‹ Odes funambulesques (volume 2)Chapitre 3 sur 63 · LETTRE DE M. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. VICTOR HUGO

Hauteville house, 15 mars 1857.

Cher poëte.

Je viens de lire vos Odes. Donnez-leur l'épithète que vous voudrez, (celle que vous avez choisie est charmante,) mais sachez-bien que vous avez construit là un des monuments lyriques du siècle. J'ai lu votre ravissant livre d'un haut à l'autre, d'un trait, sans m'arrêter. J'en ai l'ivresse en ce moment, et je me dirais presque que j'ai trop bu; sQiais non, on ne boit jamais trop à cette coupô d'or de l'idéal. Oui, vous avez fait un livre exquis. Que de sagesse dans ce rire, que de raison dans cette démence, et sous ces grimaces, quel masque douloureux et sévère de l'art et de la pensée indignée! Je vous aime, poëte, je vous remercie d'avoir sculpté mon nom dans ce marbre et dans ce bronze, et je vous embrasse.

Victor Hugo.

A THÉODORE DE SMYÏI^Î^E

APRES LÀ LECTURE DB SES OPES FUffAfiJB^lf^VES.

Ton volumç éclate de Fire, Mais le beaa rayonae à tFavers.

J'aime ce carnaval du vers Où l'ode se masque en satire.

C'est méchai^t et c'est excellent!

C'est la ruade et rétiacelle.

Le coup de poing et le coup d'aile; Ça fredonne, même en ronflant.

C'est le babil de toutes ohoses.

De l'éteignoir et du flambeau; C'est le laid qui devient le beau; C'est le fumier frère des roses!

C'est l'idéal dans le réel C'est la vérité qui s'insurge:

s A. TH. DE BANVILLE.

C'est insolent comme Panurge Et c'est charmant comme Ariel!

C^est Rosalinde qui s'enivre!

C'est la rue et c'est le château; Ah! Téniers dispute à Wateau L'illustration de ton livre.

Derrière la strophe où tu ris De mêler l'ortie aux "pervenches.

On voit, en écartant les branches, Régnier embrasser Lycoris.

C'est tous les jurons de l'auberge Et toutes les chansons du bois.

Un funambule par endroits Danse sur un fil de la Vierge.

Bottom, à vingt ânes pareil, Tend son dos à Puck qui le monte.

Et Scapin bâtonne Géronte Avec un rayon de soleill

Auguste Vacquerik.

Guernesey, 27 mars 1857.

Il n'est pas signé de votre nom, mon cher poëte, ce livre singulier et charmant, qui a déjà fait tant de scandale dans le tourbillon des profanes et dans la cohue des sots; il n'a pas de parents, il n'a pas d'état civil, cet enfant de l'amour et du hasard qui, pour tout cadeau de son père, a reçu un beau matin une chiquenaude de la main gauche; mais il saura bien se passer de toute autre impulsion, ce cadet aventureux et hardi, ce brillant officier bleu de la poésie, qui se moque en naissant de l'ancien régime poétique 1 Le voilà lancé, le voilà arrivé 1 À travers quelles témérités et quelles invraisemhlancesn'a-t-il pas poussé, du droit des conquérants, la bande indisciplinée de ses rêves et de ses fantaisies 1 On l'a vu partout, et partout au même instant, ce démon satirique et lyrique; il a mis son pied dans le ruisseau; il a balancé sa tête

dans la nue; il a tutoyé les dieux et les hommes, secouant lestement en plein Olympe la boue des ruisseaux de Paris comme si c'eût été du tabac d'Espagne émietté sur la dentelle de son jabot, et versant à flots raipbroisie céleste sur sa belle chevelure incandescente qui s'est trop approchée du soleil ! Hâtez-vôus, mon ami, hâtez-vous de reconnaître cet enfant de la balle; ne le repoussez plus par modestie, ne le désavouez plus par fierté; car voici que de tous côtés on le salue déjà de votre nom, par la ville. A sa mine empanachée, à sa démarche élégante et cavalière, à son geste héroï-comique, à sa gaieté aéçieopa^ crépitante Pt spleudîde, sa gaieté de fu§ée qui fuonte en serpent d^ feu et qui retomba &i\ pous$i^re d'étinr pelles, qui ne devinerf^it votre esprit, yqjre j:ar2[Gtère, votre Inspiration et mên^e votre physionomie ? Oui, mon cher poët3, pet heureux bâtard vops ressemf)!?, à mon avis, cent fois phjis que ses frères. Les Odea funambulesque^, c'esf vous trait pour tpait, c'est you§ touf entier, avep votre (ougne sav^ntç ^ lyrisme excessif, ^vep yois gammes tournpyantes d'aljégr^e, ayec eettç dopble force nçitive qui ne s'est réyélée qu'à ^Çim, |e le crpis^ dan^ Le$ Cariatiies et dans Jje& Q^letfes.

pissez 4Qn)C crier !^\^^ YQ^ 1^^ frères Ignorantins de la 4<)fitfl^^ plfi$§ipp oju rani^çtique : pps f ^rtufe^ (Je gravité .(jni TfOM^ rfiippellpst a^;x cpnyei;isfiicfis ^e ja fionctiûn jie poëte !

^^iss^e;^ les |)rpfes§.eij|ps ^e gaieté vous demander, flans

jLETTRE A TPÉODÔRE DE BANVILLE. U

les petits ji^niftax, ipel est yotra bat, queilea sont ¥06 tea* danees ou yos eopvi^JQs siQcialea; laisser las plumesf biasées d0s grands journaux écrire en Gracholanl; qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire dans votre yolume. Ge n'^t pas votre affaire de répondre, mon cbef ami; les Odes fkmembiir ksgues répondent asse^ haut pour vous. Je conseille mx petits plaisants maussades qui vous somment d^expUquer votre but, je leur conseille, s'ils savent épier, de lire, j^ suivant du doigt* los deux belles pièces qui ouvrent e| ferment le livre : L(k Corde roide, Le Trem/plin,

Il me semble que le but du livre e§t clairement indi que dans la première. L'ouveiture de votre opéra bpufie ne peut laisser, je pense, aucune incertitude dan$ Pe$|a*it des gens avisés qui entendent la musique. Est-ce, par hasard, que l'ouverture serait contrariée par le morceau final?

G'ast la même pensée, c'est le même sentiment, c'est \e même but, puisqu'on tient à ce niot sans couleur.

Vous aviez donc un but, ô poète, cela est clair, qua^rt vQiis avez éparpillé autr^ftis ces jolis pièces ailées que nous s^opies teureux de retrouvOT a^jaurd'hui! Vous avie? ^epie^t fait cette concession à r:aatique préjugé du mathématicien : « Qu'est-ce que cela pmuve ? » Qui, vçus aviez prévu rpbiectipu éternelle de la foule, et la pierre brutale lancée 4e tout t^mps dans les jardins de la ppésiej Cependant robjectionpei;siste, et

la grosse pierre roule encore dans vos vallées. U^e crainte me ^isit, une crainte pédantesque, enfantine, toujours à propos de ce maudit but que vous avez nettement indiqué, on ne peut le nier maintenant, mais que vous avez négligé de viser peut-être, et que peut-être aussi vous n'avez jamais atteint. Ahl mon cher poëte, si vous avez réellement tourné le dos à votre but, je ne vous défends plus, je vous abandonne : car on ne me pardonnerait pas à moi-même d'excuser à voix basse une distraction de poëte, cette distraction eût-elle été la cause de cent bonnes fortunes de style et d'inspiration. La logique! la logique! Respectez la logique terrestre, fussiezvous emporté d'un coup d'aile au plus haut des cieux. J'aurais beau soutenir que la logique de la marche n'est pas la logique du vol, que les lois des régions aériennes diffèrent sensiblement du code physique des piétons. Mes meilleurs arguments seraient traités de billevesées et de paradoxes. La foule crierait r « Qu'il vole comme on marche, ou qu'il ne vole plus! »

Voler comme on marche, c'est marcher au plafond, la tête en bas, comme Thomme-mouche du Cirque. Eh bien donc, le but est atteint : car les exercices de l'homme -mouche appartiennent au même grand art que les sauts de tremplin et h dan^e de corde. La logique du poëte rejoint à point «omroé la logique d» public. Hors de là, il «'y 9 que ço-

pbismes et qnerelles en l'air. Souhaitons donc la bienvenue à la poésie funambulesque! Et je te promets, ô parterre, qae tu n'auras jamais assisté à des exercices poétiques plus variés, plus difficiles, plus invraisemblables, j'oserai même dire plus extravagants. Regarde avec moi l'affiche multicolore de ce spectacle imprévu : Occidentales, triolets, rondeaux, viUmelles, satireé, virelais, chant royal,,, il y aura même Mpantùum! Quel triomphe pour le poète, et quelle apothéose pour la poésie!

Il y a quantité de myopes, mon cher Banville, qui affirment toujours en secouant le nez (limite suprême de leur horizon ! ) qae vous ravalea honteusement votre art, quand il est évident que vous le glorifiez et que vous le défendez par les malins tours et les coquettes surprises du métaphorisme le plus ingénieux et le plus raffiné. Oui, vous le défendez, je te maintiens; vous défendez la cause même de la poésie, quand vous faites le semblant de la trahir pour avoir l'occasion de débiter aux niais mille gentillesses impertinentes dont ils ne comprendront jamais le premier mot. Ah! clown admirable, cela vous amuse, convenez-en, de dire à cette société prosaïque et financière, maussade et frivole tout à la fois, indifférente par sécheresseet dédaigneuse par myopie; cela vous amuse de lui dire, en tournant et virant, U batte à Ja main : « Vous avez raison, madame^ de nier

la ppésle et les poètes; il n'y $ plus dQ poésie, il n'y a plus d^ poètes; venez voir un clown t » Elle vient, elle vous suit, elle vous admire, et en un de compte, elle commence à douter que l'habileté d'un clown puisse le rayir aussi haut. Encore un instant d'admiration, encore un instant de réflexion, et vous l'entendrez s'écrier en riant que ce maudit clown l'a troippée; car lé clown est un poëtet Hier encore elle eût hoché la tête si on lui eût présenté la Poésie avec ses attributs ordinaires, comme une fille descendue du ciel, qui sait, quand il lui plaît, y remonter d'un élan par l'inspiration. Aujourd'hui, grâce aux fourberies ingénieuses du Cirque, voilà le public revenu, ne fût-ce qu'un instant, à la mythologie antique, lumineuse et immortelle de la poésie. • — Il y a peut-être un Dieu, il y a peut-être une ânje 1 disait un sceptique grossier en sortant de chez Robert Houdin, qui, par sa physique amusante et son innocente magie, venait 4e donner à ce butor la première idée d'un monde surnaturel.

Ne fallait-il pas vos Odes funambulesques^ mon cher ami, pour démontrer victorieusement à d'autres sceptiques l'existence dn vates et du mens (Uvinior? La démonstration est faite, bien faite, n'en déplaise aux sourds qui n'entendent rien, et aux pires sourds qui entendent à merveille. A ce livre si frivole en apparence, et dont l'étiquette est si résolument légère, il faudrait restituer son titre véritable^ qui seraitune variante

LETTRE h THÊOPOEË Dp: pANVILL^. U

d'an titrd fameux de du Bellay : < I^éfeme de H Iwngxie et de la poésie françaises. > Vous défendez la poésie partout et toujours dans ce joyeux

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