‹ Odes funambulesques (volume 3)Chapitre 30 sur 74 · LE BOURGEOIS, PIERROT, LE LUTIN, L'ANCIENNE SALLE · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS, PIERROT, LE LUTIN, L'ANCIENNE SALLE

CHANSON

L'ANCIENNE SALLE

Non, messieurs, sur ma parole, Je n'étais pas belle, mais Aussi comme j'étais folle!

Le jupon troussé, j'aimais Le rire et la gaudriole !

Je chantais Sancho Pança !

LE BOURGEOIS

Oui, je me souviens de ça!

L' AMENE SALLE

Avec une gaîté rare Alors je vous amusais, Puis je grattais ma guitare Et je disais... je disais...

Digue, digue, don.

Refrain dont l'acteur Kelm a le secret.

L'ANCIENNE SALLE

J'avais encor la voix nette, Les yeux d'étincelles pleins; Et je jetais ma cornette Par-dessus tous les moulins.

Et jamais marionnette Plus haut ne se trémoussa !

LE BOURGEOIS

Oui, je me souviens de cal

L'ANCIENNE SALLE

Avec une gaîté rare Alors jô vous amusais, Puis je grattais ma guitare, Et je disais... je disais :

Digue, digue, don.

Refrain de Kelm.

LE LUTIN, au Bourgeois.

Eh bien, que dites-vous de sa voix?

LE BOURGEOIS

Fort louchante.

Pour moi, sac à papier! j'aime ce qu'elle chaule! Oui, cette ancienne salle a vraiment l'air ouvert! .Mais, ma foi! son costume est trop jaune et trop vert !

Avec galanterie au Lutin.

Quoiqu'elle vaille moins que ce qu'elle dérobe. Mon cher petit démon, j'aime mieux votre robe!

LE LUTIN, montrant l'Ancienne Salle.

Eh! qu'importe! elle a su venir au bon moment! Mais je parais, et d'elle il reste seulement, Voyez! cet art bouffon qui lit sa jeune gloire!

Sur le mot voyez, un changement de costume s'exécute à vue. Le personnage représentant l'ancienne salle des Folies Concertantes disparaît et laisse voir à sa place un comédien vêtu d'un splendide costume bouffon.

LE COMÉDIEN BOUFFON

Oui, c'est moi, me voilà ! Vous savez mon histoire. Je naquis près des dieux antiques, mes voisins, Sur un lourd chariot couronné de raisins ! Puis, sur tous les tréteaux et sur toutes les planches J'ai fustigé le vent de mon rire aux dents blanches! En lançant, comme dit Hamlet : « des mots, des mots ! » J'ai distrait quelquefois le passant de ses maux! Polichinelle et clown, j'ai su, qu'on s'en souvienne,

Joindre à l'humour anglais la verve italienne !

J'aurai fini ma tâche et rempli mon devoir,

Si vous voulez aussi vous égayer à voir,

Au bruit de la crécelle et du tambour de basque.

Frissonner ma crinière et grimacer mon masque !

Cherchez-vous la maison de Scapin ? c'est ici !

Et les enfants seront les bienvenus aussi!

0 gaîté ! dans ce temple heureux où tu t'installes,

Nous avons peint des fleurs et rembourré des stalles !

Au public, avec conviction.

Messieurs, sur ces dossiers vraiment miraculeux. Vous pourrez à loisir rêver des pays bleus ! Ces frêles ornements, ces riches arabesques, Où court la fantaisie en dessins pittoresques, Trahissent le cachet de leur peintre, qu'en bon Français il faut nommer...

LE BOURGEOIS

Il faut nommer...

LE COMÉDIEN BOUFFON

Cambon Craignez- vous que jamais le bon goût ne rature Ces chefs-d'œuvre?

LE BOURGEOIS

Parlons un peu littérature.

LE COMÉDIEN BOUFFON

Nos acteurs?

Chacun des personnages qu'il nomme tour à tour entre en scène à mesure que son nom est prononcé ; puis tous finissent par former un tableau d'un aspect bouffon et poétique.

Ils mettront la critique aux abois.

Quoiqu'ils soient si jolis, ils ne sont pas de bois ! Voyez f c'est Arlequin avec sa Colombine, Ce joli couple en qui le poëte combine L'âme avec le bonheur se cherchant tour à tour, Et l'idéal avide, en quête de l'amour ! Voici Léandre encor, voici Polichinelle, Un gaillard vicieux comme la Tour de Nesle ! Et le plus grand de tous, calme comme un Romain Le plus spirituel, le plus vraiment humain, Formidable, et toujours plus grand que sa fortune, Mon cher ami Pierrot, le cousin de la lune! Isabelle! oiseau bleu qui chante en sa prison! Et Cassandre tremblant, sot comme la raison!

LE BOURGEOIS

Et que racontent-ils?

LE LUTIN

Une histoire profonde, Toujours vieille et toujours jeune, comme le monde! Colombine. cet ange au souple casaquin.

A laissé ramasser son cœur par Arlequin, Un don Juan de hasard, qui, gracieux et leste, Fait chatoyer sur lui tout l'arc-en-ciel céleste ! Restez, dit la Raison: fuyez, leur dit l'Amour! Par les champs d'épis mûrs, baignés des feux du jour Par les noires forets, par l'azur des grands fleuves, Ils vont ! Mais soutenus dans toutes ces épreuves, Le feuillage s'éclaire au bruit de leurs chansons ; Un repas sort pour eux du milieu des buissons ; Sur leurs pas, que dans l'air suivent des harmonies, Des barques et des chars, poussés par les génies, Leur offrent un abri sous des voiles flottants, Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans !

CHANSON

Ce roman-là, c'est la vie !

Que, sous le manteau des bois,

L'âme et la lèvre ravie

Vont épeler à la fois!

Dans leur humeur vagabonde,

Barbe grise et tête blonde

Le poursuivent tour à tour t

Il n'est qu'une histoire au monde.

C'est l'histoire de l'amour.

Beau pays de la féerie, Que nul encor n'a trouvé, Doux Éden, terre fleurie, Au moins nous t'avons rêvé !

0 mes sœurs, ô filles d'Eve, Lorsqu'en mai frémit la sève, Quand le ciel sourit au jour.

Pour nous il n'est qu'un beau rêve; C'est le rêve de l'amour!

L'un sur sa lyre d'ivoire, Sous les feux de l'Orient, Dit en vers sacrés la gloire Et son laurier verdoyant.

Sous la pourpre ou la dentelle.

L'autre chante, ô Praxitèle, Ta déesse au fier contour :

Mais la chanson immortelle C'est la chanson de l'amour.

LE BOURGEOIS

C'est parfait !

LE COMÉDIEN BOUFFON

Cependant Cassandre avec Léandre Les poursuivent. Mais quoi! le beau-père et le gendre Se déchirent la jambe à tous les traquenards! Tantôt on les fusille ainsi que des renards : Ils se battent entre eux. L'un crie : On m'assassine!

Pour l'autre, le bon vin se change en médecine. Cent mille soufflets, l'un sur l'autre copiés, Alternent sans relâche avec les coups de pieds. Veulent-ils lire? on voit se hausser la chandelle, Qui revient, si plus tard on n'a plus besoin d'elle. Et, tandis que Léandre a gâté son pourpoint, Et que le vieux barbon, toujours plus mal en point. Est rossé par le diable et par son domestique, Les amoureux, ravis au pays fantastique, S'enivrent dans les bois des senteurs du printemps. Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans !

LE LUTIN

Grâce à la Fée, un jour, après tous ces longs jeûnes, Les voilà mariés ! ils sont beaux, ils sont jeunes ! Sous un soleil tournant qui brille à ciel ouvert, Dans un palais orné de paillon rouge et vert. On les unit, et l'air, rempli d'apothéoses. Se teint de fleur de soufre, et d'azur et de roses !

LE COMÉDIEN BOUFFON

Pendant tout ce temps-là, doux, pensif et railleur. Dérobant tout, mangeant et buvant du meilleur,

Et ne sïntéressant à rien, comme les sages, Pierrot s'est promené parmi les paysages, Sans même seulement vouloir tourner les yeux Vers la fée au char d'or, qui s'enfuit dans les deux ! Paresseux et gourmand, voilà dans quelle étoffe Le gaillard est taillé !

LE BOURGEOIS

C'est un grand philosophe !

Et j'aime le roman que vous m'avez conté.

LE COMÉDIEN BOUFFON, au Lutin.

C'est le plus beau de tous, il n'est pas dégoûté !

Au Bourgeois, en lui montrant le groupe des danseuses.

Voulez-vous voir aussi nos nymphes bocagères Et le chœur bondissant de nos danses légères? Vous avouerez qu'auprès de nous Vestris marchai l !

Aux danseuses, avec l'intonation consacrée.

Que la fête commence !

Aux musiciens de l'orchestre.

Hé ! messieurs de l'archet !

Ce petit monde-là n'attend qu'une cadence:

Au Bourgeois et au public.

Car pour vous réjouir tout cela chante et danse, Nous possédons au moins soixante-treize Ellsler.

LE BOURGEOIS

Soixante-treize !

LE COMÉDIEN BOUFFON

Au moins ! vous les verrez en l'air.

LE BOURGEOIS

Devant mes yeux charmés quand vont-elles s'ébattre?

LE COMÉDIEN BOUFFON

Demain! En attendant, en voici toujours quatre!

LE BOURGEOIS

Voyons.

Les danseuses exécutent un pas éblouissant de délire et de « réalisme. » LE BOURGEOIS, au Comédien bouffon.

Sac à papier ! je crois qu'une Péri, A vouloir devancer leurs ailes, eût péri ! C'est divin! fougue ardente et grâce printanière !

A Pierrot.

Mais que faisiez-vous donc à la saison dernière, Mon ami? Tâchiez-vous d'instruire en badinant?

Pierrot exprime qu'il n'a jamais songé à cela. Ck qvt. nous fusions dit-il.

NOUS PANSIONS.

LE BOURGEOIS

J'en suis bien aise ! Eh bien, chantez donc, maintenant !

LE COMÉDIEN BOUFFON

Demandez, faites- vous servir ! musette ou lyre ! Romance tendre ou bien séguidille en délire ! La ballade allemande ou les airs espagnols. A votre choix !

Montrant le Lutin.

Voilà le nid des rossignols !

Le Bourgeois emprunte à son tour le langage de la mimique, et exprime que, comme toujours, il sera fort heureux de se contenter avec ce qu'on lui donnera.

CHANSON

LE LE TIN

C'est ici que l'on oublie La pâle Mélancolie :

Nous nous appelons Folie, C'est ici qu'on rit encor î Accueillez nos babioles, Laissez nos danses frivoles

Éveiller les chansons folles Avec leurs clochettes d'or !

LE COMÉDIEN BOUFFON

Ah ! souriez-nous ! Le cuivre N'empêchera pas de suivre Notre chant de bonheur ivre !

Nos habits sont tout luisants; Suivant la façon commune, Nos poètes sans fortune, Revent au clair de la lune, Nos danseuses ont seize ans !

Tous les personnages et funambules forment des groupes autour desqueis court une danse ivre de joie. La farce est jouée.

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