‹ Odes funambulesques (volume 3)Chapitre 40 sur 74 · MARCHANDS DE CRAYONS · texte numérisé non relu

MARCHANDS DE CRAYONS

Rose pleurait : Un bon jeune homme

Voulut la consoler un brin.

— « Ah ! de quelque nom qu'on vous nomme.

Dit-elle, vous allez voir comme

J'ai raison d'avoir du chagrin!

« Pour Meaux, ayant plié ma tente,

En avril dernier je partis.

J'allais hériter de ma tante,

Dont la dépouille aujourd'hui tente

Une foule de bons partis.

« Mais ce n'est pas dans la province Que resplendit mon firmament :

C'est ici que loge mon prince, L'homme pour qui mon cœur se pince, Mon Arthur, mon tout, mon amant!

« Loin de lui mon âme est funèbre ; A sa voix qui me fait rêver J'étais docile comme un zèbre !

C'est un individu célèbre :

Où pourrai-je le retrouver?

« Car en vain mon regard "se dresse ! Comme Arthur ne m'a pas écrit.

J'ignore en tout point son adresse.

Comment donc faire avec adresse Ce que mon désir me. prescrit?

« 0 tristesse! jusqu'à la lie

Je te savoure et je te bois.

Sa rue, hélas! est démolie :

Je vois avec mélancolie

Que l'on y pose un mur de bois ! »

« — Ne pleurez pas, Mademoiselle, Dit le bon jeune homme éperdu A Rose, en se penchant vers elle; Vous allez voir avec quel zèle Nous chercherons l'Arthur perdu !

« Puisqu'il s'agit d'un homme illustre.

Venez au bal de l'Opéra.

Vous le trouverez sous le lustre Appuyé sur quelque balustre !

Pour l'entrée, on vous la paiera. »

Les voici tous deux à la fête, Dans cet endroit, prestigieux Depuis les tapis jusqu'au faîte, Où la réunion est faite De ce que Paris a de mieux.

Tout est couleur, lumière, flamme.

Et l'on s'étouffe à trépasser.

Le bon jeune homme dit : — « Madame, Cherchez bien l'ami de votre âme Parmi les gens qui vont passer !

<• A-t-il quelque prééminence Sur L'élite de ces lions

Du report et de la finance, Chez qui la moindre lieutenance Vaut au moins quinze millions?

■ Voici le maître de Marseille.

Lireux, Solar grave et pensif.

Millaud, à qui Phébus conseille La bienfaisance, et qui s'éveille

Dans une maison d"or massif?

■ Puis voici la cohorte insigne Des artistes, cerveaux en fleur; Hamon. gracieux comme un cygne.

Galimard qui cherche la ligne, Préault. qui trouve la couleur!

i Puis Masson, fort de ses magies.

Ef Couture, épris des hasards :

Tous deux à travers les orgies Ont va passer, de sang rougies.

Les ombres pâles des Césars.

« Voici 3Iillet, voici Christophe.

Et tous les fils de Phidias, Et Chenavard, ce philosophe.

Aveuglé par un bout d'étoffe Que chiffonne en causant Diaz.

« Voici des acteurs, Hyacinthe.

Frederick, Fechter; admirons Grassot, qu'on abreuve d'absinthe.

Et Gueymard, qui dans cette enceinte Assourdit la voix des clairons !

« Puis voici les porteurs de lyre, Les meilleurs Homères du jour, Ceux que vers son calvaire attire Encore le double martyre Fait de poésie et d'amour!

« Voici Musset, dieu de la ville.

Et Dupont maître de son pré, Et Sainte-Beuve et Théophile, Chanteur pour qui la muse file Des jours tissus d'un fil pourpré.

394 ODES FUNAMHTLESQUES.

« Voici Bouilhet, que tu conseilles, Naïade antique au front de lys.

Philoxène, amant de merveilles, Qui, tout enfant, vit les abeilles Baiser ies lèvres de Myrtis.

« Puis, dans ce torrent qui s'épanche.

Voici les frères de Goncourt ; Mirecourt acharné sur Planche.

Et Monselet à la main blanche Vers qui la Renommée accourt.

« Orgueil des nouvelles déesses.

Voici les trois frères Lévy, Tous si ruisselants de richesses Que les banquiers et les duchesses Les accostent d'un air ravi.

« Connais-tu l'homme plein d'audace Devant ces hardis triumvirs , Qui les regarde face à face, Et dont la jeune presse efface L'ancien blason des Elzévirs?

« C'est un fils d'Apollon et d'Eve, Le typographe Malassis, Que tout bas invoque sans trêve Le poëte inédit qui rêve, Triste, et sur une malle assis.

« Voici Vitu, chez qui s'allie A l'esprit, l'or d'un podesta; Fauchery, venu d'Australie Avec cette douce folie Que de Bohême il emporta ;

« Puis Lherminier des Amériques !

Murger, aux pompons éclatants, Vide tous ses écrins féeriques.

Gozlan jure que les lyriques Dureront au plus cinquante ans !

< 0 sœur de l'aube orientale, Regardez bien tous ces héros !

Car ils sont le luxe qu'étale Notre immortelle capitale :

Après eux tout n'est que zéros. »

Il dit. La malheureuse fille, Ignorante de son destin Et rapide comme une anguille, Vers le flot confus qui fourmille Leva ses deux pieds de satin.

Sa vue k travers une houle Plongea dans les rangs espacés Des gens fameux ; puis dans la foule Elle tomba, lys que l'on foule!... — Ces timbaliers étaient passés.

i — Mais, hasarda tout bas son guide Alors qu'elle reprit ses sens.

Quel peut donc être, enfant candide, L'homme célèbre, mais perfide, Qui n'est pas parmi ces passants ?

« Il n'est pas peintre? c'est étrange.

Alors, quel succès est le sien ?

Il n'est donc pas, non plus, mon ange, Poëte, ou bien agent de change?

Ni boursier? ni musicien? »

t — Si, répondit-elle, il se pique D'être un merveilleux baryton.

Et, malgré son joli physique, Il fait souvent de la musique Avec son cornet à piston !

« Son bonnet brille comme un phare Sur son costume officiel, Lorsque, aux éclats de sa fanfare.

Le moineau franc tremble et s'effare Et s'enfuit vers l'azur du ciel !

« Il aimait à faire tapage

Par les beaux jours pleins de rayons,

Assis en vêtement de page

Sur le sommet d'un équipage.

Derrière un marchand de crayons !

« Que de fois j'ai voulu les suivre, Mêlant mon cœur à l'instrument Qui répand les notes de cuivre, Comme la gargouille et la guivre Se mêlent au noir monument î

« Car leurs coussins étaient deux trônes. Quand mon Arthur sonnait du cor Près de Mangin en galons jaunes, Qui sent des plumets de deux aunes Frissonner sur son casque d'or î »

Janvier 1857.

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