LE ^REPAS LIBRE
n y avait à Rome un antique usa§;e : la veille de l'exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public appelé le Repas libre.
Chateaubriand. Les Martyrs,
Lorsqu'à Tantique Ol3rmpe immolant TÉvangile, Le préteur, appuyant d'un tribunal fragile
Ses temples odieux, Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie. Victimes qu'attendaient, acharnés sur leur proie.
Les tigres et les dieux ;
Rome offrait un festin à leur élite sainte ; Comme si, sur les bords du calice d'absinthe
Versant un peu de miel, Sa pitié des martyrs ignorait l'énergie, Et voulait consoler par une folle orgie
Ceux qu'appelait le ciel.
La pourpre recevait ces con\aves austères ; Le falerne ccumait dans de larges cratères
Ceints de myrtes fleuris ; Le miel d'Hybla dorait les vins de JVlalvoisie,
Et, dans les vases d'or, les parfums de l'Asie Lavaient leurs pieds meurtris.
Un art profond, mêlant les tribus des trois mondes. Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes
Pour ce libre repas ; On eût dit qu'épuisant la prodigue nature, Sybaris conviait aux banquets d'Épicure
Ces élus du trépas.
Les tigres cependant s'agitaient dans leur chaîne : Les léopards*captifs de la sanglante arène
Cherchaient le noir chemin ; Et bientôt moins cruels que les femmes de Rome, Ces monstres s'étonnaient d'être applaudis par l'homme.
Baignés de sang humain.
On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres. Telle une main servile à de dédaigneux maîtres
Offre un mets savoureux.
Lorsqu'au pompeux banquet siégeait leur saint conclave, La pâle mort, debout, comme un muet esclave.
Se tenait derrière eux.
G rois ! comme un festin s'écoule votre vie. La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie.
Brille dans votre main ; Mais au concert joyeux de la fête éphémère Se mêle le cri sourd du tigre populaire
Qui vous attend demain !
ODE SIXIEME
Christus nos liberavit.
Où est l'esprit du Seigneur, là aussi est la liberté. Saint Paul, Épitie aux Corinthiens.
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire, Tout fuit le temple en deuil de splendeur dépouillé ; ^lais le prêtre fidèle, à genoux sur la pierre, Prodigue plus d'encens, répand plus de prière, Courbe plus bas son front devant l'autel souiUé.
Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse ! Sœur auguste des rois, fille sainte de Dieu, Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse.
Non, je ne t'ai point dit adieu !
Car mon luth est de ceux dont les voix importunes
Pleurent toutes les infortunes.
Bénissent toutes les vertus.
Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arè^ic,
Du linceul des martjTS vêtus.
is Vd^^Q où le cœur porte un souffle magnanime, Ni l'homme à l'avenir jette un défi sublime
Et montre à sa menace mn sourire hardi ; Avant l'heure où périt la fleur de l'espérance,
Quand l'âme, lasse de souffrance.
Passe du frais matin à l'aride midi ;
Je disais : « O salut, \derge aimable et sévère ! Le monde, ô Liberté,, suit tes nobles élans ; Comme une jeune épouse il t'aime, et te révère
Comme une aïeule en cheveux blancs !
Salut 1 tu sais, de l'âme écartant les entraves,
Descendre au cachot des esclaves
Plutôt qu'au palais des tyrans ; Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse, Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse
Qu'entendent les héros mourants. »
Je disais. Souriant à mon ivresse austère.
Je vis venir à moi les sages de la terre :
« Voici la Liberté ! plus de sang ! plus de pleurs !
Les peuples réveillés s'inchnent devant elle.
Viens, ô son jeune amant ! car voici l'Immortelle !... »
Et j'accourus, portant des palmes et des fleurs.
O Dieu ! leur Liberté, c'était un monstre immense. Se nommant Vérité parce qu'il était nu, Balbutiant les cris de l'aveugle démence
Et l'aveu du vice ingénu 1 La fable eût pu donner à ses fureurs impies
L'ongle flétrissant des harpies
Et les mille bras d'iEgéon.
La dépouille de Rome ornait l'impure idole. Le vautour remplaçait l'aigle à son Capitole.
L'enfer peuplait son Panthéon.
Le Supplice hagard, la Torture écumante, Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amante. Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ; Et les sages menteurs, aux pompeuses doctrines, Soutenaient ses pas lourds, quand, parmi les ruines, Il chancelait, ivre de sang !
Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome, Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux. Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme.
Et réveillait le vieux chaos. Pour frapper leur couronne osant frapper leur tête.
Des rois, perdus dans la tempête,
Il brisait le trône avili ; Et^ de rétemité lui laissant quelque reste. Daignait à .Dieu, muet dans son exil céleste,
Ofhir un échange d'oubli
t les sages disaient : « Gloire à notre sagesse I Voici les jours de Rome et les temps de ia Grèce I Nations, de vos rois brisez l'indigne frein. Liberté ! N'ayez plus de maîtres que vous-même ; Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême. Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain l... »
Tyrans adulateurs ! caresses mensongères \
O honte I Asie, Afrique, où sont tous vos sultans ?
Que leurs sceptres sont doux, et leurs chames légères,
Près de ces bourreaux insultants 1 Rends gloire, ô foule abjecte en tes fers assoupie.
Au vil monstre d'Ethiopie,
Par un fer jaloux mutilé !
Gloire aux muets, cachés au harem du Prophète ! Gloire à l'esclave obscur, qui leur livre sa tête.
Du moins en silence immolé !
Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre. Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire, Foule la pourpre et l'or, et l'ambre et le corail, Et de loin, en passant, le peuple peut connaître
Où sont les plaisirs de son maître, A la tête qui pend aux portes du sérail.
Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie, Parmi ses toits troublés, dans l'ombre, bien souvent L'inquiet janissaire égare l'incendie
Sur l'aile bruyante du vent.
Peuple heureux ! d'un vizir sa vie est le domaine ;
Un poison, que la mort promène.
Flétrit son rivage infecté ; L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante. Peuple trois fois heureux ! divins sages qu'on vante.
Il n'a pas votre Liberté !
O France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère A fui la Liberté, mère des saints exploits ; Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire, Que, pur dans tous ses flots, le fleuve populaire Coule à l'ombre du trône appuyé sur les lois.
Un Dieu du joug du mal a délivré le monde. Parmi les opprimés il vint prendre son rang ; Rois ! — en vœux fraternels sa parole est féconde ;
Peuple ! — il fut pauvre, humble et souffran-
La Liberté sourit à toutes les victimes,
A tous les dévouements sublimes.
Sauveurs des états secourus ;
A ses yeux la Vendée est sœur des Thermopyles ;
Et le même laurier, dans les mêmes asiles. Unit Malesherbe et Codrus.
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire, Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière. Prodigue plus d'encens, répand plus de prière, Courbe plus bas son front devant l'autel souillé,
3 juillet 1823.
ODE SEPTIEME
Sine clade victor.
Oh ! que la Rovauté puissante et vénérable, ... Fille, aux cheveux blanchis, des âges révolus, Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable,
Où tant d'astres ne brillent plus ; Soumettant l'aigle au cygne et l'autour aux colombes ;
S 'élevant de tombes en tombes ;
Géant, que grandit son fardeau ; Consacrant sur l'autel le fer dont elle est ceinte. Et mêlant les ra37ons de l'auréole sainte
Aux fleurons du royal bandeau ;
Oh ! que la Ro37auté. pennies, est douce et belle ! -
A force de bienraits eiie achète ses aroits.
Son bras fort, quand bouillonne une foule rebelle.
Couvre les sceptres d'une croix.
Ce colosse d'airain, de ses mains séculaires.
Dans les nuages populaires
Lève un phare aux feux éclatants ; Et, liant au passé l'avenir qu'il féconde, Pose à la fois ses pieds, en vain battus de l'onde.
Sur les deux rivages du temps.
Aussi, que de malheurs suprêmes Elle impose aux infortunés, Qui, sous le joug des diadèmes.
Courbèrent leurs fronts condamnés !
Il faut que leur cœur soit sublime.
Affrontant la foudre et l'abîme, Leur nef ne doit pas fuir l'écueil.
Un roi, digne de la couronne.
Ne sait pas descendre du trône.
Mais il sait descendre au cercueil.
Il faut, comme un soldat, qu'un prince ait une épée. Il faut, des factions quand l'astre impur a lui, Que nuit et jour, bravant leur attente trompée.
Un glaive veille auprès de lui ; Ou que de son armée il se fasse un cortège ;
Que son fier palais se protège
l5'un camp au front étincelant ; Car de la Royauté la Guerre est la compagne ; On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne,
Sans briser le fer de Roland I
Roland I — N'est-il pas vrai, noble élu de la guerre. Que ton ombre, éveillée aux cris de nos guerriers, Aux champs de Roncevaux lorsqu'ils passaient naguère
Les prit pour d'anciens chevaliers ?
Car le héros, assis sur sa tombe célèbre,
Les voyait, vers les bords de l'Lbre
Déployant leur vol immortel, Du haut des monts, pareils à l'aigle ou^Tant ses ailes. Secouer, pour chasser de nouveaux infidèles.
L'éclatant cimier de Martel !
Mais un autre héros encore.
Pelage, l'effroi des tyrans, Pelage, autre vainqueur du T^Iaure, Dans les cieux saluait nos rangs ; Au char où notre gloire brille.
Il attelait de la Castille ,
Le vieux lion fier et soumis ; Répétant notre cri d'alarmes.
Il mêlait sa lance à nos armes.
Et sa voix nous disait : Amis !
Des pas d'un conquérant l'Espagne encor fumante
Pleurait, prostituée à notre liberté,
Entre les bras sanglants de l'effroyable amante.
Sa royale virginité.
Ce peuple altier, chargé de despotes vulgaires,
Maudissait, épuisé de guerres,
Le monstre, en ses champs accouru ; Si las des vils tribuns et des tyrans serviles, Que lui-même appelait l'étranger dans ses villes.
Sans frémir d'être secouru !
Les français sont venus. — Du Rhin jusqu'au Bosphori Peuples de l'aquilon, du couchant, du midi. Pourquoi, vous dont le front, que l'effroi trouble encor
Se courba sous leur pied hardi.
Nations, de la veille à leur chaîne échappées.
Qu'on \dt tomber sous leurs épées,
Ou qui par eux avez vécu, Empires, potentats, cités, royaumes, princes ! Pourquoi, puissants états, qui fûtes nos provinces.
Me demander s'ils ont vaincu ?
Ils ont appris à l'anarchie Ce que pèse le fer gaulois ; Mais par eux l'Espagne affranchie Ne peut rougir de leurs exploits ; Tous les peuples, que Dieu seconde.
Quand l'hydre, en désastre féconde.
Tourne vers eux son triple dard, Ont, ligués contre sa furie, Le temple pour même patrie, La croix pour commun étendard.
Pourtant, que désormais Madrid taise à l'histoire Des succès trop longtemps par son orgueil redits, Et le royal captif que l'ingrate victoire
Dans ses murs envoya jadis.
Cadix nous a vengés de l'affront de Pavie.
A l'ombre d'un héros ravie
La gloire a rendu tous ses droits ; Oubliant quel français a porté ses entraves, La fière Espagne a vu si les mains de nos braves
Savent briser les fers des rois !
Préparez, Castillans, des fêtes solennelles,
Des murs de Saragosse aux champs d'Almonacid.
I\Iclez à nos lauriers vos palmes fraternelles ;
Chantez Bayard ; — chantons le Cid !
Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre réponde ;
Que votre drapeau se confonde
A nos drapeaux victorieux ; Que Gadès édifie un autel sur sa plage ! Que de lui-même, aux monts d'où se leva Pelage,
S'allrmie un feu mystérieux !
Pour témoigner de leurs paroles.
Où sont ces nouveaux Décius ?
Le brasier attend les Scévoles !
Le gouffre attend les Curtius !
Quoi ! traînant leurs fronts dans la poudre.
Tous, de Bourbon, qui tient la foudi"e,
Embrassent les sacrés genoux !... —
Ah ! la victoire est généreuse,
Leur cause inique est malheureuse.
Ils sont vaincus, ils sont absous !
Un Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre. Le droit de son triomphe est toujours le pardon. Pourtant des factions que son bras vient d'abattre.
Il éteint le dernier brandon.
Oh ! de combien de maux, peuples, il vous déli\Te !
Hélas ! à quels forfaits se hvre
Le monstre, à ses pieds frémissant !
Nous qui l'avons vaincu, nous fûmes sa conquête. Nous savons, lorsque tombe une royale tête.
Combien il en coule de sang I
O nos guerriers, venez ! vos mères sont contentes ! Vos bras, terreur du monde, en deviennent l'appui. Assez on vit crouler de trônes sous vos tentes I
Relevez les rois aujourd'hui.
Dieu met sur votre char son arche glorieuse ;
Votre tente victorieuse
Est son tabernacle immortel ; Des saintes légions votre étendard dispose ; Il veut que votre casque à sa droite repose
Entre les vases de l'autel !
C'en est fait ; loin de l'espérance
Chassant le crime épouvanté,
Les cieux commettent à la France
La garde de la royauté.
Son génie, éclairant les trames.
Luit comme la lampe aux sept flammes,
Cachée aux temples du Jourdain ;
Gardien des trônes qu'il relève,
Son glaive est le céleste glaive
Qui flamboie aux portes d'Eden !
Novembre 1823.
ODE HUITIÈME