ORIENTALES

Le grand, prêtre arrive

Sur l'ardente rive

D'où le reste a fui.

Soudain sa tiare

Prend feu comme un phare.

Et pâle, ébloui,

Sa main qui l'arrache

A son front s'attache,

Et brûle avec lui.

Le peuple, hommes, femmes, Court... Partout les flammes Aveuglent ses yeux ; Des deux villes mortes Assiégeant les portes A flots furieux, La foule maudite Croit voir, interdite.

L'enfer dans les cieux !

On dit qu'alors, ainsi que pour voir un suppHce Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison. On vit de loin Babel, leur fatale comphce. Regarder par-dessus les monts de l'horizon. On entendit, durant cet étrange mystère. Un grand bmit qui remplit le monde épouvanté. Si profond qu'il troubla, dans leur morne cité, Jusqu'à ces peuples sourds qui \dvent sous la terre.

Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnés Ne put fuir de ces murs croulants et calcinés.

Pourtant, ils levaient leurs mains viles, Et ceux qui s'embrassaient dans un dernier adieu. Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu

Versait un volcan sur leurs villes.

Contre le feu vivant, contre le feu divin,

De larges toits de marbre ils s'abritaient en vain.

Dieu sait atteindre qui le brave.

Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punit Frappait ces dieux muets, dont les yeux de granit

Soudain fondaient en pleurs de lave.

Ainsi tout dispanit sous le noir tourbillon. L'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon !

Dieu brûla ces mornes campagnes.

Rien ne resta debout de ce peuple détruit, Et le vent inconnu qui souffla cette nuit

Changea la forme des montagnes.

Aujourd'hui le palmier qui croît sur le rocher Sent sa feuille jaunir et 3a tige sécher

A cet air qui brûle et qui pèse.

Ces villes ne sont plus ; et, miroir du passé, Sur leurs débris éteints s'étend un lac glacé.

Qui fume comme mie fournaise !

F I* novembre 1838,

Faire sans dire.

Vieille devise.

Lorsqu'un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;

Que ses voiles carrées Pendent le long des mâts, par les boulets de fer

Largement déchirées ;

Qu'on n'y voit que des morts tombés de toutes parts

Ancres, agrès, voilures, Grands mâts rompus, tramant leurs cordages épars

Comme des chevelures ;

Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit.

Tourne ainsi qu'une roue ; Qu'un flux et qu'un reflux d'hommes roule et s'enfuit

De la poupe à la proue ;

Lorsqu'à la voix des chefs nul soldat ne répond ;

Que la mer monte et gronde ; Que les canons éteints nagent dans l'entre-pont,

S 'entre-choquant dans l'onde ;

Qu'on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin

Sa blessure béante.

Et saigner, à travers son armure d'airain,

La galère géante ; •

Qu'elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,

La carène entr'ouverte.

Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant

Argenté l'onde verte ;

Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s'abat

Sur la nef qu'il foudroie ; Tel un aigle puissant pose, après le combat.

Son ongle sur sa proie !

Puis, il pend au grand mât, comme au front d'une tour. Son drapeau que l'air ronge.

Et dont le reflet d'or dans l'onde, tour à tour. S'élargit et s'allonge.

Et c'est alors qu'on voit les peuples étaler

Les couleurs les plus fières, Et la pourpre, et l'argent, et l'azur onduler

Aux plis de leurs bannières.

Dans ce riche appareil leur orgueil insensé

Se flatte et se repose.

Comme si le flot noir, par le flot effacé.

En gardait quelque chose.

Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi.

Sur ses poupes mouvantes, L'héraldique lion qui fait rugir d'eftroi

Les lionnes vivantes.

Le pavillon de Naple est éclatant dans l'air.

Et quand il se déploie On croit voir ondoyer de la poupe à la mer

Un flot d'or et de soie-

Espagne peint aux plis des drapeaiix voltigeant

Sur ses flottes avares, Léon aux lions d'or, Castille aux tours d'argent.

Les chaînes des Navarres.

Rome a les clefs ; IMilan, l'enfant qui hurle encor Dans les dents de la guivre ;

Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d'or Sur leurs robes de cuivre.

Stamboul la turque autour du croissant abhorré Suspend trois blanches queues ;

L'Amérique enfin libre étale un ciel doré Semé d'étoiles bleues=

L'Autriche a l'aigle étrange, aux ailerons dressés.

Qui, brillant sur la moire.

Vers les deux bouts du monde à la fois menacés

Tourne une tête noire.

L'autre aigle au double front, qui des czars suit les lois

Son antique adversaire, Comme elle regardant deux mondes à la fois.

En tient un dans sa serre,

L'Angleterre en triomphe impose aux flots, amers

Sa splendide oriflamme.

Si riche qu'on prendrait son reflet dans les mers

Pour l'ombre d'une flamme.

C'est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux

Flotter leurs armoiries.

Et condamnent les nefs conquises sur les eaux

A changer de patries.

Ils trament dans leurs rangs ces voiles dont le sort

Trompa les destinées, Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port

Leurs flottes blasonnées.

Aux navires captifs toujours ils appendront Leurs drapeaux de victoire.

Afin que le vaincu porte écrite à son front Sa honte avec leur gloire.

Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon

Suit la barque hardie, Sur les vaisseaux qu'il prend, comme son paviUon,

Arbore l'incendie.

7 novembre 1828.

O horrible ! O horrible ! most horrible ! Shakespeare. Hamlet.

Le dôme obscur des nuits, semé d*astres sans nombr« Se mirait dans la mer resplendissante et sombre ; La riante Stamboul, le front d'ombres voilé, Semblait, couchée au bord du golfe qui l'inonde, Entre les feux du ciel et les reflets de Tonde, Dormir dans un globe étoile.

On eût dit la cité dont les esprits nocturnes Bâtissent dans les airs les palais taciturnes, A voir ses grands harems, séjours des longs ennuis. Ses dômes bleus, pareils au ciel qui les colore, Et leurs mille croissants, que semblaient faire éclore Les rayons du croissant des nuits.

L'œil distinguait les tours par leurs angles marquées, Les maisons aux toits plats, les flèches des mosquées. Les moresques balcons en trèfles découpés. Les vitraux se cachant sous des grilles discrètes. Et les palais dorés, et comme des aigrettes Les palmiers sur leur front groupés.

Là, de blancs minarets dont Taiguille s'élance Tels que des mâts d'ivoire armés d'un fer de lance ;

Là, des kiosques peints ; là, des fanaux changeants ; Et sur le vieux sérail, que ses hauts murs décèlent. Cent coupoles d'étain, qui dans l'ombre étincellent Comme des casques de géants.

Le sérail !... Cette nuit il tressaillait de joie. Au son des gais tam.bours, sur des tapis de soie. Les sultanes dansaient sous son lambris sacré. Et, tel qu'un roi couvert de ses joyaux de fête. Superbe, il se montrait aux enfants du prophète, De six mille têtes paré !

Livides, Toeil éteint, de noirs cheveux chargées. Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées. Les terrasses de rose et de jasmin en fleur ; Triste comme un ami, comme lui consolante, La lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur.

Dominant le sérail, de la porte fatale Trois d'entre elles marquaient l'ogive orientale ; Ces têtes, que battait l'aile du noir corbeau. Semblaient avoir reçu l'atteinte meurtrière, L'une dans les combats, l'autre dans la prière, La dernière dans le tombeau.

On dit qu'alors, tandis qu'immobiles comme elles Veillaient stupidement les mornes sentinelles, Les trois têtes soudain parlèrent ; et leurs voix Ressemblaient à ces chants qu'on entend dans les rêves. Aux bruits confus du flot qui s'endort sur les grèves. Du vent qui s'endort dans les bois.

in

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